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Gabin Guillemaid - JIPAD 2024

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Une épicerie itinérante

en milieu rural : un outil de solidarité

dans les campagnes

Le cas de l’ELFE en BrocĂ©liande

GABIN GUILLEMAUD

MOTS-CLÉS : SOLIDARITÉ, RURAL, ACTION COLLECTIVE

C’est en milieu rural que l’Épicerie locale favorisant l’entraide (ELFE) a vu le jour. Cette Ă©picerie itinĂ©rante, situĂ©e en Centre-Bretagne, veut rendre accessible Ă  toutes et tous une offre alimentaire de proximitĂ©, composĂ©e en grande partie de produits bio, locaux et en vrac. Le fonctionnement de l’épicerie est assurĂ© par des bĂ©nĂ©voles. Afin de lutter contre l’isolement et la stigmatisation des personnes, tous les publics sont invitĂ©s Ă  rejoindre l’épicerie. Cependant, il est souvent reprochĂ© Ă  ce type d’initiatives d’avoir un faible impact sur les pratiques alimentaires. De plus, malgrĂ© leurs ambitions, leur manque de mixitĂ© sociale1 voire leur Ă©litisme (Slocum et al., 2016) sont rĂ©guliĂšrement dĂ©plorĂ©s. L’ELFE semble pourtant se distinguer par son caractĂšre itinĂ©rant, son implantation en milieu rural et sa pratique particuliĂšre de la solidaritĂ©. À l’aide d’entretiens avec les membres de l’association et une semaine de participation Ă  ses activitĂ©s, nous allons tenter de comprendre ce qui fait la spĂ©cificitĂ© de l’ELFE, ce qu’elle reproduit, ce qu’elle transforme.

PR ÉCARIT É ET ALIMENTATION

DANS LES ESPACES RURAUX

En 2020, en Bretagne, le taux de pauvretĂ© des espaces ruraux non pĂ©riurbains est de 12 %2 DerriĂšre ce chiffre, proche de la moyenne nationale, il est important de relever les spĂ©cificitĂ©s de la prĂ©caritĂ© dans les espaces ruraux. En plus de la moindre disparitĂ© des revenus, nous pouvons relever « l’éloignement et la dispersion gĂ©ographique » (De Sousa, 2010). ConcrĂštement, dĂšs 2011 un rapport ministĂ©riel souligne le fait que « dans les territoires ruraux, les mĂ©nages comme les entreprises sont prisonniers de l’usage de la voiture particuliĂšre » (Raoul & Casteigts, 2011). En consĂ©quence, ne pas disposer d’une voiture individuelle est un facteur d’exclusion sociale, qui se caractĂ©rise par la difficultĂ© d’accĂ©der Ă  des services alimentaires et de santĂ©3

Ces difficultĂ©s sont concomitantes au recul des commerces et des services. En effet, sur les dĂ©cennies 1980-1990, les espaces ruraux ont perdu 25 Ă  30 % de leurs petits commerces alimentaires (Soumagne, 2002), dont certains Ă©taient itinĂ©rants. Cependant, cette « dĂ©sertification » est Ă  nuancer par la conquĂȘte du milieu rural par les grandes enseignes, entamĂ©e dĂšs les annĂ©es 1980 (Pouzenc, 2012). Il s’agit donc d’un mouvement de mutation du commerce

1. Par exemple, au supermarchĂ© coopĂ©ratif « La Cagette » Ă  Montpellier, en 2019, 85 % des coopĂ©rateurs considĂšrent faire partie et/ou ĂȘtre issus des classes moyenne et supĂ©rieure. Et 81,2 % d’entre eux ont un diplĂŽme supĂ©rieur Ă  Bac+2, contre 22,4 % des français ĂągĂ©s de 25 Ă  64 ans en 2018. https://infos-lacagette-coop.fr/Dossier_Qui_sont_les_Cageots (consultĂ© le 03/05/2024)

2. https://www.insee.fr/fr/statistiques/7679721 (consulté le 03/05/2024)

3. https://www.insee.fr/fr/statistiques/5039991?sommaire=5040030#onglet-2 (consulté le 03/05/2024)

alimentaire rural, par lequel la grande surface remplace progressivement les « petits commerces » (boucherie-charcuterie, boulangerie, supĂ©rette, etc.). Le commerce itinĂ©rant Ă©tant le grand perdant de cette mutation. Ce dernier obĂ©it Ă  « une rationalitĂ© sociale plus qu’économique », oĂč les commerçants rendent des services du quotidien, emmĂšnent les gens Ă  l’hĂŽpital, etc. C’est dans cet hĂ©ritage que s’inscrit l’ELFE.

