Les coûts cachés : construire un nouveau discours en faveur de la transformation des systÚmes alimentaires
FLORENCE HEUSCHMIDT EN COLLABORATION
AVEC RAPHAĂLLE VITAL-DURAND
MOTS-CLĂS : COĂTS CACHĂS, COĂTS SOCIĂTAUX, PLAIDOYER, COMMUNICATION, RAPPORTS DE FORCE
Plus de 10 000 milliards de dollars par an, câest le montant des coĂ»ts cachĂ©s de nos systĂšmes agroalimentaires au niveau mondial, dâaprĂšs lâOrganisation des Nations unies pour lâalimentation et lâagriculture (FAO). Il sâagit des coĂ»ts liĂ©s Ă de mauvaises habitudes alimentaires, Ă la dĂ©gradation de lâenvironnement et Ă la sous-alimentation1. Ces coĂ»ts reprĂ©sentent une charge Ă©norme pour les Ă©conomies nationales, soit 10 % du PIB mondial (FAO, 2023a). DerriĂšre ces chiffres, on perçoit des systĂšmes alimentaires industriels fragiles au niveau mondial. En tirant les coĂ»ts des denrĂ©es alimentaires Ă la baisse, câest tout un Ă©cosystĂšme social, environnemental et sanitaire qui sâeffondre. Ces coĂ»ts bien rĂ©els pour la sociĂ©tĂ©, mais trĂšs difficiles Ă mesurer, ne sont pas comptabilisĂ©s dans le coĂ»t final des produits. La transformation des systĂšmes alimentaires nĂ©cessite des choix politiques forts. Les parties prenantes en faveur de la transition durable de ces systĂšmes doivent donc mettre en Ćuvre des stratĂ©gies efficaces dâutilisation des coĂ»ts cachĂ©s dans leurs discours, avec des arguments et des donnĂ©es chiffrĂ©es robustes. La prĂ©sente synthĂšse vise Ă fournir quelques Ă©lĂ©ments dâanalyse
1. Pour complĂ©ter les informations contenues dans cette synthĂšse, voir la synthĂšse de R. Vital-Durand intitulĂ©e « CoĂ»ts cachĂ©s : rĂ©vĂ©ler le juste prix de notre alimentation » dans ce mĂȘme document.
sur les stratĂ©gies que la FAO et le Secours catholique emploient pour porter les messages de leurs Ă©tudes respectives : la situation mondiale de lâalimentation et de lâagriculture 2023 et les coĂ»ts sociĂ©taux du systĂšme alimentaire.
UN SYSTĂ ME GLOBAL EN EFFERVESCENCE
Ces deux rapports se positionnent dans un cadre institutionnel global manifestant des objectifs ambitieux Ă lâhorizon 2030.
La durabilitĂ© des systĂšmes alimentaires, un levier majeur des objectifs de dĂ©veloppement durable Face aux enjeux de pauvretĂ© dans les pays du Sud, et environnementaux au niveau mondial, apparaĂźt la nĂ©cessitĂ© dâapporter de nouveaux cadres institutionnels. En 2000, les Nations unies fixent huit objectifs du millĂ©naire pour le dĂ©veloppement (OMD) des pays du Sud visant des enjeux humanitaires comme lâextrĂȘme pauvretĂ© et la faim. En parallĂšle, les sommets de la Terre, organisĂ©s depuis 1972 par lâorganisation des Nations unies (ONU), intĂšgrent progressivement la dimension sociale dans leur notion de dĂ©veloppement durable. La fusion des OMD et des objectifs des sommets de la Terre en 2015 a donnĂ© lieu Ă lâagenda 2030 adoptĂ© par les 193 Ă©tats membres de lâONU. Ce programme de dĂ©veloppement porte
dix-sept objectifs de dĂ©veloppement durable (ODD) couvrant des questions en lien avec la pauvretĂ©, lâĂ©galitĂ© des genres, lâeau, le travail, la paix, lâĂ©ducation, lâagriculture, le climat, la biodiversitĂ©, etc. Chaque pays doit intĂ©grer les ODD dans sa stratĂ©gie nationale, et rendre compte annuellement de ses progrĂšs devant les Nations unies (MinistĂšre de la Transition Ă©cologique et de la CohĂ©sion des territoires, 2018).
