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VINET Alexandre_La grâce, la loi et la joie

Page 1

ALEX ANDRE VINET

La grâce, la loi et la joie

Préface de Miryam Lott


La grâce, la loi et la joie


ALEX ANDRE VINET

La grâce, la loi et la joie


Les éditeurs remercient chaleureusement tous les relecteurs et relectrices pour leur précieuse collaboration à cet ouvrage : Laurence, Nathalie, Viviane et Nelly.

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La grâce, la loi et la joie Alexandre Vinet © 2026 BLF Éditions www.blfeditions.com Rue de Maubeuge, 59164 Marpent, France Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés.

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Couverture, illustration et mise en page : NouvelleCreation Sauf mention contraire, les citations bibliques sont retranscrites telles qu’Alexandre Vinet les cite dans son texte. ISBN 978-2-38657-142-8 ISBN 978-2-38657-143-5

Broché Numérique

Imprimé en France par Sepec Dépôt légal 2e trimestre 2026


Table des matières

Préface . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 Biographie de l’auteur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17 Repères chronologiques . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 Repères géographiques .. . . . . . . . . . . . . . . . 22

La grâce et la loi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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La joie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Notes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77


La collection remet à l’honneur d’anciens textes – depuis les Pères de l’Église jusqu’au xixe siècle – qui, avec le temps, ont souvent été relégués dans des ouvrages spécialisés. Tolkien, lui-même grand amateur de littérature classique, rappelle que nous construisons le présent et l’avenir en prenant appui sur les pierres que les bâtisseurs du passé ont pris le soin d’ériger. Ceux qui ont lu les récits de l’écrivain savent bien ce qui arrive quand « certaines choses qui n’auraient pas dû être oubliées [sont] perdues ». Les éditeurs de la présente collection ont l’ambition de faire redécouvrir aux lecteurs modernes les classiques de la littérature chrétienne : sermons, discours, lettres ou écrits. Ils espèrent que ces lectures édifieront leur foi, fortifieront leur amour pour l’Église locale et leur émerveillement pour la personne et l’œuvre de Dieu au travers des âges.


Préface J’ai lu Vinet comme une foule regarde un funambule marcher sur une corde : avec admiration et crainte. À chaque pas le filin tangue, mais son pied reste ferme. Il avance ses arguments, énonce ses questions et, petit à petit, la distance qui le sépare de l’arrivée s’amenuise. Et quand il pose le pied, de l’autre côté, sur la terre ferme, la conclusion est évidente, le point est démontré. Il n’y a plus qu’à applaudir l’exploit et s’en retourner chez soi transformé, presque chamboulé, non pas tant par la beauté de la démonstration que par l’humilité de l’acrobate, qui inlassablement nous rappelle la fragilité de l’homme et la grandeur de Dieu. Entre deux époques

À la naissance de Vinet, le xviiie siècle tirait sa révérence sur fond de troubles politiques. Les idées de la Révolution française se transportent jusqu’en Suisse et attisent l’esprit de révolte. Vinet évolue donc à la Préface — 11


charnière de deux mondes. Sur le plan théologique, il semble être le trait d’union entre deux modes de pensée : d’un côté un conservatisme qu’il trouve sec et dont l’absence de réflexions honnêtes l’exaspère ; de l’autre, un libéralisme notoire, dont il se distancera régulièrement avec force. Vinet aura toujours la lucidité et la liberté de poser les questions qui dérangent : comment Dieu ose-t-il nous commander d’être joyeux ? Il aura toujours le courage de souligner ce qui, de prime abord, semble être une incohérence de la foi pour en démontrer non seulement la beauté, mais aussi la nécessité : oui, la croix est une folie, mais c’est cette folie qui nous sauve si l’on ose y croire1. Comme tout homme, Vinet aura eu des moments de doutes. La corde tangue alors plus fortement. Le pied est moins sûr : « Oh ! qu’il est pénible de se sentir tellement inférieur à ses propres paroles, à ses propres pensées2 ! », dira-t-il. Mais c’est aussi dans cette fragilité que le chrétien trouvera un exemple. Ce funambule savait dire sa détresse quand c’est parfois avec peine que nous avouons notre désarroi. Il savait chercher de l’aide et se laisser conseiller. Et surtout, il savait trouver son soutien en Dieu et dans la Parole dont il sature ses écrits. Vinet parlait « la langue du ciel3 ». Et ainsi, il nous exhorte à nous plonger dans la Parole pour vivre un cœur à cœur avec celui qui, en Christ, est devenu notre Père.

