Avant-propos
Il y a de nombreuses années, je traversais en voiture une région rurale de l’ouest du Tennessee pour rejoindre Pickwick Dam, dans le nord du Mississippi. Là, j’avais prévu de passer quelques jours à écrire. J’étais très préoccupé. J’avais d’importantes décisions à prendre, des décisions qui influenceraient le cours de ma vie. Sur le moment, ce n’était pas le cours de ma vie qui m’inquiétait, mais plutôt celui de mon trajet. J’étais perdu. À chaque tournant, j’avais l’impression de m’enfoncer toujours plus profond dans la forêt et de m’éloigner progressivement de tout repère connu. À l’époque, les systèmes de géopositionnement par satellite n’existaient pas encore, et même si j’y avais eu accès, cela ne m’aurait pas été d’une grande utilité, puisque mon téléphone ne captait aucun signal. Je me suis arrêté dans la première voie privée qui se présentait pour essayer de capter un peu de réseau et d’appeler quelqu’un qui pourrait m’indiquer le chemin. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais je me trouvais dans le cimetière d’une église et mon téléphone était aussi mort que le reste.
Parfois (trop rarement), je me sens poussé à interrompre toutes mes activités pour prier. Et parfois (trop souvent), je n’obéis pas à mon intuition et me dis que j’ai trop de choses à faire pour m’arrêter. Cette fois, je n’avais pas le choix. Je n’avais nulle part où aller. Alors, je me suis promené dans le cimetière et dans la cour
de l’église en priant Dieu de m’accorder la sagesse et le discernement pour prendre la décision importante qui m’attendait. Je marchais devant la petite église baptiste en priant, les yeux vaguement fixés sur le mur de briques rouges devant moi. Soudain, je me suis arrêté : je venais de lire l’inscription gravée sur la pierre d’angle quelques années après ma naissance. Il y avait une date et, en dessous : « Herman Russell Moore, pasteur. » Très étonné, j’ai interrompu ma prière. Mon grand-père paternel, qui était mort quand j’avais cinq ans, s’appelait Herman Russell Moore. Il avait été pasteur dans plusieurs Églises du Mississippi et du Tennessee. Quand j’ai enfin eu du réseau, j’ai appelé non pas à mon bureau, mais chez ma grand-mère. Je lui ai demandé si elle avait déjà entendu parler de l’église où je me trouvais. « Bien sûr. Ton grand-père était pasteur là-bas », a-t-elle répondu.
J’étais sans voix. La seule chose que j’arrivais à dire, c’était : « C’est pas croyable ! » Je ne voulais surtout pas ignorer ce signe, quelle que soit la façon dont Dieu, dans sa bienveillance, m’avait conduit ici. Alors, j’ai continué à prier en me promenant entre les tombes. J’ai pensé aux personnes qui étaient enterrées là, sous mes pieds. Combien d’entre elles avaient entendu mon grand-père prêcher l’Évangile ? Combien avaient rencontré Jésus dans cette église ? Combien avaient prié avec mon grand-père pour recevoir Christ, ou aux funérailles d’un proche, ou, comme moi peut-être, au moment où elles faisaient face à un choix important ? Toutes avaient disparu aujourd’hui.
Mais ensuite, je me suis demandé qui, sous mes pieds, avait pu être une écharde dans la chair de mon grand-père. Combien de personnes avaient critiqué sa façon de prêcher ou s’étaient plaintes qu’il ne visitait pas assez les malades ? Peut-être même avait-on envoyé des lettres anonymes (ce qui est malheureusement pratique courante) pour s’opposer à la construction de ce mémorial. Toutes avaient disparu également.
À ce moment-là, je me suis rendu compte que, peut-être, comme le dit Tolkien, « Ne sont pas perdus tous ceux qui vagabondent1. »
C’était peut-être pour cette raison précisément que j’avais atterri là, pour réfléchir à ceci : de ce qui avait procuré de la joie à mon grand-père quand il était pasteur ici et de ce qui l’avait préoccupé au point de l’empêcher de dormir, tout était enterré ici, sous mes pieds. Le bâtiment où, j’imagine, on prêchait encore l’Évangile, était toujours là. Pourtant cet édifice lui-même ne durerait pas. Le temps passant, il serait balayé et remplacé par une chaîne de restaurants ou un centre de méditation bouddhiste… Qui sait ? Et tout cela serait aussi balayé au fil des millions d’années qui attendent encore l’univers.
Cette décision que je devais prendre me semblait d’une importance capitale, presque existentielle. Mais là, dans ce cimetière, je me suis souvenu que j’allais mourir. Comme cette église et comme mon aïeul qui l’avait servie, moi aussi je disparaîtrais comme une vapeur (Jacques 4.14), comme de l’herbe vite oubliée (Psaume 103.15-16). D’un côté, cette décision me paraissait d’autant plus importante. Après tout, si mon grand-père avait exercé son ministère ici, c’était bien suite à une série de choix. Si ceux-ci avaient été différents, je ne serais pas là pour admirer ce lieu. Mais d’un autre côté, le choix qui me faisait face n’avait plus l’air si crucial. Cet endroit me rappelait que, même si j’étais alors dans la fleur de l’âge, au début d’une longue carrière, je restais une créature mortelle qui sombrerait un jour dans l’oubli avec ses projets, ses peurs et ses angoisses. En prenant conscience de ma mortalité, j’aurais pu être terrifié ou éprouver le sentiment que tout était vain. Mais non, étrangement, cette idée était libératrice et elle m’a poussé (même si ça n’a duré que quelques secondes) à m’interroger sur ce qui comptait vraiment et à remercier Dieu de m’avoir donné l’Évangile pour y placer ma confiance et d’autres personnes pour les aimer.
