Directeur de recherche au CNRS, Franck Mermier est depuis 2009 chercheur à l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain. Il a dirigé de 1991 à 1997 le Centre français d’études yéménites (Sanaa) et a occupé de 2005 à 2009 le poste de directeur scientifique des études contemporaines à l’Institut français du Proche-Orient (Beyrouth). Il a publié chez Sindbad/ Actes Sud Le Cheikh de la nuit. Sanaa : organisation des souks et société citadine (1997) et Le Livre et la Ville : Beyrouth et l’édition arabe (2005), tous les deux traduits en arabe, ainsi que l’ouvrage collectif Mémoires de guerres au Liban, 1975-1990 (avec Christophe Varin, 2010).
Photographie de couverture : Vue d’Aden © Santiago Urquijo / Getty Images
ACTES SUD
éditeurs associés DÉP. LÉG. : MAI 2015 25 e TTC France www.actes-sud.fr
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ISBN 978-2-330-05080-1
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FRANCK MERMIER
FRANCK MERMIER
Récits de villes : d’Aden à Beyrouth
RÉCITS DE VILLES : D’ADEN À BEYROUTH
Beyrouth et Aden ont été ravagées par des conflits internes et externes : la première dans les guerres qui s’y sont succédé entre 1975 et 1990, la seconde dans la lutte fratricide de 1986, puis dans l’affrontement entre le Nord et le Sud du Yémen en 1994. Leur destin, radicalement transformé par la violence politique et communautaire, illustre de manière exemplaire le statut de la ville dans l’Orient arabe comme espace disputé. Les territoires urbains peuvent se changer en véritables champs de bataille ou faire l’objet de guerres plus silencieuses entre modes de vie concurrents, ce qui contribue dans les deux cas à reconfigurer les lieux et les centralités. Alliant coups de sonde historiques, réflexions théoriques et expériences du quotidien, Franck Mermier propose de reconsidérer la notion d’urbanité en la saisissant à travers les expressions culturelles de la ville. À l’urbain générique il substitue le citadin avec ses ancrages historiques et sociologiques différenciés. Ce faisant, il retrace à travers des lieux et des moments emblématiques son propre itinéraire d’anthropologue.
Sindbad/ACTES SUD
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Sindbad
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liminaire Un itinéraire de recherche est nécessairement tributaire des croisements, parfois hasardeux, entre conjonctures historiques, inclinaisons personnelles et orientations du savoir. Les études rassemblées dans cet ouvrage découlent ainsi d’un parcours d’enquête qui fut autant déterminé par l’enchaînement des situations biographiques que par les transformations du regard en relation avec des conjonctures variées aussi bien scientifiques que politiques. Le processus de “restructuration incessante de la problématique1” au cours de l’enquête ne se limite pas à des glissements du questionnement, tels des retouches à une première mise en intrigue qui, tout en s’ajustant, reste fidèle à des scenarii préalables. S’il est vrai que “l’ethnologue doit se garder de délimiter un objet de connaissance comme étant d’emblée le cadre sur lequel il va fonder son investigation du réel2”, il n’en reste pas moins que le poids des héritages académiques s’exerce d’autant plus fortement que la région considérée est marquée 1. Jean-Pierre Olivier de Sardan, “La politique du terrain. Sur la production des données en anthropologie”, Enquête, no 1, 1995, p. 95. 2. Gérard Althabe, “Ethnologie du contemporain et enquête de terrain”, in Gérard Althabe et Monique Selim, Démarches ethnologiques au présent, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 41.