12 — La grâce, la loi et la joie


Le vide des deux côtés

De nos jours encore, Vinet accumule les détracteurs chez les progressistes comme chez les conservateurs. À coup de citations, ils tentent de le discréditer. Paradoxalement, il se trouve aussi des admirateurs dans les deux camps. C’est qu’il y a dans l’œuvre et la pensée de Vinet une forme de tension qui n’est pas étrangère à l’époque dans laquelle il vit. Il évolue en effet dans un moment d’intenses discussions théologiques où se côtoient les mouvements du Réveil4, qui arrivent en Suisse au début du xixe siècle, et les partisans d’un calvinisme plus strict. Il prendra notamment ses distances avec Gaussen, le chantre de l’inspiration des Écritures5, parce qu’il veut à tout prix éviter d’être amalgamé avec ceux qui, selon lui, ne prennent pas soin d’étudier les textes et leurs contextes. Sûrement, par moments, sa crainte l’a-t-elle amené trop loin. Pour autant, il était pour beaucoup, et même parmi ses détracteurs, un exemple de piété et d’un moralisme exemplaire. La pensée de Vinet est d’une actualité brûlante pour nous chrétiens du xxie siècle. Dans le premier discours retranscrit dans cet ouvrage et qui traite de la grâce et de la loi, Vinet dénonce ceux qui ne vivent que de la loi comme ceux qui ne vivent que de la grâce. Il affirme que les premiers ne connaissent en réalité pas la loi et que les derniers n’ont aucune Préface — 13


compréhension de la grâce. Il démontre avec brio que l’Évangile est à la fois d’une extrême solidité – comme un câble d’acier – et d’une extrême vulnérabilité, tant et si bien que si on y soustrait ou ajoute quelque chose, il se désagrège comme un fil de soie rongé par les mites. Vinet nous prouve que le chrétien est lui aussi un funambule : il marche sur une ligne de crête. Nous avons besoin que Vinet nous rappelle que « bien loin que ces deux choses, la grâce et la loi, soient inconciliables, l’une conduit nécessairement à l’autre ». Il nous met face à notre faiblesse, à notre incapacité d’aimer et d’obéir à Dieu pour mieux nous montrer la grâce de Dieu, et nous amener à la croix. « La croix est tout ensemble le triomphe de la grâce et le triomphe de la loi », dira-t-il. À quoi cela ressemble-t-il concrètement ? Vinet se plie à un exercice pratique en nous livrant un second discours sur un commandement bien particulier : soyez toujours joyeux ! Et comme à son habitude, il fait ressortir ce qui est choquant, presque contradictoire. Il ne se contente pas de nous offrir une parole convenue. Oui, il nous montre que la joie est notre devoir, mais il nous montre aussi qu’elle est notre force. Il nous montre que Dieu est celui qui commande, mais aussi celui qui pourvoit : « Ainsi ce n’est pas que de loin en loin seulement que nous 14 — La grâce, la loi et la joie


retrouvons sa main directrice, c’est tout près de notre point de départ, c’est à notre premier pas ; et nous le voyons, dans sa sollicitude paternelle, nous montrer ce qu’il nous donne, et nous commander ce qu’il nous inspire. » En cela, il se fait l’écho d’Augustin qui disait déjà dans ses Confessions : « Donnez-moi la grâce d’accomplir ce que vous me commandez ; et commandez ce que vous voulez6. » Toujours en mouvement

Vinet exhorte, Vinet encourage, Vinet démasque. Il ne s’arrête pas, il est toujours en mouvement. Comme le funambule sur sa corde, on dirait qu’il sait qu’à la moindre pause, ce sera la chute. Alors, il offre à notre esprit toutes sortes d’images pour nous venir en aide. Il nous parle de la rivière qui court vers l’océan, des nuages qui traversent un ciel d’azur, d’un navire sans voile. Il évoque les disciples endormis dans le jardin de Gethsémané ou encore le miel que Samson a trouvé dans la carcasse d’un lion. Infatigable, il ne nous permettra pas de repartir dans l’indifférence : nous sommes appelés à nous positionner. Et si tous ses efforts n’étaient encore pas suffisants, dans une prière touchante, il implore Dieu de nous venir en aide. « Ouvre leurs yeux, Seigneur, aux majestueuses clartés de ta loi sainte, au doux et tendre éclat de ta miséricorde. Pénètre-les de respect Préface — 15


pour tes commandements, et ensuite d’amour pour ton amour. Mène-les par le chemin de la loi au port assuré, à l’asile éternel de ta grâce en Jésus-Christ. » Et si nous aussi, nous prenions ce même risque ? Celui d’oser marcher dans notre siècle comme ce funambule, d’oser par moments paraître étrange – « extraordinaire », dira Vinet dans un autre discours7 – pour montrer à ceux qui nous entourent combien profonde est notre misère et combien grandes sont les bontés de notre Dieu. Miryam LOTT Éditrice aux éditions BLF

