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L’EXCEPTION

C’est une contrĂ©e dure, aux prises avec des menaces constantes. Mais qui ne manque pas d’opportunitĂ©s. DirigĂ©e par un chef de l’État qui sort dĂ©finitivement des cadres traditionnels.

AFRIQUE-FRANCE ENJEUX ELGAS « ÉCRIRE UNE NOUVELLE HISTOIRE » RÉMI CARAYOL « ÉVITER LE PIÈGE SAHÉLIEN »
la mer
BEN SMAÏL
ÉCOUTER NOS ENFANTS
LESLEY
AUTRE VOIX
La premiĂšre commissaire afrodescendante de la Biennale d’architecture de Venise L 13888 - 439 S - F: 4,90 € - RD N°439 - AVRI L  2023 ÉTHIOPIE Le gĂ©ant en pĂ©ril France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – AlgĂ©rie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – GrĂšce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 € Royaume-Uni 5,50 ÂŁ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0
NIGER BUSINESS Comment boire
? INTERVIEWS NÉDRA
«
»
LOKKO « PORTONS UNE
»
Le président Mohamed Bazoum.

UNE VRAIE TUNISIE

La crise tunisienne semble atteindre une sorte d’apogĂ©e. Le prĂ©sident KaĂŻs SaĂŻed n’est pas apparu pendant quelques jours fin mars, alimentant toutes sortes de rumeurs. Et soulignant surtout que depuis 2011, le pays n’a toujours pas de Cour constitutionnelle, malgré  deux Constitutions successives qui prĂ©voient l’institution. Un blocage hautement politique (l’indĂ©pendance de la justice
) et rĂ©vĂ©lateur des paralysies tunisiennes. Des opposants, des intellectuels et des journalistes sont en prison. L’autocensure revient Ă  pas de gĂ©ant dans ce pays qui a Ă©tĂ© Ă  l’origine des printemps arabes. L’inflation atteint 10 % depuis le dĂ©but de l’annĂ©e, laminant les classes populaires et moyennes. Les jeunes, tunisiens ou en transit d’Afrique subsaharienne, veulent traverser la mer Ă  tout prix. Les nantis, eux, prennent l’avion et s’organisent une vie ailleurs. L’État est au bord de la banqueroute, Ă©crasĂ© par une gestion hasardeuse et une dette de plus 40 milliards de dollars (93 % du PIB). Le gouvernement a nĂ©gociĂ© pendant des mois un prĂȘt de 2 milliards de dollars auprĂšs du FMI. Une « manne » Ă©videmment assortie de contraintes majeures en matiĂšre de rĂ©forme, et que personne Ă  Tunis ne semble prĂȘt Ă  endosser. Alors que grosso modo, budgĂ©tairement, on ne passera pas l’annĂ©e
 Certains imaginent peut-ĂȘtre que la Russie ou la Chine, ou l’AlgĂ©rie, ou quelques autres puissances « riches et bĂ©nĂ©voles » viendront sauver le systĂšme


Last but not least, comme un autre symbole particuliĂšrement dĂ©primant, le musĂ©e du Bardo, magnifique, unique pour ses collections de mosaĂŻques romaines, est inexplicablement fermĂ© depuis le « coup » du 25 juillet 2021 (au risque d’endommager les Ɠuvres
). On pourrait croire que la Tunisie est entrĂ©e dans une zone de « no future ». On pourrait laisser tomber, d’une certaine façon, attendre avec rĂ©signation qu’elle touche le fond


Et pourtant, non. Ici, dans ce pays aux trois millĂ©naires d’histoire, l’avenir reste Ă  Ă©crire. La Tunisie existe. Elle a du potentiel. Elle dispose d’une Ă©lite politique, sophistiquĂ©e, diversifiĂ©e, qui va de la gauche Ă  la droite, en passant par les sĂ©cularistes et des islamistes relativement modĂ©rĂ©s. Tous reprĂ©sentatifs de la diversitĂ© nationale. Il y a des intellectuels de qualitĂ©, des

journalistes, des Ă©crivains, des artistes, et toute cette richesse ne peut ĂȘtre occultĂ©e.

Le repli n’est pas une option. La Tunisie est idĂ©alement placĂ©e, Ă  deux ou trois heures des grands centres Ă©conomiques europĂ©ens. Elle a des accords avec l’UE, que l’on pourrait amĂ©liorer. Elle a un lien ancien avec l’Afrique, que les crises migratoires ne devraient pas dissoudre. Elle peut jouer aussi de son orientalisme naturel pour renforcer ses relations avec les pays du Golfe. Les Tunisiens sont des entrepreneurs et des commerçants. Le pays dispose d’une Ă©lite de mĂ©decins, d’ingĂ©nieurs, de jeunes passionnĂ©s par la tech. La diaspora, affective, attachĂ©e au pays, pourrait rapidement se mobiliser. La sociĂ©tĂ© civile est rĂ©active, ambitieuse. Le monde culturel ne cĂšde pas au dĂ©sespoir. La Tunisie et les Tunisiens bĂ©nĂ©ficient toujours d’un grand capital de sympathie aux quatre coins du monde, le pays est beau, et le tourisme pourrait redevenir l’un des grands secteurs de l’économie nationale. Il y a du savoir-faire, de l’expĂ©rience. Le tissu existe, il est lĂ , il a besoin de confiance, et de visibilitĂ© pour redĂ©marrer au quart de tour. La Tunisie peut s’imposer en quelques annĂ©es comme une plate-forme incontournable de services, industriels, techniques, logistiques, de prestation de santĂ©, etc. Et elle sera aidĂ©e. La crise actuelle aura eu le triste mĂ©rite de montrer que le pays Ă©tait devenu stratĂ©gique, que l’on ne pouvait pas se permettre de le laisser couler. D’avoir le chaos aux portes de l’Europe, au cƓur du Maghreb. Aussi bien Ă  Paris, Rome, qu’à Bruxelles, au siĂšge de l’Union europĂ©enne, ou Ă  Washington, au FMI et Ă  la Banque mondiale


Tout est possible, Ă  condition de retrouver une certaine normalitĂ© politique. Ce pays d’à peine 13 millions d’habitants a juste besoin d’ĂȘtre bien gouvernĂ©. De libĂ©rer les Ă©nergies et de libĂ©rer un dĂ©bat normal. Rien de spectaculaire. Juste la norme. De solder aussi une fois pour toutes les comptes du passĂ©. De tourner la page des rĂ©volutions, d’hier ou d’aujourd’hui. Et de se tourner vers l’avenir. De travailler. Sans dĂ©veloppement Ă©conomique, sans un nouveau pacte social, sans stabilitĂ©, rien n’est possible
 Et les promesses, les discours se heurteront sur le mur des impitoyables rĂ©alitĂ©s. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 3
édito

3 ÉDITO Une vraie Tunisie par Zyad Limam

6 ON EN PARLE C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE, DE LA MODE ET DU DESIGN Tunisie, le choc des images 24 PARCOURS Juste

QUE

TEMPS FORTS

28 Éthiopie : Demeure en pĂ©ril par CĂ©dric Gouverneur

38 Rémi Carayol : Disséquer la guerre par Astrid Krivian

44 Elgas : « Je cherche la liberté » par Astrid Krivian

84 Lesley Lokko : « Portons une autre voix » par Luisa Nannipieri

90 Nédra Ben Smaïl : « On ne naßt pas parent, on le devient » par Frida Dahmani

DÉCOUVERTE

57 L’exception Niger par Zyad Limam, Thibaut Cabrera, Seidik Abba et Emmanuelle PontiĂ©

58 L’équation Bazoum

62 Rabiou Abdou : « La rĂ©alisation du PDES est au cƓur de notre stratĂ©gie »

66 Le défi démographique

68 L’agriculture de demain

70 Pétrole : un tournant majeur

74 Les nouvelles perspectives de l’uranium

76 Portfolio : Entre le fleuve et le désert

82 À la recherche des dinosaures

Afrique Magazine est interdit de diffusion en AlgĂ©rie depuis mai 2018. Une dĂ©cision sans aucune justification. Cette grande nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) Ă  exercer une mesure de censure d’un autre temps

