“Ce livre voudrait être un parcours pour non-initiés dans les arcanes du théâtre contemporain, en restant au plus près de ceux qui le font et nous aident ainsi à vaincre le noir le temps d’une représentation.”
LAURE ADLER
TOUS LES SOIRS
Laure Adler
Laure Adler est historienne, écrivaine, journaliste et productrice à France Culture. Elle a écrit de nombreux ouvrages (romans et essais) tels que Marguerite Duras (Gallimard, 1998), L’Année des adieux (Flammarion, 1995), L’Insoumise, Simone Weil (Actes Sud, 2008), Immortelles (Grasset, 2013) ou François Mitterrand, journées particulières (Flammarion, 2015).
ISBN 978-2-330-06414-3
ACTES SUD
DÉP. LÉG. : JUIN 2016 13 e TTC France www.actes-sud.fr
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TOUS LES SOIRS
ACTES SUD
Laure Adler raconte sa fascination pour la scène tout en dessinant une histoire du théâtre contemporain, elle exprime la force vitale que lui transmet le théâtre, celle qui l’attire tous les soirs et depuis des années dans les salles noires. Pour cela, elle convoque son histoire intime mais aussi la parole de figures théâtrales majeures (Krystian Lupa, Angélica Liddell, Ariane Mnouchkine, Peter Brook, Claude Régy, Joël Pommerat, Luc Bondy, Antoine Vitez, Patrice Chéreau, Romeo Castellucci, Krzysztof Warlikowski, François Tanguy, Thomas Jolly, Thomas Ostermeier), et invite le lecteur à un voyage dans le théâtre.
TOUS LES SOIRS
Laure Adler
LE TEMPS DU THÉÂTRE
ACTES SUD
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“LE TEMPS DU THÉÂTRE”
série dirigée par Georges Banu et Claire David
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DANS LA MÊME SERIE Georges Banu, Mémoires du théâtre, 1987, rééd. 2005. Bernard Dort, La Représentation émancipée, 1988. Danièle Sallenave, Les Épreuves de l’art, 1988. Yannis Kokkos, Le Scénographe et le Héron (ouvrage conçu et réalisé par Georges Banu), 1989, rééd. 2005. Jean-Pierre Sarrazac, Théâtres intimes (de Strindberg à Duras), 1989. Charles Garnier, Le Théâtre, 1990. Jacques Lassalle, Pauses, 1991. Philippa Wehle, Le Théâtre populaire selon Jean Vilar, 1991, rééd. 2012. Yoshi Oida, L’Acteur flottant (avec le concours de l’Académie expérimentale des Théâtres – AET), 1992, rééd. 1993. Bernard Sobel, Un art légitime (avec le concours de la Ville de Gen nevilliers), 1993. Thomas Richards, Travailler avec Grotowski sur les actions physiques (avec le concours de l’AET), 1995. Luc Bondy, La Fête de l’instant. Dialogues avec Georges Banu (avec le concours de l’AET), 1996, rééd. 2012. Monique Borie, Le Fantôme ou le Théâtre qui doute (avec le concours de l’AET), 1997. Frédéric Maurin, Robert Wilson. Le temps pour voir, l’espace pour écouter (avec le concours de l’AET), 1998, rééd. 2010. Yoshi Oida, L’Acteur invisible, 1998, rééd. 2008. Georges Banu, Notre théâtre, “La Cerisaie” (avec le concours de l’AET), 1999, rééd. 2010. Guy Scarpetta, Kantor au présent (avec le concours de l’AET), 2000. François Regnault, Théâtre-Équinoxes (avec le concours du Conservatoire national supérieur d’art dramatique – CNSAD), 2001. François Regnault, Théâtre-Solstices (avec le concours du CNSAD), 2002. Didier-Georges Gabily, Notes de travail, 2003. Pippo Delbono, Mon théâtre (ouvrage conçu et réalisé par Myriam Bloedé et Claudia Palazzolo), 2004. Les Répétitions, de Stanislavski à aujourd’hui (ouvrage dirigé par Georges Banu, avec le concours de la revue Alternatives théâtrales et de l’AET), 2005. Georges Banu, La Scène surveillée, 2006. Stéphane Braunschweig, Petites portes, grands paysages (écrits suivis d’entretiens avec Anne-Françoise Benhamou), 2007. Krzysztof Warlikowski, Théâtre écorché (ouvrage conçu et réalisé par Piotr Gruszczyński, avec le concours du Théâtre national de la Monnaie), 2007.
