Or,lithium,cobalt, pétrole, gaz, mais aussisoleil, eau, terres arables… Le continentest au cœur desenjeux de la transition énergétiqueetdel’économiedufutur. é
SébastienOnomo Maryam Touzani +
L’Afriqueest-elle incontournable?
SeydiBa
Le présidentdelaRépublique, Ismaïl Omar Guelleh.
L’IRAN, LE CHAOS ET LE MONDE D’APRÈS
Au moment où ces lignes sont écrites, les missiles sillonnent le ciel de Tel-Aviv à Dubaï, les bombes s’abattent sur Téhéran. Israël et les États-Unis sont entrés en guerre contre l’Iran. Quarante-sept ans après sa création, la République islamique paraît sur le point de chuter. Le séisme est global. Et comme à chaque événement d’une magnitude historique, personne ne peut vraiment prédire comment le scénario va se dérouler. On sait quand commence une guerre. On ne sait jamais comment elle finit.
Le 27 février 2026, le ministre des Affaires étrangères omanais annonce des progrès substantiels dans les négociations. Les États-Unis ont une autre lecture. Selon eux, les perspectives d’un deal sont toujours aussi lointaines Les Israéliens veulent la bataille Le Premier ministre Netanyahou fait le siège de la Maison-Blanche. Trump, fidèle à ses instincts, joue sur les deux tableaux La diplomatie et le militaire. Il mobilise les porte-avions. Au fond, la décision est prise. L’opportunité de transformer la région, d’accélérer la fin de l’ancien monde, est là Il n’y a pas de «complexités». Rien ne peut l’arrêter, ni lui, ni cette Amérique surpuissante Samedi 28 février. La résidence officielle du Guide suprême est criblée de bombes. Le régime des mollahs semble comme stupéfait… Khamenei, 86 ans, au pouvoir depuis trente-sept ans, est tué, avec des membres de sa famille, des proches, des haut gradés La faille de sécurité est béante La République islamique n’a pas su protéger son chef, ses dirigeants Et la suprématie militaire de son ennemi israélien est incontestable depuis le 7-Octobre, la guerre de Gaza, la destruction du Hamas et du Hezbollah… Israël et les Américains ont pu frapper au cœur de la capitale et du régime Ils ont tué un chef d’État Le symbole est puissant
Khamenei, c’était la révolution islamique, plus encore peut-être que Khomeini. Son incarnation, son évolution pendant plus de trois décennies. C’était le pilier de l’arc chiite militant à travers le Moyen-Orient, en Irak, au Liban, jusqu’à Bahreïn et en Arabie saoudite Évidemment, cette guerre, au regard du droit international, est «illégale» – pour peu qu’une guerre puisse être légale Elle est conduite en dehors de tout cadre collectif. Il n’y a pas eu d’acte hostile avéré de la part de Téhéran. La menace était «gérable», pour reprendre l’expression d’un insider américain. Les attaques de juin dernier avaient profondément désorganisé l’appareil militaire et nucléaire iranien. Pourtant, l’offensive est apparue comme inéluctable. C’est une guerre de «choix», «d’opportunités». L’objectif est avant tout d’éliminer, une bonne fois pour toutes, le risque stratégique iranien. Pour Israël en premier lieu, pour les États-Unis subsidiairement. De décapiter une puissance militaire potentiellement nucléaire, islamique, certes affaiblie, mais qui fait obstacle.
Pour la première fois, les États-Unis ne se positionnent pas comme des soutiens d’Israël. Ils sont directement cobelligérants. Ils mènent la danse. Ils règlent des comptes qui remontent à Mossadegh, à la chute du shah, à la prise de l’ambassade américaine à Téhéran, aux actions du Hezbollah au Liban, du Hamas… Mais surtout, ils ont un projet ambitieux, «historique». La création d’un grand espace moyen-oriental modelé par les États-Unis et Israël Une zone «pacifiée», alignée sur les intérêts stratégiques américains La mise en place, en format king size, des accords d’Abraham. On connaît ce récit dangereux d’un Moyen-Orient pacifié, américanisé, occidentalisé, anesthésié par le business Avec Israël en son centre, seule puissance militaire cherchant à établir au plus loin ses frontières
PAR ZYAD LIMAM
physiques ou « mentales ». Pour cette stratégie, l’Iran serait une belle prise. Un pays riche, doté d’immenses ressources pétrolières. Un pays qui sortirait de l’orbite russe, et surtout chinoise, qui deviendrait le cœur d’une nouvelle lex americana dans un Moyen-Orient 3.0…
Certains font l’analogie avec l’Irak de 2003. La comparaison n’est pas totalement absurde. La logique reste la même. On se souvient des discours néoconservateurs, des théories sur le nouveau MoyenOrient portées par George Bush Jr. et ses amis, les concepteurs du Project for the New American Century… L’Irak, gouverné par un satrape hostile à Israël, même affaibli par une décennie d’embargos, devait tomber pour ouvrir la voie. On sortait du traumatisme du 11-Septembre. L’Amérique devait, déjà, exprimer sa toute-puissance…
Vingt-trois ans plus tard, l’Irak reste un pays instable, fragile. Vingt-trois ans plus tard, les paramètres du Moyen-Orient n’ont pas changé. La guerre reste la norme. La situation des Palestiniens reste aussi tragique. Un peuple sans terre, qui demeure au cœur des équations de la région, dans la conscience du monde arabe, de l’Afrique, du Sud global – une blessure coloniale qui ne se referme pas.
Vingt-trois ans plus tard, Donald Trump y va seul. Sans résolution des Nations unies, sans même en chercher une. Sans les War Powers du Congrès. À rebours d’une grande partie de l’opinion publique Il mène une guerre impériale, instinctive, presque personnelle. Trump croit presque «bibliquement» à la force militaire des États-Unis, à leur capacité à changer les choses, à bouleverser l’ordre de l’ancien monde…
Téhéran organise la succession et la résistance. Pourtant, l’Iran des mollahs, façonné en grande partie par Ali Khamenei, bataille dos au mur. Il fait face à une formidable machine de guerre Il fait face à son histoire aussi, tragique, celle d’un pouvoir qui a massacré sa propre jeunesse et ses femmes Qui a systématiquement écrasé toute velléité de changements depuis les grandes manifestations de 2009 En 2017, nouvelle répression Et encore en novembre 2019 En septembre 2022, la mort de Mahsa Amini, jeune femme de 22 ans arrêtée pour un voile mal porté, déclenchait le mouvement «Femme, vie, liberté», le plus profond défi politique auquel la République islamique ait eu affaire. Plus de 500 morts, des milliers d’arrestations, des condamnations à la peine capitale Et fin décembre 2025, c’est cette fois le bazar de Téhéran, colonne ver-
tébrale économique du pays, qui déclenche la révolte. Pour la première fois, marchands, étudiants, ouvriers, familles entières descendent ensemble dans les rues de 31 provinces. Les slogans exigent la fin de la République islamique. Avec, là encore, une répression sans précédent: des milliers de décès, plus de 50000 détentions, des condamnations à mort expéditives.