Le maintien de cette interdiction pĂ©nalise nos lecteurs algĂ©riens avant tout, au moment oĂč le pays s’engage dans un grand mouvement de renouvellement. Nos amis algĂ©riens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

4 AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 N°439 AVRI L  2023 AFRIQUE-FRANCE ENJEUX ELGAS « ÉCRIRE UNE NOUVELLE HISTOIRE » RÉMI CARAYOL « ÉVITER LE PIÈGE SAHÉLIEN » L’EXCEPTION
BUSINESS Comment boire la mer ? INTERVIEWS NÉDRA BEN SMAÏL «ÉCOUTER NOS ENFANTS» LESLEY LOKKO «PORTONS UNE AUTRE VOIX» La premiĂšre commissaire afrodescendante 13888 F: 4,90 € N°439 AV 2023 ÉTHIOPIE Le gĂ©ant en pĂ©ril – – –Royaume-Uni5,50 Suisse8,90FS TOM990 CFP Tunisie7,50DT ZoneCFA 000FCFA ISSN0998-9307X0 Le prĂ©sident Mohamed C’est une contrĂ©e dure, aux prises avec des menaces constantes. Mais qui ne manque pas d’opportunitĂ©s. DirigĂ©e par un chef de l’État qui sort dĂ©finitivement des cadres traditionnels. PHOTOS DE COUVERTURE : DR - JÉRÔME LAGAILLARDE - VINCENT FOURNIER/ JA/RÉA - DR - JACOPO SALVI - SHUTTERSTOCK FINBARR O’REILLY/THE NEW YORK TIMES/RÉA P.28
NIGER
par
Variations au sommet par Emmanuelle Pontié
Parfait
Astrid Krivian 27 C’EST COMMENT ?
Manger plus sain pour préserver sa santé par Annick Beaucousin
par Astrid Krivian
36 CE
J’AI APPRIS HervĂ© Samb par Astrid Krivian 52 LE DOCUMENT Les pĂ©rĂ©grinations marxisantes du cavalier par Zyad Limam 104 VIVRE MIEUX
106 VINGT QUESTIONS À
 Samira Brahmia

P.38

FONDÉ EN 1983 (39e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

TĂ©l. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93 redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

BUSINESS

94 Une addition salée

98 Marc-Antoine Eyl-Mazzega : « La tendance de fond est à une amélioration sensible du bilan carbone »

100 La production de cannabis mĂ©dical et industriel s’envole au Maroc

101 La Tanzanie et l’Inde vont se passer du dollar

102 Un nouveau mĂ©gaprojet d’hydrogĂšne vert en Mauritanie

103 Surendetté, le Ghana se veut con fiant par Cédric Gouverneur

P.57

-

-

P.84

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE DE LA RÉDACTION epontie@afriquemagazine.com

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ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Seidik Abba, Thibaut Cabrera, Jean-Marie Chazeau, Frida Dahmani, Catherine Faye, Cédric Gouverneur, Dominique Jouenne, Astrid Krivian, Camille LefÚvre, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont.

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Danielle Ben Yahmed RÉDACTRICE EN CHEF avec Annick Beaucousin.

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AFRIQUE MAGAZINE EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

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La rĂ©daction n’est pas responsable des textes et des photos reçus. Les indications de marque et les adresses figurant dans les pages rĂ©dactionnelles sont donnĂ©es Ă  titre d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction, mĂȘme partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rĂ©daction. © Afrique Magazine 2023.

AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 5
PASCAL MAÎTRE/MYOP
PRÉSIDENCE NIGER
JACOPO SALVI

ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

6 AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023

TUNISIE, LE CHOC DES IMAGES

Violence stylisĂ©e rĂ©compensĂ©e au Fespaco ou descente aux enfers sortant sur les Ă©crans europĂ©ens : DEUX RÉALISATEURS AUDACIEUX auscultent les d ifficiles lendemains de la rĂ©volution du jasmin


C’EST À L’UNANIMITÉ que le jury du 28e Festival panafricain du cinĂ©ma et de la tĂ©lĂ©vision de Ouagadougou (Fespaco) a dĂ©cernĂ© en mars dernier l’Étalon d’or de Yennenga Ă  Ashkal, thriller poĂ©tique et mĂ©taphorique. L’originalitĂ© et la rĂ©sonance politique du film de Youssef Chebbi avaient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© remarquĂ©es au Festival de Cannes. Cette enquĂȘte policiĂšre, situĂ©e Ă  Tunis dans un vaste chantier d’immeubles de luxe Ă  l’arrĂȘt depuis la chute de Ben Ali, est sous tension : les deux inspecteurs (incarnĂ©s par l’aguerri Mohamed GrayaĂą et la jeune Fatma Oussaifi) sont confrontĂ©s Ă  une Ă©trange sĂ©rie d’immolations dans ces carcasses de bĂ©ton. Un long-mĂ©trage trĂšs graphique, baignĂ© d’une musique anxiogĂšne, et comme hantĂ© par la figure de Mohamed Bouazizi qui s’était immolĂ© au dĂ©but de la rĂ©volution, suivi depuis par une centaine d’autres. Les silhouettes de ces fantĂŽmes incandescents poursuivent longtemps le spectateur aprĂšs la projection. Autant de hĂ©ros qui, selon le rĂ©alisateur, sont passĂ©s du statut de martyre Ă  celui de trouble-fĂȘte dans la Tunisie d’aujourd’hui.

C’est dire l’acuitĂ© d’Ashkal, Ă  la lisiĂšre du mystique et du fantastique, qui a trouvĂ© un distributeur en France fin janvier.

Second film tunisien Ă  ne pas manquer ce mois-ci, Amel et les fauves, qui sort en France un an aprĂšs sa diffusion officielle.

On est cette fois-ci dans le rĂ©alisme le plus sombre, avec une ouvriĂšre manipulĂ©e par son patron, mariĂ©e Ă  un alcoolique, emprisonnĂ©e pour adultĂšre alors qu’elle a Ă©tĂ© violĂ©e, et dont le fils va tomber dans la drogue et la prostitution
 Mehdi Hmili a choisi de traiter frontalement cette descente aux enfers en montrant la violence de la police, soumise aux plus riches, mais aussi tout un monde interlope, l’obligeant Ă  couper les scĂšnes de sexe et avec des travestis pour la diffusion dans d’autres pays arabes. Il y a peu de rĂ©pit dans cette chute sans fin d’une mĂšre et son fils, prisonniers de leur condition sociale et d’une sociĂ©tĂ© patriarcale, machiste, et corrompue. Mais il y a Ă©galement beaucoup d’énergie et d’audace. Une preuve supplĂ©mentaire de la crĂ©ativitĂ© de ce cinĂ©ma post-rĂ©volutionnaire. ■ Jean-Marie

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COUP DE PROJECTEUR
ASHKAL : L’ENQUÊTE DE TUNIS, de Youssef Chebbi. Avec Fatma Oussai fi, Mohamed Grayaa, Rami Harrabi. En salles.
SUPERNOVA
DR (3)
AMEL ET LES FAUVES, de Mehdi Hmili. Avec Afef Ben Mahmoud, Zeineb Sawen, Iheb Bouyahia. En salles.
FILMS/POETIK FILMS/BLAST FILM

BAABA MAAL, L’OR DE PODOR

SI ON L’A RÉCEMMENT remarquĂ© pour la bande originale des films Black Panther, Baaba Maal s’active depuis quatre dĂ©cennies sur la scĂšne musicale. Mais Being confirme un talent façonnĂ© entre le SĂ©nĂ©gal et la France, avec un parcours ponctuĂ© de collaborations prestigieuses : Damon Albarn, Brian Eno
 EntourĂ© de ses complices (notamment Cheikh Ndoye Ă  la basse ngoni et Momadou Sarr aux percussions), il propose ici un superbe Ă©crin de sept titres ultra-contemporains, aussi percussifs que mĂ©lodiques, interrogeant l’absurditĂ© de notre monde actuel, tout en sondant l’ñme de chacun. Blues, soul, Ă©lectro, folk(lore)
 EnregistrĂ© entre Londres, Brooklyn et son pays, le CD surprend, n’a pas peur des ruptures de ton ou de narration d’une chanson Ă  l’autre. Et pendant ce temps-lĂ , domine le chant, habitĂ©, de Baaba Maal
 ■ Sophie Rosemont

SOUNDS

À Ă©couter maintenant !