La durabilitĂ© des systĂšmes alimentaires est considĂ©rĂ©e comme Ă©tant un levier majeur pour atteindre plusieurs ODD. La transition vers des systĂšmes agroalimentaires plus efficaces, plus inclusifs, plus rĂ©silients et plus durables est un enjeu fort du programme 2030 de la FAO. Ce dernier intĂ©grera des ODD clĂ©s pour contribuer aux cinq principes gĂ©nĂ©raux suivants : populations, planĂšte, prospĂ©ritĂ©, paix et partenariats (FAO, 2019). Cette volontĂ© de transformation des systĂšmes alimentaires sâillustre au niveau international par le premier sommet des Nations unies sur les systĂšmes alimentaires en 2021. Lors de cet Ă©vĂ©nement, lâONU souhaite sensibiliser la communautĂ© internationale et obtenir des engagements et des mesures permettant de modifier les modes de production, de transformation et de consommation des aliments (Nations unies, 2020). Jean-Louis Rastoin, ingĂ©nieur agronome, note que « lors de ce sommet, câest la premiĂšre fois que lâon prononçait le terme de systĂšme alimentaire durable » (Rastoin, 2024). Les discours institutionnels Ă©taient auparavant concentrĂ©s essentiellement sur lâagriculture.
Les incidences cachées des systÚmes alimentaires dévoilées par des outils économiques
La dĂ©clinaison des ODD en actions concrĂštes demande lâapplication dâoutils permettant de fournir des donnĂ©es mobilisables par les acteurs du systĂšme. Dans ce sens, la situation mondiale de lâalimentation et de lâagriculture (SOFA), qui est le rapport annuel de la FAO sur des domaines de dĂ©veloppement Ă©mergents, sâintĂ©resse dans lâĂ©dition 2023 aux coĂ»ts cachĂ©s des systĂšmes alimentaires (FAO, 2023a) et se base sur la notion de comptabilisation du coĂ»t complet. Ce dernier vise Ă mesurer et Ă Ă©valuer les coĂ»ts et les avantages environnementaux, sociaux, sanitaires et Ă©conomiques engendrĂ©s par les systĂšmes agroalimentaires (FAO, 2023a). Ainsi, ce rapport utilise
le terme de « coĂ»ts cachĂ©s » pour se rĂ©fĂ©rer aux coĂ»ts cachĂ©s nets, qui comprennent les coĂ»ts cachĂ©s nĂ©gatifs mais aussi les avantages cachĂ©s. Par exemple, lâutilisation des produits agrochimiques dĂ©grade lâenvironnement (coĂ»t cachĂ© nĂ©gatif) mais peut rĂ©duire la pauvretĂ© en augmentant la productivitĂ© (avantage cachĂ©).
Le Secours catholique, de son cĂŽtĂ©, travaille actuellement sur les dysfonctionnements du systĂšme alimentaire français. Pour ce faire, il a commanditĂ© avec ses partenaires, le rĂ©seau Civam et SolidaritĂ© Paysans, une Ă©tude sur les coĂ»ts sociĂ©taux du systĂšme alimentaire en France au Bureau dâanalyse sociĂ©tale dâintĂ©rĂȘt collectif (Basic). Le Basic, qui est une sociĂ©tĂ© coopĂ©rative dâintĂ©rĂȘt collectif analysant les modes de production et de consommation, leurs impacts sociaux et environnementaux, et Ă©valuant les coĂ»ts sociĂ©taux liĂ©s Ă ces impacts (Basic, 2024a). Il utilise ainsi la notion de coĂ»ts sociĂ©taux, qui regroupe les coĂ»ts mutualisĂ©s des soutiens publics et des impacts nĂ©gatifs pris en charge ainsi que les coĂ»ts privatisĂ©s reportĂ©s sur des mĂ©nages ou des entreprises tiers. Ce rapport a pour objectif de chiffrer le budget des dĂ©penses publiques liĂ©es au systĂšme alimentaire français afin de fournir des arguments pour une transformation des systĂšmes alimentaires vers plus de durabilitĂ©. LâĂ©tude sâintĂ©resse Ă treize problĂ©matiques de la boussole de durabilitĂ© de lâalimentation du Basic (le climat, lâair, les sols, lâeau, etc.).