Pour gagner cette guerre, le régime iranien va chercher avant tout à ne pas perdre. On le sait, les campagnes aériennes no boots on the ground ont du mal à entraîner un changement de paradigme. Même dos au mur, le régime peut chercher à tenir. Il est structuré Hiérarchisé. Une partie de la population croit encore au dogme. Les images des sinistres dégâts collatéraux feront le tour du monde. On parle aujourd’hui d’une école qui a été frappée de plein fouet par un tir israélien, faisant des dizaines d’enfants victimes
Un aspect de la riposte iranienne va s’avérer spectaculaire. Les pays du Golfe, qui auront presque tout tenté pour éviter le conflit, se retrouvent en première ligne dès le premier jour En s’attaquant à leurs voisins, les Iraniens ont pris un risque stratégique majeur Mais ils envoient un message: «Nous n’avons pas de limites. La guerre sera totale Nous sommes presque anéantis, et vous, princes du Golfe, vous êtes alignés, au fond, sur les intérêts américains Vous hébergez des bases, vous nous encerclez…»
Quoi qu’il en soit, les images sont saisissantes. Les grands aéroports – à Doha, à Dubaï, à Abu Dhabi –sont à l’arrêt. Les systèmes antimissiles sont efficaces, mais des drones Shahed (dont la performance s’est améliorée depuis la guerre en Ukraine…) parviennent à passer, frappent des tours illuminées Le détroit d’Ormuz est menacé Et les images de Dubaï, ville monde, impactent aux quatre coins du globe. C’est probablement l’effet recherché… Le Golfe n’est plus à l’abri dans sa «bulle globale». Il est entré dans la tempête.
La vraie question reste: How does it end? Pour Israël, la chute du régime, la destruction de l’appareil militaire iranien et des proxys, en particulier le Hezbollah libanais, sont des objectifs stratégiques Pour Donald Trump et les États-Unis, les enjeux seront nettement plus complexes. Il s’agit d’éviter un long conflit De limiter rapidement les effets du chaos sur l’économie mondiale, sur le coût de l’énergie, sur les pays amis du Golfe… Un trop grand nombre de soldats US tués ouvrirait un débat aux États-Unis, où Trump s’était engagé à ne plus faire la guerre, en particulier au Moyen-Orient…
En admettant que le régime des mollahs tombe, personne ne sait très bien ce que serait le jour d’après dans un pays immense, peuplé, disloqué par la guerre, sans réelle figure rassembleuse Les Américains ont certainement un plan Mais qui peut croire que l’Iran accepterait un ordre quasi néocolonial aux mains de Washington et de l’allié israélien?
À cette heure, aussi, on entend peu la Chine et la Russie. La chute de l’Iran serait un revers pour le Kremlin, un problème aussi pour la chaîne logistique militaire en Ukraine. Mais Vladimir Poutine pourrait être prêt à en accepter le prix s’il avait les mains un peu plus libres dans le Donbass… Pékin calcule et temporise. Chaque conflit dans lequel l’Amérique s’enlise au Moyen-Orient l’éloigne un peu plus de l’Asie-Pacifique Et de la question cruciale de Taïwan Mais Pékin a aussi construit en Iran un actif réellement stratégique. Plus de 80% du pétrole iranien part vers la Chine à des prix discount L’accord de partenariat stratégique pour vingt-cinq ans, signé en 2021, prévoyait 400 milliards de dollars d’investissements chinois. En 2023, la République populaire a obtenu la normalisation saoudo-iranienne En frappant
l’Iran des mollahs, les États-Unis cherchent aussi à fragiliser la stratégie chinoise globale.
L’Afrique aussi est largement silencieuse. Pourtant, chaque guerre « lointaine » finit par arriver chez elle Le prix du baril s’envole – et ce sont les économies africaines, importatrices nettes de pétrole pour la plupart, qui en paieront le prix le plus fort Les chaînes logistiques, déjà fragilisées par la pandémie de Covid, par les perturbations en mer Rouge [voir p. 44-51], par les conflits en série, risquent une nouvelle rupture. C’est sur le sol africain que se jouent en grande partie les guerres de ressources [voir p. 34-43] C’est ici aussi que se mène une part du conflit stratégique, commercial, technologique entre la Chine et les États-Unis
L’asymétrie des puissances n’est pas nouvelle, mais dans le monde trumpien, dans le monde des superpuissances, libéré des normes, elle devient criante. Nous sommes 54 États, plus de 1,5 milliard d’habitants. Nous avons des ressources Nous existons à peine, nous n’avons pas de membre permanent au Conseil de sécurité Mais nous devons avoir une voix qui porte ■
Frappes américano-israéliennes sur Téhéran, le 1er mars 2026
ÉDITO
3 L’Iran, le chaos et le monde d’après par Zyad Limam
ON EN PARLE
10 C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE, DE LA MODE ET DU DESIGN De l’amour
30 CE QUE J’AI APPRIS Mariana Ramos par Astrid Krivian
33 C’EST COMMENT? Travail d’enfants par Emmanuelle Pontié
52 PARCOURS Bwanga Pilipili par Astrid Krivian
90 VINGT QUESTIONS À… Alain Mabanckou par Astrid Krivian
TEMPS FORTS
34 Ressources: l’Afrique est-elle incontournable? par Cédric Gouverneur
44 Djibouti en équilibres par Zyad Limam
54 SeydiBa: «Les gens n’ontpas l’habitude de voir un avocat noir» parAstridKrivian
60 Maryam Touzani: «Plusonvieillit,plus on gagneenexpérience» parAstridKrivian
66 SébastienOnomo: «Jeproduis des films parcequ’il m’amanqué desrécits» parJean-MarieChazeau
72 Assinieaurythme d’Akoula parEva Sauphie
BUSINESS
78 L’Afriquecherche àvaloriser sonor
82 Franck Teya et NibesseFofana: «Niindustrialisation ni attractivité sans sécurité juridique»
86 La Banque africaine de l’énergiesetient prête
87 Kigali mise surl’IA
88 Le Nigeriasetourne vers le Sudglobal
89 TheAfricaClub metenplace un systèmed’alerte parCédricGouverneur
C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage
Clarivel Face Forward Gazing, 2024.
DE L’AMOUR
Au Grand Palais, l’artiste queer afro-américaine Mickalene Thomas CÉLÈBRE LES BEAUTÉS NOIRES et la force des sens.
RECONNUE SUR LA SCÈNE
INTERNATIONALE pour sa pratique flamboyante et audacieuse, Mickalene Thomas explore notamment la visibilité et la représentation des femmes noires dans l’art, l’histoire et la culture populaire. Dans son travail, l’amour s’instille comme une force de libération, un acte de résistance et d’affirmation de soi
– thème inspiré par le livre fondateur de la militante féministe afro-américaine bell hooks, All About Love: New Visions (1999), dans lequel l’autrice envisage l’amour comme une pratique active Mêlant peinture, collage, photographie, vidéo et installation, la rétrospective que lui consacre le Grand Palais, à Paris, couvre plus de deux décennies de création Il n’y est pas seulement question de corps noirs, mais de tous les corps que l’on a cherché à déshumaniser, s’agissant de féminité, de beauté, d’ethnicité, de sexualité ou de genre. Pour l’artiste, «ce travail a été un moyen de surmonter la douleur et la peine par la création, pour ne pas imploser». Lorsque les mots ne suffisent plus, l’art devient un langage. Influencée par des mouvements tels que l’impressionnisme, le cubisme, le dadaïsme et la Renaissance de
Harlem, son œuvre s’inspire de l’histoire de l’art occidental et de la culture pop. Qu’elle utilise des strass, de l’acrylique ou de l’émail, elle combine souvent dans ses créations ces matériaux de manière complexe et visuellement frappante. Certains éléments sont peints directement sur la toile, parfois à l’aide de ruban adhésif qu’elle retire ensuite. Tout le reste est sérigraphié. Sa façon d’associer ces techniques contribue à créer un effet de trompe-l’œil. L’illusion comme argument de conviction. L’une de ses œuvres les plus emblématiques, Le Déjeuner sur l’herbe: Les Trois Femmes Noires (2010), réinterprète le tableau controversé d’Édouard Manet, en plaçant trois superbes femmes noires dans des poses affranchies. Commandée par le MoMA, à New York, elle est devenue l’une de ses œuvres les plus visibles, reflétant la mission constante de Mickalene Thomas d’«occuper l’espace» dans les institutions artistiques d’élite – une façon de défier le politique par le biais du plaisir. ■ Catherine Faye
«ALL ABOUT LOVE», Mickalene Thomas, Grand Palais, Paris (France), jusqu’au 5 avril 2026 grandpalais.fr
FACE À
OMAR EL AKKAD, Un jour,tout le mondeaura toujours étécontreça, Mémoire d’encrier, 192pages,20€.