NOTRE CAS D’ É TUDE : L’ELFE EN BROC É LIANDE

Le Centre-Bretagne, dynamique ou en déclin ?

En 2023, les tournĂ©es de L’ELFE concernent quatorze communes : Brignac, Concoret, Evriguet, GaĂ«l (Le Bran), Guilliers, Iffendic, Mauron (Bois de la Roche), MĂ©nĂ©ac, Paimpont (la Bobinette), SaintBrieuc-de-Mauron, Saint-Gonlay, Saint-LĂ©ry, Saint-Malon-sur-Mel, La TrinitĂ©-PorhoĂ«t. Ce sont des communes peu ou trĂšs peu denses. De plus, la plupart d’entre elles sont dites autonomes, car situĂ©es hors de l’influence d’un pĂŽle urbain. Cette derniĂšre est mesurĂ©e par la frĂ©quence des dĂ©placements domicile-travail4. On parle alors de « rural isolĂ© ». Par ailleurs, la population de ces communes dĂ©croĂźt ou stagne, sauf celle d’Iffendic. Certaines communes affichent pourtant un solde migratoire positif, qui peine toutefois Ă  compenser des soldes naturels souvent nĂ©gatifs. Et ceci dans une rĂ©gion qui connaĂźt toujours un bon dynamisme dĂ©mographique et Ă©conomique, tirĂ© par l’aire urbaine de Rennes5 (Bermond & Jousseaume, 2013).

Ce territoire est donc historiquement marquĂ© par une mise Ă  l’écart du dynamisme de la rĂ©gion. NĂ©anmoins, il semble depuis peu connaĂźtre une nouvelle Ă©volution dĂ©mographique, avec l’arrivĂ©e de nouvelles populations.

L’Épicerie locale favorisant l’entraide (l’ELFE)

Dans ce contexte, le projet d’épicerie solidaire itinĂ©rante Ă©merge avec l’arrivĂ©e de Mat et Emi en 2016, leurs bagages de travailleurs sociaux, et une idĂ©e en tĂȘte : « Qu’est-ce qu’on peut, en tant que personnes, apporter Ă  la communautĂ© ? » (Montigny, 2023). DĂ©sireux de crĂ©er un nouvel espace de sociabilitĂ© dans ce territoire marquĂ© par l’isolement, ils crĂ©ent l’association l’ELFE en fĂ©vrier 2018. La principale activitĂ© de l’ELFE est de faire fonctionner le camion-Ă©picerie, le « car Ă  vrac », qui sillonne les dĂ©partementales du pays de BrocĂ©liande. Les produits qui y sont vendus sont achetĂ©s soit en vrac Ă  des grossistes bio, soit Ă  des producteurs et artisans locaux. Aujourd’hui, l’ELFE compte environ 300 adhĂ©rents, soit 1,67 % de la population totale des communes visitĂ©es. La marge sur tous les produits est de 20 %, ce qui rend la plupart d’entre eux bien moins chers qu’en grandes surfaces. L’association l’ELFE est aussi construite sur une opposition franche Ă  l’indignitĂ© de l’organisation actuelle de l’aide alimentaire. Elle veut offrir Ă  toutes et tous un accĂšs digne Ă  une alimentation choisie, de qualitĂ©, entendue ici comme Ă©tant bio et ultralocale, produite par des « petits » agriculteurs. Pour ce faire, l’association a notamment mis en place un systĂšme de caisse solidaire, c’est cette petite boĂźte situĂ©e Ă  cĂŽtĂ© de la caisse enregistreuse (Figure 1). La caisse solidaire

