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Extrait "Sidney chambers et l'ombre de la mort"

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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Sidney Chambers est le jeune pasteur de la petite paroisse de Grantchester. Grand, brun, les yeux noisette et l’air rassurant, Sidney est un homme d’Église peu conventionnel qui peut aller là où la police ne le peut pas. Avec son ami, George Keating, inspecteur à Scotland Yard, il enquête sur le suicide d’un avocat de Cambridge, un scandaleux vol de bijoux perpétré lors d’une soirée de Nouvel An et une affaire de faux en art qui met l’un de ses amis en très grand danger. Sidney découvre qu’un détective, comme un prêtre, doit avant tout savoir sonder l’âme humaine… So british sans jamais verser dans la caricature, s’ins­crivant clairement dans la tradition du père Brown de Chesterton, ce délicieux mystery, premier volet d’une série récemment adaptée pour la télévision intitulée Grantchester, enchaîne de savoureuses énigmes qui se dévorent comme des scones à l’heure du thé.

JAMES RUNCIE Sidney Chambers et l’ombre de la mort

james runcie

Sidney Chambers et l’ombre de la mort LES MYSTÈRES DE GRANTCHESTER

Né en 1959, fils de l’ancien archevêque de Cantorbéry, James Runcie est écrivain et réalisateur. Il enseigne également à l’université de Bath et écrit régulièrement dans The Independent. Roman traduit de l’anglais par Patrice Repusseau

Photographie de couverture : © Mohamad Itani / Arcangel Images ISBN 978-2-330-05782-4

ACTES SUD DÉP. LÉG. : JANV. 2016 22,80 e TTC France www.actes-sud.fr

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ACTES SUD

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ACTES SUD

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L’OMBRE DE LA MORT Le chanoine Sidney Chambers n’avait jamais songé à devenir détective. En fait cela se fit tout à fait par hasard, après un enterrement, quand une belle femme d’un âge indéterminé exprima ses doutes sur la mort récente d’un notaire de Cambridge ; il ne se serait pas agi d’un suicide, comme on l’avait annoncé partout, mais d’un meurtre. C’était un matin d’octobre 1953, en semaine, et les pâles rayons d’un soleil bas d’automne tombaient sur le village de Grantchester. Les gens qui avaient assisté à l’enterrement de Stephen Staunton se protégeaient les yeux contre la lumière en se joignant à la queue qui se rendait au Red Lion pour la collation. C’étaient des amis, des collègues et des proches qui étaient venus de la ville de son enfance, en Irlande du Nord, et marchaient en silence. Les premières feuilles d’automne tremblaient en tombant des ormes. C’était une trop belle journée pour un enterrement. Sidney avait passé son costume et son col de pasteur et il s’apprêtait à rejoindre ses ouailles quand il remarqua une dame élégante qui attendait dans les ombres du porche de l’église. Ses hauts talons lui donnaient une taille peu ordinaire, et elle portait une robe noire qui lui arrivait aux mollets, une étole en renard et une toque munie d’une voilette à pois. Sidney l’avait remarquée pendant le service pour la simple raison que c’était la personne la plus chic de l’assemblée. “Je ne pense pas que nous nous connaissions ?” demanda-t-il. La dame tendit une main gantée. “Je m’appelle Pamela Morton. Stephen Staunton travaillait avec mon mari. 7


— Quelle tristesse”, fit Sidney. La dame tint à éviter les formalités. “Y a-t-il un endroit où nous pouvons parler ?” Sidney était récemment allé voir le film La Femme aux chi­ mères et il se dit que la voix de Mme Morton avait la même chaleur étouffante que celle de Lauren Bacall. “On ne va pas vous attendre à la réception ? s’enquit-il. Et votre mari ? — Je lui ai dit que j’avais besoin d’une cigarette.” Sidney hésita. “Il faut moi-même que j’y aille, bien sûr… — Ça ne prendra pas longtemps. — Dans ce cas nous pouvons aller au presbytère. Je ne crois pas déjà leur manquer.” Sidney était un homme grand et mince qui avait un peu plus de la trentaine. Amateur de bière chaude et de jazz hot, passionné de cricket et lecteur insatiable, il était connu pour sa discrète élégance cléricale. Son grand front, son nez aquilin et son menton assez long étaient adoucis par des yeux noisette et un aimable sourire qui donnait à penser qu’il était toujours enclin à voir le meilleur chez les gens. Il avait eu la bonne fortune sacerdotale de naître le jour du sabbat et avait été ordonné peu après la guerre. Après avoir occupé brièvement la cure de Coventry et rempli quelque temps les fonctions d’aumônier de l’évêque d’Ely, il avait été nommé pasteur de l’église de St Andrew et St Mary en 1952. “Je suppose que tout le monde vous demande… commença Pamela Morton, en évaluant du regard l’entrée minable. — Si j’aimerais mieux habiter le vieux presbytère : qui inspira un poème à Rupert Brooke ? Oui, je le crains. Mais ça me convient très bien ici. En fait, l’endroit est plutôt trop grand pour un célibataire. — Vous n’êtes pas marié ? — Les gens ont remarqué que je n’existais que pour mon travail. — Je ne saurais dire au juste ce qu’est un chanoine. — C’est un titre honorifique, qui m’a été donné par une cathédrale en Afrique. Mais c’est plus simple de se dire que je suis un homme d’Église ordinaire ou un prêtre banal.” Sidney tapa ses pieds sur le paillasson et ouvrit la porte qui n’était pas fermée 8