C’est la prière que je fais pour vous. Je prie pour que vous refermiez ce livre qui vous parle de votre nature mortelle avec une idée claire de ce qui compte vraiment, de la personne qui compte vraiment. Je prie pour qu’en vous amenant à réfléchir à votre disparition, ce livre éveille en vous la joie, la reconnaissance et un désir
de faire partie de cette grande nuée de témoins, dans le ciel. Je prie pour que ce livre vous soit utile, mais je prie plus encore pour qu’il s’avère être une perte de temps : je prie pour que vous et moi n’ayons pas à mourir mais appartenions à la génération qui verra les cieux de l’Orient resplendir de la gloire du Roi d’Israël, le Seigneur Jésus-Christ, qui revient. Et si cette prière est exaucée, les leçons que vous aurez apprises dans ce livre ne seront pas vaines pour autant. Elles vous aideront à ne plus faire comme si vous étiez le Messie ou le diable, César ou Judas. Si votre vie vaut la peine d’être vécue, c’est justement parce qu’elle ne vous appartient pas. Votre vie (de ce point de vue) a un commencement et une fin. Mais votre vie véritable est cachée avec Christ (Colossiens 3.3). Prendre conscience de cela vous rendra capable par obéissance à Dieu de renoncer à votre vie en la sacrifiant pour les autres, afin de la gagner.
J’aimerais pouvoir vous dire qu’à la suite de cette découverte imprévue, ma vie a été radicalement transformée. J’aimerais dire que je ne me bats plus contre l’illusion d’être immortel ou l’inquiétude face à l’avenir. Mais alors, je mentirais. Par contre, je peux affirmer que Dieu permet parfois que nous nous perdions pour nous forcer à observer les environs et à nous rendre compte que nous ne sommes pas des phénix qui renaissent constamment de leurs cendres, mais des brebis qui suivent la voix de leur berger, même dans la vallée de l’ombre de la mort. Peut-être vivrez-vous une prise de conscience similaire en vous perdant dans les vérités de ce livre. Et peut-être vous rendrez-vous compte que vous n’êtes pas aussi perdu que vous le pensez, mais que Dieu est en train de vous guider sur les chemins du cimetière de votre vie brisée pour vous ramener à la maison.
Russell Moore
Remerciements
D’abord, je veux m’adresser à mes frères et sœurs de Trinity Church. Je ne pourrais pas commencer autrement. Tout ce qui est bon dans ce livre est le résultat de notre vie en Église. Merci, mes amis, de m’avoir accueilli dans votre vie. Merci d’avoir cherché à comprendre, avec moi, quelle pertinence a le message de Jésus dans ce que vous vivez. Merci d’avoir été si patients quand j’apprenais à vous enseigner la Bible. Et merci d’avoir supporté une dose plus que raisonnable de prédications sur la mort et la résurrection. Je remercie tout particulièrement les anciens et les responsables de l’Église qui m’ont épaulé dans ma charge de pasteur afin que je puisse écrire ce livre : Matt Givens, Lane Hamilton, Will Harvey, Bill Heerman, Dave Hunt, Seth Jones, Laura Magness, Shaka Mitchell, Justin Myers, Drew Raines et Jason Tan. Merci pour la joie de servir notre Église ensemble.
C’est grâce à Collin Hansen que ce livre a pu voir le jour. Pour une raison qui m’est inconnue, il s’est intéressé à mon projet quand je n’en avais encore qu’une idée très vague. Il m’a guidé, pas à pas, en terrain inconnu. Merci, mon frère, pour ta sagesse, ta grâce et ton amitié. Et merci de m’avoir présenté Justin Taylor et l’incroyable équipe de Crossway. Quel honneur de travailler avec une maison d’édition dont les livres sont pour moi une véritable bénédiction depuis des années !
J’ai rédigé la majeure partie de mon premier jet lors d’un congé sabbatique avec ma famille à l’Institut Tyndale House, à Cambridge. Cet endroit a quelque chose de surnaturel, dans le bon sens du terme. Merci à Peter Williams, à l’équipe et aux autres qui ont rendu mon séjour si agréable et si fructueux.
Nous n’aurions pas pu aller à Cambridge si Bobby et Kristin Jamieson n’avaient pas fait preuve d’une grande hospitalité en nous accueillant dans leur maison pendant notre séjour. Et comme si ça ne suffisait pas, Bobby a aussi été le premier à lire mon brouillon et à faire des suggestions qui ont beaucoup apporté à ce livre.
En plus de Collin et de Bobby, plusieurs amis m’ont donné leur avis à différentes étapes de mon travail. Je remercie surtout Drew D’Agostino, Jonathan Leeman, Drew Raines (encore), Amy Tan et Adrian Taylor. Vous avez tous contribué à améliorer le livre et, à plusieurs reprises, vous m’avez préservé de mes erreurs.
Mon père, Mark, m’a aussi fourni des retours précieux au début du projet. Mais, plus important encore, il a été le premier à incarner les vérités centrales de ce livre. Papa, merci de m’avoir appris à aimer les bonnes choses de la vie, à me souvenir qu’elles sont éphémères, et à mettre la priorité sur les choses qui durent. Personne n’a eu pour père un « éclaireur qui vous précède dans le désert du temps » plus fidèle que toi.