FIGURE 1. LA CAISSE SOLIDAIRE, DISCRÈTE MAIS CENTRALE

4. https://blog.insee.fr/https-blog-insee-fr-partir-vivre-a-lacampagne-mais-au-fait-cest-ou-la-campagne-ouvre-un-nouvel-onglet/ (consulté le 03/05/2024)

5. https://www.insee.fr/fr/statistiques/4240160 (consulté le 03/05/2024)

(Source : page Facebook « l’Elfe : l’Épicerie solidaire en BrocĂ©liande », photo publiĂ©e le 13/03/2023)

est alimentée par des dons ponctuels, des ventes de légumes à prix libres, des évÚnements, etc. Chaque personne qui se considÚre en précarité peut prélever dans cette caisse de quoi payer ses courses ou une partie (souvent la moitié).

Toute l’activitĂ© de l’association est rĂ©alisĂ©e par des bĂ©nĂ©voles. La collĂ©giale, instance de gouvernance de l’association, se rĂ©unit tous les vendredis. Ses membres sont dĂ©signĂ©s Ă  chaque assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale. L’association fonctionne en autofinancement, sans subvention. Mat et Emi n’ont jamais voulu faire de ce projet leur mĂ©tier. « CrĂ©er une entreprise en notre nom, ça nous mettait mal Ă  l’aise, par rapport Ă  notre Ă©thique, nos valeurs. Il fallait quelque chose de coopĂ©ratif » (Montigny, 2023). Ils n’ont jamais eu l’idĂ©e non plus de « faire du business ». Mat et Emi ont toujours conçu ce projet comme une expĂ©rimentation, une alternative Ă  l’aide alimentaire, portĂ©e par des adhĂ©rents, et non par des bĂ©nĂ©ficiaires. Une alternative dans laquelle « la dignitĂ© de la personne est au cƓur du projet ». « On a essayĂ© d’avoir le systĂšme le plus simple possible, l’outil est lĂ , les gens s’en emparent » (Figure 2) (ibid.)

2.

(Source : auteur)

LE CAR À VRAC : UN LEVIER VERS DES PRATIQUES ALIMENTAIRES DURABLES ?

Une transformation timide des pratiques d’achats alimentaires

Le car Ă  vrac est une alternative Ă  l’offre alimentaire dominante sur le territoire. Cependant, Ă©valuer l’impact du car Ă  vrac sur la transformation

des pratiques d’achats alimentaires des adhĂ©rents n’est pas chose Ă©vidente. Avant le car Ă  vrac, la quasi-totalitĂ© des personnes interrogĂ©es faisait leurs courses en Biocoop ou sur des marchĂ©s. Le car Ă  vrac a remplacĂ© la Biocoop seulement lorsque c’était une contrainte de s’y rendre. Une adhĂ©rente explique par exemple qu’avec le car Ă  vrac, elle a rĂ©duit ses trajets alimentaires : « Du fait d’avoir le car Ă  vrac, je vais beaucoup moins Ă  la Biocoop, du coup ça me fait faire moins de kilomĂštres. Parce qu’un aller-retour Ă  PloĂ«rmel, il y a bien 40-45 bornes » (Nathalie6, 2023). Mais si le magasin est situĂ© Ă  proximitĂ© du domicile ou sur un trajet quotidien, le report vers le car Ă  vrac ne se fait pas forcĂ©ment. Par exemple, un bĂ©nĂ©vole raconte que : « Franchement, j’achĂšte presque rien au car Ă  vrac, [
] j’ai dĂ©jĂ  mes rĂ©seaux d’approvisionnement. Je vais souvent Ă  la Biocoop et au marchĂ© de PloĂ«rmel. J’aime bien, y’a tout » (Christophe, 2023). Le car Ă  vrac semble avoir un effet sur les pratiques d’achats, en incitant les personnes achetant dĂ©jĂ  des produits bio Ă  se tourner vers des produits bio et locaux, soutenant un projet Ă  caractĂšre social. Cependant, il est difficile d’en voir l’effet sur la frĂ©quentation des grandes surfaces.