L’INDIFFÉRENCE
Le livred’OmarElAkkad estun miroir tenduàl’hypocrisiecollective face àlaTRAGÉDIEDEGAZA.
«CHAQUEPARAGRAPHEdutexte d’El Akkadest un petit diamantincisif,parfaitementtaillé, dont la précisionmet un peu d’ordredansnos idées, et dans le chaossanglantdecemonde.» Dans sa préface, la journalisteetessayiste franco-suisseMona Cholletcisèlesacritiqued’Un jour,toutlemonde aura toujours été contre ça.Une critique subtileetuntitre choc, faisantréférence àce«type très spécifique de centristemodéré, quivalever les yeux de tempsentemps pour voir où se situel’équilibre de la “bonne société”», selonles mots de l’auteur.NéenÉgypte, celui dont le premierroman, American War (Flammarion, 2017), aété désignépar la BBCcomme l’un descentromansà avoirfaçonné notremonde vitaujourd’hui auxÉtats-Unis, en Oregon.Depuis fin2023, l’écrivain et journalisteobserve quotidiennementla viedes Gazaouis et leshorreursqu’ilssubissent.Mêlantlerécit de sesexpériences personnelles et uneanalyse socio-politique incisive,ilinterroge iciles postures moralesvidéesdesens, la passivitédes progressistes, l’oubliorganisé. S’il proposedes éclaircissements surleprofond décalage entrenos valeurs, sans cesseidentifiées et revendiquées,etleurs applications réelles, si différentes, il clameaussi sa désillusionfaceau libéralismeoccidental. Et face àl’indifférence. Dèsla première phrase,l’essai d’El Akkadnousabsorbe –«Elle estdelacouleur du brouillardquand ilslatrouvent, elle croitqu’elle n’est plus…» –sansjamaisnouslâcher. La tragédie de Gaza remet ainsienquestionnotre rapportaumonde.Età l’autre. ■ C.F.
SOUNDS
Àécouter maintenant !
DominiqueFils-Aimé, My WorldIsthe Sun, Ensoul Records.
C’estune cassette audiodes années 1970,oùrésonnait la voix de sa mère,qui a inspirélenouvelalbum de la chanteusequébécoise d’originehaïtienne.Tel un récitintime, traversant émotions et contrastes sonorescomme stylistiques, My WorldIsthe Sun conjugue la puissanceduchant au rythme des tablas.Enbonus,une repriseétonnante de FrancisCabrel. D’unegrande poésie,d’une grande élégance
Tinariwen, Hoggar,Wedge
En attendantleurfièvre scénique,extrêmement contagieuse, surlascène du Cirque d’HiveràParis les8et9 maiprochain, on se plonge dans le nouvel albumdugroupetouareg.Etdès l’ouverture, ôcombien hypnotique, d’«AmidinimEhafSolan», on se sent chez soi. Guitares électriques, chœurs généreux,rythmiquestribales… En bref, toutelamagie de Tinariwen! Quiinvite, surlesuperbe «SagheratAssani», la chanteuseetoudiste Sulafa Elyas.
NubiyanTwist, ChasingShadows, StrutRecords
Un mélangebiensenti de jazz,d’afrobeat, de hip-hopetd’électro,qui célèbrelachaleur et la spontanéitéhumaine…Voilà le programmede Chasing Shadows.InvitantFatoumata Diawara, Mr.Williamz ou encore Bootie Brown, le collectifanglais fondépar TomExcell entérine la chimie du collectif, du bucolique enthousiaste d’«Azimuth»aureggaeinspiré de «RhythmofYou». ■ Sophie Rosemont
Le monument et le parc commémoratif s’étendent sur 40000 mètres carrés de terres agricoles au sud-est de la capitale éthiopienne.
CRASH DU VOL ET 302: EN MÉMOIRE
Telle une cicatrice sur le sol éthiopien, une ARCHITECTURE qui marque l’espace et aide à faire le deuil de l’une de pires tragédies de l’aviation nationale.
LE 10 MARS 2019, le vol ET 302 de Ethiopian Airlines décolle d’Addis-Abeba à 8h38 en direction de Nairobi, avec 157 personnes de 35 nationalités à son bord. Six minutes et quarante-quatre secondes plus tard, l’appareil s’écrase avec une telle force qu’il creuse un cratère de 27 sur 37 mètres, s’enfonçant jusqu’à neuf mètres de profondeur. Personne ne survit au crash, le plus meurtrier de l’histoire de la compagnie aérienne La tragédie touche profondément le pays, et l’Association des architectes éthiopiens lance un concours international pour la création d’un mémorial sur le site du drame. Il a été remporté par le cabinet Alebel Desta Consulting Architects and Engineers, basé à Addis-Abeba. Finalisé l’été dernier, le projet, parmi les 15 gagnants du prix ArchDaily Building of the Year 2026, symbole d’unité nationale et
matérialisation du travail de deuil, honore la mémoire des familles et des victimes Le mémorial est structuré autour de quatre allées et s’intègre harmonieusement au terrain naturel du site du crash: même la couleur du béton, rouge, a été choisie pour faire écho aux terres agricoles environnantes, renforçant le lien entre architecture, paysage et mémoire. Le point d’impact est marqué par quatre structures aux formes abstraites, représentant les continents d’origine des victimes, et exprimant par là même tant la perte et l’absence que la vie qui continue. Le lieu de l’accident et le cimetière sont au cœur du projet, qui comprend également des espaces de cérémonie, de rassemblement et de contemplation.
Un itinéraire principal retrace les dernières minutes du vol, guidant les visiteurs dans un parcours introspectif propice à la compréhension et au souvenir. ■ Luisa Nannipieri
L’auteurrevient avec un romanaussi INTROSPECTIF queNOSTALGIQUE.Comme unepérégrination quepartageraient tous lesexclusdu«rêve américain».
ALORSQUE SONMARIAGE avec Hannah,une photographe françaiseaveclaquelleilaunenfant, estaubordde la rupture, Mamush retourne auxÉtats-Unis, dans la communauté éthiopiennedeWashingtonD.C.Maislejour de sonarrivée,Samuel, figure paternelle charismatique, est retrouvé mort dans songarage. Confrontéà l’énigme de ce deuil, le protagoniste part àtravers le pays en quêtedeson histoire familiale, de sesracines éthiopiennes et de réponses àdes questionsqu’on luia formellement demandédene jamais poser– la paranoïa inhérenteaustatutd’immigré est l’un desleitmotivsdeceroman.Faceaux fantômes du passé, Mamush,qui avaitquittédes années plus tôtune carrière prometteusedereporterpourtentersachanceà Paris, parviendra-t-ilàexorciser sespropres démons?Journaliste free-lance et auteur de troisromansqui onttousété misen avantpar le NewYorkTimes,Dinaw Mengestu,qui dirige le départementd’écriturecréativeduBardCollege,est aussi le lauréatdeplusieurs prix.NéàAddis-Abeba en 1978,
avantd’émigrer auxÉtats-Unisavecsafamille,ilaécrit Lesbelleschosesque porteleciel (2007, prix du Premier Romanétranger), Ce qu’onpeutliredansl’air (2011, prix Mahogany)et Tous nosnoms (2015),unrécit introspectif quialterne entrechaos africain et solitude américaine Sesreportages, notammentauDarfour,enOuganda et au Congo, ontété publiésdansle NewYorkTimes, Harper’s ou RollingStone.Avec Quelqu’uncomme nous,unanimement saluépar la presse américaine et parBarackObama lors de sa sortie auxÉtats-Unis, en 2024,Mengesturenoueavecson lyrismemélancolique. «Peu importe. Je commence àrouler, et c’estcomme si j’étaissur un bateau.Unfleuvenes’arrête jamais.Moi,c’est pareil.» Àl’aunedes mots prononcéspar Samuel avantqu’il ne meuremystérieusement,lelecteur naviguedansunroman pérégrin,ponctué de photographies de la femmedeMamush. Unehistoirequi rappelle l’univers cinématographiquedeJim Jarmusch:une célébration poétique de la marginalitéetdudéracinement. ■ C.F.
