Laura Lafon Cadilhac
Invitez-moi dans vos cuisines pour parler d’amour
5 chapitres






































Ouh mais je sais pas si je vais m’en rappeler moi, de l’amour.
Et b tu t’es mariée avec René, y’a eu l’accident et puis voilà.
Sandrine & Janine
UN TOURIN POUR S’AMUSER
Ah voilà ma copine qui arrive ! Elle s’appelle Janine aussi. Rentre, rentre. J’ai invité la voisine aussi. Comme ça, ça fera quatre nanas. Voilà, assieds-toi, c’est le même prix.
Alors Sandrine, je te présente Laura, elle fait un projet qui s’appelle manger, bien-être.
- Aimer Manger Janine !
Ah oui. On va lui apprendre à faire le tourin. Parce que si j’ai bien compris, il faut faire la cuisine ?
- Oui et moi, je fais des photos, les gens sont en cuisine et je pose des questions sur l’amour. C’est pour raconter les histoires des gens qui habitent sur un même territoire.
Moi je suis étrangère. Je viens d’Agen. Oh je suis arrivée ici en 61, j’allais avoir 20 ans, quand je me suis mariée.
Elle est passée vite fait sur le mari !
Je voulais me marier avec un militaire, comme mon père ! J’avais dit jamais j’épouserais un paysan. Et : j’ai épousé un paysan. Il faut jamais dire jamais ! Voilà, j’ai eu trois enfants avec lui. J’ai travaillé à l’usine Thomas, et après je suis allée faire auxiliaire de vie et aide ménagère. Mon mari buvait. Parce qu’il n’a pas pu faire ce qu’il voulait sans doute. Et voilà, je raconte un peu ma vie. Pas les chéris encore !
Mais le mari, je l’ai divorcé au bout de 28 ans de mariage. Et de Cogulot, je suis arrivée ici à Bretou. Et ça fait 35 ans. C’est des HLM, ils sont sympas. On a la campagne sans être trop loin de la ville. Allez je vais faire le tourin, moi, c’est la soupe d’ici. C’est le truc le plus périgourdin non ?
Oh, on s’est bien amusées !
Alors il y a une tradition : on porte le tourin aux marié·es pendant la nuit de noce. Je sais plus si on me l’a fait à mon mariage, mais quand j’étais à l’usine, on se portait le tourin tous les samedis, hein Janine ? On était une douzaine plus nos hommes, ça faisait 24 personnes à débarquer à l’improviste, au milieu de la nuit. On arrive avec le tourin, on les réveille, et tout le monde mange la soupe ! Hé mais on n’arrivait pas les mains vides, on arrivait avec le tourin chaud. Et le pain aussi ! Oh ça faisait passer une soirée, on rigolait bien.
Alors tu vois, je fais dorer de l’ail dans la casserole avec de l’huile. On remue, y mettre un peu de farine. Et de l’eau chaude. Je vais saler. Et puis après trois blancs d’oeuf. En dernier, quand la soupe est cuite, tu ajoutes les jaunes. Oui voilà, c’est un bouillon d’ail avec des oeufs.
C’est vraiment un basique !
On y mettra des croûtons. Maintenant, on va boire l’apéritif.
Pinot des Charentes. C’est la fête ! On est quel jour, déjà ?
C’est lundi, on commence le lundi, pour être sûres d’être prêtes pour le week-end. On met de ça, du kir ? On va trinquer, bien sûr. Allez, les filles ! À Laura !
Oh mais il y a que moi qui boit ?
Vous en voulez de ça, tu aimes le boudin ?
Non, mais c’est pas vrai, cette fille, elle aime rien. Bon, mais ça fait rien, tu le regardes. Mais peut-être vous aimez pas, vous non plus ? Moi non plus je suis pas très boudin. Bon, en fait c’est ton boudin Janine, que t’as gagné au loto !
Ça finit sur des tucs tartinés à la moutarde tiens.
Alors, je vais te raconter mon histoire à l’usine. Nous, à Eymet, il y avait beaucoup d’usines. On a dû te raconter. Il y en avait bien 7. Elles faisaient toutes du foie gras. Je me suis mariée mais la campagne ça ne me disait rien.
Je venais de perdre mon papa, j’étais un peu perdue. Le jour où j’ai rencontré mes beaux-parents, sa maman m’a donné à faire la vaisselle, elle ne mettait pas de produits parce que ça allait aux cochons après. Et moi, pauvre Janine, je me brûlais les mains dans cette eau grasse.
J’ai rien dit. C’était un choc, un peu. C’est vrai que j’aurais mieux fait de dire non, peut-être. Mais je l’ai pas fait !
- Non, mais si, tu aimais Jean-Claude... Oui, bon, il était gentil. Je me suis mariée, un 23 décembre. Et le jour de Noël, mon beau-père m’a payé des sabots. Et bien oui, on était à la campagne. Mais ce truc de sabot, ça m’a un peu... Bon en tout cas je suis rentrée à l’usine. J’aimais bien. Je les tutoyais toutes, pour les avoir dans ma poche. J’en avais assez, moi, de la ferme, j’avais besoin de contact.
- Oh on a bien rigolé à l’usine. On travaillait pour les morts. Il faut dire comme ça. On faisait des couronnes mortuaires ! On y a pleuré aussi, mais on y a bien rigolé. Et avec Janine, on a eu les mêmes problèmes. Moi, je tombais enceinte mais quand j’arrivais à deux mois, pof, fausse couche.
Vous buvez toutes de l’eau ?
Vous allez prendre un peu de rosé, hé les filles !
Mais non regarde, j’ai fini ma bouteille, euh mon verre.
Alors ce tourin ?
Ton tourin, il est très bon.
Il a tourné non ? Il est fade, mettez-y du sel.
Mais ce n’est pas le tourin blanchi.