Faut-il alors toucher plus de personnes pour avoir plus d’impact ? RĂ©pliquer cette initiative ailleurs ? Travailler avec les Ă©lus locaux et nationaux ? Ces perspectives de changement d’échelle sont complexes et peuvent coexister.

Changer d’échelle ou changer les normes ?

Le changement d’échelle est difficile Ă  aborder ici, car il peut s’apprĂ©hender de plusieurs maniĂšres. Dans le champ de l’innovation sociale, Moore et al. (2015) dĂ©finissent trois façons de changer d’échelle pour une initiative : impacter plus de personnes, impacter les lois, impacter la norme. À l’ELFE, la majoritĂ© des bĂ©nĂ©voles expriment une volontĂ© de toucher plus de personnes. Le car Ă  vrac constituerait une rĂ©ponse cohĂ©rente aux problĂšmes du systĂšme alimentaire local, notamment la prĂ©caritĂ© alimentaire, qu’il faudrait donc essaimer le plus possible. Mat rĂ©sume bien cette volontĂ© : « On a dĂ©cidĂ© qu’on aurait qu’un seul camion pour l’ELFE. S‘il y a des porteurs de projet, venez. J’aimerais vraiment apprendre qu’il y a des gens qui se sont

6. Les prénoms ont été anonymisés pour la rédaction de la synthÚse.

FIGURE
PHOTO PRISE À IFFENDIC LORS DE LA TOURNÉE DU 30/11/2023

inspirés de notre projet pour le mettre en place chez eux, ce serait génial » (Montigny, 2023).

La volontĂ© de Mat et Emi est de faire du car Ă  vrac un outil le plus simple possible pour que les gens s’en saisissent et s’y sentent bien, mais ce n’est pas si simple. Plusieurs questions se posent, en premier lieu l’attente et la durĂ©e des courses. Il n’y a qu’une caisse enregistreuse, donc parfois il faut attendre et faire la queue, le temps que chacun pĂšse et paye ses courses. Ensuite, faut-il former les gens pour qu’ils changent d’habitudes alimentaires ? Plusieurs produits du car Ă  vrac sont peu consommĂ©s, comme les pois cassĂ©s ou les protĂ©ines de soja, car peu de personnes savent les utiliser en cuisine. Enfin, comment modifier les sociabilitĂ©s ? Lorsque l’espace est investi par des personnes qui se connaissent, certaines personnes hĂ©sitent Ă  s’approcher. Et c’est sĂ»rement lĂ  le principal frein Ă  l’inclusion d’un plus grand nombre de personnes Ă  cette initiative. Changer les habitudes sociales par le seul dispositif d’une Ă©picerie itinĂ©rante ne suffit pas.

À la question « Pourquoi les gens ne viennent pas au car Ă  vrac ? », les interrogĂ©s mettent en avant des valeurs et visions du monde, plutĂŽt que des problĂšmes pratiques. Les adhĂ©rents de l’association seraient vus comme des « babos », « babzoules », « alternos », etc. Il faut dire que sur ce territoire, et plus particuliĂšrement autour de Concoret, cela fait de nombreuses annĂ©es que beaucoup d’associations et de collectifs expĂ©rimentent de nouvelles façons d’habiter, de consommer, de travailler (Roullier, 2011), mettant en exergue un clivage. « À bien des Ă©gards, l’alimentation constitue [
] un espace de distinction, oĂč se lisent les frontiĂšres entre groupes, les appartenances ressenties et les assignations identitaires » (Stano & Boutaud, 2015). Ce clivage, entre les « anciens » et les « nouveaux » ruraux, est la manifestation de conflits et divergences bien connus. Car mĂȘme si certains adhĂ©rents habitent sur le territoire depuis plus de 20 ans, la plupart sont nĂ©s ailleurs. Mais, « dans les annĂ©es 1970, les nouveaux arrivants Ă©taient vus comme des intrus [
], aujourd’hui, leur installation passe pratiquement inaperçue. Le brassage est devenu la rĂšgle et la rupture entre les modes de vie s’est largement attĂ©nuĂ©e » (Roullier, 2011). Il semblerait donc que cette fracture de la ruralitĂ© entre groupes sociaux distincts s’estompe. En espĂ©rant que cela permette Ă  terme Ă  l’ELFE d’ĂȘtre plus reprĂ©sentative du territoire.