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par de puissants paradigmes anthropologiques (comme à une époque pas si lointaine la segmentarité au Maghreb, le système lignager en Afrique, celui des castes en Inde…). Le télescopage entre l’outillage conceptuel de départ et l’imprévu du terrain doit cependant conduire à reformuler les questionnements tout au long de la recherche1. Il n’est cependant pas certain que l’anthropologue débutant ait toujours la maturité suffisante pour adopter sans restriction cet objectif, même si celui-ci est au fondement de son apprentissage. Lors de la première enquête, la jeunesse du chercheur constitue un biais, mais aussi parfois un atout, qui conditionne son accès au terrain, son insertion sociale, et donc la production des données. Son statut précaire dans le champ académique suscite des attentes par rapport à celui-ci, ce qui peut aussi influer sur le travail d’enquête et d’écriture. Il apparaît que cette question a été relativement peu abordée. De fait, si l’on a pris quelque retard pour reconnaître que l’ethnologue était un être sexué, son âge n’apparaît pas vraiment digne de considération alors qu’avoir 25 ans à Sanaa, comme lors de l’amorce de mon enquête, n’était pas anecdotique et sans conséquence sur ma relation avec mes interlocuteurs yéménites2. Le canevas des questionnements canoniques, qui est tributaire d’une configuration théorique héritée – liée en partie à l’état des travaux sur une région du monde et sur un thème de la discipline –, fait souvent considérer comme des scories de la 1. “Le premier objet de l’enquête n’est pas de répondre à des questions mais de découvrir celles que l’on va poser, et il faut, pour cette simple découverte, du temps : le temps de comprendre où sont, dans l’univers des enquêtés, les problèmes et les enjeux, et de parvenir à une perception suffisante de leur vie pour dégager ce qui vaudrait la peine d’être étudié”, Olivier Schwartz, “L’empirisme irréductible”, in Nels Anderson, Le Hobo. Sociologie du sans-abri, Paris, Nathan, 1993, p. 281. 2. Voir Jean Copans, L’Enquête ethnologique de terrain, Paris, Armand Colin, 2005, p. 11-12. À signaler cependant l’article de Pierre Fournier “Le sexe et l’âge de l’ethnographe : éclairants pour l’enquêté, contraignants pour l’enquêteur”, ethnographiques.org, no 11, octobre 2006.
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recherche certains faits, observations et témoignages, qui ne sont pas jugés dignes d’accéder au statut d’objet scientifique. Peut-être parce que s’y lit le caractère intime du rapport au terrain, une pudeur légitime rend leur exposé difficile lorsque le manque de distance empêche de se démarquer d’une posture objectivante qui a souvent pour fonction d’annuler les péripéties affectives et intersubjectives de la relation d’enquête. La recherche heurtée de la “ juste distance” se transforme aussi avec la patine du temps et avec la dissolution de la configuration affective et sociale dans laquelle s’insérait la pratique de l’observation1. Il m’aura ainsi fallu une vingtaine d’années avant de rendre compte, et encore très partiellement, de ces récits sur l’intimité amoureuse dont me firent part certains de mes amis yéménites, qui se confiaient d’autant plus facilement que j’étais étranger2. Cette étude est venue illustrer ce qui peut sembler, rétrospectivement, une négligence d’un aspect de la réalité sociale que l’étroitesse de mes cadres d’observation, lors de ma première enquête, ne m’avait pas permis d’exploiter au-delà du carnet de notes. Elle laisse cependant dans l’ombre les conditions du recueil de ces récits : ces moments nocturnes d’après séance de qât particulièrement intenses en raison des effets de la plante stimulante conjugués à la relation de face-à-face. Ce retour tardif au temps de l’enquête confirme aussi la nature changeante de la notation ethnographique. Le carnet de terrain en représenterait ainsi l’aspect figé 1. Alban Bensa, La Fin de l’exotisme. Essais d’anthropologie critique, Toulouse, Anacharsis, 2006, p. 303-314. “Ce moment du travail que l’on appelle « l’élaboration des matériaux » consiste précisément à rompre avec ce qui a été éprouvé, noté, subi, et à escamoter ainsi une part importante de l’expérience ethnographique : celle qui analyse un monde social singulier à partir des effets induits sur lui par ceux qui, voulant en rendre compte, y participent à des titres divers”, Alban Bensa et François Pouillon, “Introduction. La leçon d’ethnographie des grands écrivains”, in Alban Bensa et François Pouillon (dir.), Terrains d’écrivains. Littérature et ethnographie, Toulouse, Anacharsis, 2013, p. 24. 2. “L’éducation sentimentale à Sanaa : une évocation”, Pount (Cahiers d’études Corne de l’Afrique-Arabie du Sud), no 2, 2008, p. 68-83.