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Yoshi Oida, L’Acteur rusé (avec le concours de la Fondation francojaponaise Sasakawa), 2008. Georges Banu, Miniatures théoriques, 2009. Patrice Chéreau, J’y arriverai un jour (ouvrage réalisé par Georges Banu et Clément Hervieu-Léger), 2009. Claude Régy, Dans le désordre (propos provoqués et recueillis par Stéphane Lambert), 2011. Jean-Louis Martinelli, Allers/Retours, 2012. Florence M.-Forsythe, Maria Casarès, une actrice de rupture, 2013. Olivier Py, Les Mille et Une Définitions du théâtre (également disponible en version numérique), 2013. Jean Vilar, Notes de service, lettres aux acteurs et autres textes, 2014. Thomas Richard, Au cœur d’une pratique, The Workcenter of Jerzy Grotowski and Thomas Richard, 2015. Odile Quirot, Alain Françon, la voie des textes, 2015. Thomas Ostermeier, Le Théâtre et la Peur, 2016.
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Laure Adler TOUS LES SOIRS Avec les paroles de Peter Brook Romeo Castellucci Thomas Jolly Angélica Liddell Krystian Lupa Ariane Mnouchkine Thomas Ostermeier Joël Pommerat Claude Régy François Tanguy Krzysztof Warlikowski
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INTRODUCTION
Pourquoi tous les soirs ? Pourquoi tous les soirs, depuis plus de deux décennies, ai-je le désir, voire le besoin d’aller au théâtre, d’attendre que le noir se fasse et que, de toutes les manières possibles, le spectacle com mence ? Est-ce la mélancolie sourde qui atteint la plupart d’entre nous à la nuit tombée et qui me permet ainsi d’échapper à la mauvaise étreinte de cette heure dite entre chien et loup ? Est-ce pour oublier ? Pour conjurer le temps ? Pour retrouver les fantômes de l’enfance ? Pour être seule avec moi-même tout en me sentant protégée par la communauté que forment les spectateurs assis dans une salle. Car le théâtre produit une communauté, éphémère certes, mais bien réelle. Pendant une heure, ou une nuit, nous vivons dans le même monde imaginaire, tout en éprouvant des sentiments bien réels pour des personnages, alors que l’on sait parfaitement qu’ils sont fictifs. Le théâtre, en nous, fait silence et nous permet, assez souvent, d’atteindre une sorte de paix intérieure. Il semble même qu’il ait été inventé pour cela : détourner les foudres de nos affects les plus belliqueux pour établir ou rétablir une harmonie avec les dieux de la cité grecque.
