VERSIONS EN D’AUTRES LANGUES 69
Selon les sources hagiographiques et historiques, la traduction de la Bible a constitué le dernier acte d’un processus très actif, conjuguant l’effort humain et la miséricorde divine. L’acteur principal en a été le moine prêcheur Mesrop Machtots (361-440 env.), qui comprit que, pour arracher nombre de ses compatriotes à l’idolâtrie encore vivace, il fallait transposer en arménien les contenus de la foi chrétienne et qu’il n’existait, pour ce faire, qu’un seul moyen : la parole écrite, qui impliquait la création d’un alphabet. Avec quelques disciples et le soutien du plus grand dignitaire religieux, le catholicos Sahak Ier Parthev (Isaac Ier le Grand), Mesrop visita les plus grands centres de culture syriaques et grecs et, après quelques échecs, il vit un jour, alors qu’il priait, « une main droite qui traçait les lettres sur une pierre », selon ce que rapportent les sources. Or, cette pierre, devenue merveilleusement malléable, accueillait les lettres « comme la neige les empreintes115 ». Avec ce nouvel instrument, immédiatement dit « don de Dieu116 » dans les sources, Sahak, Mesrop et leurs élèves se lancèrent dans la traduction de la Bible, qui est aussi, dans cette culture profondément chrétienne, la première œuvre écrite en langue arménienne. Devenus rapidement d’habiles scribes, enlumineurs et artisans du livre, les Arméniens produisirent au fil des siècles une quantité véritablement considérable de manuscrits. Mais c’est aux bibles et aux évangiles qu’ils réservèrent tous leurs soins, les matériaux les plus précieux, les miniatures les plus nombreuses et les plus variées par leurs styles, leurs thèmes et leur iconographie. Le livre des Évangiles, qui jouissait d’une dévotion particulière dans la pratique religieuse, est celui qui a été le plus copié dans l’absolu : il constitue ainsi, grâce aux nombreuses images qui l’accompagnent généralement, la plus ample documentation pour l’étude de la riche histoire de la miniature arménienne. Page ci-contre 24. Martyre de Jean-Baptiste, Peshitta (Vat. sir. 559, f. 29vo). Double page suivante et page 73 (détail ) 25 et 27. Création du monde et l’histoire d’Adam et Ève. Incipit de la Genèse, bible arménienne (Vat. arm. 1, f. 1vo-2ro).
LA BIBLE ET LES ÉVANGILES ARMÉNIENS À LA BIBLIOTHÈQUE VATICANE
Les manuscrits complets de la Bible arménienne parvenus jusqu’à nous ne sont pas nombreux ; la masse de textes en faisait en effet une entreprise onéreuse et, par ailleurs, au cours du Moyen Âge arménien, la circulation des livres bibliques, qui s’effectuait toujours par blocs séparés, privilégiait les Évangiles (ou le Nouveau Testament dans son ensemble) et le Livre des Psaumes. La production de bibles complètes, constituées généralement de codex somptueusement enluminés, fut néanmoins constante et, après les plus anciens exemplaires datés, qui remontent au xiiie siècle, cette production connut un renouveau au xviiie siècle – coïncidant avec l’essor du commerce et des capitaux arméniens –, en particulier dans des centres comme Constantinople et dans le quartier arménien de la Nouvelle-Djoulfa à Ispahan, en Perse. C’est à cette production tardive, non exempte d’influences occidentales, que l’on rattache le seul exemplaire manuscrit que possède la Bibliothèque vaticane, le Vat. arm. 1, achevé à Constantinople en 1625 à la demande du patriarche arménien Hovhannes III le Sourd (1554-1634) et auquel travailla le célèbre copiste et enlumineur Mikael de Tokat (actif entre 1606 et 1658). Hovhannes, qui termina sa vie à Rome, légua le livre par testament au pape Urbain VIII (1623-1644), dans l’espoir qu’il servirait de base à l’édition imprimée de la Bible arménienne117. Mais la conformité du texte arménien par rapport à la Vulgate latine étant entachée de doutes, le projet n’aboutit pas. L’édition princeps de la Bible arménienne vit le jour à Amsterdam en 1666. La riche ornementation du codex, qui s’ouvre par une illustration en pleine page des six jours de la Création et d’Adam et Ève chassés du jardin d’Éden (f. 1vo) (ill. 25), présente des modèles iconographiques que l’on trouve fréquemment dans d’autres manuscrits bibliques contemporains, comme ceux qui sont conservés à Lisbonne (MCG, L. A. 193) ou à Los Angeles (PGM, Ludwig I, 14), ou encore les manuscrits 428, 1932 et 1933 conservés au monastère arménien Saint-Jacques à Jérusalem.