à clé. “Le mot « chanoine » fait simplement meilleure impression. Entrez, je vous en prie.” Il introduisit son invitée dans le petit salon aux sofas en chintz et aux gravures anciennes. Les yeux sombres de Pamela Morton parcoururent la pièce. “Je suis désolée de vous retenir. — Ne vous inquiétez pas. J’ai remarqué que personne ne sait quoi dire à un ecclésiastique après un enterrement. — Ils ne peuvent pas se détendre tant que vous êtes là, répondit Pamela Morton. Ils pensent qu’ils doivent se comporter comme s’ils étaient encore à l’église. — Je leur rappelle peut-être trop la mort ? interrogea Sidney. — Non, je ne pense pas que ce soit ça, chanoine Chambers. Je crois plutôt que vous leur rappelez leurs nombreux péchés et leur méchanceté.” Pamela Morton eut un demi-sourire et inclina la tête d’un côté, ce qui fit retomber une mèche de cheveux noirs comme jais devant son œil gauche. Sidney comprit qu’il était en présence d’une dangereuse femme d’une quarantaine d’années et que ce seul geste pouvait avoir un effet dévastateur sur un homme. Il n’imaginait pas que son interlocutrice eût beaucoup d’amies femmes. Mme Morton enleva ses gants, son étole et son chapeau et les posa sur le dos du sofa. Quand Sidney lui proposa une tasse de thé, elle eut un léger frisson. “Vraiment désolée de paraître effrontée, mais n’auriez-vous pas par hasard quelque chose de plus fort ? — J’ai du xérès, bien que je n’en raffole pas moi-même. — Du whisky ?” C’était ce que Sidney préférait boire ; un breuvage dont il ne faisait usage, du moins essayait-il de s’en convaincre, qu’à des fins médicinales. “Comment le prenez-vous ? s’enquit-il. — Comme Stephen. Un peu d’eau. Pas de glace. Il buvait du whisky irlandais, bien sûr, mais j’imagine que le vôtre est du scotch. — Tout à fait. J’aurais tendance à avoir un penchant pour le pur malt, mais je ne peux vraiment pas me le permettre. — C’est tout à fait compréhensible pour un pasteur. 9


— Vous connaissiez bien M. Staunton, j’imagine ? — Cela ne vous ennuie pas que je m’assoie ? fit Pamela, avançant vers le fauteuil près du feu. Je pense que ça va être un peu pénible.” Sidney servit le Johnnie Walker et s’en versa lui-même un fond de verre pour tenir compagnie à son invitée. “C’est assurément une histoire délicate. — Nous ne sommes pas à l’église, chanoine Chambers, mais je présume qu’ici les secrets du confessionnal sont également bien gardés. — Vous pouvez compter sur ma discrétion.” Pamela se demanda si elle allait continuer. “Ce n’est pas une chose que j’aie jamais imaginé confier à un homme d’Église. Même maintenant je ne suis pas sûre de vouloir le faire. — Vous pouvez prendre votre temps. — Il se peut qu’il m’en faille.” Sidney tendit le whisky à son invitée et s’assit. Il avait le soleil dans les yeux, mais une fois installé, il jugeait impoli de bouger. “J’ai l’habitude d’écouter, dit-il. — Stephen et moi avions toujours été bons amis, commença Pamela Morton. Je savais que son mariage n’était pas aussi heureux que par le passé. Sa femme est allemande ; non que ça explique quoi que ce soit… — Non… — Bien que les gens aient fait des remarques. Cela semblait un choix curieux pour un aussi bel homme. Il aurait pu choisir presque n’importe qui à son goût. Épouser une Allemande si tôt après la guerre était courageux, je suppose.” Pamela s’arrêta. “C’est plus difficile que je ne pensais… — Continuez, je vous en prie. — Il y a quelques mois, je suis allée chercher mon mari au bureau. À mon arrivée je me suis aperçue qu’il avait dû s’absenter à cause d’un coup de fil. Des embarras autour d’un testament. Stephen était seul. Il a dit qu’il allait travailler tard, mais ensuite il a proposé de sortir prendre un verre. Ça semblait parfaitement innocent. Il était l’associé de mon époux, et je le connaissais depuis plusieurs années. J’avais toujours eu de l’affection pour lui et je voyais bien qu’il y avait un problème. 10