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et partiel tandis que les notes mentales en seraient la version la plus évolutive et toujours soumise à la rétrospection1. La prise en compte de l’affectivité et du tissu relationnel dense dont on est à la fois un acteur et un observateur peut autant constituer une limitation que permettre un approfondissement de l’analyse. Retracer le parcours ayant conduit à la production de données ethnographiques et à leur insertion dans des cadres interprétatifs s’apparente à la mise en pratique d’une anthropologie réflexive dont la valeur heuristique a déjà été soulignée2. La plongée au cœur de l’“empirisme irréductible3” induite par toute situation ethnographique conduit parfois à suivre, de manière plus ou moins explicite et plus ou moins achevée, la méthode de l’autoanalyse censée “objectiver la position du chercheur4”. Ces chroniques reviennent ainsi sur des moments signifiants des péripéties du “terrain” qui tissent une trame narrative liée autant au projet ethnographique qu’aux inflexions des cadres mémoriel et émotionnel. Les aléas de ma position d’observateur ne seront cependant pas explicités par une introspection à distance. Mieux vaut rester loin de soi, comme nous l’intime Clément Rosset 5, d’autant que “les sujets des études ethnographiques, on ne doit jamais l’oublier, sont toujours plus intéressants que leurs 1. Voir la distinction entre fieldnotes et headnotes faite par Roger Sanjek dans “A vocabulary for fieldnotes”, in Roger Sanjek (dir.), Fieldnotes. The Makings of Anthropology, Ithaca, Cornell University Press, 1990, p. 92-121. 2. Voir notamment Philippe Descola, Les Lances du crépuscule. Avec les Indiens Jivaros de haute Amazonie, Paris, Terre humaine Poche, 2006, et Christian Ghasarian (dir.), De l’ethnographie à l’anthropologie réflexive. Nouveaux terrains, nouvelles pratiques, nouveaux enjeux, Paris, Armand Colin, 2002, et Olivier Leservoisier (dir.), Terrains ethnographiques et hiérarchies sociales. Retour réflexif sur la situation d’enquête, Paris, Karthala, 2005. 3. Olivier Schwartz, “L’empirisme irréductible”, op. cit. 4. Florence Weber, “L’enquête, la recherche et l’intime ou : pourquoi censurer son journal de terrain”, EspacesTemps, nos 47-48, 1991, p. 72 ; voir aussi Florence Weber, “Journal de terrain, journal de recherche et autoanalyse”, Genèses, no 2, 1990, p. 138-147. 5. Clément Rosset, Loin de moi. Étude sur l’identité, Paris, Les Éditions de Minuit, 1999.
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auteurs1”. Il faut cependant tempérer ce point de vue en se rappelant les analyses incisives de Georges Devereux sur les relations observateur-observé lorsqu’il affirme que “c’est le contre-transfert plutôt que le transfert qui constitue la donnée la plus cruciale de toute science du comportement parce que l’information fournie par le transfert peut être obtenue par d’autres moyens tandis que ce n’est pas le cas pour celle que livre le contre-transfert” : il propose ainsi de considérer comme données fondamentales les perturbations liées à l’angoisse de tout praticien des “sciences du comportement”2. Ces chroniques, loin de répondre à un tel programme, sont une anthologie d’instantanés biographiques et réflexifs qui s’insèrent dans un kaléidoscope mémoriel arbitraire dont l’amplitude augmente avec l’éloignement temporel. De fait, à la double temporalité de l’anthropologue et de ses interlocuteurs qui interagit en situation d’enquête3 doit s’ajouter celle d’une “identité narrative” dont la construction oriente le regard. Si le récit est “gardien du temps”4, il peut être aussi l’expression des figures changeantes de l’exotisme en lien avec une région du monde déterminée. On sait combien ce terme d’“exotisme” peut avoir mauvaise presse du fait de l’ensemble de présupposés relevant du registre de l’illusion5 qu’il charrie. Cette notion a pu 1. Robert J. Smith, “Hearing voices, joining the chorus: appropriating someone else’s fieldnotes”, in Roger Sanjek (dir.), Fieldnotes, op. cit., p. 369, cité dans Jean-Pierre Olivier de Sardan, “La politique du terrain”, op. cit., p. 72. 