Le Cri du Caire

Le Cri du Caire, Les Disques du festival permanent/Airfono/L’Onde & Cybùle

Le casting est beau : Erik Truffaz Ă  la trompette, Peter Corser au saxophone, Karsten Hochapfel au violoncelle
 et Abdullah Miniawy au chant soufi. Incarnant la soif de libertĂ© de la jeunesse Ă©gyptienne, auteur de chaque vers de l’opus, il fait de ce Cri du Caire un disque de spoken word somptueusement orchestrĂ©. Et pas que : ici et lĂ , le jazz et le rock’n’roll se manifestent.

Yalla Miku

Yalla Miku, Bongo Joe

C’est l’histoire d’une alliance quasi magique. Ici, le Marocain Anouar Ait Baouna, chanteur et (entre autres) roi du guembri, l’AlgĂ©rien

Ali Bouchaki, figure de la darbouka, et l’ÉrythrĂ©en Samuel Ades, maĂźtre du krar, rencontrent deux duos : l’hyperactif Cyril Cyril, et Hyperculte, lequel cultive un son entre krautrock et Ă©lectro. En rĂ©sulte un exaltant voyage transcontinental portĂ© par une authentique hybriditĂ© sonore.

David Walters

Soul Tropical, Heavenly Sweetness

CinquiĂšme album solo pour le petit-fils de CarĂŻbĂ©ens David Walters, l’une des figures de proue multi-instrumentiste d’une soul crĂ©ole et Ă©clectique. Ici, il cultive les affinitĂ©s Ă©lectives avec des partenaires de haute voltige, tels que Flavia Coelho, Anthony Joseph, Roger Raspail, ou encore K.O.G. (Kweku Of Ghana).

À la rĂ©alisation, le beatmaker et producteur Guts. Le tout pour un vibrant hommage au groove antillais. ■ S.R.

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❶ ❷ ❞
MATTHEW DONALDSON CHECK FIRSTDR (4)
L’ARTISTE SÉNÉGALAIS est de retour avec un Ă©blouissant CD, follement avant-gardiste tout en Ă©tant accessible. Une merveille !
MUSIQUE
BAABA MAAL, Being, Marathon.

LE POUVOIR DES ARBRES

LORSQU’EN 1981, Tony Rinaudo arrive au Niger pour aider Ă  contrer l’avancĂ©e du dĂ©sert, le jeune agronome australien dĂ©couvre les ravages d’une agriculture intensive pratiquĂ©e depuis la colonisation. Mais sous terre, il constate qu’un immense rĂ©seau de racines vit toujours. Des buissons, bientĂŽt des arbres, vont protĂ©ger les sols du soleil et du vent, et faire repartir l’agriculture. Une agroforesterie qui a depuis fait Ă©cole dans une vingtaine de pays africains. Le rĂ©alisateur Volker Schlondörff (Palme d’or 1979 pour Le Tambour) a accompagnĂ© son ami de retour sur le continent : il parle toujours le haoussa, et si la vie a bien changĂ© (une escorte armĂ©e l’accompagne dans les villages oĂč il circulait autrefois librement), son enseignement a visiblement portĂ© ses fruits, applaudi par les femmes et saluĂ© par les hommes qui transmettent son savoir. Au passage, le programme international de Grande Muraille verte est Ă©pinglĂ©, et le cinĂ©aste allemand a l’intelligence d’intĂ©grer Ă  son documentaire de larges extraits de films africains, comme le trĂšs beau Les Larmes de l’émigration (2010) du SĂ©nĂ©galais Alassane Diago. ■ J.-M.C

AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 9 DR (2)
Le grand cinéaste allemand Volker Schlöndorff rend hommage à un pionnier australien dans le REBOISEMENT DU SAHEL.
DOCU
THE FOREST MAKER (Allemagne), de Volker Schlöndorff. En salles.
BENJAMIN COLOMBEL

INTERVIEW

SANDRA NKAKÉ « À MES SƒURS ! »

Sa PUISSANCE FÉMININE, la musicienne franco-camerounaise l’a toujours affirmĂ©e dans ses chansons. Nouvelle dĂ©monstration avec son superbe Scars.

AM : Ce nouvel album est-il l’aboutissement de longues annĂ©es passĂ©es Ă  partager votre fĂ©minisme ?

Sandra NkakĂ© : Il est le reflet de mon cheminement intĂ©rieur, de mes combats. Écrire et ĂȘtre productrice indĂ©pendante me permet de lutter pour un monde plus juste, moins violent et moins patriarcal. Je souhaite Ɠuvrer pour que les femmes soient enfin reconnues et prises pour des sujets. Des sujets qui ont des droits. La sororitĂ© est l’une des pierres angulaires de mes combats et se manifeste partout dans mes chansons : « Sisters », « Rising Up », « My Heart »  Mes sƓurs sont nombreuses : ce sont des amies, des femmes que je croise dans la vie de tous les jours, des crĂ©atrices. Avec leur parcours singulier, elles donnent la force de nous construire. Parmi elle, Axelle Jah NjikĂ©, autrice fĂ©ministe et crĂ©atrice du podcast La Fille sur le canapĂ©. Son approche de la systĂ©mie des violences est trĂšs inspirante.

En quoi met-il en relief vos racines camerounaises ? Mon parcours commence au Cameroun, pays qui m’a vu naĂźtre et que j’ai dĂ» quitter prĂ©cipitamment. Cette coupure a Ă©tĂ© douloureuse, mais il vibre toujours en moi. La chanson « Terre rouge » parle de ce sentiment d’appartenance qui me traverse, mĂȘme si je n’y vis pas. L’automne dernier, j’ai pu me rendre Ă  Fiko, le village de mon grand-pĂšre, et redĂ©couvrir les ressources merveilleuses de cette terre, de ces humains si gĂ©nĂ©reux. J’ai Ă©tĂ© accueillie comme une enfant du pays
 Ça m’a remplie de joie. Pourquoi ce trĂšs beau titre, Scars, « cicatrices » en français ? Il raconte Ă  lui seul la capacitĂ© du corps et de l’esprit Ă  cicatriser et Ă  transformer les traumatismes en traces avec lesquelles on apprend Ă  vivre. J’ai subi l’inceste, les violences conjugales, l’exil
 Chanter me fait vibrer de vibrations lumineuses. Écrire des chansons me permet de penser le

monde et de dessiner une route qui me mĂšne jusqu’à vous. Scars aussi, parce que je voulais dire aux personnes en reconstruction qu’une vie est possible aprĂšs les traumas. Cela demande du temps, de l’accompagnement, mais nous, victimes de violences, pouvons trouver en nous les ressources pour vivre avec, sans qu’ils nous dĂ©finissent. C’est un disque d’amour, de tendresse, de partage et de lutte. À mes sƓurs ! ■ Propos recueillis par Sophie Rosemont

AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 11
DR
SANDRA NKAKÉ, Scars, Pias.

SISSOKO SEGAL PARISIEN & PEIRANI À quatre, c’est mieux

FraĂźchement formĂ©, CE QUARTET FRANCO-MALIEN livre un premier opus d’une rare Ă©lĂ©gance.