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L’effet de catharsis produit par les masques, déformations, apparitions, métamorphoses de notre quotidien, cette addiction à ce qu’on nomme fort justement “spectacle vivant”. Si je suis aussi une adepte des multiplexes, des salles d’art et d’essai, et que je ne dédaigne pas le rituel du pop-corn et de la sortie ciné du dimanche soir, je n’éprouve pas à l’issue d’une séance (quel étrange mot aux connotations psy) – quelle que soit la beauté du film – la même excitation, la même sensation d’inventivité, la même remise en question, la même énergie que lorsque je sors d’un théâtre, que le spectacle ait été à la hauteur de mes espérances ou pas. S’agit-il d’un régime de passions différentes ? D’un autre rapport à la vérité ? En quoi et comment le théâtre s’approche-t-il de la beauté ? Pourquoi nous parle-t-il encore aujourd’hui, et encore plus aujourd’hui, après les tragédies de 2015 que nous avons vécues ? Pourquoi la force – insubmersible, et qui semble défier le temps – de cette discipline qu’on nomme “théâtre” ? Et qu’appelle-t-on théâtre ? Dans la langue courante, “faire le théâtreux” n’a pas bonne presse. Cela qualifie le comportement d’une personne qui en fait toujours trop. Le théâtre, aujourd’hui, c’est justement le contraire : faire le moins de manières possible et savoir se détourner du factice pour arriver à l’essentiel. C’est de cette force, celle que le théâtre me donne, dont je voudrais parler en souhaitant la partager. Je m’exprime en tant que spectatrice. Une spectatrice informée mais pas spécialisée. Le nombre important de représentations auxquelles j’ai assisté n’a pas entamé mon désir de voir encore et encore. Une spectatrice qui, même déçue un soir, y retourne le cœur battant le lendemain dans l’espoir que…
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Je sais que je ne suis pas la seule. Bien sûr il y a les critiques, mais aussi le peuple, dont je fais partie, des amateurs. Nous avons une vie commune. Armélita, Joëlle, Brigitte, Fabienne, Jean-Pierre, Lucien, Éric, Jérôme, Ariel et bien d’autres sont mes compañeros depuis des lustres. Nous courons chaque soir pour ne pas être en retard avant le lever de rideau et avons tard dans la nuit du mal à nous endormir, tant les échos de certaines répliques de la pièce, vue il y a deux heures à peine, continuent à résonner malgré nous dans nos têtes. Pas besoin d’en parler. D’ailleurs, on parle peu entre nous. On se flaire. On se devine. Comme les aficionados, on attend toujours le miracle. Une déception excite encore plus le désir d’y retourner, comme si on voulait effacer le mauvais souvenir. Quand le spectacle commence, notre mémoire est vierge pour mieux capter ce qui advient dans l’instant. Il sera toujours temps ensuite de comparer. Peu importe la prétendue notoriété. Au théâtre, les maîtres ne se considèrent pas comme tels et se situent dans la déprise de leur savoir plus que dans la sédimentation de leur propre savoirfaire. Nous, nous sommes des ogres toujours affamés, toujours à la recherche de chair fraîche et prêts à endurer de longs spectacles encore approximatifs s’il existe une flamme, une énergie, des fragments de beauté et surtout une loyauté envers nous, le peuple des spectateurs. Cela ne nous empêche pas d’être subjugués quand nous retrouvons l’intensité, la profondeur, le dénuement, l’épure “même” de ce que veut dire le théâtre, chez celles et ceux qui ont forgé notre regard et construit ainsi – sans que nous le sachions avec précision – un habitacle de règles.
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Ce livre est un exercice d’admiration. Il est aussi un voyage ponctué d’étapes faites de rencontres que j’évoque en donnant la parole à des metteurs en scène de différentes générations et de différents univers linguistiques, esthétiques, politiques, à partir des entretiens recueillis dans l’exercice de mon métier de journaliste et d’enseignante. Bien entendu les personnes dont il est question dans ces pages ne constituent pas la liste exhaustive des artistes qui nous sollicitent aujourd’hui ; mais je me suis laissé guider par certains dialogues que j’ai eu la chance de pouvoir nouer ; certains suivront peut-être, je l’espère. Le théâtre est également une école. C’est mon école. J’y désapprends mes certitudes, j’y trouve l’énergie et aussi – comme si de rien n’était – des réponses à des questions personnelles qui pouvaient me sembler inextricables. Le théâtre n’est pas une solution. Ce n’est pas une alternative à la vie. C’est une manière de vivre. Ce n’est pas un conservatoire de patrimoine ni une machine à divertir. C’est un lieu qui, dans une ville, rassemble deux, trois, quatre générations avec des attentes différentes. Dans les salles de théâtre viennent de plus en plus de jeunes qui, comme moi toujours, sont à l’affût de ce qui peut les faire rêver, stimuler leur imaginaire, leur désir de réenchantement du monde. Ce livre voudrait être un parcours pour non-initiés dans les arcanes du théâtre contemporain, en restant au plus près de ceux qui le font et nous aident ainsi à vaincre le noir le temps d’une représentation.