Les incidences cachées des systÚmes alimentaires présentées dans deux rapports
Le SOFA montre, malgrĂ© un degrĂ© dâincertitude Ă©levĂ©, que les coĂ»ts cachĂ©s reprĂ©sentent au moins 10 000 milliards de dollars (base 2020 en paritĂ© de pouvoir dâachat, PPA). La figure 1 illustre la rĂ©partition de ces coĂ»ts : 73 % sont des coĂ»ts sanitaires, 23 % correspondent Ă des coĂ»ts environnementaux et 4 % sont des coĂ»ts sociaux liĂ©s Ă la pauvretĂ© et Ă la sous-alimentation, notamment dans les pays Ă faible revenus. Ces chiffres reflĂštent le poids important des incidences nĂ©gatives des systĂšmes agroalimentaires qui ne sont pas intĂ©grĂ©es dans le prix dâun produit ou dâun service sur le marchĂ© (FAO, 2023a).
Les travaux en cours au sein du Basic montrent de fortes inĂ©galitĂ©s entre diffĂ©rentes typologies dâacteurs du systĂšme alimentaire français. Des acteurs se dĂ©marquent par la compĂ©titivitĂ© par les coĂ»ts et donc une production en masse de
denrĂ©es agricoles. Dâautres acteurs affichent des rendements plus faibles et une logique de diffĂ©renciation et de valorisation pour des niches de marchĂ©. Il ressort de la version non encore publiĂ©e de lâĂ©tude que certains acteurs sont Ă lâorigine de lâessentiel des impacts et des coĂ»ts associĂ©s (Basic, 2024b).
FIGURE 1. RĂPARTITION DES COĂTS CACHĂS.
Dollars USD en parité de pouvoir d'achat (PPA) de
(Source : FAO, 2023)
UN DISCOURS POUR DES SYST Ă MES ALIMENTAIRES DURABLES
Quels sont les publics visĂ©s par ces Ă©tudes ? La FAO et le Secours catholique nâont pas les mĂȘmes cibles. Leurs publics respectifs se trouvent Ă des Ă©chelles trĂšs diffĂ©rentes.
Dans la gouvernance de la FAO, ce sont les gouvernements qui sont représentés. Les études
sont ainsi principalement destinĂ©es aux Ătats et aux instances internationales. Dans les dĂ©bats internationaux, ce type de rapport donne des chiffres pour Ă©laborer des arguments en faveur de modĂšles agricoles compatibles avec les ODD. NĂ©anmoins, « la FAO essaye de fournir des outils qui peuvent ĂȘtre utilisĂ©s par tout le monde avec une information qui est publiquement accessible » (Laborde, 2024).
Ă une Ă©chelle plus nationale, la Secours catholique veut faire bouger la sociĂ©tĂ© civile et les politiques publiques pour quâelles se saisissent des enjeux du systĂšme alimentaire. Donner un ordre de grandeur pour montrer le coĂ»t dâune absence de mesure sociale permet de fournir des arguments aux gens qui militent pour changer de systĂšme alimentaire. En donnant des chiffres sur les dĂ©penses publiques, le rapport cible notamment les politiques publiques, les ministĂšres, les dĂ©putĂ©s, les sĂ©nateurs.
Quel discours est porté par les acteurs ?
La FAO et le Secours catholique ont lâobjectif commun de mettre en lumiĂšre les dysfonctionnements des systĂšmes alimentaires. NĂ©anmoins, leurs discours respectifs sont trĂšs diffĂ©rents. La FAO dĂ©clare faire un Ă©tat des lieux de la connaissance sur les coĂ»ts cachĂ©s des systĂšmes agroalimentaires mondiaux alors que le Secours catholique est dans une dĂ©marche militante visant Ă rĂ©duire les fortes inĂ©galitĂ©s gĂ©nĂ©rĂ©es par le systĂšme alimentaire français.
