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Revue #08 – Construire

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Sommaire CM#08 _ Cycle III avril 2012

Editorial 4 Construire un morceau de verité Hans Frei 5 L’art d’édifier Leon Battista Alberti 6 A la recherche de la beauté Relire De Re Aedificatoria 8 Zaha Hadid Duchesse de Guermantes 10 Construire Mirko & Dario Bonetti 10 Une ligne horizontale Sur le Cargagem de Barcos Clube Santa Paula de J.B. Vilanova Artigas et C. Cascaldi 14 En réponse à l’inquiétude Il y a la culture et l’engagement 14 Qu’en est-il de l’utopie construite ? Sur les Floralies et Le Mirail 16 Un dernier verre Sur le lien qu’entretien Adolf Loos avec sa dernière réalisation 18 Je construis toujours pour moi-même Une discussion avec Pascal Flammer David Zumstein 20 Entéléchie de l’Architecte Laurent Lehman 24 Sortir du plan Sur Sea Strairway de Kazuo Shinohara 25 • Carnet Central Un manuel de construction Extrait de « Construire l’architecture - du matériaux brut à l’édifice » Andréa Deplazes (dir.)

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Un dernier verre Sur le lien qu’entretien Adolf Loos avec sa dernière réalisation _ LM

En 1931, Adolf Loos qui séjourne à Nice se voit confier la réalisation d’un espace de présentation à l’Internationale Raumausstellung de Cologne pour la firme de mobilier berlinoise Gebrüder Schurmann. Il conçoit pour l’occasion une pièce aux meubles laqués noir et rouge associés à un tapis vert sur le modèle d’une salle à manger réalisée deux ans auparavant, et s’attache au choix précis des accessoires.1 Pour la vaisselle, il parcourt les meilleurs ateliers de céramique de l’arrière-pays de Cannes : dans la cave d’un artisan, il tombe sur un simple modèle d’assiette mise au rebut, dans laquelle a coulé de l’émail - c’est ce modèle-là qu’il choisit. Pour les verres, Loos est en pourparlers avec l’atelier viennois de produits verriers J. & L. Lobmeyr. Puisqu’il lui est impossible depuis Nice de mettre un pied dans les ateliers viennois, les échanges au sujet des verres qu’il dessine lui-même seront donc épistolaires, ce qui permet de connaître précisément ses intentions. Il écrit à ce sujet: « Très cher Monsieur Rath, je vous ai indiqué les mesures et la taille pour un service de verres et ce service doit être réalisé sans changements aucun. Les changements sont réservés à l’œuvre du temps. ».2 Ce service ne sera pas réalisé à temps pour l’exposition de Cologne, mais il est encore aujourd’hui produit et distribué par les ateliers Lobmeyr. Il comprend une carafe et des verres à eau, à bière, à champagne, à vin et à liqueur en cristal fin dont le fond est taillé, dessinant un motif géométrique de quadrillage. Loos insiste sur la verticalité des rebords et sur le fond parfaitement plat, produisant un dessin d’une grande pureté qui n’a rien perdu de sa modernité. Ce faisant, il tente de concilier la sobriété du service moderne avec l’artisanat du verre taillé, artisanat qu’il appréciait particulièrement et qui avait atteint selon lui son plus haut degré de perfection en Autriche, mais qui se complaisait dans la lourdeur des décors gravés.3 Ces verres dont l’ornement n’est pas apparent mais se découvre subtilement au toucher se marient ainsi aux services de faïence les plus simples pour une table de bon goût, sans coquetteries. « Pour ce local, il s’agit de dessiner un service qui, bien qu’il soit taillé, s’adapte au caractère de l’ensemble. La forme de base est le verre à vin beaucoup trop grande que l’on ne remplit qu’à moitié, large, stable, sans taille apparente! ».4 Ce rapport à l’objet est permanent chez Loos et traverse toute sa carrière : malgré sa formation d’architecteingénieur, c’est par le design qu’il est réellement venu à l’architecture. Son premier emploi fut dans un atelier de marqueterie5, et ses premiers écrits traitent exclusivement d’objets utilitaires. Il a par la suite réalisé d’innombrables aménagements intérieurs pour lesquels il conçut du mobilier que l’on retrouve au fil des années: chaises, tables, tabourets, lampes - jusqu’à ce service de verres. Des modèles toujours simples et confortables nécessitant de nombreux prototypes, souvent copiés de modèles anciens, réalisés avec les meilleurs artisans6 dans des matériaux soigneusement choisis. L’obsession pour l’objet poli, « glatt », pour la sensualité tactile et visuelle du chêne, du cuivre ou du verre, se retrouve dans toutes ses réalisations. Pourtant dès 1900, dans son essai Histoire d’un pauvre riche comme dans La suppression des meubles en 1924, Loos plaide pour un recours systématique au placard intégré par les architectes, le mobilier relevant de la conception de l’artisan et du libre choix de l’habitant; en cela il s’oppose