D’UN CÔTÉ, L’UN DES ROIS DE LA KORA BallakĂ© Sissoko et le violoncelliste et producteur de haut vol Vincent Segal. De l’autre, l’accordĂ©oniste Vincent Peirani et le saxophoniste Émile Parisien. Les cordes et les cuivres. AprĂšs un premier concert les rĂ©unissant en 2021, au festival des Nuits de FourviĂšre, les quatre artistes ont dĂ©cidĂ© de poursuivre l’aventure en studio. L’improvisation est maĂźtrisĂ©e, l’entente nourrie de respect et d’admiration, les instruments semblent mener une discussion que personne n’a envie d’interrompre
 D’autant qu’ici, le propos est universel : si les racines sont rĂ©solument africaines, le vieux continent est aussi convoquĂ©, et les frontiĂšres gĂ©nĂ©riques sont bien poreuses. Musique traditionnelle ? Jazz ? Folk ? Musette dĂ©tournĂ©e ? On ne sait plus trop, et tant mieux ! ■ S.R.

SISSOKO SEGAL PARISIEN & PEIRANI, Les ÉgarĂ©s, NĂž FĂžrmat !

12 AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 COLLECTIF
GASSIANDR
De gauche Ă  droite, Vincent Peirani, BallakĂ© Sissoko, Émile Parisien et Vincent Segal.

UBAH CRISTINA ALI FARAH, Madre piccola, Zulma, 352 pages, 22,90 €.

PREMIER ROMAN

DESTINS CROISÉS Un RÉCIT

POLYPHONIQUE, de la guerre civile somalienne à l’exil et la reviviscence.

TROIS FAMILLES. Trois destins. Un mĂȘme Ă©lan vital. Ce premier roman, dans lequel la maternitĂ© est un thĂšme central, donne la parole aux exilĂ©s de la diaspora somalienne. Le titre, Madre piccola, Ă©voque une rĂ©alitĂ© prĂ©gnante pour la population de l’un des 10 pays les plus pauvres au monde – cette traduction italienne de « tante maternelle » faisant allusion Ă  la fonction qu’assument en temps de guerre les sƓurs, les cousines, les amies de la famille, etc., en prenant en charge les enfants des autres. Comme ses personnages, l’auteure, nĂ©e d’un pĂšre somalien et d’une mĂšre italienne, a grandi Ă  Mogadiscio et a dĂ» quitter le pays quand a Ă©clatĂ© la guerre civile, au dĂ©but des annĂ©es 1990. Son rĂ©cit se fait ainsi l’écho du dĂ©racinement et du renouveau. À l’aune de ces quelques mots de l’épilogue : « Notre maison, nous la portons en nous, notre maison peut voyager. Ce ne sont pas les murs de pierre qui font du lieu oĂč nous vivons une maison. » ■ Catherine

Ses peintures sur toile et sur tissu rendent compte des luttes de s on époque.

RÉTROSPECTIVE

LA CRÉATION D’UN ART

Le musée Picasso MET

À L’HONNEUR FAITH

RINGGOLD, figure majeure de la scÚne américaine engagée et féministe.

UN CARNAVAL DE COULEURS. Une effervescence humaine. Difficile de passer Ă  cĂŽtĂ© de l’Ɠuvre radicale et populaire de Faith Ringgold, depuis le mouvement des droits civiques jusqu’à celui de Black Lives Matter. DĂšs ses premiers travaux, au dĂ©but des annĂ©es 1960, l’Afro-AmĂ©ricaine a su se frayer un chemin dans le monde de l’art majoritairement blanc et masculin : « Il n’y avait aucun moyen d’échapper Ă  ce qui se passait Ă  l’époque ; il fallait prendre position d’une maniĂšre ou d’une autre, car il n’était pas possible d’ignorer la situation : tout Ă©tait soit noir, soit blanc, et de maniĂšre tranchĂ©e », revendique la native d’Harlem, 92 ans, dont les peintures sur toile et sur tissu, comme les installations, rendent compte des luttes de son Ă©poque. À travers ses relectures de l’histoire de l’art moderne et un dialogue plastique et critique avec la scĂšne parisienne du dĂ©but du XXe siĂšcle – notamment avec Pablo Picasso et ses Demoiselles d’Avignon –, celle qui a su embrasser son destin s’emploie dĂ©finitivement Ă  crĂ©er un art africain-amĂ©ricain, Ă  l’identitĂ© propre. ■ C.F.

« FAITH RINGGOLD: BLACK IS BEAUTIFUL », MusĂ©e Picasso, Paris (France), jusqu’au 2 juillet. www.museepicassoparis.fr

AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 13
DRSORTIR À PARISDR

RYTHMES

DJELI MOUSSA CONDÉ Mùre Afrique

Le chanteur et JOUEUR

GUINÉEN DE KORA rend hommage à son continent natal avec un touchant troisiùme album.

AFRICA MAMA, un nom simple et efficace pour une musique qui l’est tout autant. Mais sans oublier toute la variĂ©tĂ© des racines musicales de Djeli Moussa CondĂ©. À l’approche de la soixantaine, il garde toute sa vitalitĂ© instrumentiste et s’allie avec le percussionniste GĂ©rald Bonnegrace (du groupe Arat Kilo), pour une rĂ©alisation au diapason. Avec une sincĂ©ritĂ© organique en guise de fil rouge, les compositions de CondĂ© tĂ©moignent de son hĂ©ritage griot, mais Ă©galement de ses amours transculturelles
 RĂ©sidant en France dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1990, il a accompagnĂ©, armĂ© de sa kora, aussi bien CesĂĄria Évora qu’Alpha Blondy ou Manu Dibango. Depuis plus d’une dĂ©cennie, il se livre Ă  un travail solo qui, une nouvelle preuve en est donnĂ©e, est captivant. ■ S.R.

D’un empire l’autre

Le destin singulier d’un des derniers mamelouks de Tunis. De la tutelle ottomane à la colonisation française.

EN JUIN 1887, le gĂ©nĂ©ral Husayn – esclave affranchi devenu dignitaire de l’empire ottoman, avant que la colonisation de la Tunisie par la France, en 1881, ne le contraigne Ă  l’exil en Italie – dĂ©cĂšde Ă  Florence. Sa mort est suivie de multiples conflits autour de sa succession, entre les annĂ©es 1880 et 1920, avec un Ă©ventail surprenant d’acteurs : le sultan AbdĂŒlhamid II et ses vizirs, les gouvernements tunisien, français et italien,

HISTOIRE ESSAI

Péril en la demeure

Le nouvel ouvrage d’Achille Mbembe propose une rĂ©flexion sur la Terre, ses interactions avec le vivant. Et son devenir.

SI LA GRANDE question qui a toujours occupĂ© l’humanitĂ© Ă©tait de chercher Ă  comprendre les origines de la vie, aujourd’hui, il s’agit de savoir comment elle se termine et s’il est possible de la prolonger. Notre incapacitĂ© Ă  vivre ensemble, entre humains, mais aussi avec les animaux et les vĂ©gĂ©taux, nous met plus que jamais Ă  l’épreuve. Et ce que l’on a perdu est irrĂ©cupĂ©rable. D’oĂč l’urgence de renouer avec le cosmos et de penser la Terre comme une « communautĂ© terrestre », avec la cohorte d’espĂšces animĂ©es et

M’HAMED OUALDI, Un esclave entre deux empires : Une histoire transimpĂ©riale du Maghreb, Seuil, 272 pages, 24 €.

ainsi que des reprĂ©sentants des communautĂ©s diasporiques musulmanes et juives. C’est cette trajectoire hors du commun que M’hamed Oualdi, spĂ©cialiste de l’histoire du Maghreb moderne et contemporain, relate. Un rĂ©cit foisonnant, ancrĂ© dans le contexte international de la lutte entre les forces ottomanes et françaises pour le contrĂŽle de la MĂ©diterranĂ©e. Qui met en lumiĂšre les multiples effets d’une telle transition sur la sociĂ©tĂ© maghrĂ©bine. ■ C.F.