2. Georges Devereux, De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, Paris, Flammarion, 1980, p. 15-16. Voir aussi les commentaires et les prolongements donnés à cette analyse par Leonardo Piasere, L’Ethno graphe imparfait. Expérience et cognition en anthropologie, Paris, Éditions de l’ehess, 2010, p. 45-67. 3. Alban Bensa, La Fin de l’exotisme, op. cit., p. 53. 4. Paul Ricœur, Temps et récit. 3. Le temps raconté, Paris, Seuil, 1985, p. 435, 442-443. 5. Ce que l’on peut déduire des synonymes de l’exotisme donnés par Michel Panoff : “L’innocence des origines et donc le retour à une sagesse oubliée, le refus du train-train quotidien dans le monde calfeutré de la bourgeoisie, la quête du bonheur sensuel ou l’épanchement de
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aussi être réhabilitée pour, dans une version savante, désigner une “nouvelle dimension de la conscience” soucieuse d’élaborer une théorie du lointain et d’élaborer un “langage exotique de l’anthropologie” issue de la relation d’interlocution entre l’anthropologue et les enquêtés1. Pour Victor Segalen, cette “esthétique du divers” serait “la loi fondamentale de l’intensité de la sensation, de l’exaltation du sentir” et serait donc “synonyme d’altérité”, sans que cela implique de sortir de son lieu-dit2. Encore faudrait-il prendre en compte les exotismes croisés des sujets de cette relation, dans leur dimension imaginaire et historicisée. L’exotisme, considéré comme un concept étrange pour des cultures non occidentales, a pu aussi être considéré comme un système symbolique permettant de domestiquer et d’interpréter l’étrange et l’inconnu “tout en le gardant à distance”3. L’exotisme, comme remise en cause des certitudes du quant-à-soi par le biais de l’étrangeté, a certes subi maints avatars historiques. Parmi les plus récents, notamment en Europe et aux États-Unis, la bohème hippie et le tiers-mondisme révolutionnaire des années 1960, qui faisaient de l’ailleurs une source d’inspiration et de régénération même si, comme pour l’“exotisme primitiviste” d’antan, c’était moins la connaissance de l’autre qui importait que la critique de soi par le détour de l’ailleurs4. À Aden en 1927, Paul Nizan avait sentiments libertaires.” In Michel Panoff, “Une valeur sûre : l’exotisme”, L’Homme. Anthropologie : état des lieux, vol. 26, nos 97-98, janvier-juin 1986, p. 324. 1. Francis Affergan, Exotisme et altérité, Paris, puf, 1987, p. 9, 267-268. 2. Voir l’analyse des textes de Victor Segalen dont Essai sur l’exotisme faite par Tzvetan Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, 1989. 3. Stephen William Foster, “The exotic as a symbolic system”, Dialectical Anthropology, vol. 7, 1982, p. 21-22. 4. J’emprunte cette notion d’exotisme primitiviste à Tzvetan Todorov qui résume bien la relation ambiguë de l’exotisme avec la connaissance : “Les meilleurs candidats au rôle idéal exotique sont les peuples et les cultures les plus éloignés et les plus ignorés. Or la méconnaissance des autres, le refus de les voir tels qu’ils sont peuvent difficilement être assimilés à une valorisation. C’est un compliment bien ambigu que de
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des comptes à régler avec sa patrie d’origine et avec la Bourse. Il n’avait donc pas de temps à perdre avec les indigènes : “Il y avait les Hindous, les Arabes, les Noirs impénétrables. Je n’avais pas dix ans à perdre pour fixer ma vie parmi eux et d’abord les connaître. Tout compté, tout pesé, je vis parmi les Européens. Ce sont les maîtres des hommes qu’il faut combattre et mettre à bas. Les belles connaissances viendront après cette guerre1.” On pourrait avancer l’hypothèse que cette croyance dans le caractère salvateur des ressources exogènes (spirituelles et politiques), si elle n’a pas disparu, s’est profondément transformée à l’orée des années 1980. La croyance de Nizan en “la renaissance et la floraison de l’Orient” après la chute de l’Europe pourrie2 n’a aujourd’hui plus guère d’écho si ce n’est dans les fantasmagories d’un jihadisme globalisé. L’imaginaire exotique se serait lui-même déterritorialisé, ou aurait du moins perdu une part de ses ancrages culturels spécifiques, au fur et