La «dame de fer» de Bruxelles entre deux destins
AMBITION Commissaire européenne à la Concurrence, la Danoise Margrethe Vestager vient de prendre un congé sans solde le temps de mener campagne pour briguer la présidence de la Banque européenne d’investissement
VALÉRIE DE GRAFFENRIED, BRUXELLES t @vdegraffenried
Dans les deux cas, elle restera dans l’immédiat à Bruxelles. Mais Margrethe Vestager pourrait bien changer de bureau. Actuellement commissaire européenne à la Concurrence, l’influente Danoise vient de prendre un congé sans solde le temps de viser la présidence de la Banque européenne d’investissement (BEI). Elle devrait être fixée sur son avenir dans les jours qui viennent.
PORTRAIT
4,3%
LE TAUX DE CHÔMAGE AU ROYAUME-UNI EST
MONTÉ À 4,3% POUR LES TROIS MOIS TERMINÉS
FIN JUILLET, reflétant une activité économique qui s’essouffle dans le pays. Le taux de chômage est désormais «0,3 point de pourcentage plus élevé qu’avant le covid», a-t-il été précisé.
Chargée de l’un des portefeuilles les plus importants et exposés de la Commission, «Queen Margrethe» a pour habitude d’aligner les superlatifs. La «star de Bruxelles» est tantôt décrite comme celle qui «fait trembler Google», tantôt comme la «dame de fer face aux GAFA», la «reine Viking» ou encore comme «la Valkyrie». C’est elle qui a inspiré le personnage principal de la série télévisée Borgen, une femme au pouvoir, la première ministre danoise Birgitte Nyborg.
Ex-ministre danoise de l’Education et des Affaires ecclésiastique (1998-2001), puis de l’Economie et de l’Intérieur pendant quatre ans dès 2011, elle est devenue commissaire européenne en 2014. En novembre 2019, elle a étendu son empire en devenant vice-présidente de la Commission, avec le dossier du numérique ajouté à son cahier des charges.
«Sans crainte ni faveur»
Elle incarne notamment, avec son collègue chargé du Marché intérieur Thierry Breton, le durcissement des règles visant cinq géants américains du numérique – Alphabet, Amazon, Apple, Meta et Microsoft – et le chinois ByteDance (TikTok), présenté le 6 septembre. Entré en vigueur en 2022, ce règlement sur les marchés numériques (DMA), qui s’en prend à des sociétés accusées de pratiques anticoncurrentielles et qui abusent de leur position dominante, promet de nouvelles batailles judiciaires entre l’UE et la Big Tech. Depuis Bruxelles, les sanctions pourraient pleuvoir.
Margrethe Vestager, par ailleurs membre du Parti social-libéral danois, est la bête noire des multinationales et fait trembler les Etats qui leur accordent trop facilement des faveurs. Elle est celle qui, machette en main, se bat contre la «loi de la jungle», les distorsions du marché, et ne cesse de s’attaquer aux positions jugées abusives de géants mondiaux, ainsi qu’à leurs privilèges fiscaux. En août 2016, elle s’en est par exemple prise à Apple, lui sommant de rembourser 13 milliards d’euros à l’Etat irlandais reçus au titre d’«aides d’Etat». Mais quatre ans plus tard, Apple a obtenu gain de cause devant la Cour européenne de justice. Son nom reste également associé à l’amende de 4,34 milliards d’euros infligée en juin 2018 à Google pour avoir abusé de la position dominante de son système d’exploitation Android. Une amende confirmée par le Tribunal de l’UE en septembre 2022. Elle a aussi eu la compagnie gazière russe, Gazprom, dans le viseur. La «tax lady» a par ailleurs à nouveau Google dans le collimateur et souhaite mettre fin à son règne dans le secteur de la publicité en ligne.
appliquerait la politique de concurrence sans crainte ni faveur, y compris lorsque des entreprises européennes sont visées», analyse Zach Meyers, chercheur en politique de la concurrence au Centre for European Reform. «Ces deux points forts se sont illustrés lorsqu’elle s’est opposée à la fusion Siemens-Alstom, que les gouvernements français et allemand avaient encouragée.»
Son étoile pâlit
Les lobbys ne semblent pas avoir de prise sur elle. Cette charismatique fille de pasteurs a le contact facile, sait se faire respecter et se montrer empathique, disent ceux qui la fréquentent. Mais son étoile ne serait-elle pas en train de pâlir un peu, alors qu’elle s’apprête à achever son deuxième mandat et que la présidence de la Commission lui a échappé en 2019?
«La tragédie de Mme Vestager est qu’elle n’a pas trébuché ou perdu son assise politique; c’est le paysage autour d’elle qui a changé. Le coronavirus, l’agression de la Russie, le remaniement des acteurs au Berlaymont [le siège de la Commission européenne, ndlr] et de l’autre côté de l’Atlantique – tout cela a érodé sa position, la laissant élevée mais isolée: la libérale solitaire, les bras tendus contre le déluge», écrivait Politico en avril dernier.