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Alexandre Vinet (1797-1847)


Biographie de l’auteur

« Alexandre Vinet est l’un de ces rares génies de la pensée qui créent des mouvements d’esprit encore plus qu’ils ne font école. Ils ressemblent à ces massifs puissants qui condensent les eaux d’une vaste région pour la lui restituer tout alentour en sources fécondantes1. » Voilà donc le constat que fait un des admirateurs du théologien francophone le plus marquant du xixe siècle. Et chose rare, même ses détracteurs peuvent être élogieux à son égard : « C’est le chrétien de notre temps dont la vie spirituelle avait le plus d’intimité, le plus de profondeur, le plus d’originalité, et qui a le plus puissamment agi à lui seul sur nos Églises par ses principes que ne l’ont fait tous ses contemporains ensemble2. » Alexandre Vinet naît en 1797, à Ouchy, près de Lausanne, dans une famille dont le protestantisme a parfois été qualifié de dogmatique, de froid et d’austère. Alexandre était timide, réservé, humble et capable de s’émouvoir en lisant, notamment Le Cid de Corneille. Biographie de l’auteur — 19


Son père, Marc Vinet, connu pour sa fermeté « de cristal de roche3 », a, semble-t-il, été incapable de comprendre la sensibilité de son fils aîné, qu’il regardait comme un trait de caractère « ridicule ». Il aurait eu cette phrase, que notre époque aurait tôt fait de condamner : « J’attends beaucoup d’Henri [le frère cadet], mais peu d’Alexandre. » C’est dans cette ambiance rigide que l’enfant grandit, se réfugiant dans la lecture. Bien que quittant assez tôt le cocon – ou devrait-on dire le carcan – familial, Vinet ne commencera à s’émanciper intellectuellement et spirituellement qu’à la mort de son père. D’abord enseignant de langue et de littérature française à Bâle, il obtiendra finalement la chaire de théologie pratique à la faculté de Lausanne. Rejetant ce qu’il appelle « un dogmatisme sec [et] une orthodoxie morte qui ne sont pas plus le christianisme qu’une statue n’est un homme », il prône un « christianisme vivant4 », reflet d’une foi vécue quotidiennement en lien avec le Père céleste. « La conversion est l’œuvre de toute une vie5 », déclarait-il dans une phrase si caractéristique à la fois de sa pensée, mais aussi de sa spiritualité empreinte de doutes et d’affirmations très fortes. Vinet écrit et écrit : des poèmes, des essais, des discours. Beaucoup ont dit que la vie d’Alexandre Vinet était monotone et sans histoires. Il avait, de son propre aveu, pour seule ambition de « jouir d’un état honorable 20 — La grâce, la loi et la joie


et tranquille, heureux dans son presbytère6 ». S’il a effectivement « passé la plus grande partie de son existence dans son cabinet de travail, au milieu de ses papiers et de ses livres7 », il aura traversé nombre d’épreuves qui auront façonné sa foi et sa compréhension de la souveraineté de Dieu – sa santé ruinée très tôt, la maladie de son fils, la perte de sa fille, etc. Sa timidité notoire et une piètre estime de lui-même ne l’empêcheront pas de prendre une part active dans la lutte pour la liberté de cultes. Qualifié de « champion de la liberté8 », il n’aura de cesse, jusqu’à son décès à cinquante ans, de défendre, dans une Suisse en proie à des luttes politico-religieuses, la séparation de l’Église d’avec l’État. Véritable « animateur de l’Église libre » du canton de Vaud, il sera aussi celui de la faculté de théologie. Il a fait de la liberté et de la conscience la pierre angulaire de son ministère, qui fut tout à la fois pastoral et académique et qui dépassa les frontières helvétiques. Les écrits théologiques de Vinet ont été – et sont encore – cruciaux pour le christianisme protestant francophone. Il a influencé de nombreux pasteurs et théologiens, mais aussi de simples chrétiens en les encourageant à s’abandonner à Dieu, car c’est « dans l’Évangile que l’homme trouve la réponse à tous les besoins de son âme9 ».