Mais je suis surtout reconnaissant à ma femme et à mes enfants. Lindsey, quand nous étions enfants, je m’émerveillais déjà d’avoir reçu de Dieu une amie comme toi. Les mots me manquent. Merci de partager mes jours sous le soleil et de me préparer plus que quiconque pour le jour sans fin qui nous attend. Je t’aime.
Walter, Sam et Benjamin, la joie que vous avez apportée dans notre vie est indescriptible. En vous regardant grandir, mon cœur s’est brisé à l’idée que le temps passe, et je me suis mis à aspirer au jour où toutes choses seront éternellement nouvelles. J’ai écrit ce livre en pensant à vous, les garçons. Et c’est à vous que je l’ai dédié, en faisant monter à Dieu une prière que je répéterai tant que je vivrai : que vous vous accrochiez fermement à l’unique
vraie consolation dans la vie et dans la mort, Christ en vous, l’espérance de gloire.
Introduction
Je ne connais personne qui ait frôlé la mort plus souvent que Louis Zamperini, pilote pendant la Seconde Guerre mondiale. Après s’être porté volontaire pour intégrer l’armée de l’air américaine, Zamperini résiste à huit mois d’entraînement, quand des milliers d’autres s’écroulent. Il survit à des missions de bombardement sous de lourds tirs ennemis, dont l’une laisse près de six cents impacts de balles dans le fuselage de son B-24. Et quand, défectueux, l’avion s’abîme dans le Pacifique, Zamperini survit à l’accident. Mais ce n’est là que le début de l’histoire de sa survie.
Zamperini reste coincé plusieurs semaines sur un petit canot de sauvetage gonflable, sous un soleil brûlant et à la merci de violentes tempêtes. Il n’a rien d’autre à boire que l’eau de pluie, et rien à manger que les poissons et les oiseaux qu’il attrape à mains nues et consomme crus. Il doit se défendre contre les requins qui rôdent sans cesse autour de son canot et se jettent dessus pour le retourner. Et il parvient à esquiver les tirs d’un avion japonais par lequel il pensait pouvoir être secouru.
Zamperini reste quarante-sept jours sur ce canot. De retour sur la terre ferme, il est immédiatement capturé et se retrouve prisonnier de guerre pendant deux ans. Il est transféré de camp en camp et brisé par les travaux forcés, la faim, la maladie et la torture. Quand son camp est libéré, il n’a plus que la peau sur les os et sa vie
ne tient qu’à un fil. Plus d’un tiers de ses compatriotes prisonniers sont morts. Mais lui a survécu2.
Ce n’est pas étonnant que la biographie de Louis Zamperini, intitulée Invincible, se soit vendue à des millions d’exemplaires. C’est une histoire captivante et très bien racontée. Et en un sens, comme l’indique le sous-titre du livre, c’est bien une « histoire de survie ». Ou plutôt, c’était.
Près de soixante-dix ans après la guerre, Zamperini affronte ce qui, selon sa famille, a été la plus grande épreuve de sa vie : une lutte de quarante jours contre la pneumonie. D’après ceux qui l’ont accompagné pendant sa maladie, c’est là que « son courage infatigable et son esprit de battant se sont manifestés mieux que jamais ». Mais à 97 ans, le corps de Zamperini n’est plus ce qu’il était lors des Jeux olympiques de 1936. Usé par le temps, l’homme qui a triomphé de la faim, des requins, de la dysenterie et du sadisme des gardiens de prison s’engage dans un combat qu’il ne peut pas gagner. Le 2 juillet 2014, Louis Zamperini meurt3.
Sa biographie par Laura Hillenbrand peut être qualifiée d’histoire de survie parce que le récit prend fin en 2008. Mais en réalité, décrire la vie de Zamperini (ou celle de n’importe qui) comme une histoire de survie, c’est comme raconter celle d’un homme qui tombe d’un immeuble de trente étages et dire qu’il s’agit d’une histoire de survie parce qu’elle se termine avant que l’homme ne s’écrase au sol.
Ce que je dis vous semble peut-être évident, mais j’espère être assez clair : si la chute ne nous tue pas, quelque chose d’autre le fera immanquablement. Personne ne survit à sa vie. En fait, quand on y réfléchit, les histoires de survie, ça n’existe pas.
Et pourtant, quand avez-vous pensé dernièrement au fait que vous allez mourir ? Quand avez-vous parlé de la mort avec quelqu’un ? Avez-vous vu quelqu’un mourir ? Quelqu’un est-il déjà mort chez vous ? Quand êtes-vous allé dans un cimetière ou à un enterrement pour la dernière fois ? Avez-vous déjà lu des livres, regardé des films ou écouté des prédications qui parlent de la mort ?
Je ne parle pas de la mort qui résulte de violences, d’un accident ou d’une maladie très rare. Je parle d’une réalité humaine ordinaire, aussi ordinaire que celle de naître, de manger ou de dormir.
La mort est une réalité élémentaire de la condition humaine. Elle rassemble toute l’humanité à travers le temps et l’espace, les ethnies et les classes sociales. Pourtant, aujourd’hui, en Occident, nous ne pensons que rarement, voire jamais, à la mort. Dans le premier chapitre de ce livre, j’expliquerai pourquoi et comment nous évitons d’aborder le sujet. Pour résumer, les progrès remarquables de la médecine moderne prolongent encore et encore notre espérance de vie. La prévention des maladies, les traitements médicaux et les soins d’urgence sont beaucoup plus efficaces que ceux de toutes les sociétés qui nous ont précédés. Et c’est une formidable bénédiction ! Mais le revers de la médaille, c’est que la plupart d’entre nous avons la possibilité de vivre toute notre vie comme si la mort ne nous concernait pas.