LONG -MÉTRAGE
DERRIÈRE LES PALMIERS (Maroc-France), de Meryem Benm’Barek Avec Driss Ramdi, Nadia Kounda, Sara Giraudeau. En salles le 1er avril.
LA DOUBLE PEINE D’AMOUR
Une romance qui vire au thriller raconte les RAPPORTS DE CLASSE postcoloniaux dans le Maroc d’aujourd’hui. Et dans son nouveau film, Meryem Benm’Barek n’a pas froid aux yeux…
HUIT ANS APRÈS SOFIA, qui racontait sur un rythme haletant l’impasse d’une mère célibataire sans ressources dans la société marocaine, voici enfin le deuxième film de sa réalisatrice. Meryem Benm’Barek explore à nouveau les rapports de classe et la situation des femmes au Maghreb, mais elle se place cette fois-ci d’un point de vue masculin Mehdi est le fils d’un couple de la classe moyenne de Tanger (un maçon et une professeure de français). Il a raté ses études d’architecture et se prépare à reprendre la petite entreprise de son père. Côté cœur, il est amoureux de la pimpante Selma, qui travaille dans la boulangerie du quartier. Mais sur le chantier de restauration d’une luxueuse maison, il va rencontrer Marie, la fille des propriétaires: un couple de bourgeois français (dont la femme est interprétée par Carole Bouquet, impeccable) qui «adore le Maroc». On n’est pas loin de la caricature, mais sans y basculer. Les schémas sont bien établis, mais tout se met en place avec beaucoup de fluidité, et la tragédie peu à peu se profile, portée par des acteurs remarquables À commencer par
Driss Ramdi, beau taiseux qui va devoir faire des choix, engagé sincèrement avec l’une, puis avec l’autre, mais frustré et de plus en plus tiraillé par des ambitions professionnelles enfouies, encouragées par Marie. Entre sa petite fiancée voilée (Nadia Kounda), très amoureuse, qui ne veut rien faire de contraire à la religion avant le mariage, et la quadragénaire un peu ado attardée (Sara Giraudeau) pour qui la sexualité se vit naturellement, son cœur va tanguer… Deux milieux différents, deux cultures: une forme de domination postcoloniale irrigue le récit, et ça passe par les corps, avec une scène d’amour très physique comme on n’en voit pas dans les films arabes Une audace qui n’a rien de gratuit. C’est aussi le cas d’une autre scène choc chez une avorteuse clandestine, hommage revendiqué à l’écrivaine française Annie Ernaux Cette comédie romantique, qui dénonce les inégalités dans la belle lumière tangéroise, va alors basculer dans un thriller éprouvant. Jouer avec nos sentiments et nos nerfs pour mieux raconter le monde d’aujourd’hui: pari réussi. ■ Jean-Marie Chazeau
RECUEIL
AU CREUX DU VENTRE
TCHICAYA
UTAM’SI, Le MauvaisSang, suivide
Feudebrousse et de Le Ventre, Gallimard, 288pages, 10,40€
ES
SAI
ASSUMER SONSEUM
Le pouvoirinsoupçonné de la NÉGATIVITÉ, selonChams Zarrouk.
TroisŒUVRESMAJEURES du grandpoète congolais Tchicaya UTam’si.
LE MAUVAISSANG, FEUDE BROUSSE ET LE VENTRE formentuntriptyque lyriqueetengagé, explorantl’identitécongolaise, lesdouleursde l’exil,ladécolonisationetla quêtedeliberté. L’œuvrepoétiquedeTchicayaUTam’sisedéploie au fild’une vie, d’abordenétroite relation existentielleavecundouloureuxvécud’enfance, puis emportée au cœur sanglant de l’histoire des deux Congo. Elle s’articule alorsautourd’une date centrale,celle de la mise àmortdePatrice Lumumbaenjanvier 1961.Reconnuepar Senghor commeuntémoignageessentiel,l’œuvre de celui queSonyLabou Tansisurnommait«le père de notrerêve» se distinguepar sonrefus de la facilité, préférantunlyrisme souventsombreetintense qui se détachedumouvement de la négritude. Marqués parunstyle musicaletune puissanced’expression uniques, sesversoccupentune placecentraledans le paysagepoétiqueafricain. Grand. ■ C.F.
CONTRARIÉTÉ, COLÈRE,DÉPIT, FRUSTRATION… Dans un mondeoù l’optimisation de soietlaquête du bonheurtotal primentsur le reste, c’estceque l’on devraitfuir àtoutprix. «Duseum, on peut dire d’emblée deux choses:iln’enexisteaucuneétude et il a unemauvaiseodeur.Onpue le seum», écrit ChamsZarrouk.Pourtant, le seum –issudel’arabe sèmm,qui signifie «venin»–est profondément humain.Mieux:ilpourraitmêmeconstituer la clédenotre plénitude. Mêlant avec humour références académiquesetrécitspersonnels, l’autrice le perçoitdonccomme un remède bienvenu àlamélancolieetàlacomédie des apparences.Mieux vaut un boncoupdegueule qu’une rancœurenfouie sous desfaux-semblants. «Ilmesemblequ’on cerneplusfacilementune personne àtravers ce qu’ellen’aimepas,cequ’elle conteste,qu’àtravers ce qu’elleaime»,garantitelle.Etc’est vrai.Àméditer,donc, pour notrebien et celuidelasociété.Leseumpourraitêtreun vecteurefficacedelienetd’actionpolitique. ■ C.F.
ZARROUK, LeGoûtduseum –Vivre haut nosfrustrations, Lescorps conducteurs, 160pages,16€
CHAMS
LORSQUE L’ENFANT-SOLDAT PARAÎT
Allah n’est pas obligé, d’Ahmadou Kourouma, adapté dans un film mêlant de SUPERBES DESSINS à des voix authentiques d’Afrique de l’Ouest. Pour mieux décrire une sombre réalité qui perdure.
BIRAHIMA, orphelin de 8 ans, quitte son village de Guinée pour tenter de rejoindre sa tante au Liberia à travers une région gangrenée par les guerres civiles, prêt à tout. «J’étais fort comme un champion de lutte sénégalaise», raconte l’enfant en voix off (le rappeur ivoirien SK 07). Accompagné d’un féticheur bonimenteur (Thomas Ngijol), il se retrouve, une kalachnikov à la main, contraint de racketter et tuer Adaptée du best-seller d’Ahmadou Kourouma (prix Renaudot 2000), l’histoire de cet enfantsoldat s’anime en 2D grâce au réalisateur et graphiste Zaven Najjar Un projet impulsé par le producteur français d’origine camerounaise Sébastien Onomo [voir interview, p. 66-71], qui marie des sons authentiques recueillis dans les pays traversés au graphisme picaresque du réalisateur. Si ce film d’animation rappelle les fictions en images réelles et fortes Ezra (2007), du Nigérian Newton Aduaka, ou Johnny Mad Dog (2008), du français Jean-Stéphane Sauvaire, au Liberia, l’humour du roman et la distance créée par le dessin apportent un supplément d’âme. Aujourd’hui, 300000 enfants-soldats sont toujours recensés par l’Unicef dans le monde, dont 120000 en Afrique… ■ J.-M.C
ALLAH N’EST PAS OBLIGÉ (Belgique-CanadaFrance-Luxembourg), de Zaven Najjar. Avec les voix de SK 07, Thomas Ngijol, Marc Zinga, Annabelle Lengronne. En salles le 4 mars (France), le 25 mars (Maghreb), le 27 mars (Afrique subsaharienne) Version en roman graphique par Zaven Najjar et Karine Winczura, publiée aux éditions Dupuis.