72 LES PLUS ANCIENS TÉMOINS DE LA BIBLE
En revanche, la Bibliothèque vaticane possède une dizaine de manuscrits des Évangiles. Tous sont enluminés, excepté le manuscrit Borg. arm. 36, qui est surtout le seul à être écrit en notrgir (ou « notariale »), graphie en petits caractères plus récente. Le témoin le plus ancien et aux dimensions supérieures (280 × 210 millimètres) est le manuscrit Chig. r. vi. 44, sur parchemin, datable du xie siècle118 ; il est aussi le seul écrit en erkat‘agir, l’onciale arménienne, tous les autres évangiles de la Bibliothèque vaticane étant rédigés en minuscule bolorgir (ou « écriture ronde »). Sa sobre ornementation, en couleurs opaques, ne comprend que les premières lignes de l’Évangile (par exemple, au feuillet 115ro : ouverture de l’Évangile selon saint Luc), des initiales et des marginalia composées d’éléments floraux stylisés, prenant parfois la forme de candélabres portés par de petites mains. À partir du codex suivant dans l’ordre chronologique (le Borg. arm. 68, qui date de 1357119), l’ornementation des
autres évangiles est beaucoup plus riche et articulée ; ces exemplaires documentent l’évolution de l’enluminure arménienne post-cilicienne, autrement dit postérieure aux sommets artistiques atteints durant le royaume de Cilicie (fin du xiie siècle-début du xive siècle), grâce aux commandes des familles royales ou nobles et à des artistes d’exception. Dans ce codex, comme dans la majorité des autres évangiles, l’ornementation est distribuée entre les tables des canons initiales et les feuillets d’ouverture de chaque Évangile – avec, à gauche, le portrait de l’évangéliste, et à droite le « portique » du début de son texte (par exemple, aux feuillets 109vo-110ro : portrait de Marc et début de son Évangile) ; elle repose aussi sur les initiales et les marginalia picta ; ces dernières sont aniconiques mais aussi figurées, en référence à des épisodes relatés dans le texte. En plus de ce programme ornemental commun, le manuscrit Vat. arm. 44, copié en 1501120 à Tchimich-Kézék, en Anatolie orientale, présente des scènes de la vie du Christ en pleine page, intercalées dans le texte des Évangiles (par exemple, l’Annonciation au feuillet 153ro, insérée dans le texte de saint Luc). Dans ce groupe, le manuscrit Borg. arm. 85 se distingue par la précision de son exécution, la netteté du parchemin et l’emploi de l’or ; il est le plus petit par ses dimensions (155 × 107 millimètres, par exemple la miniature dans la marge au feuillet 165ro) et il a été achevé à Tigranakert (Diyarbakır), en 1637 (ill. 26). Parmi les plus récentes acquisitions, il faut signaler le manuscrit Vat. arm. 40 qui est peut-être l’évangile le plus décoré de tous (ill. 28, 29 et 30) : série initiale de huit couples de miniatures en pleine page, illustrant des scènes de la vie du Christ et le Jugement dernier (par exemple, au feuillet 6ro : le Baptême du Christ), luxuriantes tables des canons (par exemple, aux feuillets 21vo-22ro) et profusion d’or. Il s’agit également du seul manuscrit présentant le texte sur deux colonnes insérées dans des encadrements de style islamique, peints en or. Ci-dessus 26. Miniature dans la marge, Évangile arménien (Borg. arm. 85, f. 165ro).