J’ignorais si c’était sa santé, son argent ou son mariage. Je pense que c’est ce qui inquiète le plus les hommes… — Assurément. — Nous avons pris la voiture et nous sommes allés à Trumpington, où Stephen imaginait sans doute que nous risquions moins de rencontrer des gens de notre connaissance et où nous n’aurions à expliquer à personne pourquoi nous prenions un verre ensemble. Quand j’y repense à présent, je suppose que tout a commencé par une forme de complicité.” Sidney commençait à se sentir mal à l’aise. En tant que prêtre, il avait l’habitude des confessions impromptues, mais il ne parvenait jamais à se résigner au fait qu’elles regorgeaient souvent d’une quantité de détails. Il lui arrivait de souhaiter que les gens ne lui en disent pas tant. Pamela Morton poursuivit. “Nous étions assis dans un coin tout au fond du pub, à l’écart des autres. J’avais entendu dire que Stephen aimait bien boire à l’occasion, mais la vitesse m’a étonnée. Il était à cran. Au début il m’a parlé de choses et d’autres comme dans une conversation normale, puis il a changé. Il m’a dit à quel point il était fatigué de sa vie. C’était une chose étrange à dire ; l’intensité de ses émotions éclatait si brusquement. Il m’a avoué n’avoir jamais eu le sentiment d’appartenir à Cambridge. Avec sa femme, ils étaient tous deux des exilés. Il dit qu’il aurait dû retourner directement en Irlande après la guerre, mais que le travail était ici. Il ne voulait pas donner l’impression de ne pas être reconnaissant à mon mari de le lui avoir donné et, qui plus est, sans ce travail, il n’aurait jamais fait ma connaissance. Quand j’ai entendu ça, j’ai commencé à m’inquiéter. Je me suis demandé ce que j’aurais à raconter à mon mari, et pourtant il y avait quelque chose d’irrésistible dans sa façon de s’exprimer. Il y avait une urgence, un désespoir et un charme dans ses paroles. Il avait le don des mots. J’ai toujours admiré ça. J’ai fait du théâtre, vous savez. Modestement. Avant de me marier. — Je vois, dit Sidney, se demandant bien où elle allait en venir. — En dépit du baratin, je savais qu’il me disait que sa vie était sens dessus dessous. Quelqu’un qui l’aurait entendu parler 11


se serait dit qu’il était suicidaire, mais c’eût été une grossière erreur d’appréciation.” Pamela Morton s’arrêta. “Vous n’êtes pas obligée de tout me raconter, répondit Sidney. — Si. C’est important. Stephen m’a confié son ardent désir de s’en aller et de recommencer ailleurs. Puis, alors que nous étions encore dans le pub, il m’a regardée droit dans les yeux pendant un long moment avant de me parler et… oh… est-ce que ça vous gêne que j’en reprenne une goutte ? La bouteille donne du courage, vous savez. — Bien sûr. — Vous devez trouver ça plutôt minable. Vous savez ce que je vais dire, n’est-ce pas ?” Sidney versa le whisky. “Non, je ne pense pas, dit-il doucement. Continuez, s’il vous plaît.” Il avait appris à ne jamais couper les gens, une fois lancés. “Stephen m’a avoué qu’il n’arrêtait pas de penser à moi ; que, sans moi, chaque instant de sa vie était à pleurer ; et qu’il m’aimait. Je n’en croyais pas mes oreilles. Il ajouta que c’était un vrai miracle que nous ayons l’occasion d’être seuls pour qu’il puisse me parler. Il ne vivait que pour les moments où nous nous voyions et où nous pourrions être ensemble, alors sa vie aurait un but et un sens et il boirait moins et serait heureux.” Pamela Morton leva les yeux, s’attendant à ce que Sidney lui demande ce qu’elle avait fait. “Continuez… dit-il. — Tandis qu’il parlait, poursuivit Pamela, je sentais cette étrange chaleur en moi. J’ignore d’où elle provenait. J’ai cru m’évanouir. Ma vie semblait m’avoir abandonnée. Je n’y avais jamais pensé avant, mais il exprimait tous les sentiments que j’éprouvais moi-même. Je voyais que ma vie pouvait être autre chose qu’une impasse dans une petite ville de province. Je pouvais repartir de zéro. Nous pourrions nous enfuir, échapper à notre propre passé et vivre comme si l’histoire n’existait pas, en faisant comme s’il n’y avait pas eu d’histoire, que nous n’avions pas perdu d’amis et n’avions pas de famille. Nous pourrions sim­ plement être deux personnes avec l’avenir devant elles. Nous pourrions partir, n’importe où, disait Stephen. Il avait mis de l’argent de côté et tout ce que j’avais à faire, c’était d’y réfléchir. 12