Biographie de l’auteur — 21


CONTEX TE HISTORIQUE

Conquête du Pays de Vaud par les Bernois ralliés 1536 à la Réforme. Le culte catholique est interdit.

Début de la révolution vaudoise, attisée notamment par 1790 l’exemple de la Révolution française. Proclamation d’indépendance du canton de Vaud. Les troupes bonapartistes envahissent la Suisse.

1798

Napoléon Ier impose l’Acte de Médiation : la Suisse redevient 1803 une confédération, mais Napoléon garde son emprise. Défaite de Waterloo, Napoléon abdique. Louis XVIII est proclamé roi de France.

1815

Le Congrès de Vienne redéfinit les frontières européennes et affirme la neutralité perpétuelle de la Suisse. Débuts du Réveil dans le Canton de Vaud.

1821

Les autorités du Canton de Vaud réduisent 1839 l’autonomie de l’Église (protestante) officielle ˇ et la placent sous leur égide 1845 Démission de 180 pasteurs vaudois. 1846 Constitution de l’Église évangélique libre du Canton de Vaud. 1847


Repères chronologiques D A N S L A V I E D ’A L E X A N D R E V I N E T

1797 Naissance d’Alexandre Vinet le 17 juin à Ouchy (Canton de Vaud)

1817 Nommé professeur de langue et de littérature française au gymnase de Bâle. 1819 Se marie avec Sophie de la Rottaz et est consacré au ministère à Ouchy. 1826 Publication de Mémoire en faveur de la liberté des cultes. 1831 Publication des Discours sur quelques sujets religieux. 1837 Nommé à la chaire de théologie pratique de Lausanne. 1840 Rompt avec l’Église officielle. 1841 Publie les Nouveaux Discours sur quelques sujets religieux. 1845 Conduit l’Église libre, un mouvement dissident. 1846 Destitué de sa fonction d’universitaire pour avoir participé à des assemblées dissidentes. 1847 Mort de Vinet le 4 mai à Clarens, en Suisse.


Bâle

FR A N C E Lausanne

Repères géographiques S U I S S E — C A N T O N D E VAU D


A L L EM AG N E

AU T R I C H E

I TA L I E


La grâce et la loi « Vous êtes sauvés par grâce. » Éphésiens 2.8

De vrais amis

Il n’est, dans aucune langue, un plus beau mot que celui de grâce ; il n’en est point, dans l’Évangile, qui scandalise davantage les hommes du monde. L’idée d’être sauvés par grâce indigne leur orgueil et soulève leur raison. Et ils préfèrent mille fois à ce mot de grâce, si doux et si touchant, le mot de loi, si imposant et si sévère. Ils veulent bien qu’on leur parle des préceptes de l’Évangile, de la morale de l’Évangile : ils n’aiment pas qu’on les entretienne du pardon gratuit annoncé dans l’Évangile. Nous ne développerons pas aujourd’hui les causes de cette prédilection et de cette répugnance, qui semblent en contradiction avec les plus intimes penchants de la nature humaine. Mais nous nous attacherons à La grâce et la loi — 27


montrer que, bien loin que ces deux choses, la grâce et la loi, soient inconciliables, l’une conduit nécessairement à l’autre. Je veux dire que la loi conduit à la grâce, et que la grâce à son tour ramène à la loi. Et après que nous aurons déduit cette vérité de la nature même des choses, nous en appellerons à l’expérience, et nous ferons voir que quiconque admet véritablement l’une ne manque jamais d’admettre aussi l’autre. Ainsi se trouvera levée, s’il plaît à Dieu de nous assister, l’une des principales difficultés que le monde élève contre l’Évangile. La loi morale

