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Adèle Tabaali_Le déserteur

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Le déserteur Il a clairement baissé les bras. Papa ne le voit pas. En tout cas pas comme moi. Mais Max a abandonné la partie depuis quelques mois. Il n’en parle pas vraiment, n’utilise pas de mots pour décrire sa situation. Je crois que pour lui il n’a même plus de situation. Il n’a même pas encore atteint la trentaine que sa vie se casse déjà la gueule. Mon frère n’est pas un raté, plutôt un rêveur, un idéaliste. Il pensait pouvoir tenir un métier passion, travailler dans un domaine qu’il a aimé étudier et partager sa passion. Il ne me l’a jamais dit clairement mais je pense qu’il espérait un peu pouvoir changer le monde. Max est depuis petit ce qu’on peut appeler « un gros cerveau ». Il ne jouait pas beaucoup avec moi. De 7 ans sa cadette, j’étais complètement demeurée pour lui. Un jour au lycée, il a découvert la philosophie, depuis, il ne jure que par ses grands penseurs de la vie, de la mort, de sujets tout de même très éloignés de la réalité palpable, bien qu’assez universels. Il a eu le bac, puis la licence, puis le master, puis le concours. Il n'arrêtait pas de nous crier dans les oreilles à la maison quand il a reçu son CAPES et son lieu de stage. Il était vraiment très fier. Comme le reste de la famille d’ailleurs. Ça fait un très joli diplôme en plus d’être un joli métier. Il allait devenir professeur, et à ce moment-là c'était le plus beau travail du monde pour lui. “Tu te rends compte Clara ! je vais faire accoucher des esprits, je vais former des jeunes et leur éclairer le chemin vers le libre arbitre ! T’imagine ou pas LE LIBRE ARBITRE !” Pour mon grand frère, la liberté de pensée c’est tout un truc. En 2026, pouvoir se créer sa propre opinion, sortir des clichés, élever son intellect, bref pouvoir réfléchir par soi même sans l’aide d’un algorithme ou d’un leader charismatique c’est du luxe. Nous on n’a pas franchement grandi avec des tonnes de livres pour aiguiser notre opinion. J’ai longtemps pensé que Bugs Bunny s’écrivait en un mot. Je ne dis pas que la télévision est un outil d’abrutissement ou que les livres offrent un été de pleine conscience comme par magie, mais pour Max, le savoir s’évaporait des livres, il fallait juste les humer assez souvent. Ses yeux brillaient de contentement quand il posait les yeux sur sa bibliothèque, s’épaississant au fil des années, au même rythme que sa réflexion prenait en profondeur et que ses discussions s’élevaient vers des sphères intelligibles. Et son rêve à lui c’était d’offrir ça aux jeunes. Louable vous allez me dire. Oui, je suis d’accord. Mais à quel prix. Moi je n’ai pas fait de longues études. J’ai fait un bac pro et je me nique les genoux à faire de la plomberie toute la journée. C’est sûrement vachement moins cool de dire “ma fille fait de la plomberie” que “mon fils est professeur de philosophie” devant les copains dans la baraque de Michel sur la côte d’Azur. Mais en attendant, je ne suis pas en burn-out, je fais un truc de mes mains, je cotise tranquillement pour la retraite et Chatgpt ne risque pas de savoir réparer des tuyaux qui explosent d’ici demain. Ma charge mentale est quasi nulle, je suis payée à la tâche mais je n’ai pas de devoirs quand je rentre chez moi. Et puis j’ai refait la plomberie de toute la baraque pour un kopeck, alors si c’était vraiment une compet’ j’aurai certainement gagné. M’enfin le problème n’est pas là. Le problème est que Max a fait défection. Il s’éteint peu à peu. On ne le voit presque plus alors qu’il a été affecté dans un lycée à 1h de la maison familiale et dans un collège de notre ville. La chance vous allez me dire pour un prof. Mais on habite à Poitiers. Douche froide direct. Lui il aurait adoré rejoindre notre chère maman dans la capitale, ou la grand-mère à la plage. Mais il se tape Poitiers. En plus, il ne fait quasiment pas de philo. Presque que du français. Dans des classes surchargées. Et puis il a 4 niveaux différents. Vous n’imaginez pas le taffe que ça représente : pour chaque niveau, il faut préparer un cours différent. En fonction des attentes. Ce veinard il se tape les 3e et les terminales. Rien de grave outre les enjeux monumentaux du brevet et du bac. Et puis parfois il doit changer de lieu de travail lors d’une même journée pour donner cours à quelques dizaines de bornes de distance. Mais vous comprenez bien qu’il est stagiaire alors il ne dit rien. Au début, il était juste fatigué, disait-il. En même temps, il se tapait des heures de route pour donner cours à des classes surpeuplées de gosses qui n’en ont rien à carrer de sa matière et qui doivent suivre un programme éclaire pour ne pas foirer une épreuve de