104 DE L’ANTIQUITÉ TARDIVE À LA RENAISSANCE
connu des historiens de l’art et du grand public comme Bible du patrice Léon, somptueux artefact qui compte parmi les plus remarquables réalisations de l’art byzantin164. On n’a aucune autre information sûre à propos de ce personnage nommé Léon, commanditaire (semble-t-il) du livre, identifié dans les iambes du feuillet 1 et dans les peintures des feuillets 2vo-3ro comme étant un très haut fonctionnaire byzantin (patrice, sacellaire), et dont le frère, autre fonctionnaire de premier plan (protospathaire, en l’occurrence), nommé Constantin, a fondé un monastère dédié à saint Nicolas, dont la bibliothèque s’est vu offrir le livre complet. Si l’on réussissait à identifier le monastère Saint-Nicolas et à établir plus précisément la parenté textuelle entre le Codex vaticanus et le manuscrit Reg. gr. 1, il serait alors peut-être possible aussi de lever le voile sur le passé du Vaticanus, dont l’histoire demeure mystérieuse jusqu’au moment de sa première mention dans les inventaires de la Bibliothèque vaticane, vers la fin du xve siècle. D’autres manuscrits de l’Ancien Testament, par exemple le Chig. r. vii. 45, du xe siècle, se rapprochent du Codex marchalianus, Vat. gr. 2125, qui date du vie siècle (voir supra p. 16-30), en offrant un texte que l’on peut dire « hexaplien », en ce sens qu’il contient des variantes empruntées à l’édition d’Origène qui figuraient dans la cinquième colonne des Hexaples. Il est possible aussi de cerner, dans la tradition textuelle du Nouveau Testament, quelques témoins offrant non pas le texte byzantin mais plutôt un texte semblable à celui de l’une ou de l’autre des catégories géographiques dans lesquelles les spécialistes répartissent le texte des premiers siècles du christianisme (voir supra p. 16-30). Et, de nouveau, parmi les exemples les plus remarquables de ce phénomène figure un manuscrit plus connu pour ses miniatures que pour sa contribution textuelle : le Tétraévangile de l’empereur Jean II Comnène (Urb. gr. 2), qui appartenait à Federico da Montefeltro et, en 1657, est entré à la Vaticane avec le reste de la bibliothèque des ducs d’Urbino165 (ill. 44). En réalité, il n’est pas du tout certain qu’il se soit agi d’une commande impériale, nonobstant la présence des portraits de l’empereur et de son fils Alexis au feuillet 19vo, qui permettent néanmoins
de dater le manuscrit de la période de leur règne conjoint, à savoir la troisième ou quatrième décennie du xiie siècle. Le fait est que l’appareil décoratif du manuscrit, attribué à l’atelier du « Maître de Kokkinobaphos », est exceptionnel par sa richesse et son raffinement, en particulier les miniatures qui, au début de chaque Évangile, présentent sur la page de gauche un épisode choisi dans la partie initiale de l’Évangile (la Nativité pour celui selon saint Matthieu) et, sur la page de droite, l’évangéliste, avec l’incipit de l’Évangile lui-même. Cette richesse a suscité aussi des convoitises : les miniatures ont été dérobées en 1894 ; retrouvées, elles ont été réintégrées dans le livre lors d’une restauration dont on voit encore les traces. En ce qui concerne le texte, ce manuscrit appartient au petit nombre des témoins néotestamentaires byzantins offrant un texte de type césaréen, semblable à celui que l’on voit dans les écrits de saint Eusèbe et dans ceux d’Origène datables de la période de son séjour à Césarée de Palestine166. Dans les manuscrits bibliques les plus somptueux réalisés dans le milieu constantinopolitain durant les dynasties des Macédoniens et des Comnènes, la tendance à produire, en plus des enluminures, un texte biblique d’un grand intérêt demanderait à coup sûr à être approfondie car elle pourrait offrir un éclairage sur la circulation et la localisation (au moins dans les bibliothèques de la capitale) d’exemplaires exceptionnels du texte biblique167. Il existe un autre type textuel très particulier, aujourd’hui clairement défini par quelques témoins seulement (tous en minuscule) de livres spécifiques de l’Ancien Testament mais qui, à l’origine, concernait très probablement tous les livres de l’Ancien comme du Nouveau Testament ; ce type est très semblable au texte biblique cité par les pères d’Antioche, en particulier Jean Chrysostome (mort en 407) et Théodoret de Cyr (mort vers 460). Il y a longtemps que les spécialistes ont fait le lien entre ce type textuel et les informations, Page ci-contre 44. Évangile selon saint Matthieu i, 1-2, représentant l’évangéliste, Tétraévangile de l’empereur Jean II Comnène (Urb. gr. 2, f. 21ro).