Nous n’avons pas plus de chances qu’avant d’échapper à la mort, mais nous sommes aujourd’hui nombreux à pouvoir vivre sans la voir ou sans y penser : elle ne fait pas partie de notre quotidien. Aujourd’hui, nous mourons en général à l’hôpital, séparés du reste du monde. La mort, contrôlée, aseptisée et même industrialisée, survient quand le personnel médical décide d’arrêter les soins. Elle est tout aussi inévitable qu’avant, mais elle nous est devenue étrangère.
La mort est devenue taboue. Nous n’en parlons pas, c’est inconvenant. C’est « morbide ». Le terme morbide est péjoratif. Il désigne des paroles ou des idées sinistres, une distorsion de la vie telle que nous l’envisageons. Parler de la mort est au mieux gênant, au pire obscène.
Cependant, nous avons beau éviter d’aborder le sujet, nous sommes tous, chaque jour, confrontés à l’ombre de la mort. La réalité de la mort se révèle quand nous doutons de notre identité et de notre valeur. Elle se révèle dans notre insatisfaction face aux choses qui, selon nous, devraient nous rendre heureux. Elle se montre
également dans notre souffrance quand ce qui est bon ne dure pas. Nous ne pouvons pas ignorer la mort et ses conséquences, et nous ne devrions pas refuser d’en parler.
Cette façon que nous avons de nier la mort n’est pas du tout en accord avec la Bible. À chaque page des Écritures, quel que soit le type de texte (législation, récit historique, poésie, prophétie, Évangile ou épître), la mort est présente. Selon les auteurs de la Bible, être conscient de la réalité de la mort et de ce qu’elle implique est absolument nécessaire pour mener une vie sage.
Prenons l’exemple du Psaume 90 : « Enseigne-nous ainsi à compter nos jours, afin que nous conduisions notre cœur avec sagesse » (v. 12). Ce verset est une sorte d’euphémisme qui signifie : « Enseigne-nous à admettre que nous allons mourir. » Cette prière articule les deux parties du psaume. La première partie a pour thème les limites de la nature humaine face à la grandeur de Dieu. Pour Dieu, le temps n’est rien : « D’éternité en éternité tu es Dieu » (v. 2) et « Car mille ans sont, à tes yeux, comme le jour d’hier, quand il passe, et comme une veille de la nuit » (v. 4). Mais pour nous, l’humanité sous le joug du péché et du jugement, le temps détruit tout. Notre vie est « comme un instant de sommeil », comme l’herbe qui « fleurit le matin et elle passe, on la coupe le soir, et elle sèche » (v. 5-6). Dans le meilleur des cas, « le nombre de nos années s’élève à soixante-dix ans et, si nous sommes vigoureux, à quatre-vingts ans ; et leur agitation n’est que peine et misère, car cela passe vite, et nous nous envolons » (v. 10). En priant pour se rappeler qu’il va mourir, le psalmiste prie pour une vie humble, une compréhension des limites humaines et de la différence infranchissable entre Dieu et nous.
La seconde partie du psaume aborde un autre thème. Juste après avoir demandé à Dieu de nous enseigner à compter nos jours, le psalmiste prie pour que nous puissions nous réjouir chaque jour de son amour déversé sur nous en abondance : « Rassasie-nous dès le matin de ta bienveillance, et nous serons triomphants et joyeux en toutes nos journées » (v. 14).
À mon avis, ces deux prières vont de pair : Enseigne-moi à vivre en étant conscient de ma mort imminente, afin que je puisse me réjouir de ton amour. Mais avant d’être subjugué par l’amour de Dieu (avant de pouvoir distinguer la beauté de son amour plus nettement que mes problèmes), je dois reconnaître que j’ai profondément besoin de son amour et que je suis loin d’en être digne. Quand Dieu nous enseigne à compter nos jours, il nous délivre de nos illusions et de notre orgueil et nous accorde une joie réaliste et authentique.
J’ai écrit un livre sur la mort parce que c’est quand nous abordons le monde tel qu’il est vraiment que nous grandissons en sagesse. Je souhaite nous aider à bien compter nos jours (à nous souvenir que nous allons mourir), car c’est, je crois, une discipline spirituelle. Je désire montrer, en m’appuyant sur la Bible, qu’être conscient de la mort a une puissance instructive pour notre vie ici et maintenant4.
Ce livre n’est pas destiné en premier lieu aux personnes qui font face à une mort prochaine ou qui viennent de perdre un proche, même si j’espère qu’il pourra les encourager5. J’ai écrit ce livre pour démontrer à ceux qui vivent comme s’ils étaient immortels qu’ils ne le sont pas, pour les aider à embrasser cette vision réaliste de la vie que ceux qui sont mourants ou en deuil ont déjà adoptée6.
J’ai écrit ce livre pour ceux qui voient la mort comme quelque chose de lointain et d’irréel, quelque chose qui n’arrive qu’aux autres. Je souhaite leur faire comprendre pourquoi se familiariser avec la réalité de la mort est essentiel pour leur vie présente.