Il ne voulait pas me bousculer. Tout ce qu’il voulait, c’était que je dise oui… — Et c’est ce que vous avez fait ? — Je me suis dit que c’était insensé et impossible. J’avais peur et en même temps j’étais fascinée. Il a parlé de retourner à la voiture et de s’en aller sur-le-champ, de filer jusqu’à la côte, et de traverser la Manche en ferry. J’en étais interdite. Il me demanda d’imaginer à quel point nous ririons en pensant aux ravages que nous aurions causés. Nous pourrions traverser la France en voiture, et descendre dans des hôtels éperdument romantiques tandis que, là-bas, à Cambridge, tous les autres poursuivraient leurs existences monotones. Nous serions libres. Nous irions à Nice et sur la Côte d’Azur, nous nous mettrions en grande toilette et, par de chaudes nuits, nous danserions sous les étoiles. C’était à la fois fou et merveilleux et même si nous savions que nous ne pouvions pas nous enfuir comme ça, tout de suite, ce n’était sûrement qu’une question de temps. Il n’y avait pas de limites. Absolument tout pouvait changer. — Quand était-ce ? demanda Sidney. — Juste après le couronnement. Le pub avait encore ses drapeaux et ses banderoles. Il y a quatre mois. — Je vois. — Je peux comprendre ce que vous pensez. — Je ne vous juge pas le moins du monde, repartit Sidney, ne sachant pas trop quoi penser. J’écoute. — Mais vous devez vous interroger. Si nous étions aussi impétueux, pourquoi avoir attendu tout ce temps ? Mes enfants sont partis de la maison, mais je pensais quand même à eux. Et puis, dès que je suis revenue chez moi, j’ai pris peur en pensant à tout ce que cela signifiait. J’ai commencé à perdre courage. Je n’arrivais pas à croire à ce qui s’était passé. Il s’était peut-être agi d’un rêve et Stephen n’avait jamais prononcé ces paroles, mais ensuite nous avons commencé à nous rencontrer en cachette et je savais que c’était la seule chose qui comptait pour moi. J’étais obsédée. Je n’arrivais pas à croire que personne n’avait remarqué de changement chez moi. « Ils s’en sont sûrement aperçus ! » me disais-je. J’osais à peine croire que je pouvais m’en tirer à aussi bon compte. Plus ça durait et plus 13