1 quelques heures qui pourrait définir leur future. Ensuite, il nous racontait un peu sa frustration. Trop d’élèves, pas assez de temps. Il n’arrivait pas à aborder ce qu’il voulait comme il le voulait. Il imprimait des polycopiés, récitait des cours préparés par d’autres, buvait du café et ça lui arrivait même de hausser le ton en classe. Pas vraiment un directeur de conscience. Ensuite il ne nous racontait plus rien du tout. Il n’avait plus le temps de passer à la maison, plus le temps pour son chien qu’il a laissé à la maison, plus de temps pour faire du vélo alors que c’est son sport favori. A quoi bon produire de l’argent si on se fait exploiter sur le temps pendant lequel on est censé en profiter ? Pourquoi choisir un travail qui nous fait déserter ? Et pourquoi ne pas juste le lâcher ? Par fierté ? Papa n’a rien vu. Mais un jour c’est tombé comme ça. Max a fait un burn-out. Il est revenu à la maison. Il avait maigri. Il était plus gris que d’habitude. Ses yeux étaient ternes, son dos courbé. Et puis tout son visage, son si joli visage - forcément puisqu’on se ressemble - était comme aimanté vers le bas. Moi je l’ai engueulé d’abord. Il aurait dû m'appeler. Papa est tombé des nus. Voyons, on ne fait pas de burn-out à 26 ans. C’est ridicule. “A mon époque on s’arrachait pour le travail, 24h sur 24, et on ne se plaignait pas. Vous avez perdu le sens de l'effort de la jeunesse.” Il a lâché ça en ricanant. Alors c’est lui que j’ai engueulé. Et puis on s’est tellement enguirlandé qu’on n’a même pas vu mon frère monter dans son ancienne chambre avec le chien. J’ai toqué à sa porte puis je l’ai entrouverte. Je mentirais si je disais que l’idée qu’il se soit pendu ne m’a pas traversé l’esprit. Il était allongé dans son lit une place tout pourri. Endormi, blotti contre Félix, notre bouvier. Ils étaient emberlificotés dans une couette sans housse et le chien ronflait plus fort que Max. Après il s’est beaucoup reposé. Moi j’ai continué de travailler mais je prenais plus de temps pour l’emmener en ville - aussi moche que Poitiers soit on a quand même des parcs et des bars sympas. On a repris les balades à vélo. Il était en arrêt maladie donc on avait un peu le temps. La question a tout de même fini par se poser : est-ce qu’il comptait valider son stage de fin d’études et devenir prof ? Et s'il comptait faire autre chose, qu’allait-il faire ? Mon frère, aussi ingénieux soit-il, ne sait que penser, réfléchir aux mots, à la vie. On n’en fait rarement un métier. Mais j’étais là pour lui, et puis papa s’y est mis aussi à être là pour lui, et même notre mère a commencé à prendre des nouvelles. Elle nous a invité chez elle pour Noël. Max a fait défection. J’aurai tendance à dire désormais qu’il a déféqué sur l’éducation nationale, je trouve ça rigolo. Lui en ri aussi maintenant. Il a tâtonné longtemps, m’a emprunté un peu d’argent, et puis il s’est fixé. Il a bossé dans les vignes, il a fait de l’intérim, il a rendu visite à notre grand-mère, il a écrit aussi beaucoup, sur la vie, mais en parlant de choses bien plus proches de la réalité palpables que Nietzsche ou Kant. Finalement il a ouvert une librairie. Un petit truc un peu bobo dans le centre de Poitiers. Il fait café aussi, et il a une arrière-salle pour faire des rencontres et des ateliers avec des auteurs et autrices. Entre les effluves de chocolats chauds et les lueurs de ses lampes vintages, j’observe jour après jour sa lueur de fierté reprendre place au fond de ses yeux noisette. Demain il accueille ses premiers élèves. Le club philo du lycée dans lequel il a enseigné avant de vouloir tout arrêter. Enfin plutôt tout transformer.


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