ACHILLE MBEMBE, La CommunautĂ© terrestre, La DĂ©couverte, 208 pages, 20 €

inanimĂ©es qui l’habitent. Une planĂšte oĂč coexister et faire place Ă  d’autres que soi, humains et non-humains, suppose un droit fondamental Ă  la vie et Ă  l’hospitalitĂ©. Et oĂč l’histoire africaine et les traditions du continent peuvent aider le monde Ă  trouver un autre chemin. Dans ce dernier volet de sa trilogie, avec Politiques de l’inimitiĂ© et Brutalisme, le philosophe camerounais Achille Mbembe continue d’interroger les aspĂ©ritĂ©s du monde contemporain. ■

ON EN PARLE 14 AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023
C.F.
HADAS DIDR (2)
DJELI MOUSSA CONDÉ, Africa Mama, Accords croisĂ©s.

DESIGN

PICHULIK

Des bijoux chargĂ©s d’histoire

Les artisanes de cette MARQUE

SUD-AFRICAINE tressent le passé et le présent pour obtenir des accessoires puissants.

LES CRÉATIONS de la marque sud-africaine Pichulik ont de quoi sĂ©duire. Ces bijoux sont fabriquĂ©s Ă  la main Ă  partir de cordes rĂ©cupĂ©rĂ©es, d’élĂ©ments en laiton, de pierres prĂ©cieuses et de matĂ©riaux inattendus, le tout donnant vie Ă  des formes sculpturales uniques. Il n’est donc pas Ă©tonnant de les voir embellir des collections d’Orange Culture ou de Lukhanyo Mdingi, lors des plus importants dĂ©filĂ©s de mode. C’est le signe du succĂšs du projet de Katherine-Mary Pichulik, qui a créé le label en 2013 et dirige aujourd’hui un groupe soudĂ© d’artisanes panafricaines installĂ©es dans le nouvel atelier-boutique

du Cap, oĂč naissent les collections, inspirĂ©es par des histoires de femmes puissantes et les traditions du continent. « Algiers », la derniĂšre, est nĂ©e d’un travail sur la mĂ©moire familiale de la crĂ©atrice. Un voyage qui l’a menĂ©e jusqu’aux montagnes du nord-est de l’AlgĂ©rie, lieu de naissance de sa grand-mĂšre paternelle. On y dĂ©couvre des boucles d’oreilles dont la forme rappelle une vieille lampe retrouvĂ©e au grenier, les cordes couleur sable et rouille Ă©voquent des photos jaunies, et les disques en laiton imitent un ornement nuptial amazigh. Ou encore la silhouette d’un arc en ogive, en rĂ©fĂ©rence au Maghreb. pichulik.com ■ Luisa Nannipieri

DR

MODE

TINA LOBONDI, ÉTHIQUE ET PRAGMATIQUE

EN PLUS DE DIX ANS de carriĂšre, la vision de Tina Lobondi a beaucoup Ă©voluĂ©. Les piĂšces de sa marque homonyme aussi. Si, au dĂ©part, la styliste franco-congolaise travaillait souvent le wax, en le mixant Ă  des tissus haut de gamme, comme l’organza, la soie ou la mousseline, pour en faire des robes de soirĂ©e, ses rĂ©flexions et ses expĂ©riences l’ont menĂ©e vers la crĂ©ation de collections plus casual et une production plus responsable. Qui comprend depuis peu des sacs en bois recyclĂ© et coton bio. AprĂšs des Ă©tudes de mode en France, elle s’est trĂšs vite fait remarquer en habillant des stars dans

la capitale anglaise, oĂč elle s’est inscrite au London College of Fashion. Au fil du temps, c’est sa capacitĂ© Ă  Ă©couter les besoins de ses clients et sa volontĂ© de proposer des crĂ©ations originales mais portables au quotidien qui ont assurĂ© sa rĂ©ussite. Elle a ensuite mis en pause la mode pour se dĂ©dier Ă  son association caritative Esimbi (« ça marche » en lingala) et Ă  la direction du magazine du mĂȘme nom, puis est revenue sur les podiums en 2021 avec une collection capsule rendant hommage aux masques. Plus rĂ©cemment, cette native de Kinshasa a sorti une ligne d’une dizaine de piĂšces

16 AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023
La STYLISTE FRANCO-CONGOLAISE met un point d’honneur Ă  proposer des piĂšces Ă©coresponsables et portables. BIZENGABIZ

Ses collections, joyeuses et colorées, sont composées de chemises décontractées, jupes légÚres et mouvantes


EXPOSITION L’ÉCORCE ET LE CORPS

LA PASSION qui lie la peintre américaine Anne

oĂč les danseuses Ă©taient protagonistes. Ses collections, joyeuses et colorĂ©es, sont composĂ©es de chemises dĂ©contractĂ©es, jupes lĂ©gĂšres et mouvantes, blazers et trenchs, Ă  porter peu importe la saison. Toutes ses piĂšces sont rĂ©alisĂ©es en France en coton bio et en matiĂšres recyclables, sauf quelques-unes qui sont fabriquĂ©es en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo avec des tissus locaux – comme ceux Ă  base de feuilles sĂ©chĂ©es de raphia, qu’elle utilise depuis des annĂ©es pour faire de superbes corsets. En s’interrogeant sur l’histoire textile de son pays d’origine avant le wax, moins riche que celle de ses voisins, elle a dĂ©cidĂ© de dessiner tous ses imprimĂ©s et de s’en servir pour cĂ©lĂ©brer les cultures des deux Congo. Pragmatisme, tĂ©nacitĂ© et sens du business sont les ingrĂ©dients du succĂšs de la designeuse. tinalobondi.com ■ L.N.

Eisner Ă  l’anthropologue non-conformiste Patrick Putnam l’amĂšne Ă  sĂ©journer, de 1946 Ă  1954, dans une station de recherche, lieu d’hĂ©bergement et dispensaire mĂ©dical, Ă  la lisiĂšre de la forĂȘt Ă©quatoriale de l’Ituri (au nord-est de la colonie belge du Congo). De ces huit annĂ©es passĂ©es le long de la riviĂšre Epulu, l’artiste a extrait un goĂ»t pour les couleurs de la nature, omniprĂ©sente dans ses tableaux, et un attachement aux pygmĂ©es Mbuti, dont elle tĂ©moigne. Attentive Ă  la relation sociale et philosophique que ces chasseurs-cueilleurs tissent avec la sylve, la New-Yorkaise n’a de cesse d’explorer l’analogie entre l’écorce et le corps. Une dĂ©marche singuliĂšre et solidaire, retranscrite dans une Ɠuvre picturale dĂ©pouillĂ©e et flamboyante, Ă  l’orĂ©e de l’abstraction. Et un dialogue entre l’étranger et le familier, que des Ă©crits viennent enrichir, au grĂ© des mutations du regard de la peintre sur les peuples de la forĂȘt. ■ C.F.

« ANNE EISNER (1911-1967) : UNE ARTISTE

AMÉRICAINE AU CONGO », MusĂ©e du quai Branly, Paris (France), jusqu’au 3 septembre. quaibranly.fr

AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 17 BIZENGABIZDRPAULINE GUYON/MUSÉE DU QUAI BRANLY-JACQUES CHIRACDR
Le regard nuancĂ© de la PEINTRE AMÉRICAINE ANNE EISNER sur les populations autochtones du nord-est de l’ancien Congo belge.

 blazers ou encore trenchs, à porter au quotidien.

LITTÉRATURE

AMOURS SANS FIN

Une anthologie, douce et amĂšre, ardente et dĂ©sespĂ©rĂ©e, de la POÉSIE AMOUREUSE des Arabes, du vie au xve siĂšcle.