C’est pourquoi cet ouvrage se classe dans le courant d’une vieille tradition de pensée chrétienne connue sous le nom de memento mori, c’est-à-dire « souviens-toi que tu vas mourir ». Cette tradition cherche à nous recentrer sur la réalité de la mort en nous faisant réfléchir à ses implications et à ses conséquences visibles. Le but de cette réflexion est de pouvoir mener une vie authentique, fidèle et pleine de joie jusqu’à notre mort.
Cette tradition m’a interpellé pour la première fois quand j’étais en études supérieures pour devenir historien de l’Église. En étudiant le ministère des Puritains en Angleterre et aux États-Unis7,
j’ai vu à quel point le contraste avec l’Occident actuel était fort : ce qui était au centre de la vie des Puritains a presque disparu dans notre culture. En tant que chrétien américain, je n’en voyais pas trace.
Puis, au cours de mes premières années de ministère, à une période où je prêchais la Bible verset par verset, je me suis rendu compte que celle-ci parlait très souvent de la mort. Je savais qu’elle insistait sur le problème du péché et du jugement éternel. Mais ce qui m’a frappé, c’est son insistance sur la mort physique, sur le fait que notre vie dans ce monde s’arrêtera. La mort, le péché et le jugement sont bien sûr trois problèmes étroitement liés puisqu’ils sont les conséquences, dans ce monde brisé, de la rébellion de l’homme. Toutefois, il est important de prêter une attention particulière à la mort, qui relève de notre condition humaine, surtout dans une société qui fait tout pour la nier.
En fait, ce livre ne parle pas vraiment de la mort. Il parle de Jésus. C’est donc un livre qui nous parle d’espérance. Dans mon travail de pasteur auprès de jeunes pleins d’avenir, j’ai compris qu’être conscient de la mort était essentiel pour appréhender un problème différent de celui de notre déni, et qui pourtant y est lié : quand nous perdons de vue la réalité de la mort, les promesses de Jésus nous semblent accessoires, abstraites et déconnectées de notre réalité, comme si elles concernaient un autre monde que celui dans lequel nous vivons.
Regardez ce que Pierre dit au sujet de la pertinence de Jésus pour notre vie en 1 Pierre 1. Pierre appelle les chrétiens ceux qui sont « régénérés, par la résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts, pour une espérance vivante » (v. 3). Pierre croit que par la résurrection de Jésus, ceux qui se confient en lui peuvent recevoir une espérance vivante. Cette espérance n’est ni lointaine ni étrangère à ce monde, elle agit dans cette vie. Maintenant, regardez comment il appelle l’objet de notre espérance : « un héritage qui ne peut ni se corrompre, ni se souiller, ni se flétrir et qui vous est réservé dans les cieux » (v. 4).
Peut-être ne vous sentez-vous pas du tout concerné par ces paroles. Peut-être même vous mettent-elles en colère. Se corrompre ? Se souiller ? Se flétrir ? Et alors ? Je n’en ai rien à faire, moi, d’avoir un héritage éternel dans les cieux. J’ai besoin d’aide ici et maintenant. Peut-être que la plupart des promesses de Jésus vous font cet effet-là. À quoi peut bien servir le sacrifice de Jésus ou la justification quand je ne trouve pas de travail ou quand je crains de ne jamais me marier ? Quelle importance d’avoir un corps immortel puisque j’ai honte de mon corps actuel ? Et pourquoi Jésus parle-t-il si souvent de la vie éternelle ? Un chemin vers la gloire à venir, ça ne me suffit pas. J’ai besoin qu’on m’aide à affronter les épreuves aujourd’hui.
Si c’est ce que vous ressentez en lisant les promesses de Jésus, alors c’est que vous ne pensez pas assez à votre mort. Regardez comment Pierre conclut son grand chapitre sur l’espérance. Il reprend un vocabulaire qu’il a déjà utilisé (« régénéré », « incorruptible ») et cite Ésaïe 40 :
« Toute chair est comme l’herbe
Et toute sa gloire comme la fleur de l’herbe ;
L’herbe sèche et la fleur tombe, Mais la parole du Seigneur demeure éternellement. Cette parole est celle qui vous a été annoncée par l’Évangile » (1 Pierre 1.24-25).
Comprenez-vous ce que Pierre est en train de faire ? Il explique à ses lecteurs pourquoi ils ont tant besoin de cette espérance incorruptible en Christ et, ainsi, il la rend pertinente pour leur quotidien. Qui ne peut pas se corrompre, se souiller ou se flétrir : ces termes sont tous à la forme négative. Pour comprendre ce que cela veut dire, nous sommes obligés de réfléchir à ce que signifie leur réalité positive : se corrompre, se souiller et se flétrir. Voilà pourquoi Pierre conclut ce chapitre en rappelant à ses lecteurs que tout ce qui les entoure se flétrira comme des jeunes pousses sous le soleil brûlant. Rien ne dure ; ni le bon, ni le mauvais. Sauf une chose : la parole du
Seigneur, l’Évangile qui vous a été annoncé, Jésus-Christ crucifié et ressuscité.
Avant de pouvoir aspirer à une vie incorruptible, il vous faut reconnaître que vous et tous ceux que vous aimez allez vers votre destruction. Il vous faut admettre que tout ce que vous accomplissez ou obtenez dans ce monde est déjà en train de disparaître. C’est seulement ensuite que vous aspirerez à la gloire que Jésus a accomplie et obtenue pour vous, une gloire qui ne peut se flétrir. Vous devrez aussi accepter le fait que vous allez perdre tout ce qui vous est cher en ce monde, si vous souhaitez pouvoir espérer cet héritage qui vous est réservé dans les cieux.