L’AIRE HÉBRAÏQUE 123
remplir l’espace et de puiser à un ample répertoire de sujets hybrides, principalement thériomorphes. Si le scribe Eliyyah ben Ya‘aqov ha-Kohen n’est pas, semblet-il, autrement connu, on peut peut-être, comme cela a été proposé, identifier le commanditaire, le rabbin Shabbetai ben Shlomo, avec l’érudit homonyme actif à Rome dans la seconde moitié du xiiie siècle, commanditaire de diverses traductions de textes philosophiques (comme le manuscrit hébraïque A.ii.13, Cat. Peyron 33, de la BNU de Turin). Quoi qu’il en soit, ce codex cadre avec une production de livres de luxe, équivalente par ses intentions à la production chrétienne de la fin du xiiie siècle, manifestement destinée à une clientèle aisée et cultivée. Instrument approprié à l’étude autant qu’à l’usage liturgique ‒ au moins pour ce qui est du texte des Haftarot ‒, il illustre d’une manière exemplaire la distance qui le sépare des modèles séfarades, non moins prestigieux, mais éloignés dans le choix des images, dans leurs modules et leurs sujets, auxquels ont été préférés des éléments latins qui n’entendent pas gloser le texte ni en suggérer l’exégèse mais, tout au plus, être une aide à la consultation en indiquant les livres, les paragraphes et les sections, dans les limites de la pure décoration. Le codex Urb. ebr. 7 (Livre des Psaumes) Ce codex sur parchemin a été réalisé à Naples en 1469. 145 × 100 millimètres. 2 feuillets non numérotés (= 1a-b, 2a-b) + 130 feuillets portant une ancienne numérotation uniquement au recto pour les feuillets 1-123, correspondant aux quinternions contenant le texte des Psaumes (i-cxlix) ; pour les feuillets suivants, numérotation récente au crayon. Écriture de type séfarade. Réglure à la pointe sèche. Texte sur une seule colonne (77 × 54-58 millimètres) avec d’amples marges. Accents, voyelles, qéré-kétiv. En-têtes en or sur fond bleu et rouge, et cadre avec rinceaux, fleurs et animaux au début de chaque livre (f. 1vo, 33ro, 57vo, 75vo, 90vo) (ill. 54) ; en-têtes ornés aussi au début de chaque psaume ; blason sur la partie inférieure du cadre au feuillet 1vo. Selon le
colophon au feuillet 122ro, le codex a été copié à Naples par Yishaq ben Mošeh ibn Alragil (Sefardi) pour « R. Shabbetai » et achevé le 8 adar 5229 (20 février 1469). Mentions de propriété au feuillet 1a ; autres notes plus copieuses se rapportant à des événements familiaux pour les années 1484-1562, aux feuillets 128vo-130ro. Reliure au blason de Pie VI (17751799), habituelle pour les codex d’Urbino. À partir de 1442, sous l’égide des Aragonais de Naples, qui ont régné jusqu’à la fin du xve siècle, les juifs résidant dans le Sud de l’Italie ont bénéficié, dans les limites établies par les normes en vigueur et par l’autorité ecclésiastique, d’une tutelle presque inconnue dans d’autres lieux d’Europe occidentale où, depuis des décennies, la présence juive était désormais mal tolérée. Il en est résulté, pour toute l’Italie du Sud, une stabilité économique et sociale qui a été à l’origine d’une remarquable éclosion culturelle. Laquelle a attiré aussi sur tout le territoire et en particulier dans la capitale des hommes de culture – rabbins, maîtres, spécialistes de la cabale et scribes ‒ venant de l’aire germano-ashkénaze et surtout, durant la période immédiatement postérieure aux persécutions et baptêmes forcés de 1391, de l’aire ibérique ou séfarade. Le codex Urb. ebr. 7 est peut-être un témoin précoce de cette imposante migration culturelle, dont le point culminant sera atteint en 1492, avec l’expulsion définitive des juifs d’Espagne, de Sardaigne et de Sicile. Il a été copié à Naples au début de 1469 par Yishaq ben Mošeh l’Espagnol (Sefardi), fier de ses racines ibériques et déjà copiste à Tolède en 1456, date à laquelle il a réalisé, à l’intention d’un commanditaire de haut rang mais dont le nom nous est inconnu, le précieux codex (323 × 256 millimètres ; 213 feuillets) d’une Bible hébraïque avec massorah, aujourd’hui malheureusement mutilée de sa partie initiale et dans une collection privée204. Provenance et patronyme permettent d’identifier avec certitude dans le scribe Yishaq de notre manuscrit le fils du rabbin Page ci-contre 54. Incipit du psaume i, Livre des Psaumes (Urb. ebr. 7, f. 1vo).