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ART ET ENFANCE
Derrière la cuisine, il y avait une petite maison en tôle où Waité rangeait les casseroles, le linge, les boîtes de lait concentré et, sur le côté, les moustiquaires qu’il dépliait cérémonieusement au-dessus des lits vers 6 heures du soir. À cette heure-là, j’avais pris l’habitude de rester avec ma sœur à l’intérieur de cette buanderie et lui, étrangement, nous laissait. Je poussais un carton et dégageais sur le sol une minuscule aire de jeux où je dessinais sur des noyaux de mangue des figures humaines en noircissant une bouche et des yeux avec une allumette. Ils devenaient la maîtresse et la directrice de notre école. Je me souviens encore des rires de ma sœur et de la texture fibreuse et humide qui me glissait entre les doigts. C’est comme cela que ça a commencé. Être autre part que là où on croit être. S’échapper par l’imagination. Pouvoir être plusieurs alors qu’on vous intime dès l’enfance l’ordre de n’être qu’un. Croire dur comme fer que la fiction est plus forte et qu’elle contient la réalité. Puis, pendant plusieurs années je n’ai plus joué, je suis rentrée dans le moule, j’ai oublié que j’avais aimé jouer, jusqu’à ce dimanche après-midi gris où, au milieu d’un nid de palétuviers sur une plage au bord de la lagune, deux frères m’ont initiée : ils avaient
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construit une petite armée de fantassins en bois et étaient à la recherche de tissu rouge. Le dimanche suivant, au prix de ruses de Sioux, je leur apportais un corsage de ma mère que j’avais dérobé et qu’ils déchirèrent pour en faire des drapeaux. Le jeu pouvait recommencer ; et le théâtre, depuis, ne s’est jamais arrêté ni dans ma tête ni avec les autres. Mais ce n’est qu’à l’âge de dix-sept ans que j’ai pu réaliser mon rêve : voir du théâtre “pour de vrai”. Dans l’Afrique que j’habitais, pas de tournée de la Comédie-Française, pas de pièces de boulevard, mais des photos de Gérard Philipe vues dans Paris Match, dont l’une, devenue célèbre, d’Agnès Varda le montrant sur une petite estrade de bois, une chemise blanche flottant autour de son buste, un pantalon étroit de mousquetaire et un sourire énigmatique qui lui donnait un air d’éternité. Il disait qu’il était en répétition avec Jean Vilar pour jouer à Avignon. Puis l’annonce de sa mort. Ma mère et ses amies ont pleuré l’idole de cinéma. À peine débarquée en France j’ai cherché à savoir quand et où je pourrais espérer un jour voir du Vilar. Dans ma province, c’était impossible. Alors j’ai commencé à rêver d’Avignon… Je me souviens que je dévorais les chroniques théâtrales de Michel Cournot dans Le Monde. Le rythme de son écriture, cette manière de nous parler à l’oreille, sa relecture minutieuse des pièces avant les spectacles, la connaissance et l’amour qu’il manifestait envers les acteurs, ses fulgurances pour décrire un climat, une atmosphère, me permettaient de penser que j’en étais, que j’y étais. Après l’obtention du bac, mes parents m’ont offert un voyage aux États-Unis. J’ai tenté de l’échanger contre un séjour dans la Cité des Papes… Mal m’en a pris. Je n’ai pas réussi à les persuader. J’ai
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eu beaucoup moins de mal avec Henry, mon camarade du lycée d’en face – oui, j’ai vécu un temps où les lycées ignoraient la mixité et où se rencontrer dans un café était encore très compliqué. Henry était un garçon bien sous tous rapports. Henry n’avait pas les cheveux longs. Henry n’était pas mon petit ami mais un ami. Henry était fils de médecin et se destinait lui aussi à la médecine. Ses parents possédaient une clinique mais ne lui donnaient pas pour autant beaucoup d’argent de poche. Après bien des hésitations, mes parents acceptèrent finalement que je parte avec lui en deux chevaux pour quinze jours au camping de l’île de la Barthelasse. Nous n’avions rien