L’ELFE est une jeune association, qui n’a pas encore un impact clair sur les pratiques d’achats alimentaires. Cependant, en est-ce son but premier ? Les personnes rencontrĂ©es lors de cette Ă©tude ont assez peu parlĂ© de la qualitĂ© des produits ou des bĂ©nĂ©fices du bio. Elles ont bien plus souvent abordĂ© la revitalisation des bourgs, la convivialitĂ©, la solidaritĂ© avec les exilĂ©s, le soutien aux producteurs locaux, la prĂ©caritĂ©, etc. De plus, il est Ă©vident que le car Ă  vrac touche une faible part de la population. Mais le but est-il de toucher beaucoup de personnes ? DĂšs le dĂ©but, l’objectif est de toucher « les personnes ĂągĂ©es, les inactifs, les isolĂ©s » (Montigny, 2023). Il est alors Ă©vident que « l’alimentation est presque un prĂ©texte. Avant l’alimentaire, c’est la dimension sociale qui prime. L’alimentaire, c’est l’outil qui nous sert Ă  aborder la question sociale » (ibid.) L’association commence Ă  ĂȘtre identifiĂ©e sur le territoire comme un lieu de socialisation et d’approvisionnement alimentaire qui vĂ©hicule des valeurs de solidaritĂ©. En ce sens, le principal changement d’échelle que semble impulser l’ELFE est une transformation de certaines normes culturelles, mettant en avant l’entraide, l’autogestion, la dignitĂ©. C’est un changement de fond, qui est moins perceptible qu’une croissance de l’offre itinĂ©rante, du nombre de clients ou des volumes vendus. Cette dynamique permettra peut-ĂȘtre de transformer les conceptions locales du lien entre alimentation et solidaritĂ©.

LE CAR À VRAC : UN VECTEUR DE RECONNEXION

La mixité sociale : une question à mieux appréhender

Les initiatives locales alternatives sont souvent pensĂ©es et investies par les classes moyennes et supĂ©rieures, et reprĂ©sentent un marqueur de distinction (Paddock, 2016). Alors que dans le mĂȘme temps, ces initiatives ambitionnent d’impliquer des personnes en situation de prĂ©caritĂ© dans leur gouvernance, afin d’« accroĂźtre l’inclusion, en rĂ©duisant les phĂ©nomĂšnes d’auto-exclusion, mais aussi pour redonner du pouvoir d’agir aux personnes en ce qui concerne le choix de leur alimentation » (Chiffoleau et al., 2023). La participation des classes populaires revient donc rĂ©guliĂšrement comme un enjeu central pour ces initiatives.

L’ELFE affiche clairement le fait que tout le monde puisse venir faire ses courses au car Ă  vrac. L’association fait donc de la mixitĂ© sociale un objet central. De fait, les personnes actives dans l’association sont aussi bien des artisans, des aides Ă  domicile, des personnes au RSA, que des mĂ©decins ou des retraitĂ©s de l’éducation nationale. Mais, dans les espaces ruraux, la question de la mixitĂ© sociale se joue bien plus entre « anciens » et « nouveaux » ruraux. Elle passe bien davantage par une participation effective des personnes isolĂ©es et/ou natives, a priori dĂ©fiantes vis-Ă -vis des sociabilitĂ©s nĂ©o-rurales.

