VOLUME 2, MAI 2010 - PENSER LA STRUCTURE
IMPRIMÉ À 582 EXEMPLAIRES
COSA MENTALE CARNETS D’ARCHITECTURE
#02 ET DE RESISTANCE
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#02
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ÉLÉMENTS D’ANALYSE - UN POISSON DANS L’EAU
COSA MENTALE © Br Lawrence Lew, O.P., 2010
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UN POISSON DANS L’EAU
A propos de la basilique Saint Pie X, Pierre Vago, Lourdes (Fr), 1958
La basilique Saint Pie X fut réalisée pour le centenaire des apparitions de la ville de Lourdes. Elle valut à son maître d’ouvrage, Mgr Théas, de grands tourments et créa de nombreuses tensions au sein de l’Eglise. A la fois désiré et critiqué, ce projet a bien failli ne jamais voir le jour. Dès les premiers travaux de terrassement, la présence d’une nappe d’eau souterraine entraîna une remise en cause du budget et le Vatican s’opposa à la poursuite des travaux. Nous devons en grande partie cet édifice à Mgr Théas si l’on considère l’énergie démesurée qu’il mit au service de sa réalisation. Bâtie sous le sol du domaine de La Grotte, uniquement en béton, la capacité d’accueil de la basilique est de 20 000 personnes. Considérée aujourd’hui comme irremplaçable, elle répond parfaitement aux besoins croissants des pélerinages. Cet exemple est l’une des premières utilisations du béton précontraint en France. Le grand abri, ou le poisson, comme certains le nomment, fut inauguré en 1958, et le temps ne semble même pas l’avoir effleuré.
Le plan de la basilique Saint Pie X, projeté dès 1955 par Pierre Vago, architecte en chef de l’ensemble du domaine de la grotte, est d’une simplicité surprenante. L’enceinte de l’édifice est une ellipse de 500 m de périmètre, bordée d’un anneau de circulation de dimension suffisamment importante pour faciliter l’évacuation des 20 000 personnes. Quatre immenses rampes forment cette voie. Ce sont elles qui permettent de descendre dans l’espace central, lieu de culte par excellence, leur plan incliné variant de 2 à 8 %. La basilique est donc un vide creusé dans le sol couvert d’une dalle dont la face inférieure est décollée du niveau du terrain naturel de 50 cm, ce qui participe au renouvellement des 100 000 m3 d’air du bâtiment.1 Comment recouvrir une telle surface ? Le projet repose sur cette unique question. Le choix de la structure devient alors fondamental. Ce sont 64 béquilles en béton qui portent l’ensemble de la toiture. Elles sont toutes identiques, à l’exception des quatre qui se situent à chaque extrémité de l’ellipse et bordent le déambulatoire en formant une colonnade régulière. L’espacement entre chaque point porteur est le même. Sur ces béquilles reposent des arcs. Ce type de structure est le
moyen retenu de franchir les 60 mètres de l’espace central dans le sens de la largeur. La couverture de l’anneau de circulation est entièrement en porte à faux : les arcs qui portent la partie centrale et qui prennent appui sur les béquilles s’élancent dans le vide, vers le mur d’enceinte, sans venir reposer sur lui, créant ainsi le joint creux qui favorise les entrées d’air. Tous les arcs sont reliés entre eux par une dalle de béton qui assure la mise hors d’eau du projet. Son épaisseur varie de 10 à 20 cm et forme un voile convexe. Pierre Vago propose ici une architecture austère, froide et solennelle, en n’utilisant qu’un seul matériau, ce qui favorise l’effet de masse. Les séquences d’accès sont parfaitement étudiées et introduisent les notions de rythme, de répétition, vocabulaire musical qui caractérise merveilleusement cette descente qui longe la colonnade formée par les béquilles. Avec la perspective, la courbe elliptique rend l’espace dynamique. Il faut vivre une cérémonie religieuse pour comprendre l’architecture de la basilique dans toutes ses dimensions. La modernité ne réside pas ici uniquement dans les nouvelles techniques constructives employées ou dans la forme, mais aussi dans le fonctionnement de l’édifice. Les
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ÉLÉMENTS D’ANALYSE - RÉCONCILIER LE MUR ET LA COLONNE
COSA MENTALE © FE Photographie Argentique, 2010
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Cependant il persiste une ambiguïté dans l’espace central, le naos, qui mélange murs et colonnes pour faire pénétrer la lumière. Par nécessité l’enclos reste ouvert. Ici il conserve la
signification sacrée des colonnes tout en renfermant l’espace sacré par des murs. La figure se ferme.