il me tardait de partir. Je n’étais plus moi-même. En fait, je ne savais pas qui j’étais, mais je dis à Stephen qu’il fallait s’assurer de bien avoir tout réglé avant de se lancer dans une entreprise aussi risquée, et qu’il faudrait partir à la nouvelle année. — Et il était d’accord ? — Tant qu’il me voyait, m’assurait-il, il croyait qu’absolument tout était possible. Et nous étions heureux. — Et personne d’autre n’avait vent de vos projets ? — J’ai une amie à Londres. Elle… c’est difficile à avouer, chanoine Chambers. Elle m’a laissée prétendre que je logeais chez elle… — Quand en réalité ? — J’étais dans un hôtel avec Stephen ? Je crains que oui. Vous devez avoir une bien piètre opinion de moi.” Sidney était décontenancé par sa franchise. “Ce n’est pas à moi de juger, madame Morton. — Pamela. S’il vous plaît, appelez-moi Pamela…” C’était trop tôt pour une telle familiarité. Sidney décida d’essayer de ne pas offrir un autre verre à son invitée. “Vous voyez donc pourquoi je suis venue, chanoine Chambers ?” Sidney ne voyait rien du tout. Pourquoi cette femme lui racontait-elle tout ça ? Il se demanda si elle s’était mariée à l’église, si elle avait jamais songé à ses vœux matrimoniaux et si elle s’entendait bien avec ses enfants. “Que voulez-vous que je fasse ? demanda-t-il. — Je ne peux pas aller raconter ça à la police. — Non, bien sûr que non. — Je ne peux pas compter sur eux pour garder un secret. Mon mari va forcément découvrir la vérité et je ne tiens pas à éveiller sa méfiance. — Mais il s’agit de toute évidence d’une affaire privée. En quoi cela concerne-t-il la police ? — Il faut la faire intervenir, chanoine Chambers. — Mais pourquoi ? — Vous ne devinez pas pourquoi ? Je ne peux pas croire que Stephen se soit suicidé. C’est complètement insensé. Nous allions nous enfuir ensemble. 14


— Alors qu’est-ce que vous suggérez ?” Pamela Morton se redressa sur son siège et se tint bien droite. “Que c’est un meurtre, chanoine Chambers. Qu’il s’agit bel et bien d’un meurtre.” Elle eut beaucoup de mal à trouver un mouchoir dans son sac à main. “Mais qui voudrait commettre un tel crime ? — Je l’ignore.” Sidney était complètement dépassé. Venir le trouver pour confesser ses péchés, c’était une chose, mais une accusation de meurtre, c’était une tout autre affaire. “Voilà une supposition bien dangereuse, madame Morton. Êtes-vous sûre de penser une chose pareille ? — Certaine. — Et vous n’en avez parlé à personne d’autre ? — Vous êtes le premier. Pendant le service, quand je vous ai entendu parler de la mort et du deuil, j’ai su que je pouvais vous faire confiance. Vous avez une voix rassurante. Je suis désolée, mais je ne vais plus à l’église. Après la mort de mon frère pendant la guerre, j’ai eu du mal à conserver la foi. — C’est difficile, je sais.” Pamela Morton donnait l’impression d’avoir dit tout ce qu’elle avait à dire. “Ce que j’ai dit est la vérité, chanoine Cham­bers.” Sidney imagina son invitée réprimant son chagrin pendant toute la durée de la cérémonie funèbre. Il se demanda si, en quête de suspects, elle avait observé les autres membres de l’assistance. Mais pourquoi quelqu’un aurait-il voulu tuer Stephen Staunton ? Pamela Morton comprit que Sidney avait besoin d’être convaincu. “Il est absurde de penser qu’il ait pu se supprimer. L’avenir nous réservait tant de choses. C’était comme si nous allions retrouver notre jeunesse et pouvoir devenir ceux que nous voulions être. C’était un nouveau départ. Nous allions connaître une vie que nous n’avions jamais connue. Ce sont les dernières paroles qu’il m’a adressées : « Nous vivrons comme nous n’avons jamais vécu. » Ce ne sont vraiment pas les paroles d’un homme qui va se tirer une balle dans la tête ! — Assurément. 15


— Et maintenant c’en est fini. De tout cet espoir. Tout cet amour gaspillé.” Pamela Morton prit son mouchoir. “Ça m’est insupportable. Je suis désolée. Je ne voulais pas pleurer.” Sidney alla à la fenêtre. Comment diable était-il censé réagir à cette histoire ? Cela ne le regardait en aucun cas ; mais il lui revint alors que, en tant que pasteur, tout était de son ressort. Il n’était pas de recoin du cœur humain dont il ne fût responsable. De plus, si Pamela Morton avait raison, et que Stephen Staunton n’avait pas commis ce que nombre de gens prenaient toujours pour le péché de suicide, alors un innocent avait été injustement tué et son meurtrier courait toujours. “Que voudriez-vous que je fasse ? demanda-t-il. — Que vous parliez aux gens, répondit Pamela Norton. Sans cérémonie si possible. Je souhaite que personne ne sache que je suis mêlée à tout ça. — Mais à qui parler ? — Aux gens qui le connaissaient. — Je ne vois pas ce que je peux leur demander. — Vous êtes un prêtre. Les gens vous racontent des choses, non ? — Effectivement. — Et vous pouvez poser presque n’importe quelle question, même très intime ? — Il faut se montrer prudent. — Mais vous voyez bien ce que je veux dire… — Oui, fit Sidney, aussi prudemment que possible. — Alors en gardant présent à l’esprit ce que je vous ai dit, vous pourriez peut-être, à l’occasion, poser une question que, sinon, vous n’auriez jamais posée ? — Je ne suis pas certain de pouvoir faire des promesses. Je ne suis pas détective. — Mais vous connaissez les gens, chanoine Chambers. Vous les comprenez. — Pas tout le temps. — Enfin, j’espère que vous me comprenez. — Oui, répondit Sidney. Vous avez été très claire. J’imagine que cela a dû être terrible. De ne pouvoir s’en ouvrir à personne…” 16