Assurer la participation de toutes et tous Ă  un projet commun : un dĂ©fi de taille À l’ELFE, il n’y a pas « d’adhĂ©rent aidĂ© » ou « d’adhĂ©rent solidaire ». Tout le monde adhĂšre au mĂȘme titre et a accĂšs aux mĂȘmes produits. Ensuite, le dispositif de caisse solidaire permet Ă  une personne prĂ©caire d’effectuer ses courses au car Ă  vrac, et ainsi de participer concrĂštement Ă  la vie de l’association. Cette caisse fait partie de l’identitĂ© du car Ă  vrac, elle garantit Ă  toutes et tous le fait de pouvoir consommer des produits de qualitĂ© Ă  moindre coĂ»t. NĂ©anmoins, Ă  la diffĂ©rence d’autres initiatives oĂč l’anonymat est central, ici, en pratique c’est moins le cas. Pour se servir de la caisse solidaire, il faut tout d’abord savoir comment faire, et il faut calculer sa rĂ©duction soimĂȘme, devant les autres, et parfois des proches. En pratique, mĂȘme si la dĂ©marche reste simple et peut s’effectuer en quasi-anonymat pour des habituĂ©s, il semble qu’elle gĂ©nĂšre de la gĂȘne. De plus, les personnes prĂ©caires se concentrent sur les produits peu chers et « essentiels ». Pour elles, le kimchi ou les noix de cajou semblent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des « produits de luxe » (Erwan, 2023). La caisse solidaire seule ne rĂšgle donc pas totalement la problĂ©matique du plein accĂšs Ă  une alimentation choisie et diversifiĂ©e.

En revanche, la caisse solidaire a une autre fonction, plus dĂ©cisive dans le processus d’inclusion de personnes prĂ©caires ou isolĂ©es. Elle est un outil d’appui au travail social. Tout d’abord, elle permet Ă  l’association l’ELFE d’ĂȘtre accrĂ©ditĂ©e « dispositif d’aide alimentaire », et autorise de ce fait les structures sociales Ă  rediriger des personnes accompagnĂ©es vers le car Ă  vrac. Ensuite, elle crĂ©e un espace pour parler de prĂ©caritĂ© alimentaire. Par exemple, Emi sur la tournĂ©e

de Guilliers accueille les nouvelles personnes en leur prĂ©sentant l’ensemble des produits, le fonctionnement des tournĂ©es, le vrac, la pesĂ©e, et le principe d’autodĂ©termination pour la caisse solidaire. Elle invite ainsi chacun Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  sa situation, pour ĂȘtre en mesure de dĂ©cider s’il se servira de la caisse solidaire ou non. Cette rĂ©flexion est une premiĂšre acculturation aux valeurs de l’association. Cette espace d’échange permet de dĂ©dramatiser le sujet de la prĂ©caritĂ© alimentaire.

EnvisagĂ©e de cette maniĂšre, la caisse solidaire permet de prendre en compte la singularitĂ© de la situation de chaque personne, et d’y rĂ©pondre de maniĂšre adaptĂ©e et individualisĂ©e. Elle s’inscrit dans une dĂ©marche d’« aller vers » (Adloff, 2018). « L’aller vers n’est pas segmentĂ© par une frontiĂšre spatiale entre la personne accompagnĂ©e et l’intervenant de terrain, ce dernier allant activement Ă  la rencontre des personnes restĂ©es Ă  l’écart, en se dĂ©plaçant physiquement » (Baillergeau & Grymonprez, 2020). Avant la caisse solidaire, la premiĂšre manifestation de cette posture est le caractĂšre itinĂ©rant de l’épicerie et le choix des communes visitĂ©es, oĂč les services, notamment alimentaires, sont rares. Se rendre dans ces communes, c’est potentiellement toucher des personnes qui ont des freins Ă  la mobilitĂ©, et qui potentiellement connaissent des situations de prĂ©caritĂ©. Cependant, se rendre lĂ  oĂč personne ne vous attend est parfois synonyme de ne rencontrer personne. « Dans l’aller vers, la garantie de rencontre n’est pas acquise, elle n’est pas contrĂŽlable » (Adloff, 2018). Mat tĂ©moigne clairement de ces difficultĂ©s au dĂ©but de l’association : « Parfois, je prĂ©parais le camion, j’allais faire la tournĂ©e, et je savais trĂšs bien que je ne verrais personne » (Montigny, 2023). MalgrĂ© ces difficultĂ©s, cette dĂ©marche est le seul moyen d’espĂ©rer toucher des personnes isolĂ©es socialement.

