NOTE DE SYNTHÈSE N° 10 MAI 2026
EN BREF ! • N° 10 • MAI 2026 • CHAIRE UNESCO ALIMENTATIONS DU MONDE
CONCLUSION Après une longue période tendant à les éloigner de la rationalité scientifique, les émotions s’imposent comme une donnée fondamentale pour analyser les interactions sociales, les logiques d’appartenance et les rapports de pouvoir. Dans l’alimentation, les émotions partagées collectivement peuvent constituer des facteurs de mobilisation : par exemple le dégoût de la maltraitance animale, l’indignation face aux atteintes à l’environnement, l’empathie vis-à-vis du monde paysan ou encore la colère face aux vulnérabilités alimentaires. Autant d’émotions mises au service d’un sens commun autour duquel nouer des solidarités et faire société. Voilà tout ce que nous avons abordé lors de ce colloque, pour que vivent les émotions alimentaires…
un changement de logique dans le prélèvement des ressources marines, consistant à mieux valoriser les espèces effectivement disponibles. Dès lors, le chef ne demande plus, à l’avance, des produits au fournisseur mais compose sa carte en fonction de l’existant, dépendant notamment des contraintes de production. « Depuis le Covid, j’ai arrêté d’avoir une carte, explique Julia Sedefdjian. Maintenant que je prends le temps de discuter avec un maraîcher autour des aléas climatiques, je comprends, par exemple, pourquoi il faut lui prendre ses petits oignons. Avant, je les aurais systématiquement renvoyés ».
La Chaire Unesco Alimentations du monde décloisonne les savoirs sur l’alimentation. La série En Bref ! propose les principaux enseignements tirés de nos conférences, publications ou projets de recherche-action.
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Les émotions alimentaires, facteur de solidarités et de mobilisation collective Tout au long de la journée, les émotions alimentaires sont apparues comme un moyen de se relier, au moins d’un point de vue sensoriel, les uns aux autres, à ce qui n’est plus ou ce qui est ailleurs. Ainsi que l’a développé Christy Shields-Argelès, le « faire ensemble » génère des ressentis démocratiques. Dans son projet collaboratif Food Without Borders, des élèves de 6e se filment avec leur madeleine de Proust, pour raconter leur histoire. S’inviter dans les cuisines pour parler d’amour : c’est le cœur du projet Aimer /Manger, un tour de France photographique réalisé par l’artiste Laura Lafon-Cadilhac qui a déjà donné naissance à une série de cinq ouvrages. De Sète à Pantin, de la Montagne Noire à un EHPAD nîmois, les histoires amoureuses se racontent autour d’une casserole puis d’un repas partagé, donnant à voir une autre représentation des territoires. Dans les prisons, explique Madeleine Kullmann, si les personnes détenues mangent généralement seules en cellule (sauf lorsqu’elles ont un co-détenu du fait de la surpopulation carcérale), le plus important n’est pas tant la nature du repas que le fait de manger en même temps que les autres, dans l’établissement et à l’extérieur. La distribution des repas est un moment d’échange entre détenus et surveillants, qui rythme les journées et peut bousculer, au moins temporairement, la hiérarchie dans l’établissement. L’alimentation peut y être utilisée pour résister à la fatalité de l’enfermement ou à la récidive via des activités d’insertion professionnelle. C’est le cas du restaurant marseillais Les Beaux Mets, qui donne une qualification professionnelle à des détenus et entend changer le regard de la société sur les prisons, à travers un langage universel qu’est la cuisine. Références Bourdieu, P. (1979), La Distinction. Critique sociale du jugement. Paris, Les éditions de Minuit.
Le Breton, D. (1998), Les passions ordinaires. Anthropologie des émotions. Paris, Payot & Rivages.
Damasio, A. (1994), L’Erreur de Descartes. La raison des émotions. Paris, Odile Jacob.
Rosanvallon, P. (2021) Les épreuves de la vie. Comprendre autement les Français. Paris, Seuil.
Hochschild, A. R. (1983) The Managed Heart. Commercialization of Human Feelings. Oakland, University of California Press.