Pamela Morton rangea son mouchoir. “Ça l’est effectivement. Mais j’ai dit ce pour quoi je suis venue vous trouver. Êtes-vous sûr que je peux compter sur votre discrétion ? ditelle, levant les yeux vers lui, à nouveau vulnérable. Vous ne mentionnerez pas mon nom ? — Bien sûr que non, repartit Sidney, se demandant déjà pendant combien de temps il pourrait garder ce secret. — Je suis infiniment désolée de tout ça, poursuivit Mme Mor­ ton. J’ai honte, vraiment. Je ne voyais pas comment vous raconter ça ni les mots que j’allais employer. Je ne sais rien pour l’instant et j’ai dû garder le silence. Je n’ai pu me confier à personne. Merci de m’avoir écoutée. — C’est ce qu’on attend de moi”, dit Sidney, se demandant aussitôt si c’était vrai. C’était son premier cas d’adultère et, bien évidemment, de meurtre. Pamela Morton se leva. Sidney remarqua que, malgré ses larmes, son mascara n’avait pas coulé. Elle rejeta sa mèche en arrière et lui tendit la main. “Au revoir, chanoine Chambers. Vous me croyez vraiment, n’est-ce pas ? — C’était courageux de votre part de m’en dire autant. — Le courage. Stephen disait que c’était une qualité qui me manquait. Si vous découvrez ce qui lui est arrivé alors j’espère que vous m’en informerez en premier.” Elle eut un sourire triste, une fois de plus. “Je sais où vous trouver. — Je suis toujours ici. Au revoir, madame Morton. — Pamela… — Au revoir, Pamela.” Sidney ferma sa porte d’entrée et regarda la montre que son père lui avait offerte à son ordination. Après tout, il aurait peut-être le temps de passer faire un tour à la collation. Il retourna dans son petit salon aux meubles fatigués que ses parents lui avaient achetés à une vente aux enchères locale. Il se dit que la pièce avait vraiment besoin d’être égayée. Il prit les verres, alla les mettre dans l’évier de la cuisine et tourna le robinet d’eau chaude. Il aimait faire la vaisselle ; le simple fait de nettoyer avait immédiatement des résultats visibles. Il s’arrêta un instant à la fenêtre et observa un rouge-gorge qui 17


sautillait sur la corde à linge. Bientôt il faudrait qu’il se colle à ses cartes de Noël. Il remarqua les traces de rouge à lèvres au bord du verre à whisky de Pamela Morton, et lui revint un poème d’Edna St. Vin­ cent Millay qu’il avait lu dans le Sunday Times : Quelles lèvres mes lèvres ont embrassées, Et où et pourquoi, je l’ai oublié, Et quels bras sont restés sous ma tête jusqu’au matin ; Mais la pluie de ce soir est remplie de fantômes…

Quel gâchis les gens font de leurs vies, pensa-t-il. L’inspecteur Keating, ami de Sidney, ne trouva pas ça drôle. “Ça pourrait difficilement être plus limpide, soupira-t-il. Un homme reste au bureau après que tout le monde est rentré chez soi. Il entame une carafe de whisky, puis se fait sauter la cervelle. La femme de ménage le trouve le lendemain matin, appelle la police, nous arrivons, et le tour est joué : c’est clair comme de l’eau de roche.” Les deux hommes étaient assis à leur table préférée, dans le bar de la RAF de l’Eagle, pub commodément situé non loin du commissariat de St Andrews Street. Ils s’étaient liés d’amitié après que Sidney eut célébré l’enterrement du prédécesseur de l’inspecteur, et ils se retrouvaient maintenant sans cérémonie tous les jeudis après le travail pour déguster deux pintes de bière pression, faire une partie de backgammon et partager des confidences. C’était l’un des rares mo­­ ments de détente de la semaine où Sidney pouvait enlever son col d’ecclésiastique, enfiler un pull-over et feindre de ne pas être prêtre. “Parfois, fit-il remarquer, les choses peuvent paraître plutôt trop claires. — Je suis d’accord, dit l’inspecteur, qui lança les dés et fit un cinq et un trois, mais, dans cette histoire, les faits sont clairs comme le jour.” Il s’exprimait avec un léger accent de Northumbrie, seul vestige d’une région qu’il avait quittée à l’âge 18