Deux versions du modèle Okoto
Le short en denim Avô Dédji, porté avec le top Hwè, figurant des motifs de scarifications traditionnelles.
MODE
Oser
la tradition
Les pièces sont confectionnées au Bénin à partir de tissus 100% coton, laine et denim japonais
Au Bénin, ABAh mêle modernité et héritage.
Une DÉMARCHE
AUDACIEUSE, qui respecte la culture métissée du pays.
SORAYA AKADIRI ET SPENCER AHOUNOU, 27 et 28 ans, rêvaient de créer une marque de vêtements. Un peu par hasard, un peu par défi personnel aussi, ils imaginent et confectionnent ensemble trois pièces lors d’un voyage au Bénin en 2024. Leurs premières créations rencontrent un succès retentissant sur les étals du marché de Noël de Cotonou, au point qu’ils adoptent dans la foulée l’étiquette ABAh. Un acronyme qui signifie «père» dans certaines langues, et qui est un hommage à celui, décédé, de Spencer, un homme engagé au sein de la société béninoise.
Aujourd’hui basés entre Porto-Novo et Paris, les deux créateurs travaillent sur des collections capsules audacieuses, avec le soutien et les recommandations de leur communauté. Ils ont notamment demandé l’avis des revenants (egungun) quand ils se sont inspirés de la tenue des hommes pour créer le short en denim Avô Dédji, dont la structure reprend le mouvement avec
lequel ils attachent le pagne: les broderies de sequins et de perles incrustées sur le tissu évoquent des parures cérémonielles qu’ils ne voulaient surtout pas banaliser. C’est avec le même respect qu’ils ont imaginé Djagba, inspirée du bal masqué homonyme, une jupe blanche et structurée recouverte de tissus multicolores superposés et ornés de dentelle, qui virevoltent à chaque pas. Et l’un des logos minimalistes du label, composé de quatre marques verticales, rend hommage aux scarifications traditionnelles, propres à l’identité culturelle béninoise.
En attendant d’ouvrir leur boutique à Cotonou et de lancer leur site, ainsi qu’une sous-marque axée sur la vie quotidienne, ils ont récemment présenté une collection plus décontractée. Des pièces inspirées par les jeunes Béninoises expatriées qui rentrent en vacances au pays. Les Cotonou City Girls sont sûres d’elles, fières de leur culture et charismatiques, comme nous le rappellent les logos «La Guéparde» sur leurs T-shirts. Un hommage à l’équipe et à la bière nationale, mais surtout à l’instinct et à la force tranquille des filles de la diaspora @abah.co ■ L.N.
Ensembles Bübü
À L’ORIGINE DES ARTS DITS «NÈGRES»
Voyage au début du xxe siècle, alors que les PREMIÈRES «ŒUVRES PRIMITIVES» arrivent à Paris et provoquent un véritable effet disruptif.
AU TOURNANT DU XXE SIÈCLE, le quartier parisien de Montparnasse est un repaire d’artistes et d’intellectuels, fréquenté notamment par Pablo Picasso, Henri Matisse ou Guillaume Apollinaire, mais aussi par de nombreux marchands d’art et collectionneurs. Dans ce milieu bouillonnant se croisent et fusionnent objets extraeuropéens et œuvres avant-gardistes, donnant lieu à une rupture majeure dans l’histoire de l’art occidental et façonnant une nouvelle vision de l’art moderne et du marché de l’art. Avec le soutien de la Fondation Marc Ladreit de Lacharrière, le musée du quai Branly imagine une exposition temporaire qui évoque l’atmosphère de l’époque, révélant les dessous d’une décennie historique lors de laquelle des pièces, d’abord perçues comme ethnographiques, sont progressivement reconnues comme des œuvres d’art à part entière.
On commence par l’arrivée des premiers masques et sculptures africains et le travail de l’éclectique artiste et marchand Joseph Brummer, un précurseur enthousiaste. On redécouvre ensuite la création de la Société d’art et d’archéologie nègre par Paul Guillaume, à qui l’on doit la première exposition d’objets provenant des continents africain et océanien présentés pour leur dimension artistique, en 1916. Suivront, trois ans plus tard, la «Première exposition d’art nègre et d’art océanien» et un engouement général, qui amène même le conservateur du musée des Arts décoratifs du Louvre à présenter au
pavillon de Marsan un ensemble d’œuvres et d’objets sous le titre «Art indigène des colonies françaises et du Congo belge». L’exposition, inaugurée en novembre 1923 et réunissant 1450 pièces, devait durer un mois; elle sera finalement prolongée face à son succès Dans la galerie Marc Ladreit de Lacharrière, conçue en 2021 par Jean Nouvel, le visiteur remonte le temps à travers des documents d’archives, des photographies et des œuvres remarquables. Une sélection qui explore le double regard porté sur ces objets à l’époque et qui contextualise la naissance de l’engouement pour les arts dits «nègres» ou «primitifs». ■ L.N.
«1913-1923: L’ESPRIT DU TEMPS», galerie Marc Ladreit de Lacharrière, musée du quai Branly, Paris (France), du 17 mars au 20 septembre. quaibranly.fr
EXPR ES SION
À L’UNISSON
Les ARTISTES LGBTQI+ dans l’histoire de l’art africain et diasporique.
À WASHINGTON D.C., la plus grande exposition jamais consacrée à ce sujet témoigne d’une réflexion institutionnelle, notamment sur les limites imposées aux idéaux en matière d’art et d’expression. Le titre de l’événement, «Here: Pride and Belonging in African Art» («Ici: fierté et appartenance dans l’art africain»), se veut à la fois une déclaration et une dénégation, attestant de l’appartenance totale des artistes LGBTQI+ à la vie culturelle africaine. À travers la peinture, la photographie, la sculpture, l’installation, la vidéo et les médias numériques, soixante œuvres viennent ainsi réaffirmer que la reconnaissance et l’inclusion relèvent, avant toute autre chose, de la rigueur historique et de la responsabilité culturelle De Zanele Muholi à Toyin Ojih Odutola, en passant par Rotimi Fani-Kayode, Leilah Babirye ou Jim Chuchu, plusieurs générations d’artistes, d’horizons divers, partagent un même engagement: exprimer l’identité, l’intimité et la subjectivité dans des contextes où les libertés sociales et juridiques varient considérablement Si les tableaux aux textures riches de l’Anglo-Nigérian Sola Olulode mettent en avant la tendresse et le lien, d’autres artistes utilisent le portrait, la performance ou le numérique pour exprimer leurs propres perceptions. En mettant l’accent sur le plaisir, le lien social et l’avenir, l’exposition remet en question les récits qui considèrent l’expérience queer comme extérieure à l’histoire africaine. Et positionne la production artistique LGBTQI+ comme une composante d’un patrimoine culturel vivant et dynamique, plutôt que comme une catégorie isolée ou exceptionnelle. ■ C.F.