Admettons que votre vie se déroule exactement comme vous l’aviez imaginée dans vos rêves les plus fous. La mort finira quand même par vous prendre tout ce que vous possédez, et elle détruira tout ce que vous avez accompli. Tant que notre préoccupation première sera de tirer le meilleur de cette vie, les promesses de Jésus nous paraîtront sans intérêt. Jésus ne nous a pas promis plus de ces choses dont la mort nous dépossèdera à la fin. Il nous promet la justification, l’adoption, une vie de sens qui rend gloire à Dieu, et la vie éternelle. Toutes ces choses ne nous paraissent désirables qu’à partir du moment où la mort devient notre compagne de route. Pour nous rendre compte de la beauté de l’œuvre de Jésus, nous devons d’abord observer attentivement et honnêtement la mort. J’aime la façon dont Walter Wangerin a exprimé, il y a plus de vingt-cinq ans, cette vérité dans son excellent livre sur la mort et la joie :
« Si l’Évangile ne semble pas pertinent dans notre vie quotidienne, c’est notre faute, pas la sienne. En effet, si la mort n’est pas pour nous une réalité quotidienne, alors la victoire de Christ sur la mort n’est ni réelle ni quotidienne. L’adoration, la proclamation et même la foi perdent de leur réalité et ne ressemblent plus qu’à un rêve, et Jésus devient une sorte de police d’assurance. On a classé les papiers et on l’a
oublié, lui qui pourrait être un allié indispensable, un ami intime et fidèle, le saint destructeur de la mort et du diable, mon précieux Sauveur8. »
En fermant les yeux sur la vérité au sujet de la mort, c’est la vérité sur Jésus que nous nions. Jésus n’a jamais promis de nous donner toutes les choses que nous désirons. Il nous a promis la victoire sur la mort. C’est pourquoi nous devons apprendre à reconnaître l’ombre de la mort dans les problèmes de la vie si nous voulons prendre conscience que Jésus est la solution à toutes nos difficultés. Ce livre parle de la mort parce qu’il parle de Jésus.
J’aborderai dans cet ouvrage encore un point. À mesure que nous serons remplis d’espérance, que celle-ci envahira chaque recoin de notre vie, elle aura pour fruit la joie : une joie persévérante et réaliste qui ne met pas les difficultés sous le tapis pour pouvoir durer (1 Pierre 1.6-8). L’ironie au cœur de ce livre, c’est que la meilleure manière de profiter de notre vie est de reconnaître que nous allons à notre mort.
Quand la réalité de la mort s’éclipse à l’arrière-plan de notre conscience, ce sont d’autres problèmes qui prennent de l’ampleur et nous volent notre joie. Le philosophe Blaise Pascal avait déjà mis le doigt sur cette problématique il y a quatre cents ans. Il remarque que la plupart des gens semblent indifférents à « la perte de leur être », mais très préoccupés par tout le reste :
« Ils craignent jusqu’aux [choses les] plus légères, ils les prévoient, ils les sentent ; et ce même homme qui passe tant de jours et de nuits dans la rage et le désespoir pour la perte d’une charge ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, c’est celui-là même qui sait qu’il va tout perdre par la mort, sans inquiétude et sans émotions. C’est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes9. »
L’idée exprimée ici par Pascal a peut-être encore plus de pertinence aujourd’hui : quand nous reléguons la mort à l’arrière-plan de notre esprit, ce ne sont pas la force, la paix et le bonheur qui prennent sa place à l’avant, mais d’autres visages de cette mort. Nous nous focalisons sur les symptômes beaucoup moins graves de ce problème plus profond. Nous sommes toujours angoissés, sur la défensive, peu sûrs de nous et même désespérés. Nous nions la mort pour pouvoir consacrer notre temps et notre énergie à la quête du bonheur. Mais nier la mort ne change rien au fait que nous allons mourir, et cela ne nous rend pas plus heureux.
Si nous connaissons Jésus, nous devrions connaître la joie. Et pourtant, l’orgueil, la peur, la convoitise, la vanité, l’insatisfaction et d’autres soucis ne font-ils pas bien souvent obstacle à notre joie ? Je suis certain qu’une véritable conscience de notre nature mortelle est capable de remettre ces ennemis de la joie à leur place. Alors, la victoire acquise par Jésus peut resplendir dans toute sa gloire. Autrement dit, si nous désirons vivre dans une joie persévérante (qui ne dépend pas des circonstances changeantes de notre vie mais de l’œuvre immuable accomplie par Jésus), nous devons ouvrir des yeux honnêtes sur le problème de la mort. Cela vous paraît peut-être ironiquement paradoxal, mais c’est ce que dit la Bible. Et c’est vrai.
Plan du livre
Pour développer notre conscience de la mort et mieux chérir les promesses de l’Évangile, la plupart d’entre nous devons réapprendre ce qu’est la mort exactement. Il nous faut comprendre pourquoi elle est problématique et apprendre à repérer l’ombre de la mort là où nous ne l’avions jamais remarquée. Alors seulement nous pourrons l’illuminer de la lumière de Christ.