radicalement aux tendances d’art total de la Sécession et de l’Art Nouveau. Pourquoi donc l’architecte Loos, qui déniait à ces derniers le droit à s’occuper de mobilier, a-t-il passé sa vie à en dessiner ? Dur avec lui-même, il écrit en 1903 : « Installer des logements n’a rien à voir avec l’architecture. J’ai tiré de là ma subsistance parce que c’est une chose que je sais faire. De même qu’en Amérique, pendant un certain temps, j’ai subvenu à mes besoins en lavant de la vaisselle »7. Par ces réalisations, il comblait en quelque sorte le manque de commandes dont il souffrit toute sa vie, passant lui-même commande aux meilleurs artisans. Bien qu’il prétende rêver de constructions purement architectoniques, il semble qu’il n’ait jamais eu réellement l’intention d’abandonner le design. On ignore s’il continuait à un âge avancé à laver la vaisselle, mais il est certain qu’il continua toute sa vie à s’occuper d’aménagements intérieurs et d’objets, comme en témoigne ce service de verres. Profondément fétichiste, il était obsédé par la belle matière et par sa mise en œuvre : un piètement en bois poli, une serrure de cuivre, un revêtement de marbre… Une anecdote rapportée par Claire Loos, sa quatrième femme, démontre bien son obsession maladive pour les objets de son entourage alors même qu’il était en cure de convalescence: « Nous sommes à Hall. Loos est assis devant l’hôtel. Tout à coup, il devient inquiet, se lève, observe attentivement le fauteuil en osier, se rassied interrogateur, se relève ! Au dos du dossier il y a une étiquette : Herlitz Scharnstein. Loos hèle une voiture ‘Claire, monte! Nous allons à Scharnstein’. Monsieur Herlitz est un homme simple ».8 Aux États-Unis, la révélation du style moderne, fonctionnel et dépouillé, lui vint en admirant dans une vitrine une simple malle de voyage de cuir et de cuivre.9 Cette malle était la première pierre d’un grand édifice intellectuel qui, liant le sens du détail de l’artisanat aux plus hautes considérations morales et politiques, devait le conduire à développer un profond sens artistique, un réel sens de l’espace, de la lumière et du matériau, et à devenir le génie architectural qui nous laissa quelques uns des plus beaux projets d’architecture jamais conçus, comme le projet de villa pour Josephine Baker. Il trouvait dans les plus petites réalisations matière à construire, comme il trouvait matière à construire dans ses innombrables articles et conférences. Construire une pensée, construire un objet, construire un immeuble sont pour lui constamment et étroitement liés. Chaque chronique, chaque ferrure ou chaque mur est une pierre apportée à l’édifice global, qui pose inlassablement les mêmes questions : les recherches de la perfection, de la vérité absolue et de la libre individualité. En allemand, le même terme « bauen » signifie également construire et cultiver. Ces deux notions découlent du sens archaïque du mot « habiter » c’est-à-dire « la manière dont les mortels sont sur terre ».10 Ainsi, Loos n’a-t-il rien fait d’autre de sa vie que d’habiter notre monde : cultiver et édifier pour construire un monde moderne, dédié à « l’homme aux nerfs modernes ». Dans les domaines de l’immatériel - par ses écrits et ses engagements pour la culture – ou de l’architecture, de la plus grande à la plus petite échelle, du plan urbain au simple verre. Pierre de Meuron a déclaré lors d’une interview : « L’architecture est liée à la culture de même qu’un verre à vin l’est au vin. Les architectes peuvent concevoir le