ZACH MEYERS, CHERCHEUR AU CENTRE FOR EUROPEAN REFORM
«Son principal atout est son engagement en faveur des principes du marché libre, qui l’a parfois amenée à s’opposer à des intérêts particuliers. Elle a également réussi à convaincre de nombreuses personnes que la Direction générale de la concurrence n’avait pas pour seul objectif d’attaquer les entreprises américaines, mais qu’elle
Varsovie ne veut pas de céréales d’Ukraine
Le gouvernement polonais a annoncé hier qu’il allait prolonger unilatéralement l’interdiction d’importer des céréales ukrainiennes après le 15 septembre, date fixée par Bruxelles. «Si l’UE ne maintient pas l’embargo, nous mettrons en place ces solutions nous-mêmes. [...] Les intérêts de la campagne polonaise sont les plus importants pour nous», a indiqué Varsovie. ATS
Zach Meyers estime également qu’elle a perdu en influence, la Commission suivant une «tendance mondiale qui s’éloigne des principes libéraux du libre marché et de la protection de conditions de concurrence équitables dans toute l’UE». «On a clairement le sentiment que, malgré le rôle plus élevé de Vestager et son approche plus disciplinée, Thierry Breton a été davantage visible auprès du public récemment, grâce à ses coups médiatiques et à son approche plus populiste, et a eu plus d’influence sur la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen.»
Les Américains l’accusent d’avoir un agenda protectionniste. C’est ce qui pourrait entraver ses chances d’obtenir un poste international prestigieux qui nécessiterait le
soutien des Etats-Unis. Aurait-elle d’ailleurs cherché à faire passer un message avec l’annonce de la nomination de l’Américaine Fiona Scott Morton comme économiste en chef à la Direction générale de la Concurrence? Le choix ne s’est pas révélé judicieux. La nomination a déclenché de vives polémiques, Fiona Scott Morton ayant été jugée bien trop proche des GAFA pour avoir travaillé comme consultante pour Amazon, Apple et Microsoft. Et, en pleine controverse, cette dernière a fini par renoncer au poste.
Prise de risque
Margrethe Versager va-t-elle du coup tourner le dos à l’exécutif européen plus vite que prévu, avant le renouvellement de la Commission en juin 2024? La décision concernant la présidence de la BEI
«Premiers signes» de la démondialisation
La démondialisation du commerce international est loin d’être une réalité mais «les premiers signes de fragmentation» apparaissent, a alerté hier l’OMC, inquiète quant aux effets de ce phénomène sur la croissance et le développement. Dans son rapport annuel sur le commerce mondial, l’organisation basée à Genève plaide en faveur d’une «remondialisation». AFP
devrait tomber lors d’une réunion des ministres de l’Economie et des Finances de l’UE les 15 et 16 septembre prochains à Saint-Jacquesde-Compostelle, en Espagne.
Le 7 septembre, la Danoise n’a pas hésité à déclarer au Financial Times que la banque devait prendre «plus de risques» face au changement climatique et à la guerre en Ukraine. L’un des trois plus grands actionnaires de la BEI, le ministre allemand des Finances, a réagi. Christian Lindner a plaidé pour une «activité bancaire solide» comme première priorité, la «notation triple A étant d’une importance capitale pour qu’elle puisse bénéficier de conditions de financement favorables». Doit-on le voir comme une pointe contre la Danoise? Interrogé par Euractiv, il a précisé qu’il n’avait «jamais vu
Mme Vestager comme quelqu’un qui voulait prendre des risques irresponsables».
Provisoirement remplacée par le commissaire européen à la Justice Didier Reynders, Margrethe Vestager prend en tout cas le risque de ne pas être choisie. Et son mal en patience. Peut-être en tricotant des petits éléphants, comme elle a souvent l’habitude de le faire. En quittant Copenhague pour Bruxelles, elle avait d’ailleurs laissé un pachyderme en laine à son successeur, le nouveau ministre de l’Economie. Avec ce message: «J’ai tricoté un ami pour toi. C’est un éléphant. Les éléphants sont des animaux sociaux et perspicaces. Ils vivent en communautés – et je dois le dire – dans des sociétés matriarcales. Ils ne sont pas rancuniers, mais ils ont une très bonne mémoire.» ■
Vers un pic de la demande de pétrole
Devant l’essor inexorable des énergies renouvelables, «le début de la fin» de l’ère fossile se précise: la demande de pétrole, gaz et charbon devrait atteindre «son pic» dans la décennie. Un horizon qui arrive plus tôt que prévu, a déclaré le chef de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, dans une tribune publiée hier par le Financial Times AFP
Margrethe Vestager est la bête noire des multinationales. (BRUXELLES, 10 JUIN 2015/ERIC HERCHAFT/REPORTERS/KEYSTONE)
SMI 10 987,13 +0,14% k Dollar/franc 0,8909 l Euro/franc 0,9564 l Euro Stoxx 50 4242,27 -0,28% l Euro/dollar 1,0735 l Livre st./franc 1,1127 l FTSE 100 7527,53 +0,41% k Baril Brent/dollar 92,20 k Once d’or/dollar 1914 l
«Son principal atout est son engagement en faveur des principes du marché libre»
EN BREF
MERCREDI 13 SEPTEMBRE 2023 LE TEMPS