Voilà pourquoi j’ai choisi d’aborder exclusivement le sujet de la mort, sans m’attarder sur le jugement éternel qui vient après. L’enseignement biblique sur l’enfer affirme que l’interruption de
notre vie dans ce monde n’est rien comparée au tourment que connaîtront ceux qui seront séparés de Dieu pour toujours. Mais la mort a aussi de terribles conséquences sur notre vie actuelle. Or, nous n’avons accordé que trop peu d’attention à ce sujet. Le problème de la mort concerne tout le monde, chrétiens comme non-chrétiens. J’espère réussir à l’exposer de façon que vous puissiez le comprendre quel que soit votre arrière-plan religieux, afin que, croyant ou pas, vous désiriez de tout votre cœur que le message de Jésus soit vrai.
Au début des deuxième, troisième et quatrième chapitres, j’aborderai trois facettes majeures du problème de la mort et je montrerai comment il se manifeste dans notre quotidien. Ensuite, j’expliquerai comment les promesses de Jésus éclairent chacune de ces sombres facettes.
Dans le chapitre deux, j’aborderai la mort et l’identité : que dit la mort sur notre identité ? Nous sommes naturellement incapables d’imaginer que le monde puisse tourner sans nous, en partie parce que nous avons une tendance innée au narcissisme. Nous nous considérons comme le personnage principal de l’histoire de l’univers, et le reste du monde n’existe qu’en fonction de ce qu’il est pour nous. Mais il y a une autre raison à cela : nous sentons que l’être humain a une dignité particulière que les autres animaux ne possèdent pas. Chaque personne sur terre est unique, irremplaçable et précieuse. Pourtant la mort remet très clairement en question notre conception de la valeur de la vie humaine.
La mort affirme ceci au sujet de notre identité : nous ne sommes pas trop importants pour mourir. Nous mourrons comme tous ceux qui nous ont précédés et le monde continuera de tourner comme il l’a toujours fait. Personne n’est indispensable. Quelle vérité terrifiante et dure à entendre !
Une fois que nous avons saisi et digéré cette vérité, nous sommes prêts à nous émerveiller face au message de l’Évangile. L’Évangile aussi nous parle de notre identité. Bien que la mort affirme que nous ne sommes pas trop importants pour mourir, l’Évangile, lui,
nous apprend que nous avons tant d’importance aux yeux de Christ qu’il est mort pour nous. Ce que la mort nous dit de nous-mêmes reste vrai. Le monde peut se passer de nous. Mais par notre union avec Christ, nous sommes déclarés justes ; nous devenons enfants de Dieu. Et Dieu, qui n’a pas laissé Jésus dans le tombeau, ne nous abandonnera pas dans la mort.
Au chapitre trois, je me concentrerai sur la mort et la futilité : quelles sont les conséquences de la mort sur ce que nous accomplissons ? Pour trouver le bonheur et donner un sens à notre vie, nous recherchons le plaisir et l’argent, nous accumulons les biens et nous travaillons dur. Mais avez-vous déjà été pleinement satisfait de votre vie ? Avez-vous déjà eu le sentiment d’en avoir fait assez ?
Ce sentiment de futilité ne nous quittera jamais. En effet, si nous recherchons constamment le plaisir, la richesse et le succès, c’est parce que nous aspirons à remporter la victoire sur la mort. Mais aucune de ces choses ne nous y aidera.
Et si Christ avait affronté la mort à notre place ? Et s’il était ressuscité en triomphant de notre ennemi ultime ? Alors, ce que nous faisons de notre vie n’est pas vain, bien que cela reste futile dans notre lutte contre la mort. Comme nous n’avons plus à nous battre nous-mêmes contre elle, nous devenons libres de vivre avec joie et pour la gloire de celui qui a triomphé à notre place.
Au chapitre quatre, j’aborderai la mort et la perte : quelles sont les conséquences de la mort sur ce que nous aimons ? La perte ne touche pas uniquement les malchanceux qui se trouvent au mauvais endroit au mauvais moment, ou qui ont reçu les mauvais gènes. Le fait est que rien ne dure, que personne ne peut revenir en arrière et, par conséquent, que la mort prend tout à tout le monde.
Mais comment profiter pleinement de quoi que ce soit quand nous sommes conscients que plus nous aimons quelque chose, plus nous souffrirons de le perdre ? Nous ne pouvons vivre dans la joie que si nous avons l’assurance que Jésus tiendra sa promesse de nous accorder la vie éternelle. Non pas une vie désincarnée dans les limbes, mais une vie dans un nouveau monde où ce que nous
aimons durera toujours. Si nous croyons que Jésus tiendra sa promesse, alors nous sommes libres d’apprécier les plaisirs éphémères de cette vie (ou de nous en passer), car nous savons qu’ils ne nous donnent qu’un avant-goût du festin éternel que Jésus a préparé pour son peuple, et qui nous rassasiera pleinement.
Au chapitre cinq, je tenterai de vous présenter quelques conséquences concrètes de la conscience de la mort : comment tirer profit de cette prise de conscience pour gagner le combat de la joie et de l’espérance ? Je donnerai plusieurs exemples de voleurs de joie (le mécontentement, la convoitise, l’anxiété, etc.) pour vous montrer comment, en les regardant à travers les lunettes de notre nature mortelle, nous pouvons les illuminer de la lumière de Christ.
Mais avant toute chose, pour bien reprendre conscience de notre mortalité, nous devons mieux prendre conscience de nous-mêmes et de notre façon de fonctionner. Nombre d’entre nous doivent réaliser que nous vivons dans une société qui, plus que tout autre, nie la réalité de la mort.