à mesure que s’amplifiait l’emprise d’une conscience globalisée résultant du processus contemporain de la mondialisation. Celui-ci a redessiné la carte des imaginaires en même temps que se recomposaient celles des dominations et des dépendances. Le voyage comme mode de connaissance quasi initiatique que l’ethnologie a porté au plus haut point dans certaines de ses expériences3 a été dépouillé de louer l’autre simplement parce qu’il est différent de moi. La connaissance est incompatible avec l’exotisme, mais la méconnaissance est à son tour inconciliable avec l’éloge des autres ; or, c’est précisément ce que l’exotisme voudrait être, un éloge dans la méconnaissance. Tel est son paradoxe constitutif.” Tzvetan Todorov, Nous et les autres, op. cit., p. 356. 1. Paul Nizan, Aden Arabie, Paris, François Maspero éditeur, 1976, p. 104. 2. Ibid., p. 67. 3. Comme le rappelle Michel Panoff, op. cit., p. 322-323, l’anthropologie structuraliste de Lévi-Strauss et, en corollaire, sa détestation proclamée du voyage et des explorateurs n’ont pas condamné l’ethnographie et sa quête du particulier. Sur le rapport des anthropologues au voyage et au récit de voyage, notamment Lévi-Strauss et sa condamnation des récits médiatiques d’“explorateurs”, voir Vincent Debaene, L’Adieu
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son caractère d’absolu. L’épreuve de l’altérité ne constituerait plus une voie d’accès à d’improbables révélations et aurait peutêtre été remplacée par la quête du même dans le déplacement. Mais, si cela signifiait que l’on peut observer le déclin d’une forme d’exotisme, il serait difficile de proclamer pour autant la fin de l’exotisme1. Celui-ci constitue une source renouvelée de capital et de marchandisation culturels dans un contexte de mondialisation accélérée qui ferait passer l’exotisme “de mode de perception esthétique, plus ou moins privilégié, à un mode de consommation de masse de plus en plus global2”. Les touristes arabes originaires des pays du Golfe recherchent souvent dans les villes européennes une vision d’un passé patrimonialisé alors que leurs pays sont devenus une attraction touristique occidentale pour leurs formes futuristes. Ce renversement de perspective entre l’Europe et les anciens protectorats britanniques de la péninsule Arabique annonce aussi une complexification des projections de l’imaginaire. Le vieux continent est devenu terre de musées alors qu’il était jadis essentiellement une source d’inspiration moderniste, tandis que les pays du Golfe sont passés du statut de musées à ciel ouvert du monde bédouin à celui de parcs d’attraction artistique, architecturale et consumériste d’un Orient “postmoderne” revendiqué. Les transformations des formes de l’exotisme ont certes une influence sur les choix des terrains et des thématiques anthropologiques. ll faudrait cependant se garder de généralisations sur la force des représentations dans un contexte historique bien particulier ; il convient de prendre en compte la dimension alternative au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature, Paris, Gallimard, 2010 ; voir aussi, pour une vision du travail de terrain comme une pratique de voyage (travel practice), James Clifford, Routes. Travel and Translation in the Late Twentieth Century, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 1997. 1.Alban Bensa, La Fin de l’exotisme, op. cit. 2. Graham Huggan, The Postcolonial Exotic. Marketing the Margins, Oxon, Routledge, 2001, p. 15.
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de l’anthropologie par rapport aux configurations de l’exotisme. Le désir de contournement des stéréotypes et des discours dominants qui agit ainsi dans la discipline détermine souvent l’intérêt pour des sociétés ou des milieux sur lesquels l’imaginaire des subjectivités observantes opère une sorte de transfert, difficilement analysable parfois. Le statut marginal, liminaire ou limite de l’expérience de l’enquête peut renvoyer à des considérations personnelles ou géopolitiques, les deux pouvant se mêler. Dans cet essai de rétro-parcours, les exemples du Yémen et du Liban viendront illustrer certaines de ces considérations.