de six ans. “Au point que je m’étonne que vous envisagiez de vous lancer sur une fausse piste. — Je ne le suggère nullement.” Sidney s’alarma de ce que son ami pût prendre ses propos pour une requête en bonne et due forme. “Je me permets de tiquer, sans plus.” L’inspecteur Keating défendit son point de vue. “L’épouse de Stephen Staunton nous a dit que son mari souffrait de dépression. Autre chose, il buvait trop. C’est une tradition irlandaise, bien sûr. Sa secrétaire nous a appris que notre homme s’était mis à aller à Londres chaque semaine et qu’il passait moins de temps au bureau qu’il n’aurait dû. Il a même fallu qu’elle le remplace pour certaines de ses tâches les plus simples ; transmission de biens, et cetera. Et puis il y a la petite affaire de ses retraits bancaires récents ; de grosses sommes en espèces dont sa femme n’a jamais vu la couleur et dont personne ne sait où elles sont passées. Cela suggère…” Sidney fit un double cinq et déplaça quatre de ses pions. “J’imagine que cela vous donne à penser que le notaire jouait de l’argent… — Certainement. Et je suis aussi en droit d’imaginer qu’il a peut-être utilisé de l’argent de l’étude pour couvrir ses dettes de jeu. S’il n’était pas mort, il faudrait sans doute que je commence à enquêter sur lui pour fraude.” L’inspecteur fit un quatre et un deux, et heurta l’un des blots. “J’imagine donc que quand les dettes se sont accumulées et qu’il était sur le point d’être découvert, il s’est fait sauter la cervelle. C’est monnaie courante, mon vieux. Vous rejouez ? — Bien sûr, Sidney lança à nouveau les dés. Ah… Je pense pouvoir réintégrer la partie.” Il plaça son pion sur le point 23. “A-t-il laissé une note ?” La question irrita l’inspecteur Keating. “Non, Sidney. Il n’a pas laissé de note. — Il existe donc une marge d’erreur ?” L’inspecteur se pencha en avant et agita à nouveau le gobelet. Il pensait avoir gagné la partie, mais à présent il voyait bien que Sidney n’allait pas tarder à l’emporter. “Il n’y a pas de place pour le doute dans cette affaire. Tous ceux qui se suicident ne laissent pas de note… 19


— La plupart le font. — Mon beau-frère travaille dans la police près de Beachy Head*. Là-bas, ils ne laissent pas beaucoup de notes, je vous le garantis. Ils se précipitent dans le vide, un point c’est tout. — J’imagine. — Notre homme s’est donné la mort, Sidney. Si vous ne me croyez pas, allez donc rendre à la veuve une de vos visites pastorales. Je suis sûr qu’elle apprécierait. N’allez pas vous mettre martel en tête. — Je n’y songerais pas un instant”, mentit son compagnon, savourant à l’avance une victoire improbable sur le tablier. La vie de Sidney à Grantchester était liée au vieux collège de Corpus Christi où il avait étudié la théologie et où il était maintenant directeur d’études et jouissait du droit d’y prendre ses repas. Il appréciait que son travail lui permette de joindre l’académique au clérical, mais il lui arrivait de s’inquiéter de ce que ses activités universitaires l’empêchent de consacrer suffisamment de temps à ses fonctions pastorales. Il parvenait à administrer sa paroisse, instruire des étudiants, visiter les malades, préparer des enfants à la confirmation et des couples au mariage, mais il se sentait fréquemment coupable de ne pas en faire suffisamment pour les gens. À vrai dire, Sidney regrettait parfois de ne pas être un meilleur prêtre. Par exemple, il savait que sa responsabilité envers les gens affligés par le deuil dépassait de loin la simple organisation d’un enterrement. En fait, ceux qui pleuraient un être cher avaient souvent besoin de davantage de réconfort une fois disparu le choc initial de la mort, quand leurs amis avaient repris leurs existences quotidiennes et que la période publique du deuil était terminée. C’était le devoir d’un prêtre d’offrir une consolation constante, d’aimer et de servir ses paroissiens quoi qu’il pût lui en coûter. Par conséquent, le lendemain matin, en se * Beachy Head, en français cap Béveziers, promontoire de craie sur la côte sud de l’Angleterre, près de la ville d’Eastbourne, où les falaises sont particulièrement hautes. (Toutes les notes sont du traducteur.)