BĂątir la participation effective de tous Ă  un projet commun passe aussi par d’autres mĂ©canismes. Une fois la rencontre passĂ©e et le contact Ă©tabli, il faut construire les conditions de l’implication de chacun dans la gouvernance et dans les activitĂ©s de l’association. Un prĂ©alable Ă  cela est le fait que Mat et Emi rappellent qu’ils n’ont jamais eu l’idĂ©e de faire du car Ă  vrac leur activitĂ© rĂ©munĂ©ratrice. En s’efforçant de garder cette posture bĂ©nĂ©vole et en crĂ©ant une association dotĂ©e d’une gouvernance collĂ©giale (« Chez nous, il n’y a pas de prĂ©sident ! ») les nouveaux adhĂ©rents

comprennent que le seul intĂ©rĂȘt que les membres de l’ELFE peuvent avoir est la diffusion et la rĂ©alisation des valeurs de l’association : l’entraide et la solidaritĂ©. De plus, le fait que les deux fondateurs affichent dĂšs le dĂ©but une volontĂ© de transmettre puis de se retirer a Ă©tĂ© le catalyseur d’une vĂ©ritable participation sociale des adhĂ©rents. C’est grĂące Ă  cette forme de dĂ©mocratie horizontale que des personnes de tous horizons se sont senties autorisĂ©es Ă  participer Ă  l’initiative. Par la suite, Mat et Emi ont rĂ©guliĂšrement acceptĂ© des dĂ©cisions qui n’allaient pas exactement dans leur sens. « On travaille au consensus, il y a des membres qui Ă©taient contre une dĂ©cision, donc on n’y est pas allĂ©. Si tu te braques, la mayonnaise elle prend pas » (Montigny, 2023). Dans un projet comme celui-ci, si les fondateurs n’acceptent pas de se mettre en retrait, de dĂ©lĂ©guer, et d’accepter des dĂ©cisions contraires Ă  leur vision, il y a peu de chance que les ambitions dĂ©mocratiques du projet soient prises au sĂ©rieux.

En ne stigmatisant pas — « On n’a pas mis Ă©picerie solidaire sur le camion, pour pas que les gens se disent, ça me concerne pas, c’est pour les pauvres » explique Mat —, en accueillant la situation particuliĂšre de chaque personne avec cette dĂ©marche d’« aller vers », en transmettant les compĂ©tences de rĂ©alisation des tournĂ©es, d’action collective, et les valeurs de l’association, en faisant confiance Ă  chacun dans son autodĂ©termination et dans sa capacitĂ© Ă  faire, les membres de l’ELFE, mettent en place un rĂ©el processus d’empouvoirement (BacquĂ© & Biewener, 2013). Ce dernier allie estime de soi et dĂ©veloppement de compĂ©tences — « il y a un petit cĂŽtĂ© gratifiant de gĂ©rer la tournĂ©e, le camion, aider les gens si besoin » — Ă  un engagement collectif — « les habitants de chaque commune se sont constituĂ©s en groupe pour assurer chaque semaine la tournĂ©e, ils se sont emparĂ©s du projet » — explique fiĂšrement Mat (Montigny, 2023).

La construction d’un territoire solidaire

Le car Ă  vrac sert aussi Ă  d’autres causes. En effet, les activitĂ©s de l’ELFE ne se rĂ©sument pas au car Ă  vrac. En premier lieu, une soupe populaire est organisĂ©e tous les mois par l’association dans une commune diffĂ©rente. Elle est prĂ©parĂ©e Ă  partir de dons de lĂ©gumes d’adhĂ©rents ou de maraĂźchers volontaires. Elle est vendue Ă  prix libre, au profit de la caisse solidaire. Ensuite, l’association met