Le SOFA cherche Ă clarifier, que ce soit pour les dĂ©cideurs politiques, la sociĂ©tĂ© civile ou les organisations agricoles, le concept des coĂ»ts cachĂ©s en lien avec les systĂšmes alimentaires. En effet, ce terme peut ĂȘtre compris diffĂ©remment selon les acteurs. Par exemple, les coĂ»ts cachĂ©s liĂ©s Ă la santĂ© ne font pas rĂ©fĂ©rence aux dĂ©penses publiques payĂ©es par le contribuable ni aux dĂ©penses privĂ©es payĂ©es par les assureurs privĂ©s concernant le diabĂšte, mais intĂšgrent les pertes de productivitĂ© des acteurs obĂšses, diabĂ©tiques ou ayant dâautres maladies liĂ©es Ă une alimentation malsaine. Le degrĂ© dâappropriation du concept des coĂ»ts cachĂ©s diffĂšre selon les pays. David Laborde, directeur de la division de lâĂ©conomie agroalimentaire de la FAO, affirme que « certains pays comparent leurs chiffres Ă ceux de leurs voisins, dâautres sont en dĂ©saccord avec la mĂ©thodologie utilisĂ©e, voire potentiellement
avec le cadre de pensĂ©e ». Il assure que « malgrĂ© leurs diffĂ©rences, la plupart des pays font face Ă des problĂšmes dâobĂ©sitĂ© ou de surpoids, des problĂšmes de perte de biodiversitĂ©, ou des problĂšmes de ressources en eau. Ces problĂšmes ont un rĂ©el coĂ»t Ă©conomique. En consĂ©quence, mĂȘme sâil y a des discussions sur le chiffre exact, aucun pays ne rĂ©fute lâexistence des coĂ»ts cachĂ©s ». La FAO utilise ainsi ce rapport « pour inciter les pays partenaires Ă utiliser des cadres analytiques similaires pour le calcul des coĂ»ts cachĂ©s » (Laborde, 2024).
Par ailleurs, le Secours catholique, association trĂšs investie sur les thĂ©matiques de la cohĂ©sion sociale et du revenu dĂ©cent, dĂ©nonce une hausse de la prĂ©caritĂ© alimentaire en France, avec en plus un rĂ©el problĂšme dâaccĂšs digne Ă une alimentation de qualitĂ©. Elle pointe les fortes inĂ©galitĂ©s au sein du systĂšme alimentaire français industriel, qui est Ă lâorigine de la prĂ©caritĂ© grandissante des agriculteurs et des consommateurs. Astrid Aulanier, chargĂ©e de la coordination du projet dâĂ©tude au Secours catholique, souligne que « les coĂ»ts sociĂ©taux mettent en Ă©vidence les interconnexions fortes entre lâurgence climatique et lâurgence sociale » (Aulanier, 2024).
Quelles sont les stratégies de communication des acteurs ?
Lâenvergure internationale et la lĂ©gitimitĂ© de la FAO facilitent la diffusion de ses rapports. Elle sâappuie principalement sur sa relation presse et mĂ©dia pour communiquer sur ses Ă©tudes. David Laborde prĂ©cise que, « si la FAO ne fait pas de plaidoyer, le rapport est utilisĂ© par dâautres acteurs Ă cette fin » (Laborde, 2024). En effet, le plaidoyer dĂ©signe en gĂ©nĂ©ral les activitĂ©s dâinfluence mises en place par des associations pour dĂ©fendre une vision dâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral (Ollion & SimĂ©antGermanos, 2015). M. Laborde explique que « la FAO est une agence spĂ©cialisĂ©e des Nations unies dont la mission premiĂšre est de fournir une expertise technique aux Ătats membres des Nations unies et non pas dâinfluencer les dĂ©cideurs politiques via des processus actifs ». NĂ©anmoins, ce type de rapport permet Ă dâautres acteurs, tels que des ONG ou des associations, de faire du plaidoyer en reprenant les chiffres et les constats. Par exemple, on retrouve un article de lâONG Humundi qui prĂ©sente le rapport de la FAO sur les coĂ»ts cachĂ©s des systĂšmes alimentaires comme une preuve de lâurgente et nĂ©cessaire transformation
des systĂšmes alimentaires (Humundi, 2023). Par ailleurs, le rapport SOFA a fortement influencĂ© la FAO pour la production dâune feuille de route mondiale visant Ă Ă©radiquer la faim sans dĂ©passer le seuil de 1,5 °C de rĂ©chauffement climatique Ă©tabli dans lâaccord de Paris. Cette feuille de route, qui ambitionne dâatteindre lâODD2, a Ă©tĂ© Ă©noncĂ©e lors de la confĂ©rence des Nations unies sur les changements climatiques (COP28) Ă DubaĂŻ (FAO, 2023b). Le SOFA illustre la multiplicitĂ© des enjeux via les diffĂ©rentes catĂ©gories de coĂ»ts cachĂ©s.