anticipé. Il a fallu discuter sec pour sous-louer une minuscule parcelle à un couple de beatniks car le camping affichait complet. Cet étélà le mistral a beaucoup soufflé et la tente s’est envolée à de multiples reprises. Peu nous importait car nous n’avions que peu de temps à consacrer au sommeil. La nacelle suspendue de Béjart dans la Cour d’honneur pour Bakhti (1968), les étoiles au-dessus de nos têtes, la musique de Pierre Henry pour Messe pour le temps présent, tout nous entraînait dans une sorte de rituel païen de partage de la beauté, de la sensualité, de l’intelligence, où nous avions l’impression d’avoir notre place. À Avignon, la totalité du temps est régie par le désir de théâtre. Il faut souvent attendre, attendre de savoir si on a des places, puis attendre la tombée de la nuit et pouvoir occuper le temps. Vilar y avait songé et nous étions embrigadés avec bonheur dans une vie de “festivalier” avec, en début d’après-midi, la “parade” des troupes qui n’avaient pas été choisies par lui mais qui avaient le droit de montrer, rue de la République, leur savoir-faire forain. Puis, en fin d’après-midi, le
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rituel de la “classe” avec les rencontres du verger, où chacun pouvait prendre la parole et poser des questions aux metteurs en scène et aux comédiens, qui semblaient répondre avec plaisir. Les yeux lourds de fatigue, et malgré les litres de mauvais café ingurgités, on tentait de récupérer des forces à la piscine municipale de la Barthelasse. Puis venait enfin le temps de la cérémonie du spectacle tant attendu que nous avions eu l’impression de “mériter” tant nous nous y étions préparés. Pendant le spectacle, nous étions muets, saisis par la beauté. Après, nous avions besoin de parler. Des groupes informels se réunissaient pour discuter non pas tant de ce que nous avions vu mais de ce que nous avions vécu. Le théâtre était très vite devenu une manière de vivre. Les interminables palabres devant le Palais, insensiblement, au cours de la nuit, se déplaçaient rue de la République pour prendre fin au petit matin devant la gare centrale avec des cafés dans des gobelets qui nous brûlaient les doigts et des croissants que vendait le marchand de tabac. Nous revenions en stop jusqu’à l’île. Autant dire à pied, ivres de fatigue mais toujours parlant, refaisant le monde. Cette annéelà, les filles portaient des franges, se maquillaient avec du mascara bleu, mettaient des minijupes et avaient des bracelets indiens aux chevilles qui faisaient du bruit quand elles couraient pieds nus dans le lacis des ruelles proches du Palais. Les garçons se mettaient des bandanas dans les cheveux, certains arboraient une boucle d’oreille, se débarrassaient pour leur plus grand bonheur (et le nôtre) des signes ostentatoires de la virilité. Nous avions l’impression de former une tribu, soudée et solidaire. Nous vivions un temps suspendu. Le jour et la nuit se répondaient dans une arche de mots et
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d’images qui s’imprimaient dans la mémoire. C’était un tohu-bohu de sens et d’émotions mélangés. Je ne comprenais pas tout ce qui m’arrivait, j’absorbais goulûment. Cet épuisement volontaire, ce déséquilibre physique nous faisait oublier notre désarroi après la fin brutale de ce que nous pensions être une révolution. Le théâtre était devenu une manière de vivre et de considérer l’existence sans trop avoir à se poser de questions sur l’avenir. Le retour à la réalité ne se fera pas attendre. Après des nuits idylliques en compagnie de Béjart, qui cette année-là occupait la Cour d’honneur avec plusieurs spectacles, des groupes de personnes qui n’étaient pas forcément des spectateurs de théâtre ont commencé à occuper plusieurs places où se donnaient des représentations. Certains se sont improvisés orateurs et, comme des professionnels de la révolution, ont commencé à haranguer la foule