en pratique la solidaritĂ© avec les producteurs et artisans locaux, en vendant leurs produits dans le car Ă  vrac. Certains d’entre eux considĂšrent cette Ă©picerie comme un client comme les autres, qui ne nĂ©gocie pas les prix, certes. Cependant, d’autres adhĂšrent aux valeurs portĂ©es par l’association et se saisissent de l’outil. Ils livrent sur les tournĂ©es, ce qui leur permet de rencontrer les adhĂ©rents. Ils mettent leurs produits « en rayon », dĂ©posent leurs factures au bon endroit, et se payent directement dans la caisse. « Un peu comme au sein des groupements de producteurs » se rĂ©jouit Mat (Montigny, 2023). Le car Ă  vrac est un mĂ©diateur pour construire ou consolider des solidaritĂ©s nouvelles entre producteurs et mangeurs. C’est aussi un moyen pour des paysans engagĂ©s de longue date dans l’agriculture biologique d’affirmer leurs convictions en permettant « un accĂšs Ă  la bio pour tout le monde, quels que soient les moyens financiers7 ». Une autre action des membres de l’ELFE est le soutien rĂ©gulier aux collectifs d’aide aux personnes exilĂ©es. Par exemple, rĂ©cemment, l’argent rĂ©coltĂ© lors d’une soupe populaire est allĂ© directement aux associations mobilisĂ©es sur le campement de Maurepas, Ă  Rennes.

Cette liste d’actions solidaires, de liens avec d’autres collectifs (cadeaux pour les enfants de l’épicerie sociale de PloĂ«rmel, organisation de cinĂ©-dĂ©bats, glanage, relais de nombreux Ă©vĂ©nements militants du territoire, etc.), s’agrandit avec les annĂ©es d’activitĂ©s de l’association. L’ELFE n’entretient pas seulement une solidaritĂ© interpersonnelle entre ses membres, sur un territoire prĂ©dĂ©fini. Elle invite par ses actions Ă  repenser le territoire, au-delĂ  des limites administratives ou gĂ©ographiques, c’est-Ă -dire ce qui fait notre subsistance, et la subsistance d’autrui. Le territoire n’est plus l’espace oĂč l’on vit mais l’espace dont on vit. L’ELFE construit ainsi un territoire solidaire, avec toutes les personnes et collectifs qui sont prĂȘts Ă  en faire de mĂȘme. Pour le dire autrement : « Dites-moi ce qui vous permet de subsister, ce que vous pouvez reprĂ©senter, ce que vous ĂȘtes prĂȘt Ă  entretenir et Ă  dĂ©fendre, je vous dirai quel est votre territoire » (Latour, 2019).

7. ISF Agrista (2023). Le Car Ă  Vrac de l’ELFE - Jean-Luc Giquel https://www.youtube.com/watch?v=m-NgBLQrnRM (consultĂ© le 29/02/2024).

CONCLUSION

En premiĂšre approche, les spĂ©cificitĂ©s sociodĂ©mographiques des espaces ruraux peuvent apparaĂźtre comme des freins vers un accĂšs universel Ă  une alimentation de qualitĂ©. Cependant, l’exemple de l’association l’ELFE, avec son initiative d’épicerie solidaire et itinĂ©rante, semble apporter une rĂ©ponse intĂ©grĂ©e et cohĂ©rente Ă  cette problĂ©matique. De plus, l’organisation du systĂšme alimentaire actuel accroĂźt les distances entre les mangeurs et leur alimentation, leur territoire, le monde agricole. En s’inscrivant dans la transformation des normes culturelles associĂ©es Ă  l’alimentation et Ă  la solidaritĂ©, l’ELFE contribue Ă  rĂ©sorber gĂ©ographiquement, Ă©conomiquement, socialement et politiquement ces distances. De fait, l’ELFE expĂ©rimente une Ă©conomie concrĂšte de la solidaritĂ© alimentaire, ancrĂ©e dans un territoire qu’elle construit par les relations et valeurs qu’elle fait vivre chaque jour. Pour qu’elle s’affirme comme un lieu reconnu et pĂ©renne d’entraide mutuelle et d’empouvoirement, son ouverture et ses principes doivent ĂȘtre rappelĂ©s et renforcĂ©s en continuant d’« aller vers », de s’adapter Ă  la situation particuliĂšre de chacun, et d’initier de nouvelles actions collectives.

BIBLIOGRAPHIE

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Entretiens

Christophe, membre de l’ELFE, entretien le 01/12/2023 à Concoret.

Erwan, membre de l’ELFE, entretien le 28/11/2023 à Concoret.

Montigny M. et É., fondateurs de l’ELFE, entretien le 01/12/2023 à Mauron.

Nathalie, membre de l’ELFE, entretien le 28/11/2023 à Saint-Brieuc-de-Mauron.

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