272 DE L’ANTIQUITÉ TARDIVE À LA RENAISSANCE
La bible de Matteo Planisio a donc été la dernière produite par l’enlumineur, qui a disparu dans la première moitié des années 1360, alors que son œuvre était peut-être en cours. Il est néanmoins possible d’envisager une interruption de son travail avant cette suspension définitive. Il y a quelques années, j’ai signalé la présence d’un collaborateur d’Orimina qui, semble-t-il, s’est substitué à lui en tant qu’enlumineur chef de file, durant les années 1360, dans le contexte napolitain : le Maître de la Résurrection Cini423. Un examen plus attentif met en évidence que cet autre enlumineur, aisément reconnaissable par les formes raccourcies de ses personnages, la variété de leurs visages et la vivacité de la gamme chromatique des images, a déjà remplacé Orimina à partir du feuillet 44ro et réalisé tous les feuillets enluminés suivants, à l’exception des six pages encore terminées par Cristoforo (f. 52vo-53ro, 56vo-57ro, 67vo-68ro). La raison pour laquelle cet autre artiste n’a pas poursuivi la réalisation de la bible demeure obscure. Mais peut-être que les conditions qui auraient permis de conclure ce projet démesuré ont disparu avec la fin du deuxième mandat de Planisio en tant qu’abbé général. Cette bible a-t-elle été commandée pour être offerte à la reine Jeanne Ire, comme pourraient l’indiquer les lettres R,
I et G (Regina, Iohanna, Giovanna ?), qui alternent avec celles composant le nom de Matteo dans la décoration filigranée (f. 121ro, 125ro, 136vo) ? Ce serait une réponse possible à la stupéfaction que suscite le plus somptueux projet d’illustration biblique commandé par un abbé à la cour angevine. L’inachèvement du projet justifierait le manque de signaux plus clairs d’une destination royale, peut-être prévus dans des images de dédicace non réalisées. La bible de Teramo (Vat. lat. 10220) Le manuscrit Vat. lat. 10220 (371 × 253 millimètres ; 427 feuillets), plus communément appelé Bible Aprutina, est écrit sur deux colonnes, en gothique ronde. Il est accompagné d’un ample programme iconographique : 75 miniatures, 164 initiales ornées, figurées et historiées, et de nombreuses initiales plus petites filigranées alternativement en bleu et en rouge, qui présentent à plusieurs reprises, dans la partie finale des queues des lettres, des figurines dessinées à la plume. Le tout décore un parchemin soigneusement préparé. Le manuscrit, produit dans la région de Teramo, dans les Abruzzes, est daté des années 1350. Il contient, en un seul volume, l’Ancien et le Nouveau Testament. Lorsqu’on ouvre le codex, l’attention est aussitôt captée par les marges
L’AIRE OCCIDENTALE 273