AMOUR À MORT, amour passion, amour divin, amour tout court. Ce sentiment brĂ»lant est l’un des thĂšmes rĂ©currents de la littĂ©rature arabo-musulmane, portĂ© par la puissance de la langue arabe. Qu’il occupe l’espace entier du poĂšme ou n’en constitue qu’un fragment, son chant s’offre sur tous les modes possibles. Joie, souffrance, fugacitĂ©, Ă©ternité  Bien avant l’avĂšnement de l’islam, puis au long de la pĂ©riode classique, les poĂštes et prosateurs rivalisent de crĂ©ativitĂ© et d’expressivitĂ© pour l’évoquer, sous toutes ses dĂ©clinaisons : versets platoniques, textes Ă©rotiques, histoires d’amour lĂ©gendaires ou populaires, notamment dans les Mille et Une Nuits, poĂšmes mystiques ou philosophiques. Mais l’amour n’est pas seulement une expĂ©rience universelle ou personnelle. Il est Ă©galement culturel, comme l’écrit Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux Et chaque culture en a construit sa propre vision. Ainsi, dans le monde arabe, il nous Ă©claire, au-delĂ  de la poĂ©sie qui lui est dĂ©diĂ©e, sur la vision tout entiĂšre qu’une civilisation s’en fait. Plus de 100 noms y disent le sentiment amoureux, de l’attirance jusqu’à la folie. Dans ce recueil, 23 poĂštes,

HAMDANE HADJADJI ET ANDRÉ MIQUEL, Les Arabes et l’amour : Anthologie poĂ©tique, Actes Sud, 186 pages, 18 €.

choisis par AndrĂ© Miquel et Hamdane Hadjadji, spĂ©cialistes de la langue et de la littĂ©rature arabes, viennent cĂ©lĂ©brer l’amour dans la poĂ©tique du VIe au XVe siĂšcle. À une exception prĂšs, cette anthologie donne la voix aux hommes, reflĂ©tant une rĂ©alitĂ© de l’histoire : le mĂ©tier d’écrivain est alors, quasi exclusivement, masculin. Or, que dire de ces vers d’Al-KhansĂą, grande poĂ©tesse aux temps du premier islam, pleurant son frĂšre bien-aimĂ©, mort des suites de blessures reçues au combat ? « Ce cƓur, tu l’as brisĂ©, j’en jure, il n’en peut plus ! / Le deuil emplit mon Ăąme et ma tĂȘte flĂ©chit. / Le dur bois de ma lance aujourd’hui s’est rompu, / CassĂ© comme le cƓur si solide du buis. » TrĂšs certainement qu’ils prĂ©figurent le paysage poĂ©tique des femmes du monde arabe, de l’ñge d’or de l’islam Ă  nos jours. ■ C.F.

PRÊCHER POUR SA MOSQUÉE

UN ADOLESCENT D’ORIGINE MALIENNE, embarquĂ© dans des petits trafics, est envoyĂ© par sa mĂšre dans une madrassa, au pays, pour retrouver le droit chemin. À son retour, dix ans plus tard, il est choisi pour devenir le nouvel imam de son quartier, prĂŽnant un islam tolĂ©rant et ouvert. Mais il reste fascinĂ© par l’argent et le business
 « Imam, c’est pas un mĂ©tier », lui rappelle sa mĂšre, inquiĂšte du virage qu’il prend, alors qu’il se lance dans l’organisation de pĂšlerinages Ă  La Mecque. Une initiative qui va accroĂźtre sa popularité  avant de tourner Ă  l’arnaque. TrĂšs bien jouĂ©, dans une authentique ambiance de famille malienne, avec un scĂ©nario limpide, parfois un peu
 angĂ©lique, ce film coproduit par Ladj Ly (Les MisĂ©rables) s’appuie sur une solide morale qui rappelle que « les actes ne valent que par les intentions ». ■ J.-M.C.

DRAME LE JEUNE IMAM (France),de Kim Chapiron. Avec Abdulah Sissoko, Moussa Cissé, Hady Berthe. En salles.

ON EN PARLE 18 AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 DR (2)

L’HÔPITAL DE TANGER NOMMÉ BÂTIMENT DE L’ANNÉE

L’AGENCE MAROCAINE El Ouali &Hajji et la française Architecturestudio travaillent ensemble depuis des annĂ©es. C’est donc tout naturellement qu’elles se sont associĂ©es pour participer au concours du plus grand complexe hospitalier d’Afrique du Nord : le nouveau CHU de Tanger. Une collaboration qui leur a permis de remporter le ArchDaily Building of the Year Award de la catĂ©gorie « Healthcare ». Le travail, reparti Ă  Ă©galitĂ© entre Rabat et Paris,

visait Ă  crĂ©er un nouvel espace urbain accueillant et intĂ©grĂ© dans le paysage. Le complexe de 81 000 mÂČ est constituĂ© de trois pavillons adossĂ©s Ă  la colline, Ă  la lisiĂšre de la ville, et reliĂ©s par une galerie centrale, dĂ©veloppĂ©s autour de trois cours intĂ©rieures. Un large parvis, recouvert d’une canopĂ©e ajourĂ©e, sert de hall d’accueil et permet d’orienter les patients et leurs familles. La canopĂ©e marque aussi

la sĂ©paration entre les espaces publics et l’univers mĂ©dical, avec les blocs hospitaliers et les chambres. Une grille blanche, oĂč alternent petits et grands carrĂ©s, sert d’écran aux fenĂȘtres et aux façades supĂ©rieures des pavillons, et créé un motif en dentelle qui couronne le complexe. Les clins d’Ɠil aux codes de Tanger et des moucharabiehs sont Ă©vidents, mais les architectes ont su se les rĂ©approprier, les adaptant Ă  un grand espace et aux contraintes hospitaliĂšres. architecturestudio.fr ■ L.N.

ARCHI
Le CHU DE LA VILLE BLANCHE a remporté le prix ArchDaily Building of the Year, dans la catégorie santé.
ANTOINE DUHAMEL/ARCHITECTURE STUDIO

Tout en briques et en t uiles traditionnelles de la « grande ßle », l e  bùtiment de 1 500 m2 a été intégralement restauré.

FONDATION H, Antananarivo (Madagascar), inauguration du nouvel espace le 28 avril. fondation-h.com

INAUGURATION

SOURCE DE RAYONNEMENT

La Fondation H, premiùre institution culturelle malgache d’art contemporain, ouvre un NOUVEL ESPACE

CRÉÉE À L’INITIATIVE de l’entrepreneur et mĂ©cĂšne

Hassanein Hiridjee, la Fondation H propose, depuis cinq ans, des programmes d’accompagnement pour les artistes du continent africain et de ses diasporas, et soutient la scĂšne artistique dans l’ocĂ©an Indien, tout en facilitant l’accĂšs du plus grand nombre Ă  l’art. Son nouvel espace de 1 500 m2 se dĂ©ploie au sein d’un bĂątiment historique, construit au dĂ©but du XXe siĂšcle pour accueillir la Direction centrale des postes et tĂ©lĂ©communications, sous le rĂ©gime colonial français. Tout en briques et en tuiles traditionnelles de la « grande Ăźle », le bĂątiment a Ă©tĂ© intĂ©gralement restaurĂ© et ouvre ses portes le 28 avril. Sa vocation ? Soutenir et faire rayonner la crĂ©ation artistique africaine, non seulement dans chaque pays d’ancrage, mais aussi Ă  l’international. L’exposition inaugurale est consacrĂ©e Ă  Zoarinivo Razakaratrimo, dite Madame Zo (1956-2020), tisserande insolite et icĂŽne de la scĂšne artistique malgache. Du sur-mesure pour un dessein d’envergure. ■ C.F.

