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HABITER UN MONDE COMMUN DEPUIS LES INTERSTICES GEOFFROY MATHIEU - ZOÉ HAGEL - COLLECTIF SAFI

LA PROMENADE DU MILIEU COMME INVITATION À DÉPLIER NOS RELATIONS AUX VIVANTS

« La philosophie considère que ce qui nous manque pour inventer de nouvelles façons d’habiter — mais aussi peut-être de rêver — , comme pour résister au sentiment d’écrasement devant cette tâche, relève en premier lieu de l’absence de soin et d’attention accordés à d’autres modes de penser et de sentir. » 1 1. Hache, 2014, p. 20. 2. Despret, 2018. 3. Tsing, 2017. 4. Zitouni, 2017. 5. Despret, 2018. 6. François, Sauty, Valgalier, 2018. 7. Despret, 2018. 8. La notion de milieu est entendue ici au sens développé par Pierre charbonnier et Yaël Kreplak ( 2012 ), selon lesquels « un milieu rassemble une gamme d’êtres associés qui, à travers les relations qu’ils entretiennent, co-définissent à la fois un domaine d’existence et les modalités singulières de cette existence ».

* Propos de Geoffroy Mathieu recueillis lors d’entretiens conduits les 14 et 20 février 2019. ** Propos de Dalila Ladjal, membre du collectif SAFI, extraits d’un entretien commun avec Geoffroy Mathieu le 20 février 2019. 9. Pourtant « Une terre « privée » n’est pas une simple propriété mais plutôt un bout d’écosystème qu’on « prive » ou dont on nie la densité d’usages, de traversées et d’occupations » Zitouni, 2004, p.144. 10. Zitouni, 2004, p.144. 11. V oir Philippe Descola et Bruno Latour.

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Geoffroy mathieu & zoé hagel & safi

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Engageant intrinsèquement des relations à d’autres, un rapport à ou a minima l’existence de collectif( s ), la notion de territoire est paradoxalement souvent mobilisée comme entité abstraite, simple référent d’une action, d’un projet, comme si elle renvoyait à un support donné, périmètre stable à disposition. Et pourtant… Si les interactions ou la dimension commune en jeu sont la plupart du temps laissées dans le domaine de l’implicite, les « territoires créent des communautés de voisins », au gré de rythmes et d’affects dont l’intensité donne consistance et chair à des espaces vécus, pratiqués, embarquant une diversité de temporalités2. Faire place aux arts de vivre sur une planète endommagée3 requiert dès lors d’« apprendre à penser à partir d’un territoire et d’une situation particulière »4 comme de « tenter d’ouvrir le plus possible l’imaginaire du territoire »5. L’art et les mises en récits artistiques se révèlent des modes d’enquête et de recherche précieux sur ce cheminement. Depuis de telles démarches, « l’inaperçu, l’infra-ordinaire, la description du proche non seulement peuvent être saisis mais encore partagés et offerts à une nouvelle appropriation »6. Mais au-delà, si l’enjeu est d’enrichir et de complexifier les façons de raconter nos rapports au monde, la nécessité est plus largement de multiplier les versions du monde pour refabriquer des manières d’être7. Il s’agit ainsi également de diversifier les expériences possibles des collectifs dans lesquels nous sommes intriqués et de faire place à la pluralité de nos manières de « faire milieu »8. La Promenade du milieu, processus, espacetemps de résidence et de créations artistiques que se sont offert en commun le photographe Geoffroy Mathieu* et le collectif d’artistes marcheurs cueilleurs SAFI** dans les interstices urbains à Marseille de 2012 à 2014, ouvre des possibles en la matière. Les territoires de cheminement à travers lesquels la démarche prend corps importent à double titre :

de par leurs qualités d’une part et l’attachement que les artistes leurs portent d’autre part. Que soulève le fait de chercher à cheminer du Nord au Sud de Marseille par les marges, les impensés urbains, au fil du vivant végétal, depuis les détours qu’imposent les périmètres et logiques d’actions fonctionnalistes, au gré des modes d’aménagement et de circulations, voire des titres dits de « propriété » humaine9 ? Il s’agit tout à la fois d’apprendre à « ne pas regarder en creux »*, mais aussi de prêter attention à et de se questionner sur « ce qui nous anime », ce « en quoi ces territoires nous sont précieux »** : réhabiliter en somme mais aussi prendre soin et interroger ce/celles et ceux à quoi/qui l’on tient et qui nous semblent avoir du sens. La démarche artistique instaure ce faisant l’interstice comme matrice, le délaissé non plus comme marge mais comme possibilité d’expériences d’autres modes de co-existence possibles, source de continuités réinterrogeant non seulement les temporalités de nos rapports à l’espace, mais aussi nos catégories. Ce/celles et ceux que nos manières dominantes de nommer et de regarder la ville occultent se déploient alors, nous permettant d’expérimenter autrement les solidarités de fait qui composent les collectifs auxquels nous appartenons. La promenade du milieu nous conduit ainsi au-delà de ce que Bénédikte Zitouni nomme comme « l’incapacité » de la « planification urbaine » « à faire valoir les interrelations et interdépendances des écosystèmes ou à aménager des cycles de vie superposés »10. La recherche du photographe se tisse autour de l’envie de sortir de la photographie de paysage depuis un point de vue distant. Elle puise dans la nécessité vécue de quitter la perspective d’une description de l’anthropisation du monde qui consiste souvent à « regarder depuis l’humain comment on habite la nature » sans que la nature ne devienne pour autant sujet des photographies*. Le souci n’est alors plus tant de documenter des processus à l’œuvre que d’adopter « un angle de vue » nous permettant de penser « comment habiter le monde »*. Ces intentions exigent une remise en chantier de la pratique artistique dans l’objectif d’expérimenter ce que « photographier sans le « grand partage »11 pourrait être*. Il s’agit tout à la fois d’explorer ce qu’un tel positionnement modifie et ce qu’il génère dans les œuvres et les récits qui en émergent. L’enjeu semble

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