surpeuplées, animées par des rubans multicolores sur lesquels sont campés de petits animaux et des êtres hybrides qui alternent avec des disques dorés à la feuille et de petites têtes humaines situées dans les œillets générés par le rinceau qui court tout au long des bordures. Dans de nombreuses occurrences, l’enlumineur a réinterprété de véritables scènes de chasse d’un genre typiquement français. Ce choix concorde avec la présence de manuscrits français importés dans la région par les souverains angevins. Le lien entre les Anjou et le contexte de production de la Bible Aprutina est confirmé aussi par l’appareil héraldique représenté sur l’étendard d’une scène de bataille située en face du premier Livre des Maccabées (f. 232ro), que l’on a interprétée comme un hommage à la reine Jeanne Ire de Naples et, plus précisément, comme un signe d’adhésion politique à son second mari, Louis de Tarente424 (ill. 133 et 134). Le cycle d’images consacrées aux Épîtres pauliniennes est lui aussi digne d’attention. Placées par erreur à la fin du Nouveau Testament, ces images sont organisées en quinze tableaux dans lesquels l’enlumineur signale au lecteur, par l’intermédiaire de différents éléments architectoniques sciemment représentés en perspective, les moments d’emprisonnement et de liberté qui ont marqué la vie de l’apôtre-martyr425. Ce choix iconographique et, en ouverture de chacune des subdivisions du texte, le recours à des miniatures et non pas aux initiales historiées plus courantes, éloignent le codex de Teramo d’une pratique de construction de la mise en page plus communément adoptée dans les manuscrits bibliques des xiiie et xive siècles, excepté pour certains codex du milieu napolitain426. Livre luxueux, le manuscrit Vat. lat. 10220 est caractérisé par un langage giottesque de type adriatique, rehaussé par l’utilisation d’une vaste gamme de couleurs raffinées et animé par tout un répertoire de drôleries qui dérivent clairement de celui utilisé au nord des Alpes. Le nom de l’enlumineur qui a réalisé les illustrations et les ornements nous est connu par la souscription en lettres d’or, portée dans la marge de pied du premier feuillet
(ill. 135) : « Mutius Fra(n)cisci ca(m)bij de Teramo fecit ». Cette formule donne le lieu d’origine de l’artiste, ce que l’on voit aussi dans d’autres manuscrits de la région de Teramo ou d’une culture proche, tels le codex juridique conservé à Munich (BSB, Clm 21505), que l’on a rattaché au même atelier familial de Muzio427, et l’ensemble de feuilles volantes issues d’un antiphonaire provenant de l’église San Benedetto a Gabiano près de Giulianova (Abruzzes), signées par Berardo de Teramo (Venise, Fondazione Giorgio Cini)428. Si la souscription de l’enlumineur est un élément rare dans la production manuscrite du Moyen Âge, elle est en revanche, dans les Abruzzes, une pratique étonnamment généralisée, comme en témoigne le graduel destiné aux chanoines de la basilique Saint-Pierre,
Ci-dessus et page 274 133 et 134. Scène de bataille, Maccabées, Bible Aprutina (Vat. lat. 10220, f. 232ro). Page 275 135. Prologue de saint Jérôme, Bible Aprutina (Vat. lat. 10220, f. 1ro).