«HERE: PRIDE AND BELONGING IN AFRICAN ART», National Museum of African Art, Washington D.C. (États-Unis), jusqu’au 23 août 2026 africa.si.edu/exhibitions/current-exhibitions
Autoportrait de l’artiste visuelle et activiste sud-africaine Zanele Muholi pour la série «Parktown».
Des mannequins se tiennent par les mains. Stephen Tayo Lagos, Nigeria, 2019
ÉVÉNEMENT
«AFRICA FASHION», ENFIN DANS LA CAPITALE!
L’exposition du Victoria and Albert Museum de Londres arrive en France, à Paris, après sa tournée en Amérique du Nord et en Australie, ENRICHIE ET AUGMENTÉE par le quai Branly.
DÈS SON
INAUGURATION
À LONDRES, À L’ÉTÉ 2022, «Africa Fashion» a fait des vagues: pour la première fois, une institution comme le Victoria and Albert Museum célébrait l’histoire et l’impact mondial de la mode africaine, en présentant les travaux de 45 créateurs issus de plus de 20 pays Depuis, toujours sous le commissariat de Christine Checinska, elle est passée par Brooklyn, Chicago, Melbourne et Montréal, à chaque fois enrichie,
contextualisée et actualisée pour illustrer au mieux le dynamisme, la créativité et le sens de l’innovation des designers contemporains. Des contributions précieuses irriguent également son adaptation parisienne, accueillie à la fin du mois de mars par le musée du quai Branly. Avec plus de 460 œuvres réparties en sept sections, l’exposition traverse l’histoire de la mode et aborde ses impacts sociaux, politiques, économiques et culturels. Le parcours s’ouvre avec un ensemble
du Camerounais Imane Ayissi, qui associe la soie chatoyante à des couches exubérantes de raphia Un créateur qui jette des ponts entre les périodes historique et contemporaine, l’Afrique continentale et diasporique, l’artisanat et la haute couture. Cette pièce donne le ton de la visite, où le textile est valorisé sous tous ses aspects. Le court-métrage The Currency of Ntoma, de Godfried Donkor, comme la belle installation de Hassan Hajjaj interrogent la puissance du langage visuel du wax, tout en
soulignant l’importance du commerce du tissu dans l’indépendance économique des femmes.
Une œuvre monumentale inédite de la Sud-Africaine Esther Mahlangu, connue pour ses peintures faisant écho à son héritage ndébélé, évoque le rapport profond des créateurs avec les savoir-faire traditionnels. De même, les techniques artisanales sont valorisées à travers une sélection de pièces rares de textiles et d’accessoires issus des collections du musée. Des bijoux du XIXe au XXe siècle accompagnent la section consacrée à la nouvelle génération de créateurs, comme Laduma Ngxokolo ou Doreen Mashika, et aux ornements contemporains, qui repoussent les limites de la
représentation des parures corporelles. Et, tout au long du parcours, l’institution déploie ses archives photographiques, avec les travaux de Seydou Keïta, Félicien Rodriguez, James Barnor, Sory Sanlé, Abbas Habib Alla, Rashid Mahdi, Paul Kodjo, J. D. ‘Okhai Ojeikere, Samuel Fosso ou Guy Tillim Un appel à contributions a par ailleurs permis de recueillir des clichés illustrant les habitudes vestimentaires des diasporas pendant la période des indépendances. ■ L.N.
«AFRICA FASHION», musée du quai Branly-Jacques Chirac (galerie Jardin), Paris (France), du 31 mars au 12 juillet. quaibranly.fr
Je vais décoller, Sanlé Sory, 1977
Pagne dida
INTE RVIEW
Joshua IDEHEN DANSE CATHARTIQUE
D’ORIGINE NIGÉRIANE, ce musicien et chanteur britannique revient avec un nouvel album à la fois introspectif et fédérateur par ses sonorités rythmiques.
LE TITRE est aussi long qu’évocateur:
I Know You’re Hurting, Everyone Is Hurting, Everyone Is Trying, You Have Got To Try. Entre spoken word, jazz et électro, Joshua Idehen utilise la variété des rythmes comme langage universel, livrant un travail à la fois intime et tourné vers l’autre
AM: Dès le premier morceau, vous nous rappelez le pouvoir cathartique de la danse. En quoi le rythme et le mouvement sont-ils des outils puissants?
Joshua Idehen: La piste de danse, je suppose, est ce que je voulais que l’église soit pour moi: un lieu de communion, de fraternité et de joie. Le rythme est, à mes yeux, un langage universel: comment pourrais-je autrement communiquer
avec moi-même, dans une salle pleine d’inconnus, et avec l’univers en même temps? C’est une belle manière de dire: «Bonjour, je vais bien, et vous, comment allez-vous?»
I Know You’re Hurting, Everyone Is Hurting, Everyone Is Trying, You Have Got To Try… Pouvez-vous nous expliquer ce (très) beau titre d’album?
C’est une ligne de la chanson «Brother», qui est un poème que je m’adresse à moi-même, et dans lequel je me reproche essentiellement de m’apitoyer sur la honte que je ressens. À un moment de l’écriture, j’ai accepté la réalité de ma souffrance, puis je me suis rappelé que je n’étais pas le seul à traverser des moments éprouvants.
Et j’ai écrit mes pensées en temps réel. Plusieurs titres ont été envisagés, mais
j’ai proposé cette formule – à moitié en plaisantant, à moitié parce que je suis fan de Fiona Apple, et en particulier de son album The Idler Wheel Is Wiser than the Driver of the Screw and Whipping Cords Will Serve You More than Ropes Will Ever Do Il s’est avéré que ça résumait parfaitement l’album. Du point de vue artistique, de quoi s’est nourri ce disque?
En premier lieu, je blâme tous les films de science-fiction que je regardais enfant! Les sons électros me donnent toujours l’impression de chevaucher vers le futur… Côté poésie, je me suis beaucoup inspiré de Shane Koyczan, Yomi Sode, Yrsa Daley-Ward, et d’autres encore. Côté musique: Sunday Service Choir, Stromae, Saturday, Monday, Faithless, Daedalus, Björk… Et Jill Scott, toujours! ■ S.R.
Know
Everyone Is Hurting, Everyone Is Trying, You Have Got To Try, Heavenly Recordings Sortie le 6 mars.
JOSHUA IDEHEN, I
You’re Hurting,
UN JOUR AVEC MON PÈRE
(Nigeria-Royaume-Uni), d’Akinola et Wale Davies Jr
Avec Sope Dirisu, Chibuike
Marvellous Egbo, Godwin Egbo
En salles le 25 mars.
DANS LES PAS DE LEUR PÈRE
Deux
garçons traversent le Nigeria
des années
1990
aux
côtés
d’un paternel qu’ils vont apprendre à connaître. Un VOYAGE
NOSTALGIQUE et moderne au cœur de Lagos, hommage à l’histoire du pays en pleine tourmente politique.
POUR FAIRE BOUILLIR LA MARMITE, un père de famille venant d’une petite ville nigériane s’absente souvent très longtemps loin de son foyer. Il accepte un jour que ses deux fils de 8 et 11 ans l’accompagnent jusqu’à Lagos, où il doit tenter de récupérer des mois d’arriérés de salaire. Peu habitués à le côtoyer une journée entière, les deux garçons vont apprendre à le connaître en chemin: sévère, mais attentionné, presque affectueux, leur montrant ses lieux préférés (une plage, une vieille fête foraine…). Imparfait aussi, mais mystérieusement accueilli en héros dans les restaurants populaires de Lagos. On est en 1993, en pleine élection présidentielle au Nigeria, juste avant que la large victoire qui se dessine pour l’opposition démocratique soit annulée par le pouvoir militaire en place.