CLÉS
majeur : les femmes ont plus « appris » que les hommes à associer le grignotage sucré à une régulation émotionnelle. De manière générale, la nature des produits consommés « sous le coup de l’émotion » (confiseries, chocolat, pâtisseries, snacks salés) explique l’impact de l’alimentation émotionnelle sur la santé : risques de diabète, surpoids et obésité, pathologies cardiovasculaires, etc. Parmi les solutions, Sandrine Péneau montre que les approches centrées sur la pleine conscience, très prometteuses, pourraient permettre de dépasser la restriction cognitive (s’empêcher de manger des aliments pour éviter de prendre du poids), dont l’inefficacité est bien documentée. Les émotions et la sensorialité sont également utilisées par le marketing dans le secteur agroalimentaire. Pour Juliette Gougis, de l’agence Nutrikéo, « un bon produit répond à un besoin, tandis qu’une grande marque répond à une émotion ». Elle explique que la « science des émotions » est mobilisée à chaque étape de la vie d’un produit ‒ conception, positionnement, packaging, test, communication ‒ pour intégrer les émotions des consommateurs dans toutes les prises de décision. Les marques cherchent ainsi à répondre à des promesses émotionnelles, en sollicitant les cinq sens et le sentiment d’appartenance collective (à l’image, par exemple, de la récente publicité d’Intermarché mettant en scène un loup végétarien). Enfin, ce lien étroit entre sensorialité et émotions a été mis en lumière dans d’autres métiers de la chaîne alimentaire. Pour la plus jeune cheffe étoilée de France, Julia Sedefdjian (du restaurant Baieta à Paris), cuisiner suppose un rapport charnel et émotionnel au produit : elle a besoin de le « toucher », de le « sentir », d’en connaître l’histoire, pour y associer une signification et pouvoir insuffler une émotion, du producteur à l’assiette. L’émotion et le sensoriel sont alors une condition de la création culinaire qui permet de transformer un souvenir (une pissaladière niçoise) en expérience gastronomique. Le pêcheur artisanal Mathieu Chapel, co-fondateur de l’entreprise de vente en circuit-court Côté Fish, abonde en ce sens. Il plaide pour un dialogue étroit avec les chefs et
POINTS
4
● Les émotions résultent en partie de processus d’apprentissage. C’est la « socialisation émotionnelle ». ● Dans le champ de l’alimentation, les émotions permettent de nous relier les uns aux autres, ainsi qu’à des territoires et à des espaces-temps, notamment via les souvenirs. Refuser un plat, s’approprier et réinventer une pratique alimentaire ou une ressource à défendre sont des leviers d’action et d’expression politique. Les émotions révèlent alors des rapports de pouvoir, inégalités sociales et logiques de domination. ● Les politiques alimentaires gagneraient à prendre en compte le sensible : elles ne peuvent pas se limiter à des arguments nutritionnels ou techniques. Le plaisir, l’attachement, l’indignation ou la solidarité sont des leviers pour changer les systèmes alimentaires.
Manger : que dʼémotions ! Sophie Thiron, maîtresse de conférences en sociologie, Université Toulouse Jean Jaurès (UTOPI, ISTHIA). Damien Conaré, secrétaire général, Chaire Unesco Alimentations du monde, L’Institut Agro Montpellier. Justine Hugues, chargée de mission, Chaire Unesco Alimentations du monde, L’Institut Agro Montpellier.
C
omment les émotions traversent aujourd’hui le champ de l’alimentation ? Notre 15e colloque annuel1 organisé le 06 février 2026 à L’Institut Agro Montpellier a apporté des éléments de réponse à cette vaste question, réaffirmant ainsi la place fondamentale du sensible et des émotions en matière d’alimentation. Nous avons pu à la fois mieux comprendre nos choix et habitudes alimentaires, nos façons de produire, consommer et cuisiner, et les formes de sensorialité associées, mais aussi mieux appréhender dans quelle mesure les L’alimentation, émotions liées à l’alimentation peuvent créer du lien social support de et devenir des vecteurs d’engagement et de solidarité. Des valeurs d’autant plus fondamentales que l’époque est marquée la construction par la sur-représentation de soi et par des formes de marchande nos identités disation des émotions intriquées aux modèles de consommation. À cet égard, l’alimentation, support de la construction de nos identités (la nourriture ingérée structure notre vie intime), entre pleinement dans ces évolutions contemporaines : individualisation des régimes alimentaires visant l’optimisation de soi ; récits alimentaires autobiographiques ; engouement médiatique pour une cuisine donnée en spectacle divertissant ; plats devenus des objets « instagrammables » pour intensifier ses émotions alimentaires (#foodporn) ; etc.
Émotion versus raison : une dichotomie séculaire Pour la sociologue et écrivaine Christine Détrez, la supériorité accordée à la raison sur les émotions constitue la toile de fond de notre héritage philosophique. En effet, de Platon à Descartes, la science occidentale s’est constituée contre les émotions, 1. https://www.chaireunesco-adm.com/2026-Manger-Que-d-emotions
Avec le soutien de Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture
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