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rendant à Cambridge, Sidney n’hésita pas à s’arrêter chez la veuve de Stephen Staunton. Il s’agissait d’un bâtiment de la fin de l’époque victorienne au milieu d’une rangée de maisons identiques d’Eltisley Avenue, rue située en bordure des Meadows. C’était le genre de demeure où emménageaient les familles lorsqu’elles attendaient leur deuxième enfant. Le quartier était parfaitement convenable, mais Sidney ne put s’empêcher de penser qu’il manquait de charme. C’étaient des logements fonctionnels qui avaient échappé aux bombardements de la guerre mais ne donnaient pourtant pas l’impression d’appartenir à une époque quelconque ni de posséder une identité locale. Bref, en avançant dans cette rue, Sidney eut le sentiment qu’il aurait pu se trouver n’importe où en Angleterre. Hildegard Staunton était plus pâle que dans le souvenir qu’il avait d’elle à l’enterrement de son mari. Ses cheveux courts étaient blonds et frisés ; ses yeux grands et verts. Ses sourcils étaient dessinés au crayon et elle n’avait pas de rouge à lèvres ; en conséquence, ses sentiments semblaient avoir déserté son visage. Elle portait un peignoir vert olive foncé, avec un col châle et des manches à revers que Sidney ne remarqua que lorsqu’elle se toucha les cheveux ; s’inquiétant peut-être de ce qu’elle avait besoin d’un shampoing et d’une mise en plis, sans trouver le courage d’aller au salon de coiffure. Hildegard était restée immobile tout en étant attentive pendant le service, mais à présent elle ne tenait pas en place, se levait dès qu’elle s’était assise, incapable de se concentrer. Quiconque l’eût observée par la fenêtre aurait probablement pensé qu’elle avait perdu quelque chose, ce qui était effectivement le cas. Sidney se demanda si son médecin lui avait prescrit des médicaments pour l’aider dans son chagrin. “Je suis venu voir comment vous alliez, commença-t-il. — Je fais semblant de croire qu’il est toujours ici, répondit Hildegard. C’est la seule façon pour moi de survivre. — Je suis sûr que ça doit faire une très singulière impression.” Au courant de l’adultère de son mari, sans parler d’un crime possible, Sidney était déjà mal à l’aise. “Être dans ce pays m’a toujours semblé étrange. Il m’arrive de penser que je vis la vie d’une autre. 21


LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Sidney Chambers est le jeune pasteur de la petite paroisse de Grantchester. Grand, brun, les yeux noisette et l’air rassurant, Sidney est un homme d’Église peu conventionnel qui peut aller là où la police ne le peut pas. Avec son ami, George Keating, inspecteur à Scotland Yard, il enquête sur le suicide d’un avocat de Cambridge, un scandaleux vol de bijoux perpétré lors d’une soirée de Nouvel An et une affaire de faux en art qui met l’un de ses amis en très grand danger. Sidney découvre qu’un détective, comme un prêtre, doit avant tout savoir sonder l’âme humaine… So british sans jamais verser dans la caricature, s’ins­crivant clairement dans la tradition du père Brown de Chesterton, ce délicieux mystery, premier volet d’une série récemment adaptée pour la télévision intitulée Grantchester, enchaîne de savoureuses énigmes qui se dévorent comme des scones à l’heure du thé.

JAMES RUNCIE Sidney Chambers et l’ombre de la mort

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Sidney Chambers et l’ombre de la mort LES MYSTÈRES DE GRANTCHESTER

Né en 1959, fils de l’ancien archevêque de Cantorbéry, James Runcie est écrivain et réalisateur. Il enseigne également à l’université de Bath et écrit régulièrement dans The Independent. Roman traduit de l’anglais par Patrice Repusseau

Photographie de couverture : © Mohamad Itani / Arcangel Images ISBN 978-2-330-05782-4

ACTES SUD DÉP. LÉG. : JANV. 2016 22,80 e TTC France www.actes-sud.fr

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Extrait "Sidney chambers et l'ombre de la mort" by Actes Sud Issuu - Issuu