On sent la tension monter dans la grouillante Lagos, autre personnage de ce film qui restitue très bien l’atmosphère et les couleurs d’une époque. Le réalisateur Akinola Davies Jr. et son frère Wale ont cosigné ce scénario inspiré de leurs souvenirs, dessinant une figure paternelle déconstruite: un homme viril, mais sentimental, qui finit par assumer son rôle éducatif Pour l’incarner, un acteur britannique d’origine nigériane cité comme possible James Bond depuis son rôle dans la série Gangs of London: Sope Dirisu. À ses côtés, deux enfants qui n’avaient jamais évolué devant la caméra, plus vrais que nature. Ce premier film maîtrisé, presque fantomatique, s’est vu décerner une mention spéciale par le jury de la Caméra d’or au dernier Festival de Cannes. ■ J.-M.C
AGENDA
VENT NOUVEAU
La SCÈNE LITTÉRAIRE du continent et des diasporas africaines à l’honneur à Paris.
C’EST LE PLUS GRAND ÉVÉNEMENT dédié à la littérature africaine et afrodescendante en Europe. Avec près de 10000 visiteurs l’année dernière, le Salon du livre africain témoigne du dynamisme de l’édition africaine francophone. À l’occasion de cette cinquième édition, il met à l’honneur le Bénin, où Paul Hazoumé, l’un des pionniers de la littérature écrite, a posé les bases du roman historique africain, en mêlant mémoire de l’esclavage et réflexion sur l’identité. L’Angola, invité spécial non francophone, marqué par la rencontre entre ses traditions ancestrales et la présence coloniale portugaise, témoigne quant à lui de la vitalité culturelle d’un pays qui ne cesse de se reconstruire à travers l’écriture Représenté par des auteurs tels que Florent Couao-Zotti, João Maló, Marguerite Abouet, In Koli Jean Bofane, Eugène Ébodé ou encore Gaëlle Bélem, ce rendez-vous incontournable de la scène littéraire accueille 400 auteurs, 150 éditeurs et
nombre d’acteurs du monde du livre, venus d’Afrique, d’Europe, d’Amérique et des Caraïbes. Pendant trois jours, les thématiques abordées lors des rencontres et des 40 conférences proposées au public invitent à décloisonner les imaginaires et à repenser les futurs. Une ambition corroborée par le thème choisi: «Jeunesse africaine». Comme le continent est aujourd’hui le moins âgé de la planète, 60% de sa population ayant moins de 25 ans, d’ici 2030, il comptera 42% de la jeunesse mondiale. Lui donner un horizon, c’est offrir à l’Afrique la possibilité de devenir encore plus créative, inspirante, à la tête de projets novateurs, porteurs. Y compris par le livre, sous toutes ses formes salondulivreafricaindeparis.com ■ C.F.
5E ÉDITION DU SALON DU LIVRE
AFRICAIN DE PARIS, Halle des Blancs Manteaux, du 20 au 22 mars 2026
Vue du salon en 2025
Yannelle Loko, à la tête de la Maison Nelly, à Saint-Étienne.
SPOTS
LES AFROFUSION RÉGIONAUX
De Strasbourg à Cannes, avec une halte à Saint-Étienne, escapade dans TROIS CANTINES afrogastros où la personnalité
du chef s’exprime.
CHEF SÉNÉGALAIS de formation européenne, Seydou Diao aime aussi la cuisine asiatique. Chez Ô 30, à Strasbourg, il mélange toutes ces influences pour créer une carte éclectique à partir de produits de saison et bio. À l’ardoise, on trouve l’afrobouillabaisse; la pépé soupe camerounaise; l’agneau de lait confit avec thiéré (couscous de mil) en garniture; le veau du Périgord en sauce mafé avec patates douces à la truffe; l’attiéké avec sauce chien. Une cuisine harmonieuse, soigneusement présentée, dans un décor étudié, et où la technique – de découpe et de cuisson – est reine. La Maison Nelly, inaugurée en septembre à Saint-Étienne, propose les plats de cœur de la cheffe et traiteur Yannelle Loko. Béninoise, elle a grandi en Côte d’Ivoire et exploré la gastronomie de la sous-région grâce à un père dans l’aviation et une mère restauratrice. Tout est fait maison, pour le plaisir des papilles: des bols, comme le veggie (riz créole retravaillé avec des épices, pickles de légumes et toppings), aux burgers yassa et mafé Son travail avec
de
les arachides donne une sauce à la consistance unique, ni trop liquide ni trop pâteuse, et le mélange d’épices dont elle a le secret remplace le bouillon cube par un concentré de goût 100% naturel. La recherche du goût et le savoir-faire technique nourrissent aussi la cuisine émotionnelle d’Aude-Manuella Kra, entre héritage ouestafricain et influences méditerranéennes et américaines. Depuis l’été 2024, la Cocotte Riviera sert à Cannes des plats classiques comme le poisson braisé (de la dorade ou du tilapia parfaitement nettoyés), les pastels ivoiriens, tendrement rebaptisés «pastelinettes», ou le choukouya d’agneau et de poulet. Le mélange kankankan, sourcé à Abidjan, est aussi l’un des secrets de ses hots wings (les «coquettes») bien texturées. Une véritable soul food – tentative réussie de reproduire les goûts de ses voyages aux USA, où elle espère bientôt ouvrir une autre Cocotte. o30restaurant.fr
@La Maison Nelly/@lacocotteriviera ■ L.N.
Le chef Seydou Diao aux fourneaux, dans son resto à Strasbourg
La salle
Cocotte Riviera, à Cannes
DE SIGN
Kakinbow artisanat stylé
Les SACS ARTISANAUX en cuir et bogolan d’un ancien footballeur reconverti en designer.
LE SÉNÉGALAIS ABOUBAKARIM NDAW, 36 ans, s’est tourné vers le design et la mode après qu’une blessure l’a contraint à abandonner une prometteuse carrière de footballeur aux États-Unis De retour à Dakar en 2015, il s’amuse au départ à créer des accessoires en wax de style occidental, comme des cravates Puis, il commence à réaliser des sacs à l’inspiration moderne et à l’esthétique africaine. Sacs à dos compacts, sacs à bandoulière ou encore sacoches de grande taille – clins d’œil à sa passion pour les voyages et les sports –, qui associent cuir et bogolan. Les deux matières s’allient pour créer des pièces fonctionnelles et élégantes, ancrées dans le continent, sans toutefois jamais tomber dans le folklore exotique. Si le cuir recyclé est importé de pays comme le Maroc ou l’Italie, où le designer à accès au marché des chutes de qualité, le bogolan, lui, arrive directement du Mali. Ndaw se laisse guider par son goût personnel dans le choix des motifs et des coloris du tissu, et confie ensuite la réalisation de chaque pièce à des artisans dakarois. Il y a un an et demi environ, il a ouvert son shop, Kakinbow, dans le quartier des Mamelles On y trouve toutes ses créations: sacs, accessoires et vêtements. ■ L.N.