Le Secours catholique, au travers du rapport sur les coĂ»ts sociĂ©taux, a pour objectif de fournir des arguments et des chiffres pour orienter le dĂ©bat politique. Dans ce sens, la construction dâune campagne de plaidoyer est fondamentale pour amorcer la transformation structurelle du systĂšme alimentaire français. Cette campagne sera construite autour de messages clĂ©s travaillĂ©s par lâassociation et ses partenaires (RĂ©seau action climat, SolidaritĂ© Paysans, Iddri, Civam, Action contre la faim, Cirad, I4CE, Fondation Daniel et Nina Carasso, INRAE, UCLouvain, FĂ©dĂ©ration des diabĂ©tiques). La construction du plaidoyer est importante car il est essentiel que lâensemble des salariĂ©s et bĂ©nĂ©voles sâapproprient les enjeux, le discours et comprennent le rĂŽle du Secours catholique sur ce sujet. Le choix des bons acteurs au niveau des politiques publiques est aussi primordial afin de faire passer des messages clĂ©s.
LES Ă L Ă MENTS DâUNE STRAT ĂGIE EFFICACE AUTOUR DES COĂTS CACHĂS
Des éléments chiffrés pour mieux peser dans le débat
Jean-Louis Rastoin prĂ©sente les donnĂ©es chiffrĂ©es des coĂ»ts cachĂ©s au Royaume-Uni, en Suisse et aux Ătats-Unis (Rastoin, 2022). Cet article fait ressortir des messages forts en lien avec ces chiffres. En 2015 au Royaume-Uni, le coĂ»t des externalitĂ©s nĂ©gatives du systĂšme alimentaire Ă©tait Ă©quivalent Ă celui de la dĂ©pense alimentaire. En 2018 en Suisse, il a Ă©tĂ© Ă©tabli que le montant cumulĂ© des coĂ»ts cachĂ©s de lâalimentation sâĂ©levait Ă 0,87 franc suisse pour 1 franc suisse payĂ© par le consommateur. En 2020 aux Ătats-Unis, la fondation Rockefeller estimait Ă 2 105 milliards de dollars le montant des coĂ»ts cachĂ©s de lâalimentation, soit prĂšs du double des dĂ©penses alimentaires. Lâensemble de ces chiffres est intellectuellement
trĂšs parlant, car les chiffres sont faciles Ă utiliser et Ă comprendre, et donc Ă communiquer pour peser dans les discussions politiques.
Plus rĂ©cemment, les rapports SOFA et du Secours catholique avancent des chiffres sur les coĂ»ts cachĂ©s et sociĂ©taux des systĂšmes alimentaires. Chacun de ces acteurs conçoit les chiffres dâune façon trĂšs diffĂ©rente, ce qui implique une lecture et un impact propre Ă chaque Ă©tude. NĂ©anmoins, leur approche semble complĂ©mentaire dans le cadre du questionnement du systĂšme alimentaire actuel.
La transformation des systĂšmes agroalimentaires est un sujet crucial pour la FAO. « Et quand on veut parler de transformation, il faut expliquer pourquoi on veut les transformer, on veut montrer aussi dans quels cas il y a des arbitrages ou des complĂ©mentaritĂ©s Ă trouver. Et câest ce que permet de faire lâanalyse des coĂ»ts cachĂ©s », nous prĂ©cise David Laborde (Laborde, 2024). En se servant de la mĂ©thodologie de la comptabilisation du coĂ»t complet, la FAO peut donner un aperçu du coĂ»t rĂ©el des systĂšmes alimentaires au niveau mondial, certes avec une incertitude, mais donner un chiffre expose la gravitĂ© de la situation. Lâimpact sur les dĂ©cideurs est bien plus important lorsque les problĂšmes Ă©noncĂ©s sont associĂ©s Ă des valeurs Ă©conomiques. Lâarticle sur lâapproche Ă©conomique de la biodiversitĂ© de Tardieu et al. (2012) signale que mĂȘme si la monĂ©tarisation du capital naturel est soumise Ă de nombreuses critiques, elle permet aux agents ou dĂ©cideurs publics de se reprĂ©senter la valeur dâun bien non marchand, ce qui est nĂ©cessaire dans une sociĂ©tĂ© qui voit principalement de lâintĂ©rĂȘt dans les biens ayant une valeur Ă©conomique. Ainsi, lâĂ©tude met en Ă©vidence lâintĂ©rĂȘt de faire entrer les actifs non marchands dans la dĂ©cision politique en les intĂ©grant dans une analyse Ă©conomique. En outre, les auteurs dĂ©fendent lâapproche Ă©conomique car elle permet de traduire la valeur des pertes liĂ©es Ă la destruction de certains Ă©cosystĂšmes dans des termes qui permettent de comparer avec dâautres problĂšmes de sociĂ©tĂ©.