en critiquant la tenue d’un festival dit “bourgeois” et “réactionnaire”. Le ton est vite monté. Ils ont commencé à critiquer Béjart et à vouloir nous faire répéter les slogans qu’ils avaient inventés : “Béjart Salazar même combat, Vilar démission.” Personne n’a repris mais personne n’a dit que leur attitude était honteuse. Ils en ont profité pour lancer de prétendues informations : Vilar ferait protéger son festival par des policiers, Vilar empêcherait les artistes de s’exprimer, Vilar interdirait des assises de la contestation. La suite on la connaît. Devant le cloître des Carmes, où se jouait Paradise now de Judith Malina et Julian Beck, la spirale de mépris contre Vilar a pris corps. La troupe s’est jointe aux manifestants et une mise en procès s’est improvisée en présence de Jean Vilar qui tentait en vain de se disculper. Là non plus nous n’avons rien dit. Je n’ai pas fait un geste pour lui manifester mon admiration. Encore aujourd’hui,
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j’en ai honte. Cette manière si violente de mettre en pièces son rôle de directeur du Festival d’Avignon et de détruire sa conception du Théâtre national populaire a laissé des marques dans la mémoire du théâtre français. Vilar lui-même ne s’en est pas remis. Les soidisant enragés de l’Odéon sont repartis, ivres de rage, orphelins d’une histoire qu’ils n’ont pas su continuer à faire vivre, mais ayant réussi à provoquer des interrogations sur le bien-fondé de ce festival. Depuis, le Festival en a vu d’autres, y compris son annulation en 2003 en raison d’une remise en cause du statut des intermittents du spectacle. Olivier Py, qui était loin d’imaginer à l’époque qu’il dirigerait un jour le Festival, fut chargé, lors du cinquantenaire de sa création, d’occuper la Cour d’honneur. Il choisit de faire l’évocation, de manière juste et sensible, des attaques que Jean Vilar fut obligé de subir devant une assistance jeune, qui eut bien du mal à croire que certains avaient désiré la chute du père fondateur du théâtre contemporain. Le Festival demeure, malgré les menaces qui perdurent sur les différents métiers du spectacle vivant, le régime de l’intermittence, et les rigueurs budgétaires qui sévissent dans le monde de la culture, le lieu de découverte, de réinvention, de renouvellement de cette discipline qui ne cesse de se et de nous remettre en cause. Chaque année j’assiste au festival le cœur battant. Il reste le rendez-vous international de toutes les créations, impossible pour moi de ne pas y assister. D’ailleurs, après avoir longtemps squatté chaque mois de juillet les maisons des copains, je me suis finalement installée dans un petit village proche de la Cité des Papes…
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Laure Adler est historienne, écrivaine, journaliste et productrice à France Culture. Elle a écrit de nombreux ouvrages (romans et essais) tels que Marguerite Duras (Gallimard, 1998), L’Année des adieux (Flammarion, 1995), L’Insoumise, Simone Weil (Actes Sud, 2008), Immortelles (Grasset, 2013) ou François Mitterrand, journées particulières (Flammarion, 2015).
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Laure Adler raconte sa fascination pour la scène tout en dessinant une histoire du théâtre contemporain, elle exprime la force vitale que lui transmet le théâtre, celle qui l’attire tous les soirs et depuis des années dans les salles noires. Pour cela, elle convoque son histoire intime mais aussi la parole de figures théâtrales majeures (Krystian Lupa, Angélica Liddell, Ariane Mnouchkine, Peter Brook, Claude Régy, Joël Pommerat, Luc Bondy, Antoine Vitez, Patrice Chéreau, Romeo Castellucci, Krzysztof Warlikowski, François Tanguy, Thomas Jolly, Thomas Ostermeier), et invite le lecteur à un voyage dans le théâtre.
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LE TEMPS DU THÉÂTRE
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