ON EN PARLE 20 AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023
À
ANTANANARIVO.
FABIO THIERRY (3)

ÉPOPÉE

À LA COUR DE ZAPHIRA

JAMAIS LE CINÉMA ALGÉRIEN n’était remontĂ© aussi loin dans le temps. Nous sommes quelques annĂ©es avant l’occupation ottomane, au dĂ©but du XVIe siĂšcle, oĂč Alger est gouvernĂ©e par un roi et un conseil de reprĂ©sentants des tribus berbĂšres. Pour se dĂ©faire du joug de l’occupant espagnol, un corsaire est appelĂ© Ă  la rescousse : Barberousse, incarnĂ© avec force par Dali Benssalah, le mĂ©chant du dernier James Bond. Mais une fois l’occupant chassĂ©, le pirate va vouloir le pouvoir pour lui tout seul. Tuant le roi, il veut Ă©pouser sa femme, la reine Zaphira, qui se rĂ©vĂšle plus coriace qu’il ne l’avait imaginĂ©e et devient trĂšs populaire dans la Casbah. Peu importe la rĂ©alitĂ© historique, que l’on connaĂźt d’ailleurs trĂšs peu : on ne sait pas si cette reine algĂ©rienne est une lĂ©gende ou si son existence a Ă©tĂ© effacĂ©e des rĂ©cits officiels. Ce qui est sĂ»r, c’est que son histoire s’est transmise au fil du temps, jusqu’à ce film Ă  grand spectacle avec batailles sanglantes en bord de mer et scĂšnes au cƓur de palais luxuriants. Une tragĂ©die classique en quatre actes dans l’AlgĂ©rie du XVIe siĂšcle : voilĂ  une proposition de cinĂ©ma peu banale Ă  ne pas manquer. On y croise mĂȘme une esclave blonde scandinave, affranchie et convertie Ă  l’islam, incarnĂ©e par Nadia Tereszkiewicz (tout rĂ©cent CĂ©sar du meilleur espoir fĂ©minin) ! Dans le rĂŽle-titre, l’actrice algĂ©rienne Adila Bendimerad s’impose royalement et corĂ©alise mĂȘme, avec Damien Ounouri, ce long-mĂ©trage qui ressuscite, avec un grand soin apportĂ© aux dĂ©cors et aux costumes, un chapitre mĂ©connu de l’épopĂ©e de la nation algĂ©rienne. ■ J.-M.C.

LA DERNIÈRE REINE (AlgĂ©rie), de Damien Ounouri et Adila Bendimerad. Avec elle-mĂȘme, Dali Benssalah, Tahar Zaoui. En salles.

AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 21
En 1516, un corsaire libĂšre Alger de l’occupation espagnole, mais doit affronter une reine coriace. Entre lĂ©gende et PAGE D’HISTOIRE OUBLIÉE, un film inattendu Ă  grand spectacle.
DR (2)

CARTE ÉLÉGANTE OU CUISINE DE RUE ?

Deux NOUVELLES ADRESSES PARISIENNES à tester : des plats familiaux solaires dans un décor somptueux, et des burgers inspirés des cultures africaines.

UN SAVOUREUX RESTAURANT a pris ses quartiers sur le toit de l’Institut du monde arabe (5e arrondissement).

Le Dar Mima (« chez Mima ») est nĂ© de la coopĂ©ration entre le groupe Paris Society et Jamel Debbouze, qui y rend hommage Ă  sa mĂšre, Fatima, dite Mima. Les recettes sortent tout droit de la cuisine familiale : le pain, les pĂątisseries et le couscous, mais aussi le man’ouchĂ© et le fattouche, la pastilla et le tajine. Des classiques mĂ©tissĂ©s, qui combinent touche moderne et cuisson au feu de bois. Le tout prĂ©sentĂ© dans un dĂ©cor somptueux, oĂč se cĂŽtoient marbre, zellige, marqueterie, tapis et moquettes opulentes, et mĂȘme fresques peintes Ă  la main sur feuilles d’or. La terrasse est un jardin mĂ©diterranĂ©en suspendu, peuplĂ© d’amandiers et de jasmin, tel un pont paradisiaque entre Orient et Occident. darmima-restaurant.com

Toute autre vibe dans la rue du Paradis (10e). Au Bomaye, Camille Gozé et Laurent Kalala Mabuluki, revenus de plusieurs mois de voyage et de recherche sur le continent, servent des burgers inspirés des cultures africaines. Son nom (« tue-le » en lingala) est lié au légendaire match Mohamed Ali-George Foreman qui a embrasé Kinshasa en 1974.

Le lieu reprend l’esthĂ©tique brute des Ă©choppes de la ville, avec un cĂŽtĂ© street art imaginĂ© par Ernesto Novo et Kouka Ntadi, et propose une cuisine hybride, revisitant un classique de la street food. Parmi les six burgers (faits maison) Ă  la carte, mention d’honneur pour le Babi La Douce, qui rĂ©ussit Ă  traduire les saveurs du garba ivoirien (attiĂ©kĂ©, thon frit et piment). Un pari fou et un rĂ©sultat Ă©tonnant, comme pour le vĂ©gĂ©tarien Allocovor, qui apprivoise le goĂ»t sucrĂ© de la banane. bomayeclub.com ■ L.N.

ON EN PARLE 22 AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 ROMAIN PICARD (2)DR (2)
SPOTS
Le Dar Mima, cocréé par Jamel Debbouze, se situe sur le toit de l’Institut du monde arabe. L e  Bomaye reprend l’esthĂ©tique brute des Ă©choppes de Kinshasa, avec un c ĂŽtĂ© street art.

DESTINATION

DAKHLA DES VAGUES, DU VENT ET DU SOLEIL

Cette VILLE DU SAHARA OCCIDENTAL est le paradis des surfeurs et un havre de paix, suspendu entre le ciel et les eaux turquoise de son lagon.

SUR UNE LANGUE DE SABLE qui s’allonge depuis les cĂŽtes du Sahara occidental, entre ocĂ©an et dĂ©sert, se trouve une ville coupĂ©e du monde qui fait rĂȘver les passionnĂ©s de surf, kitesurf ou windsurf. Sous administration du Maroc depuis plus de quarante ans, Dakhla s’étale sur un plateau de roche et de sable, le long de la baie homonyme. L’alizĂ© et le sirocco soufflent sur les plages, et la pointe du Dragon est connue pour ses

dĂ©ferlantes impressionnantes. Pour le bonheur des sportifs, qui ont contribuĂ© Ă  faire de ce havre de paix une destination prisĂ©e par une clientĂšle exigeante et Ă©coresponsable. Plusieurs structures ont d’ailleurs ouvert leurs portes ces derniĂšres annĂ©es, tel l’écolodge La Tour d’Eole (latourdeole.com), avec sa cuisine locavore et ses chambres de charme, inaugurĂ© en 2018, ou le tout nouvel

hĂŽtel Caravan by Habitas Dakhla (ourhabitas.com/fr/caravandakhla), dont le restaurant mĂ©lange cuisines latino-amĂ©ricaine et marocaine. Les locaux adorent les poissons (parfois farcis Ă  la viande de dromadaire) et les fruits de mer, et Dakhla est d’ailleurs aujourd’hui le premier site de production d’huĂźtres du royaume marocain – Ă  dĂ©guster dans un restaurant minimaliste et sans chichi, comme le Talhamar. ■ L.N.

SHUTTERSTOCK

Juste Parfait

L’HUMORISTE CONGOLAIS EST L’UNE des Ă©toiles montantes du rire. Entre dĂ©contraction et folie douce, avec ses interprĂ©tations truculentes, il pose un regard dĂ©sopilant sur ses contemporains et son pays.