Mort, où est ton aiguillon ?
Contrairement à la plupart d’entre nous, le philosophe du xviie siècle Blaise Pascal était obnubilé par la mort. Dans ses Pensées, Pascal donne l’illustration de la condition humaine la plus troublante que j’ai jamais entendue :
« Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort ; dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables ; et se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour. C’est l’image de la condition des hommes10. »
C’est sinistre, vous ne trouvez pas ? Imaginez que vous êtes un des personnages du cauchemar de Pascal. Des prisonniers condamnés à être mis à mort par un peloton d’exécution sont alignés, et vous êtes l’un d’entre eux. Vous entendez la voix de l’officier : « En joue ! Feu ! » Vous entendez les coups de feu et un corps qui s’écrase sur le sol. Et puis ça recommence, mais un peu plus près de vous. Un par un, tous ceux qui vous précèdent sont tués et vous savez que chaque exécution annonce la vôtre. Vous êtes loin d’être indifférent à ce qui est en train d’arriver à ces hommes, car la mort de chacun d’eux vous rapproche un peu plus de la vôtre.
Voilà la vision que Pascal avait de la vie. Il n’était qu’un condamné à mort attendant son tour. La mort de chacun de ses proches annonçait sa mort à lui. Elle était un présage de son avenir, un signe qui lui rappelait que son tour n’allait pas tarder. Et il ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre.
Pascal était solidaire de ceux qui mouraient autour de lui. En général, ce n’est pas notre cas. Évidemment, nous savons que les gens meurent, y compris ceux qui nous sont proches. Mais vous arrive-t-il de voir le décès d’une autre personne comme un présage du vôtre ?
De nombreuses personnes n’ont tout simplement pas le luxe de pouvoir ignorer la réalité de la mort. Peut-être êtes-vous médecin ou infirmier en soins palliatifs. Peut-être êtes-vous militaire ou appartenez-vous aux forces de l’ordre. Peut-être vivez-vous dans un pays pauvre ou dans une communauté défavorisée, où l’espérance de vie est plus courte11. Vous avez peut-être perdu votre conjoint ou votre enfant, ou vous luttez en ce moment contre une maladie incurable. Si vous entrez dans l’une de ces catégories, la vision de Pascal vous parle sûrement.
Mais pour la plupart des Occidentaux, l’intimité quotidienne de Pascal avec la mort paraît bien étrange. Peut-être trouvez-vous sa vision de la vie déséquilibrée, malsaine et même dangereuse. Pourtant, il y a un siècle, le point de vue de Pascal était bien plus courant que le nôtre. Et dans la réalité, rien n’a changé : nous sommes tous condamnés et nous ne pouvons rien y faire. Nous attendons notre tour. La seule différence, c’est que nous faisons comme si de rien était. Nous ne voyons plus les choses comme Pascal.
Avant de nous pencher sur le problème de la mort et de nous demander comment celui-ci révèle la beauté de l’œuvre de Jésus, nous devons comprendre comment et pourquoi nous nions la mort. J’aimerais vous présenter quatre arguments qui prouvent que notre société vit dans le déni. Ensuite, nous verrons pourquoi nous fermons les yeux sur la vérité.
Du foyer à l’hôpital : Où nous mourons
En 1993, Sherwin Nuland, chirurgien et professeur de médecine à l’Université de Yale, publie un best-seller qui sera récompensé, Mourir : réflexions sur le dernier chapitre de la vie. Cet ouvrage a pour but de présenter ce que Nuland appelle « la manière moderne de mourir12 », c’est-à-dire la manière dont meurent les Américains aujourd’hui. Chaque chapitre aborde l’une des six causes de la mort les plus courantes : le cancer, les maladies du cœur, Alzheimer, etc. Nuland décrit les étapes auxquelles il faut s’attendre dans chaque cas et explique comment s’y préparer.
Ce qui m’a le plus étonné, c’est le simple fait qu’il ait fallu écrire un tel livre. Aujourd’hui, la mort nous est parfaitement inconnue. Le livre de Nuland est comme un guide de voyage qui nous informe au sujet d’un lieu où nous n’avons jamais mis les pieds. Un bon guide de voyage vous explique où bien manger en évitant les pièges à touristes. Il vous dit quels lieux valent le coup d’œil sans vous ruiner et lesquels ne sont pas à la hauteur de leur réputation. Il vous explique le réseau de transports, vous indique quels quartiers possèdent les meilleurs hôtels et combien vous devez vous attendre à dépenser. Vous avez besoin de ces informations parce que vous n’êtes jamais allé là-bas. Le guide de voyage pallie votre manque d’expérience.
L’ouvrage de Nuland est indispensable car, pour la plupart d’entre nous, la mort est une sorte de terre étrangère. Elle appartient à un autre monde. Ce n’est pas seulement un endroit où nous n’avons jamais mis les pieds, c’est aussi un événement dont nous sommes rarement témoins. Et surtout, c’est une réalité à laquelle nous réfléchissons peu. Voilà en quoi notre société occidentale actuelle se démarque de toutes les autres. Nuland explique pourquoi nous avons relégué la mort à l’arrière-plan de notre conscience : à cause des progrès fulgurants de la médecine moderne. Ces cent dernières années, la médecine a rallongé notre espérance de vie et amélioré notre bien-être. Or, elle nous a aussi permis de vivre comme si nous n’allions jamais mourir.