Je regrette. Parce que le tourin blanchi, il est blanc, il n’est pas jaune. On ne met pas d’oeufs dedans.
T’es d’accord avec moi ?
Non. Chaque maison le fait comme elle veut.
Et moi j’arrivais pas à tomber enceinte.
- On se faisait soigner toutes les deux à Bergerac. Et un beau jour, le docteur, me dit que ça allait tenir. Le lundi matin, j’arrive à l’usine, je vais la voir et elle me dit “Moi aussi”. Oh, on était heureuses toutes les deux. Et j’ai accouché un jour avant elle ! C’est curieux comme la vie ça se présente quelquefois.
Bon après ça, il y a... des palombes. Oui, ce que tu n’aimes pas Laura !
- Tu nous as fait des oiseaux ? T’es allée à la chasse ?
Mais toi si tu prends pas de viande tu aimes les oeufs au lait, au moins ?
Voilà, mais prends les oeufs, toi, avec la salade. Comme tu ne manges pas de viande.
T’as pris du pain oui ?
J’en avais au congélateur. J’ai dit quand même, il faut que je les fasse. Ça sera l’occasion de me mettre en cuisine. Mais j’avais peur qu’elles soient dures, c’est qu’on sait pas si elles sont jeunes ou vieilles quand on les tue les palombes. Là j’ai commencé à les faire mariner samedi, après j’ai fait cuire tout hier, et là maintenant je les réchauffe.
Bon. La suite de mes histoires ! Après mon divorce, j’ai commencé à aller au bal. J’ai rencontré un copain, il m’avait fait tourner une valse lente. Je m’impliquais. Je savais pas très bien faire, et je voulais lui plaire. Qu’est-ce qu’on est bête. On est restés 8 mois ensemble. C’est lui qui m’a laissé, ça a été un peu dur. Je dois avoir un cœur d’artichaut. Après tu sais, tu es échaudée, quand même, quand on te quitte, comme ça, que tu t’entends bien.
Non, mais oh ! Toi, tu bois un peu de rosé, là, hein ?
Et ça, ce que j’ai fait, les palombes, c’est de la région aussi.
Mais bon, ensuite, j’ai eu Peyo. C’était tout à fait le jour et la nuit. On avait fait une fête avec les Basques, pour le rugby. Et on était jeunes, j’avais pas 50 ans. Et ce monsieur, là, il veut nous payer le champagne. Et je dis, punaise, il ne nous connaît pas, celui-là, il nous paye le champagne. Le lendemain il m’avait donné rendezvous, mais je lui ai posé un lapin. L’année après, il revient. On refait des trucs basques, le rugby, tout ça. Ah ! Mais il y a Peyo ! Il avait changé. On lui a demandé s’il avait été malade pour maigrir comme ça. Mais non, il avait mangé des dates, des fruits secs. Il mangeait que ça. Alors bon, on a dansé, on s’est amusé. Et puis je lui ai donné mon adresse. Et c’est ces lettres qui m’ont beaucoup... C’était formidable. Il écrivait bien. Alors après, il m’a fait venir à Agen. Il avait pris une chambre dans un petit château. C’est vrai qu’il m’a gâté. Puis on est allé manger. Le grand truc !
Ah mais il ne travaillait pas ! Alors ça, moi, je voulais pas. Donc il a trouvé pour être chef de chantier à Bercy pour faire le tram. Mais alors...c’était un fêtard. On s’est bien amusés. Mais alors quand il avait trop bu, c’était pareil, lui. Il fallait rien lui dire. Ces hommes sont terribles.
Et puis, après, quand j’en ai eu marre, je l’ai envoyé chier. Ensuite, je suis restée un peu tranquille et j’ai rencontré quelqu’un d’autre au bal. Je suis restée cinq ans avec lui. Il m’a fait connaître beaucoup de choses. Il m’a amenée en Espagne où il avait une maison. C’était beau. Lui, il ne buvait pas, mais il voulait toujours faire le beau. Bon, ça s’est terminé. Moi, tu sais, quand ça commence à me... j’ai tout envoyé boulé. Il m’avait même mis une bague.
J’en ai eu un dernier. Heureusement qu’il y a eu le Covid, que je ne savais pas comment m’en débarrasser ! Je l’ai rencontré avec l’ordinateur. J’avais 75 ans. Oh, c’était pas la flamme. Il avait, tu sais, un masque, la nuit, pour respirer. On s’est mis au lit, il m’a dit bonsoir, il a mis son masque, il s’est tourné et on a dormi chacun de notre côté.
Alors au bout de quelques mois, je lui ai dit, écoute, tu peux plus venir chez moi, il y a le Covid.
Puis après, c’est fini. Il n’y a plus de chéri.
Et mon ordinateur ne marche pas pour le moment.
Je suis bien comme ça avec les copines. Avec ce qu’on gagne au loto on se fait des repas le dimanche.
Alors, les oiseaux les filles ?
- On va en prendre la moitié nous deux.
- C’est pareil j’ai plus faim.
Elle n’a rien bouffé. Et nous on a tout bouffé.
Bon mais tu vas prendre des œufs au lait. Il n’y a qu’un demi-litre de lait. C’est pour faire descendre le gâteau au yaourt pardi !
- Mais du coup, ça fait combien d’œufs pour le repas, là, au final ?
Et bien il y en avait 3 dans le tourin. 4 dans la salade.
4 dans le gâteau. 5 pour le flan. Donc 16 œufs Mais c’est des petits oh ! Tu manges rien toi !
On va aller marcher après, au fronton de pelote basque là-dehors. C’est le mari de Janine qui l’avait fait construire.
Tu veux pas que je te fasse cuire de la viande ?
Hé on a pas bu de vin.
Nous on mange pour lui faire plaisir et elle mange rien !
Allez on va aller chercher la bouteille.
Bon et tu viens au loto vendredi ?
L’intime est politique