300 DE L’ANTIQUITÉ TARDIVE À LA RENAISSANCE
lui-même comme pour les enlumineurs responsables de nombreux tableaux narratifs, dont le Mariage du prophète Osée (scène peinte par un auteur anonyme qui lui doit son nom, mais que l’on attribuait autrefois à Bartolomeo di Giovanni, un collaborateur de l’atelier des Ghirlandaio). Cette scène est une des plus belles représentations de la bible, la seule qui soit insérée dans un cadre complexe de style classique, avec des montants en marbre dominés par une frise en bronze ciselé (Urb. lat. 2, f. 151vo) (ill. 148). La bible de Federico, écrite par le copiste d’origine française Hugo Comminelli en littera antiqua, a servi de modèle pour la production, à Florence, d’autres livres de luxe destinés à des souverains : de la bible pour Mathias Corvin, roi de Hongrie (Florence, BML, Plut. 15.15-16-17), à celle de Manuel Ier de Portugal (Lisbonne, ANTT, CF 161/1-7)464. Elle est un des ouvrages les plus éclatants réalisés par les enlumineurs florentins dans le dernier quart du siècle et la dernière grande entreprise de Vespasiano pour le seigneur d’Urbino, avant que le libraire préféré de Federico ne se retire d’une profession qui l’avait rendu célèbre parmi les bibliophiles italiens et européens465. Les psautiers d’Alphonse V d’Aragon et de Diomede Carafa (Pal. lat. 41 et Vat. lat. 3467) Alphonse V d’Aragon (1396-1458), dit le Magnanime, a sans doute été un des plus grands bibliophiles du xve siècle. Dans les dernières années de sa vie, il a créé à Naples, au Castel Nuovo, une bibliothèque de cour particulièrement prestigieuse, symbole de son humanitas466. La Vie d’Alphonse le Magnanime rédigée par V espasiano da Bisticci, le célèbre libraire florentin, demeure une source précieuse pour comprendre les choix culturels de ce souverain- humaniste. En plus d’être un grand collectionneur et un lecteur passionné de textes classiques et humanistes, celui-ci avait en effet une profonde connaissance des Saintes Écritures, dont témoigne Vespasiano lorsqu’il écrit : « Il fut un lettré, et il trouvait beaucoup de plaisir à lire les Écritures, surtout la Bible, qu’il savait par cœur presque en entier467. »
Alors qu’il n’a que dix-sept ans et vit à Barcelone, le jeune Alphonse possède déjà sa propre bibliothèque, composée de vingt-quatre livres, dont un psautier, un livre d’heures, une bible en latin, deux autres en français ainsi que les concordances bibliques468. En 1413, il demande à sa tante, Blanche de Navarre, la reine de Sicile, une bible en français469. Quatre ans plus tard, à Valence, sa bibliothèque compte soixante et un titres. À côté de ses premiers instruments de prière, l’inventaire de 1417 mentionne de nombreuses bibles en français et en latin470. Les textes sacrés et les livres de dévotion, destinés à un usage quotidien, forment le noyau de sa bibliothèque, et tous ces ouvrages le suivent sur les champs de bataille, durant les opérations militaires liées à la conquête du royaume de Naples. Les luxueux livres d’heures qu’il a commandés témoignent de l’importance qu’il accordait aux livres de dévotion471. Après s’être emparé de Naples en 1442, Alphonse V s’entoure d’humanistes et de lettrés. Outre Panormita et Lorenzo Valla, déjà à son service, il attire dans sa nouvelle capitale Poggio Bracciolini, Pier Candido Decembrio, Flavio Biondo, Enea Silvio Piccolomini, Vespasiano da Bisticci et Giannozzo Manetti. Ce dernier arrive à la cour en 1455 ; il y bénéficie d’une rente annuelle de 900 ducats. Selon le témoignage de Vespasiano da Bisticci, « du temps du roi Alphonse, soit environ pendant trois ans, [Manetti] traduisit le psautier de hebraica veritate [à partir du texte hébraïque], et l’offrit au souverain472 ». Cet exemplaire (Pal. lat. 41) a été calligraphié dans le scriptorium de Castel Nuovo par le célèbre copiste Pietro Ursuleo et enluminé par Matteo Felice473. Une riche frise à girari bianchi (rinceaux blancs) encadre le texte écrit sur trois colonnes (f. 2ro) (ill. 149). Le caractère un peu monotone de cet encadrement est agrémenté par la présence de putti, d’animaux Page précédente 148. Le Mariage du prophète Osée, bible de Federico da Montefeltro (Urb. lat. 2, f. 151vo). Page ci-contre 149. Frontispice, Psautier d’Alphonse V d’Aragon (Pal. lat. 41, f. 2ro).