beyrouth 1975 Beyrouth fut ma première destination dans le monde arabe, ce qui était assez attendu puisque ma mère était née libanaise. J’y arrivai, durant l’été 1975, alors qu’une trêve précaire donnait l’illusion que les “événements”, comme on disait alors, ne seraient bientôt plus qu’un mauvais souvenir. Ces deux mois passés dans la capitale libanaise me plongèrent dans une atmosphère de drôle de guerre, prélude aux massacres confessionnels de la guerre des Deux Ans (1975-1977). Depuis un appartement de Tariq Jdidé où j’habitais pour un temps, je pouvais apercevoir un barrage de fedayins palestiniens contrôlant les accès au quartier. Le climat de tension était palpable et à la moindre étincelle, les plages et les rues se vidaient parfois. Un soir que j’étais en visite dans le camp palestinien de Chatila, le “bang” dû au passage d’un avion à réaction israélien déclencha un branle-bas de combat. Je vis les employés de la boutique dans laquelle je me trouvais se tranformer en combattants, tandis que l’électricité était coupée et que les habitants couraient se mettre à l’abri, persuadés qu’une attaque était en cours. Un de mes hôtes libanais gardait toujours un bâton dans sa voiture au cas où il serait menacé à un barrage “musulman” ou “palestinien”, tandis que d’autres appartenant au même réseau familial et de
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Chroniques citadines . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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Liminaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
7
Beyrouth 1975. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
15
Taez-Aden. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
17
Sanaa : du marché à la ville.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
23
Une rumeur à Sanaa.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
32
Sanaa-Aden. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
36
Retour à Beyrouth. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
41
les frontières de Beyrouth . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47 Ville imaginée, ville réelle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49 La ville révélée ou le 7 mai 2008. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
62
Villes souterraines.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
68
Villes parallèles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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De quelques dualités urbaines. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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Bataille du ciel à Beyrouth : la mosquée Muhammad al -A mîn et la cathédrale Saint-Georges . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91 De la zâwiya Abou al-Nasr…. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94 ... à la mosquée Muhammad al-Amîn.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 96
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L’Association de la mosquée, les Ahbach et la Dar al-Fatwa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 100 La mosquée et la place des Martyrs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107 Une mosquée devenue mausolée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111 Le campanile de la cathédrale Saint-Georges.. . . . . . . . . . . . . . . . . . 114 les métamorphoses d’A den . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
121
Un cosmopolitisme colonial. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121 À la recherche d’une citoyenneté adénie.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 128 À la conquête de la ville. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 134 A den au temps de l’étoile rouge . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145 Capitale des communistes arabes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 148 Solidarités progressistes arabes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 150 Carrefour de la révolution internationale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 Pôles urbains et nouvelle donne régionaliste. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 160 Citadinités arabes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169 Madîna et asabiyya. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169 Citadinité et “aire culturelle”.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 179 Le prisme de la citadinité ou la ville confisquée. . . . . . . . . . . . . . . . 192 Nostalgie et cosmopolitisme.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 208 Urbanité et cosmopolitisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219 Urbanité et citadinité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219 Cosmopolitismes urbains. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 231 Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 237 R emerciements. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 267
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Directeur de recherche au CNRS, Franck Mermier est depuis 2009 chercheur à l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain. Il a dirigé de 1991 à 1997 le Centre français d’études yéménites (Sanaa) et a occupé de 2005 à 2009 le poste de directeur scientifique des études contemporaines à l’Institut français du Proche-Orient (Beyrouth). Il a publié chez Sindbad/ Actes Sud Le Cheikh de la nuit. Sanaa : organisation des souks et société citadine (1997) et Le Livre et la Ville : Beyrouth et l’édition arabe (2005), tous les deux traduits en arabe, ainsi que l’ouvrage collectif Mémoires de guerres au Liban, 1975-1990 (avec Christophe Varin, 2010).
Photographie de couverture : Vue d’Aden © Santiago Urquijo / Getty Images
ACTES SUD
éditeurs associés DÉP. LÉG. : MAI 2015 25 e TTC France www.actes-sud.fr
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ISBN 978-2-330-05080-1
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FRANCK MERMIER
FRANCK MERMIER
Récits de villes : d’Aden à Beyrouth
RÉCITS DE VILLES : D’ADEN À BEYROUTH
Beyrouth et Aden ont été ravagées par des conflits internes et externes : la première dans les guerres qui s’y sont succédé entre 1975 et 1990, la seconde dans la lutte fratricide de 1986, puis dans l’affrontement entre le Nord et le Sud du Yémen en 1994. Leur destin, radicalement transformé par la violence politique et communautaire, illustre de manière exemplaire le statut de la ville dans l’Orient arabe comme espace disputé. Les territoires urbains peuvent se changer en véritables champs de bataille ou faire l’objet de guerres plus silencieuses entre modes de vie concurrents, ce qui contribue dans les deux cas à reconfigurer les lieux et les centralités. Alliant coups de sonde historiques, réflexions théoriques et expériences du quotidien, Franck Mermier propose de reconsidérer la notion d’urbanité en la saisissant à travers les expressions culturelles de la ville. À l’urbain générique il substitue le citadin avec ses ancrages historiques et sociologiques différenciés. Ce faisant, il retrace à travers des lieux et des moments emblématiques son propre itinéraire d’anthropologue.
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RÉCITS DE VILLES : D’ADEN À BEYROUTH
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