Représenter des territoires




« On a perdu un de nos fils. Il avait dixneuf ans. Un jeudi, je l’amène chez le médecin. Le lundi, c’était fini. Tu ne te remets jamais de ça, tu vois. Mais on continue.
Et puis, y’a les copains. Ils viennent. Ils parlent pas trop. Ils sont là. Un apéro, une chanson, un silence. Ça suffit. Ils te font traverser, tu vois. Sans dire comment.»



« Regarde Sophia, je te montre un exemple : tu coupes grossièrement parce que ça va aller dans le robot. Mais vraiment grossièrement, te prends pas la tête.
Tu sais les anciens ils aiment bien couper au couteau, tatatata… En semaine j’ai pas le temps, on coupe grossièrement, on met dans le robot, et ça revient au même ! Des fois elle a sa petite casserole et je l’invite à cuisiner avec moi.»
Faatimah





« Le poulet, mémère, on le sort ? Celuilà, il a couru. J’en suis témoin. Moi, je vais chercher les petits poussins et je les découpe quand ils sont cuits. Tout le travail intermédiaire est du fait de ma mère. On n’est pas nombreux à vivre dans cette maison, mais ils sont nombreux
à venir nous visiter. Dans une ferme, le moment des repas, c’est le moment où on peut recevoir des gens et discuter. En fait, on gère une société, qui s’appelle les vaches, et qui a des besoins. On est des jardiniers de l’espace, et on doit donner à manger aux gens.»
Fred & Nanou



Une collection de livres auto-éditée



La cuisine, une pratique culturelle






« Ce soir je vais t’emmener faire les grillades interdites sur la plage. Si je fais ça, la première raison, c’est pour avoir les mêmes sensations qu’enfant. La deuxième raison, c’est pour faire plaisir aux filles.
Moi, je cuisine la Peydolade, et elles, pas question qu’elles travaillent. À la plage, ce sont comme des princesses.»






Aimer des personnages