238 DE L’ANTIQUITÉ TARDIVE À LA RENAISSANCE
LA BIBLE EN ITALIE ENTRE LE XIIIe ET LE XIVe SIÈCLE
Au xiiie siècle, l’Italie nord-orientale produit une remarquable quantité de codex bibliques, qui prennent souvent pour modèle la Biblia parisiensis328 (voir infra p. 247 et 250) ; ces manuscrits voient surtout le jour en Vénétie, à Padoue et en Émilie-Romagne, en particulier à Bologne, où de nombreux exemplaires somptueusement enluminés sont commandés aussi par les plus importantes personnalités de la curie romaine, parmi lesquelles les cardinaux Jean Cholet et Jacopo Stefaneschi (Jacques Cajétan) (sur ces régions, voir infra p. 250-264). En Italie centrale, en revanche, la production est moins significative qu’au cours des siècles précédents, quand le Latium, l’Ombrie et la Toscane étaient les centres de diffusion des bibles atlantiques (voir supra p. 193-206) ; les exemplaires peu nombreux qui nous sont parvenus attestent néanmoins une production de haut niveau, comme dans le cas de la splendide bible de culture figurative ombrio-romaine autrefois au couvent San Marco à Florence (BML, Plut. 5 dex. 1)329. Parmi les multiples codex bibliques provenant du couvent florentin, il faut citer aussi la célèbre bible glosée en dix-sept volumes commandée par Enrico de’ Cerchi, enluminée par différents ateliers italiens (hormis deux volumes réalisés en France) et dont le lieu de production fait encore débat330. L’Italie méridionale est, quant à elle, une des plus importantes régions de production de bibles au xiiie siècle, comme l’illustrent les plus que célèbres bibles manfrédiennes (voir infra p. 241-250)331. Au xive siècle, la production se fait plus épisodique, hormis dans le cas bien connu des bibles napolitaines (voir infra p. 264-272), tandis que la bible de l’abbé Filippo de Haya (BCT, 33) est un cas totalement isolé ; la localisation de son lieu de production pose toujours problème332. La superbe bible sicilienne conservée à Gênes (BDG, B.i.11)333 et, en Italie centrale, certaines bibles ombriennes334 ou encore, dans les collections de la Bibliothèque vaticane, un codex extraordinaire réalisé à Teramo, dans les Abruzzes (Vat.
lat. 10220 ; voir infra p. 272-276), sont autant d’autres cas isolés importants. Les recherches menées dans les collections vaticanes pour le présent ouvrage ont fait émerger, entre autres nouveautés, une importante bible florentine (Pal. lat. 13, 330 × 235 milli mètres, 453 feuillets) inconnue jusque-là des études historiques et artistiques, attribuable au Maître Daddesco, un des enlumineurs les plus raffinés ayant travaillé à Florence dans le troisième quart du xive siècle (ill. 116). Ce témoin, arrivé précocement à Sienne, comme l’atteste la note du début du xve siècle sur la seconde page de garde (« Ista Biblia est ad usum sororum Jacobe et Agnetis Ruggerocti de Ugorogenis Monialium Sancte Petronille. Ordinis Sancte Clare »), s’ajoute aux quelques bibles du même milieu connues à ce jour, dont celle en trois volumes conservée à Turin (BNU, f.i.910-11)335 et celle en un volume, magnifiquement enluminée, conservée à Milan (BTM, 2139)336. Une découverte de ce genre montre que la production de bibles se poursuit dans l’Italie du xive siècle, bien qu’elle soit moins significative qu’au siècle précédent et moins copieuse que celle des livres liturgiques, et que sa diffusion dans les différentes régions de la Péninsule demande à être retracée. Au xive siècle, cependant, l’illustration biblique se répand aussi en Italie par le truchement d’autres livres que l’Ancien et le Nouveau Testament, à savoir les ouvrages de divulgation biblique dits « bibles en images », auxquels appartient la célèbre bible historiée padouane (BAC, 212337), ou celui des textes comme le Speculum humanae salvationis (dont un exemplaire bolonais, aujourd’hui perdu, était conservé à la cathédrale de Tolède338), ou encore par les chroniques universelles comme celles de Paulin de Venise (par exemple, le manuscrit Vat. lat. 1860339) et les textes destinés à la dévotion comme l’Evangelica Historia (VBA, L.58 sup.)340 ou les Meditationes vitae Christi, connues aussi dans deux versions en langue vulgaire341. Ici, dans de nombreux cas, l’illustration narrative a pris une Page ci-contre 116. Scènes de la Création, bible toscane (Pal. lat. 13, f. 4ro).