Je dis que la loi conduit naturellement à la grâce. Pour vous en convaincre, mes frères et sœurs1, veuillez considérer dans la loi quatre choses ou quatre points de vue qu’elle offre succcessivement à notre étude : sa nature, son étendue, son caractère obligatoire, et enfin sa sanction ou sa garantie. Si vous considérez la nature de cette loi, vous verrez qu’il ne s’agit point de cérémonies, d’usages, de pratiques extérieures ; là-dessus nulle contradiction. Sans doute que si ces choses étaient commandées par le Seigneur, elles feraient partie de nos devoirs. Mais la loi, telle que vous la concevez, c’est la loi morale, la loi qui soumet la vie à la conscience. Et cette loi ne nous prescrit pas seulement d’agir 28 — La grâce, la loi et la joie


justement, mais d’être justes, ni de bien faire, mais de bien sentir ; c’est-à-dire qu’elle nous demande notre cœur. Quant à l’étendue de cette loi, un mot suffit : c’est la loi de la perfection. Celui qui la comprend ressemble à ce héros si souvent célébré dans l’histoire, qui croyait n’avoir rien fait tant qu’il lui restait quelque chose à faire. Aucune relation de sa vie, ni aucun moment de sa carrière, ni aucune partie de ses devoirs n’est soustraite à cet empire universel de la loi morale. Obéir en tout, obéir toujours, obéir parfaitement, telle est l’immuable règle de sa conduite. Et, en troisième lieu, ceci n’est pas un choix, un système, un calcul : il se sent enchaîné à la loi par les chaînes d’une obligation impérieuse et absolue. Rien à ses yeux n’est nécessaire que d’obéir. Le bonheur, la force, la vie ne sont pas le but, mais le moyen d’accomplir la loi morale. Il ne s’agit ni de jouir, ni de pouvoir, ni de vivre ; il s’agit d’obéir. Les lois de la nature pourraient changer, celles du devoir demeurent. L’univers pourrait se dissoudre, la loi morale demeure. Dans la confusion de toutes choses, dans le désordre universel, la volonté du juste ne cesse pas de lui appartenir ; et les choses manqueraient à son activité, et le but à ses efforts, qu’il se sentirait toujours obligé d’être juste. La grâce et la loi — 29


Et pour qu’il n’oublie pas, il y a une sanction à la loi. Le bonheur a été invariablement attaché à l’obéissance, le malheur à la désobéissance. Ici-bas les dégoûts, les remords, l’épouvante dénoncent à l’homme rebelle de plus terribles châtiments enveloppés dans les voiles de l’avenir. La colère de Dieu se déclare du ciel contre toute âme d’homme qui fait le mal*. Essayez de rabattre quelque chose de cette redoutable énumération ; essayez, pour voir à chaque tentative le fardeau s’aggraver d’un nouveau poids. Dites que l’obéissance a des bornes, et nous vous prierons de les montrer. Dites qu’on peut se partager entre la terre et le ciel, et nous demanderons en vertu de quelle autorité vous osez faire ce partage. Dites que chaque homme a sa mesure, et nous demanderons à chacun de vous s’il atteint cette mesure. Dites que Dieu n’a pas besoin de vos sacrifices, nous voudrons savoir de vous si les commandements de Dieu se règlent sur ses besoins ; et nous vous forcerons d’avouer que, dans cette supposition, Dieu ne prescrirait donc rien, puisqu’assurément Dieu n’a besoin de rien. Dites que plusieurs des devoirs qu’on vous impose sont douteux ; mais d’où viennent la plupart de ces doutes, si ce n’est de votre répugnance

* NDÉ : Selon Romains 1.18. 30 — La grâce, la loi et la joie


à obéir ? Dites que l’obéissance est impossible ; mais apprenez-nous pourquoi, au même temps que vous la trouvez impossible, elle vous paraît hautement raisonnable. Apprenez-nous pourquoi votre conscience s’obstine à déclarer obligatoire une loi que votre expérience déclare impraticable. Apprenez-nous pourquoi, à chaque transgression, vous avez beau vous dire : je n’ai pu faire autrement, le remords n’en crie pas moins haut dans votre âme. Levez cette contradiction si vous le pouvez ; pour nous, nous ne le pouvons pas. Le cri de la grâce

Offrir à Dieu nos corps et nos âmes en sacrifice vivant et saint * ; lui apporter toute notre vie ; ne chercher que ses seuls regards ; aimer notre prochain comme nous-mêmes** ; user du monde comme n’en usant pas*** ; voilà une faible esquisse, un rapide contour de la loi divine. Que d’autres cherchent à en effacer, à en confondre les traits, nous en approfondirons l’empreinte. Qu’ils cherchent à en alléger le fardeau, nous le presserons de toute notre force, nous en accablerons, s’il se peut, la téméraire créature qui * NDÉ : Selon Romains 12.1. ** NDÉ : Selon Matthieu 22.37. *** NDÉ : Selon 1 Corinthiens 7.31. La grâce et la loi — 31


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