Alors la représentation suivante de Dieu prend tout son sens : «Le Dieu devient l’absence, l’espace invisible et silencieux dessiné par la figure architecturée de l’enclos»3. Le renouvellement de l’architecture, ici à Meggen, se réalise par un processus qui intègre la tradition dans sa recherche de modernité. Celleci est réinterprétée et dépassée pour rentrer dans le mécanisme continu de l’histoire qui n’est ni d’hier, ni d’aujourd’hui, ni de demain, mais en mouvement. Comme le dit Malraux, à peu près dans ces termes, «l’art est la seule chose qui résiste à la mort». L’église parle grec tout en étant le reflet de son époque par l’utilisation de techniques modernes. Sa langue est antique, ses moyens d’aujourd’hui. De cette manière elle ne peut être inquiétée par le temps mais peut l’inviter à la faire vivre. Le recueillement s’initie à l’extérieur. Il est organisé dans un mouvement continu du corps. On commence par gravir un grand emmarchement, puis on longe l’édifice sur sa plus grande longueur. Ainsi on prend la mesure de l’église. On commence à appréhender son caractère et à se préparer à une rencontre. Elle est mise en scène dans une procession jusqu’à trouver l’entrée, derrière. La leçon est de Ronchamp. Le Corbusier approuverait. Le marbre, d’une blancheur pure à l’extérieur, contraste avec la lumière diffuse qu’il nous offre une fois à l’intérieur. L’espace interne vibre et sa perception se transforme à travers le temps. C’est une expérience incroyable, un moment unique. L’église est comme une cellule photographique qui s’ouvre et se ferme en fonction de l’intensité lumineuse extérieure. La pierre change de couleur, de force, quand passe un nuage ou quand le soleil réapparaît. La Nature est mise en scène pour dialoguer avec Dieu. L’architecte couronne le bâtiment en modifiant simplement l’épaisseur du marbre dans la ceinture haute de l’église. Elle touche le ciel. Le sol et le ciel sont ainsi réunis. Et dans cet entre deux cohabitent l’Homme et la Structure. La Structure comme expression naturelle de l’Homme à tendre vers le haut. Ici la rigueur, poussée à sa plus forte expression, recherche la perfection, l’atteint et nous émeut. La
perfection touche le Divin. Et le Divin touche ici l’Homme. L’espace indicible de Le Corbusier est trouvé. Cette saveur de l’espace, obtenue lorsque la structure et la matière jouent, à deux, une symphonie dont le chef d’orchestre est la lumière. L’homme ne peut plus agir. Il ne peut que s’incliner et méditer sur son propre travail. «L’architecture est le véritable champ de bataille de l’esprit. L’architecture a écrit l’histoire et a donné un nom aux époques. L’architecture dépend de son époque. Elle est la cristallisation de sa propre structure, le lent déploiement de sa forme. Voilà pourquoi technique et architecture sont si intimement liées. Alors seulement nous aurons une architecture digne de ce nom, une architecture qui soit un véritable symbole de notre temps»4. FE
1.Honoré DE BALZAC, La peau de chagrin, ed Pocket, 2008, p.53 2.Livio VACCHINI, Capolavori, ed du Linteau, 2006, p.72 3. Patrick BERGER et C.CEYCHENNE, La figure architecturale – Un enjeu esthétique, Ecole d’architecture de Saint Etienne 4. Mies VAN DER ROHE, Mies van der Rohe au travail, Peter Carter, ed Phaidon, 2005, p.177
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ÉLÉMENTS D’ANALYSE - FRÔLER LE SOL
COSA MENTALE © JS Photographie numérique - 2009
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