verre, mais pas le vin. Si le vin est mauvais, le meilleur verre au monde ne le rendra pas meilleur. Mais si le vin est bon, un verre bien conçu peut augmenter le plaisir de la dégustation. »11 Qui a déjà fait l’expérience de goûter un même vin dans un gobelet en plastique puis dans un verre en cristal sait combien la différence est remarquable. Telle est la force de l’architecture. Le matériau, mais aussi le dessin du rebord en contact avec les lèvres, du renflement du ballon ou de la hauteur du pied comptent au millimètre près. Non pour satisfaire un quelconque goût esthétique, mais parce que cela transforme littéralement le contenu et l’expérience qui en est faite. Loos a poursuivi cet objectif sans relâche. Enthousiasmé par le service de verres de 1931, il écrivait dans la foulée à Lobmeyr pour suggérer de nouvelles idées à développer. Dans les mois qui suivirent, sa santé se dégrada fortement et le 23 août 1933, Adolf Loos meurt à l’âge de 63 ans. Ce service de verres est, avec sa propre tombe dessinée la même année, son dernier projet réalisé. LM

Notes : 1. Ces informations sont tirées de la très complète biographie par B. Rukschcio et R. Schachel, La vie et l’œuvre de Adolf Loos, Bruxelles, éditions Mardaga, 1982. 2. A. Loos, lettre à Stephan Rath de la firme Lobmeyr, Juan-les Pins, 13 mai 1931, in La vie et l’œuvre de Adolf Loos op. cité. 3. Verre et terre, chroniques écrites à l’occasion de l’exposition viennoise du jubilé, 1898 in A. Loos, Paroles dans le vide, Paris, éditions Ivrea, 1994. 4. Loos travaillait étroitement avec le maître-menuisier Veillich, pour lequel il écrivit un article émouvant à sa mort « Le vieux Veillich est mort. Il a été enterré hier. Ceux qui me connaissent savent de qui je parle. Tous ceux qui ont été mes clients le connaissent. […] Le cœur en deuil, nous avons déposé dans la tombe le vieux Veillich avec sa varlope. » - Josef Veillich, 1929, in A. Loos, Malgré tout, Paris, éditions Ivrea,1994. 5. En 1893, Loos se rend à New York, Chicago et Philadelphie où il enchaîne les petits boulots. Ces trois années passées aux États-Unis transforment sa vision du monde et il consacrera sa vie entière à la promotion du style de vie pragmatique du nouveau monde. Bien qu’il n’y soit plus jamais retourné par la suite, c’est lui qui incitera notamment ses élèves Neutra et Schindler à émigrer aux États-Unis, devenus depuis des icônes de « l’ american way of life ». 6. A. Loos, réponse au courrier des lecteurs de sa revue auto éditée Das Andere, 1903 7. C. Loos, Adolf Loos privat, Vienne 1936 8. « Une malle de cuir, cerclée de cuivre. C’est le style moderne !» R. Scheu, Adolf Loos, in Die Fackel n°283/284, Vienne, 1909 9. M. Heidegger analyse ce phénomène dans sa conférence de 1951 Bâtir habiter penser, in Essais & conférences, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1980 10. Ten questions to Pierre de Meuron : http://discover-elbphilharmonie-hamburg.com/en/tenquestions herzogdemeuron/ – consulté en février 2012 Illustrations : Service à boire n°248 «Loos» – Ó Lobmeyr


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