La FAO dĂ©clare quâil y a des problĂšmes liĂ©s aux systĂšmes alimentaires, mais surtout quâils reprĂ©sentent des milliers de milliards de dollars et plus de 10 % du PIB mondial. En expliquant cet impact nĂ©gatif concret des systĂšmes alimentaires sur lâĂ©conomie mondiale et les populations, la FAO cherche Ă souligner quâen sâattaquant Ă ces
problĂšmes, il peut y avoir des bĂ©nĂ©fices concrets sur ces populations et leur activitĂ© Ă©conomique. Ces messages permettent dâengager un certain nombre dâacteurs sur la question et ouvrent la discussion sur ces sujets.
Dâautre part, le rapport commanditĂ© par le Secours catholique au Basic base la discussion sur une approche comptable. DâaprĂšs le Basic, la force de cette approche repose sur le concept des coĂ»ts sociĂ©taux. Ces derniers sont des dĂ©penses tangibles et mesurables sur le plan comptable, des dĂ©penses publiques et des dĂ©penses attribuables au systĂšme agroalimentaire. Le Basic comptabilise lâargent public utilisĂ© pour rĂ©parer les impacts du systĂšme alimentaire, comme par exemple la pollution de lâeau. Cette dĂ©marche de comptabilisation permet de mettre en question des dĂ©cisions prises par lâĂtat pour choisir oĂč allouer des moyens. LâĂ©tude sâintĂ©resse aussi Ă la rĂ©partition des financements allouĂ©s aux diffĂ©rentes typologies dâacteurs et aux profits engendrĂ©s par chacun. Ces donnĂ©es chiffrĂ©es sont des arguments forts pour questionner le systĂšme alimentaire actuel. Lâobjectif est de lier les impacts environnementaux, sanitaires et sociaux Ă chaque type dâacteur afin dâavoir une image des variations des impacts selon les acteurs (Basic, 2024b).
Des Ă©lĂ©ments qualitatifs pour incarner lâĂ©tude du Secours catholique
La partie quantitative donne une force Ă lâĂ©tude portĂ©e par le Secours catholique. Toutefois lâĂ©tude est aussi alimentĂ©e par un travail qualitatif tout aussi essentiel. Lâassociation a souhaitĂ© travailler sur un rapport associant lâĂ©tude quantitative du Basic Ă une partie qualitative menĂ©e par Astrid Aulanier. Le Secours catholique a une volontĂ© forte de mobiliser les personnes qui sont aux deux bouts de la chaĂźne du systĂšme alimentaire français (agriculteurs et consommateurs) sur le sujet des coĂ»ts cachĂ©s. Ainsi, cette dimension humaine des coĂ»ts cachĂ©s sâintĂ©resse plus particuliĂšrement au ressenti et au vĂ©cu des personnes prĂ©caires par rapport Ă leur alimentation. Câest une maniĂšre dâincarner lâĂ©tude avec de vraies personnes et de donner une dimension tangible grĂące Ă des gens qui vivent cette situation concrĂštement. De ce fait, Astrid Aulanier anime deux groupes de travail avec des agriculteurs membres du Civam et des personnes en situation de prĂ©caritĂ© dĂ©jĂ accompagnĂ©es par les dĂ©lĂ©gations du Secours
catholique. Chaque groupe sâest rĂ©uni lors de trois journĂ©es dâatelier autour de lâalimentation et a pu faire ressortir des problĂ©matiques de prĂ©caritĂ© alimentaire, dâaccessibilitĂ© et de coĂ»ts. Le Secours catholique porte au travers de lâĂ©tude des coĂ»ts cachĂ©s un message politique fort sur une crise Ă©cologique Ă©troitement liĂ©e Ă une crise sociale. Lâassociation souhaite donc que le travail collectif de terrain aille plus loin en invitant les personnes ayant participĂ© Ă lâĂ©tude qualitative Ă la dĂ©marche de mobilisation de lâĂ©tude pour faire entendre leur voix. Ainsi, lors de la campagne de plaidoyer, ces personnes pourront ĂȘtre amenĂ©es Ă intervenir dans des vidĂ©os et des confĂ©rences de presse.