Mariana Ramos
L’AUTRICE-COMPOSITRICE-INTERPRÈTE
cap-verdienne et française revisite son répertoire avec un orchestre symphonique et célèbre les cinquante ans d’indépendance de son pays. Sa voix suave, ses interprétations intenses et délicates expriment l’âme de la morna, musique chaloupée empreinte de nostalgie, de saudade. propos recueillis par Astrid Krivian
Je suis née à Dakar un 5 juillet, qui est aussi le jour de l’indépendance du Cap-Vert. C’est un signe! Fuyant la famine et le chômage dans leur pays, mes parents avaient émigré au Sénégal pour travailler. Mon père, Toy Ramos, était guitariste dans le groupe mythique Voz de Cabo Verde. Militant du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, créé par Amílcar Cabral, mon oncle João da Silva fut le premier consul général à représenter le pays au Luxembourg, aux Pays-Bas et en Belgique. En 1965, il créait à Rotterdam le premier label de musiques cap-verdiennes [Casa Silva, rebaptisé Morabeza Records, ndlr] sur les conseils d’Amílcar Cabral Pour ce dernier, héros de la lutte anticolonialiste, artisan de l’indépendance, que j’honore sur mon morceau «Fidje Terra da Gloria», la culture était un moyen de résister, de militer. Grâce à mon oncle, je connais la vraie histoire de mon pays Cette transmission est très enrichissante et importante
J’ai passé ma prime enfance sur l’île de São Vicente, auprès de ma grand-mère Je l’admirais: elle a élevé dix enfants, puis quinze petits-enfants Quel courage, quelle dévotion! Puis ma mère a fait venir ses enfants à Paris, où elle travaillait comme employée de maison J’avais 7 ans. Au début, on vivait à cinq dans une chambre de bonne. J’ai découvert la danse classique à la télévision: je suis restée figée devant tant de beauté!
Je dansais du matin au soir, c’était obsessionnel. Mais je ne parlais pas encore bien le français. Ma mère m’a alors posé un défi: «Tu reprendras la danse quand tu seras première de ta classe!» En étudiant à fond, je suis devenue la meilleure élève en CM2. J’ai donc repris la danse, en me jurant de ne jamais arrêter. Je pratique la danse contemporaine aujourd’hui encore. Pour moi, c’est la vie. C’est ma première passion, transmise par ma mère. Telle une thérapie, c’est l’un des meilleurs remèdes à la morosité, pour le moral comme pour le corps.
À l’adolescence, j’étais chanteuse dans un groupe de rock.
À cet âge rebelle, je ne voulais pas entendre parler de la musique traditionnelle de mon pays! Puis je me suis dirigée vers le jazz, la soul, les grandes voix des divas, la variété française et américaine Mais au fil des années, j’ai compris que la morna [genre musical cap-verdien, ndlr] était la musique qui me touchait le plus Chantée par ma mère, jouée par mon père, elle me donnait la chair de poule. Je suis donc retournée vers mes racines.
Sinfonico, Casa Verde Productions, 2025
On dit que la morna, c’est l’expression de l’âme du Cap-Verdien. Tout en subtilité, elle porte une mélancolie, une nostalgie, toujours teintées d’espoir Les textes parlent de cette séparation, de ce désir de retourner dans son «petit pays», de retrouver les siens, d’éprouver la morabeza – un mot créole qui évoque le partage, la convivialité, le bien-être.
Je tenais à sortir mon album Sinfonico en 2025, à l’occasion du 50e anniversaire de l’indépendance du Cap-Vert. Cinquante ans, c’est encore jeune pour un pays. Il faut du temps pour que les choses avancent. Je souhaite qu’il évolue dans le bon sens. Nos seuls atouts sont le tourisme et la musique.
La grande richesse culturelle de l’archipel témoigne de notre histoire singulière, faite de métissages, de brassages, d’échanges entre différents peuples. ■
«Au fildes années, j’ai comprisque la morna était la musiquequi me touchait le plus. Je suis donc retournée vers mesracines.»
Je choisismon règlement(en eurosuniquement) àl’ordre de AMIpar: ● Directement surlesite afriquemagazine.com www.afriquemagazine.com/abonnement-papier ● Ou parle biaisdenotre prestataireaveclebulletinci-dessous Contemporain, en prise avec ce continent quichange, ouvert surlemonde d’aujourd’hui, estvotre rendez-vous mensuel indispensable.
BULLETIN ÀRETOURNER SOUS ENVELOPPEAFFRANCHIE, ET ACCOMPAGNÉ DE VOTRERÈGLEMENT À: OPPER
À l’heure où nous écrivons ces lignes, le tout dernier rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) et du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), qui porte sur le travail des enfants, est encore sous embargo
Après une étude minutieuse, résultat d’une compilation de données et d’analyses menées par des spécialistes du sujet, il ressort qu’en 2024, 138 millions d’enfants avaient une activité économique
Et 5% d’entre eux opèrent dans les pires conditions: esclavage, travail forcé, opérations militaires (enfantssoldats), exploitation sexuelle ou participation au trafic de drogue. Ce chiffre est à la fois encourageant – puisqu’il s’élevait à plus de 215 millions en 2008 –et catastrophique, puisque très éloigné de l’objectif d’éradication totale du travail des mineurs en 2025, qui avait été fixé en 2015 par les Nations unies dans le cadre de ses objectifs de développement durable (ODD).
Lorsque l’on examine la répartition mondiale de ces malheureux enfants travailleurs, on constate que toutes les régions du monde ont vu ce nombre baisser. Sauf l’Afrique subsaharienne… Elle compte à elle seule 87 millions d’entre eux, parmi les 5-17 ans. Ce chiffre est en augmentation depuis 2012 – à cause de la croissance démographique, peut-on supposer. Mais aussi du fait de la pauvreté extrême, qui peine à se résorber La main-d’œuvre infantile est souvent souspayée, et donc recherchée par les exploiteurs en tout genre. Elle permet également à des foyers de percevoir un pécule supplémentaire, parfois indispensable à leur survie.
Un véritable cercle vicieux… Et, disons-le, une dynamique infernale que les États concernés laissent, pour la plupart, gentiment perdurer. Tout le monde le sait, mais personne ne fait rien de bien affirmé contre ça Pourtant, lorsqu’un pays décide vraiment de lutter contre ce fléau, il y arrive. C’est le cas de la Côte d’Ivoire, championne mondiale de la production de cacao, qui affiche une volonté politique claire depuis 2019, visant à éradiquer le travail des mineurs dans les
plantations. Dans les zones concernées, la police procède régulièrement à des opérations coup de poing, retirant les enfants, souvent de jeunes immigrés maliens ou burkinabè, de leur lieu de travail avant de les conduire au Centre d’accueil de Soubré, afin de les rescolariser et de leur apprendre un métier. Et petit à petit, ces interventions refroidissent les ardeurs des employeurs peu scrupuleux, ainsi que les agissements de familles qui condamnent l’avenir de leurs enfants. Car c’est bien là le sujet. Comment ces jeunes travailleurs, déscolarisés, parfois esclavagisés, peuventils penser à demain et espérer s’intégrer un jour dans la société ? 138 millions : c’est un chiffre énorme, vertigineux Et, on l’a dit, la démographie galopante n’aide pas.
55 % d’entre eux sont des garçons, qui opèrent plus nombreux que leurs sœurs dans la catégorie du travail dit « économique ». Mais les auteurs du rapport conjoint de l’OIT et de l’Unicef précisent que leur comptabilité inclut partiellement les tâches ménagères que les familles imposent à leur progéniture, en particulier aux filles. Ainsi les enfants de 5 à 14 ans qui effectuent plus de 21 heures de corvées hebdomadaires sont comptabilisés, mais pas ceux de 14 à 17 ans. Il s’agit d’activités non rémunérées, comme aller puiser de l’eau, travailler dans les champs des parents ou de l’oncle, et bien d’autres missions harassantes et chronophages. Le nombre d’heures peut être colossal, le seuil de 21 heures par semaine pris en compte par les auteurs de l’étude étant déjà conséquent. Là encore, comment trouver le temps de se rendre à l’école, de faire ses devoirs, de se dessiner un avenir?
Le développement des pays subsahariens, dont la population est composée en moyenne aux deux tiers de jeunes de moins de 25 ans, passera forcément par une lutte acharnée contre le travail illégal et l’exploitation des mineurs. C’est aux États de trouver comment répondre à cette problématique Et vite! ■
AM vous a offert les premières pages de notre parution de Mars
Profitez de nos offres
d'abonnements pour accéder à la totalité de nos magazines et bien plus encore