Ses prĂ©noms pourraient l’assigner Ă  l’excellence, mais Juste Parfait Menidio, de son vrai nom, a choisi de cultiver l’autodĂ©rision. Ce grand Ă©chalas (1 m 96 pour 65 kg) s’est mĂȘme trouvĂ© le surnom de « smartboy » : « Tel un smartphone, je suis long et plat ! » explique en raillant le comĂ©dien congolais, actuellement Ă  l’affiche de la sĂ©rie Kongossa Lounge. Adepte de l’humour d’observation, il puise sa matiĂšre Ă  rire dans son quotidien Ă  Brazzaville, brossant un portrait cocasse de la sociĂ©tĂ©. « Mes sketchs sont tirĂ©s du vĂ©cu d’un Congolais lambda. Je vis dans le quartier trĂšs populaire de Bacongo, celui des sapeurs [le nom des membres de la SAPE, la SociĂ©tĂ© des ambianceurs et des personnes Ă©lĂ©gantes, ndlr]. Une Ă©nergie inspirante ! » Tandis qu’il planche Ă  l’écriture de son cinquiĂšme spectacle, il a jouĂ© pour la premiĂšre fois en Europe (au festival Lillarious Ă  Lille, Ă  Paris, et Ă  Bruxelles) en dĂ©but d’annĂ©e. Et s’est familiarisĂ© avec un public diffĂ©rent, qui « Ă©coute, rit, puis applaudit ». Avant d’ajouter : « En Afrique, il communie avec l’artiste, l’interpelle
 On dĂ©bat, c’est de l’inattendu ! »

Enfant, Ă  Pointe-Noire oĂč il grandit, Juste Parfait se rĂȘvait d’abord prĂ©sident de la RĂ©publique du Congo, pour amĂ©liorer la vie des citoyens. ProfondĂ©ment marquĂ© par la guerre civile de 1997, il en garde un rejet viscĂ©ral pour toute forme d’intolĂ©rance et de violence : « Avoir vĂ©cu les ravages de la haine, du tribalisme, du racisme, vous apprend Ă  les Ă©viter. » Au collĂšge et au lycĂ©e, il est l’agitateur de la bande, l’esprit espiĂšgle toujours prĂȘt Ă  dĂ©gainer une vanne. En vue de devenir avocat, il fait ses premiers pas sur scĂšne dans un atelier théùtral, apprivoise la prise de parole en public, l’art de l’éloquence, la maĂźtrise du trac. PoussĂ© par son pĂšre, ce jeune polyglotte (lingala, kituba, lari, français, anglais, portugais, mais aussi quelques notions de chinois
) poursuit finalement des Ă©tudes supĂ©rieures de traduction-interprĂ©tation Ă  Johannesbourg, en Afrique du Sud. C’est lĂ -bas qu’il dĂ©couvre la magie du stand-up, au Joburg Theatre : l’évidence de sa vocation d’humoriste s’impose.

De retour Ă  Brazzaville en 2013, il Ă©crit et rode ses sketchs, Ă©cumant les scĂšnes de la capitale. Il participe au festival tuSeo, suit des sĂ©minaires d’art dramatique, intĂšgre le collectif de comiques Brazza Comedy Show. En 2017, il dĂ©croche le Graal de tout humoriste africain francophone : une participation Ă  l’émission rĂ©fĂ©rente Le Parlement du rire (diffusĂ© sur Canal+ Afrique). Un accomplissement qui lui fait gagner en visibilitĂ©. Aux blagues clivantes, ce jeune talent prĂ©fĂšre rassembler les publics de 7 Ă  77 ans, de classes sociales, confessions et ethnies diffĂ©rentes. Il Ă©vite d’aborder certains sujets, susceptibles selon lui de heurter ou de susciter des incomprĂ©hensions, voire des polĂ©miques. Ce qui ne l’empĂȘche nĂ©anmoins pas de parler de politique. « En me glissant dans la peau d’un humoriste, j’ai le courage d’exprimer mon avis, ma vĂ©ritĂ©, sans choquer. Mon message passe. » ThĂ©rapeutique d’un point de vue personnel, le rire est Ă©galement salvateur pour la sociĂ©tĂ© : « Je me sens utile, car je rĂ©unis des Congolais en Ă©gayant leur quotidien. S’il ne va pas dĂ©velopper un pays, un sketch peut toutefois faire bouger les mentalitĂ©s. Notre peuple rassemble plusieurs dizaines d’ethnies : ayons conscience que la diffĂ©rence est une richesse. On a tous Ă  y gagner. » ■

24 AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 PARCOURS
RINALDI
«S’il ne va pas dĂ©velopper un pays, un sketch peut lesfairetoutefoisbougermentalitĂ©s.»

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VARIATIONS AU SOMMET

Il paraĂźt que le continent africain est Ă  la traĂźne. En matiĂšre de dĂ©veloppement Ă©conomique et humain, d’industrialisation. Il paraĂźt aussi qu’il est champion en matiĂšre de pas mal de maux : insĂ©curitĂ©, corruption, mal-gouvernance, sĂ©cheresse, famine. Ceci expliquant peut-ĂȘtre cela, le monde entier se bouscule Ă  son chevet pour le soutenir, l’aider. Les organisations et les institutions financiĂšres internationales multiplient les lignes de crĂ©dit pour des projets structurants, des idĂ©es utiles innovantes, des routes, des Ă©coles, des barrages, crĂ©ent et annulent les dettes. Mais avant tout, l’Afrique est devenue peu Ă  peu une formidable terre d’opportunitĂ©s, surconvoitĂ©e par les pays du monde entier. Vive le multilatĂ©ral, le business Sud-Sud, et la palette incroyablement variĂ©e d’offres business qu’elle arrive Ă  capter.

Il suffit de comptabiliser le nombre impressionnant de sommets bilatĂ©raux qui l’englobent. Finie l’époque de l’omniprĂ©sent sommet France-Afrique, qui a changĂ© de nom par pudeur aprĂšs 2010 pour devenir « Afrique-France », voire de format en 2021 pour sa 28e édition, oĂč Macron Ă©tait le seul chef d’État face Ă  de jeunes Africains
 Bref, Ă  force de critiques, la formule se cherche, sans vraiment trouver le ton. Mais dans l’intervalle, il a fallu compter avec les sommets États-Unis-Afrique, Chine-Afrique, Inde-Afrique
 Et pas seulement avec des « pays-continents », puisque le prĂ©sident Erdogan, lors du 3e Sommet de partenariat Turquie-Afrique, organisĂ© en plein Covid-19, en dĂ©cembre 2021, avait dĂ©cidĂ© d’envoyer 15 millions de doses de vaccins Ă  l’intention des nations africaines, tout en permettant Ă  ses entreprises de signer un nombre record de contrats avec le continent « pauvre ». En juillet, nos chefs d’État sont invitĂ©s Ă  SaintPĂ©tersbourg par Vladimir Poutine pour le Forum de partenariat Russie-Afrique. Un partenariat Ă©conomique, certes, mais hautement politique d’abord, au moment oĂč le conflit avec l’Ukraine met la grande nation au banc des accusĂ©s dans le monde occidental et que son influence grandit sur le continent noir. Dans un an, ce sera au tour de l’Angleterre, qui rĂ©cidive avec une deuxiĂšme Ă©dition Ă  Londres du sommet Royaume-Uni-Afrique. Lors de son premier round, en 2020, prĂšs de 27 contrats pour un montant d’environ 8 milliards de dollars y avaient Ă©tĂ© signĂ©s. Et je passe volontairement sur la multiplication des rencontres entre les Unions, europĂ©enne, africaine, et autre ConfĂ©rence internationale de Tokyo sur le dĂ©veloppement de l’Afrique (TICAD), oĂč le Japon est coorganisateur.

Bref, notre « pauvre » Afrique excite drĂŽlement les papilles du monde. Elle devrait finir par en tirer profit. En mode BtoB. Version XXIe siĂšcle. DĂ©barrassĂ©e des complexes et des pesanteurs d’hier ■

AFRIQUE MAGAZINE I 439 – AVRIL 2023 27
EMMANUELLE PONTIÉ
DOM
PAR
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