La construction dâune lĂ©gitimitĂ© scientifique renforcĂ©e dâune volontĂ© politique
Lâarticle de presse sur les coĂ»ts cachĂ©s des pesticides, qui se base sur lâarticle scientifique « The social costs of pesticide use in France » publiĂ© par une Ă©quipe franco-belge, nâaurait pas paru dans Le Monde en novembre 2022 (Foucart, 2022) sans une lĂ©gitimitĂ© donnĂ©e par la recherche. Cela montre lâimportance dâune caution scientifique dans les Ă©tudes.
Pour leur rapport sur les coĂ»ts sociĂ©taux, le Secours catholique, avec le Basic et ses partenaires, a contactĂ© en amont des scientifiques (INRAE, Cirad, UCLouvain), des acteurs du plaidoyer (Food Watch, Action contre la faim), des think tank (Iddri), une fondation (Fondation Daniel et Nina Carasso), afin que ces acteurs intĂšgrent son comitĂ© scientifique Ă©largi. Ce dernier vĂ©rifie la cohĂ©rence de lâĂ©tude et donne des conseils tout en rĂ©flĂ©chissant Ă la construction dâun narratif comprĂ©hensible par les politiques. Toutes les Ă©tudes ont intĂ©rĂȘt Ă sâassocier Ă des scientifiques pour crĂ©dibiliser leur discours.
La FAO sâappuie ainsi sur une mĂ©thodologie scientifiquement robuste pour calculer les coĂ»ts cachĂ©s : la comptabilisation du coĂ»t complet. Cette derniĂšre se base sur des travaux de mesure prĂ©sents dans les normes statistiques internationales (FAO, 2023a).
MalgrĂ© la place indispensable donnĂ©e Ă la science pour porter les Ă©tudes, Julien Fosse, prĂ©sident du centre INRAE Hauts-de-France, avertit que « la prise de dĂ©cision sur les questions agricoles dĂ©pend aujourdâhui dâun rapport de force politique et non dâun rapport scientifique rigoureux des coĂ»ts cachĂ©s » Il ajoute que « la valeur
mĂ©thodologique et sa cohĂ©rence sont nĂ©anmoins indispensables pour argumenter et expliquer les chiffres face aux lobbys qui peuvent contester les Ă©tudes » (Fosse, 2024). Pourtant, ces rapports nĂ©cessitent un portage politique important pour quâil y ait des actions concrĂštes. La sociĂ©tĂ© civile ne doit surtout pas se cantonner Ă la sphĂšre politique dĂ©jĂ sensibilisĂ©e. Lâenjeu politique et stratĂ©gique est dâaller convaincre les Ă©lus et les syndicats opposĂ©s Ă ce qui va ĂȘtre dĂ©fendu. Cela reste trĂšs difficile et implique de crĂ©er en amont les conditions dâun dialogue scientifique et technique.
La construction de synergies avec dâautres acteurs
LâĂ©tude peut avoir un impact plus large si de bonnes synergies entre acteurs de la sociĂ©tĂ© civile et acteurs institutionnels sont trouvĂ©es. Par exemple, un rapport de lâInspection gĂ©nĂ©rale des affaires sociales (Igas) et de lâInspection gĂ©nĂ©rale des finances (IGF) sâintĂ©resse aux coĂ»ts sociaux et donc Ă la taxation des aliments gras, sucrĂ©s, salĂ©s, liĂ©s Ă des problĂšmes de surpoids et dâobĂ©sitĂ©. Les institutions de santĂ© notamment, concernĂ©es par les maladies en lien avec lâalimentation, peuvent relayer des Ă©tudes, mais il convient de les inclure dĂšs le dĂ©part et dâimaginer des partenariats par la suite. Ces alliĂ©s mobilisĂ©s dĂšs le dĂ©but facilitent le relai de lâĂ©tude via leurs rĂ©seaux, ce qui permet dâamplifier la communication. Pour crĂ©er une forme de pression politique et un rapport de force politique et mĂ©diatique autour du sujet, il est nĂ©cessaire dâavoir des relais et des acteurs qui sâemparent du sujet.
Le SOFA a Ă©tĂ© massivement repris par les mĂ©dias (par exemple Reporterre, La Tribune, Le Monde, La France agricole), la sociĂ©tĂ© civile (par exemple Foodwatch, Solagro), des entreprises (par exemple Eosta) et mĂȘme des chercheurs via de nombreux posts sur les rĂ©seaux sociaux (par exemple Linkedin). Ainsi, les messages clĂ©s du rapport relayĂ©s par une diversitĂ© dâacteurs ouvrent un nouveau regard sur notre alimentation et renforcent le dĂ©bat politique.
CONCLUSION
Les rĂ©sultats qui ressortent des Ă©tudes sur les coĂ»ts cachĂ©s montrent que les systĂšmes alimentaires ont des incidences dramatiques sur la santĂ©, lâenvironnement et la sociĂ©tĂ© aux niveaux
national et mondial. Ils rĂ©vĂšlent Ă©galement de profondes inĂ©galitĂ©s, que ce soit entre pays ou au niveau des diffĂ©rents maillons du systĂšme alimentaire. LâĂ©volution de ces systĂšmes vers la durabilitĂ© repose actuellement sur des changements de comportements individuels de production et de consommation. Mais sans une rĂ©flexion sur un changement structurel, le passage Ă lâĂ©chelle est perdu dâavance.
Avec lâobjectif de voir Ă©merger un nouveau contrat social autour de lâalimentation, la FAO et le Secours catholique ont construit des stratĂ©gies autour des coĂ»ts complets et des coĂ»ts sociĂ©taux respectivement. Ces outils permettent dâamorcer des dĂ©bats politiques sur les modĂšles alimentaires sur la base de donnĂ©es chiffrĂ©es, de connaissances scientifiques, mais aussi de donnĂ©es qualitatives de terrain. Le portage politique de ces Ă©tudes nĂ©cessite de bien bĂątir en amont une stratĂ©gie efficace de partenariats, dâalliances et de relais.
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Ollion, Ă. & SimĂ©ant-Germanos, J. (2015). Le plaidoyer : internationales et usages locaux. Critique internationale, 2(67), 9-15. 10.3917/crii.067.0009
Rastoin, J.-L. (2022). CoĂ»ts cachĂ©s et juste prix de notre alimentation : entre marchĂ©, Ătat et communs. So What? Policy brief, 19.
Tardieu, L., Salles, J.-M. & Chassany, J.-P. (2012). Faut-il avoir peur de lâapproche Ă©conomique de la biodiversitĂ© et des services rendus par les Ă©cosystĂšmes ? ForĂȘt mĂ©diterranĂ©enne, XXXIII(2), 119-128.
Entretiens
Aulanier A., chargĂ©e de mission plaidoyer accĂšs digne Ă lâalimentation durable au Secours catholique, entretien en visioconfĂ©rence le 23/01/2024.
Fosse J., président du centre INRAE Hauts-de-France, entretien en visioconférence le 26/01/2024.
Laborde D., directeur de la division de lâĂ©conomie agroalimentaire de la FAO, entretien en visioconfĂ©rence le 15/02/2024.
Rastoin JL., ingénieur agronome et fondateur de la Chaire Unesco Alimentations du monde, entretien le 02/02/2024 à Montpellier.
Cette Ă©tude sâest Ă©galement basĂ©e sur les entretiens suivants, dont les contenus sont venus enrichir lâanalyse
Borniotto D., économiste de formation et doctorante au Sytra, entretien en visioconférence le 05/02/2024.
Bricas N., chercheur au Cirad, UMR MoISA et titulaire de la chaire Unesco alimentations du monde, entretien en visioconférence le 07/02/2024.