EMMANUEL DRUON
QUAND ĂCOLOGIE & ĂCONOMIE FONT CAUSE COMMUNE 350
entreprises sâengagent
PRĂFACE DE RĂJEAN DORVAL
Ă la mĂ©moire de Jean-Paul Capitani.LA TRANSFORMATION CRĂATRICE
Dans la mesure oĂč ils orientent notre façon de percevoir la rĂ©alitĂ©, les mots que nous utilisons pour dĂ©crire le monde ont toute leur importance. Ils forgent les images que nous nous en faisons et, en ce sens, dĂ©terminent largement la façon particuliĂšre que nous avons de nous mettre en relation avec ce qui nous entoure. Ainsi, on peut sâinterroger sur ce que reprĂ©sente dans notre rapport au monde le fait dâutiliser le terme trĂšs rĂ©pandu de dĂ©matĂ©rialisation plutĂŽt que celui de numĂ©risation pour parler de lâun des aspects de lâĂ©conomie du numĂ©rique. QuâestÂce que ce mot de dĂ©matĂ©rialisation nous voile de la rĂ©alitĂ© Ă©conomique qui sâimpose de plus en plus Ă nous ? En quoi nous Ă©loigneÂtÂil dâune comprĂ©hension juste de la rĂ©alitĂ© du monde dans laquelle nous vivons ? Et surtout, en quoi faitÂil obstacle Ă notre capacitĂ© Ă agir sur ce monde ? Si la ânouvelle Ă©conomieâ est bien dĂ©matĂ©rialisĂ©e, alors il nây a pas lieu de la questionner sur les effets concrets quâelle produit sur le monde et sur le vivant, lâimmatĂ©riel ne pouvant avoir dâeffet sur le monde matĂ©riel. Câest bien connu, une large part de lâĂ©conomie de lâinformation est dans les nuages (Cloud). Qui pourrait bien avoir lâidĂ©e saugrenue de se battre contre des nuages ?
Dans cette mĂȘme perspective, la notion de destruction crĂ©atrice dĂ©veloppĂ©e par lâĂ©conomiste et thĂ©oricien Joseph Schumpeter au milieu du xxe siĂšcle pour dĂ©crire la dynamique de lâinnovation dans lâĂ©conomie capitaliste peut poser question. Cette notion renvoie Ă lâidĂ©e que dans le cycle Ă©conomique les anciennes activitĂ©s de production sont dĂ©truites, parfois de façon brusque et rapide, pour ĂȘtre remplacĂ©es par de nouvelles formes dâactivitĂ©s sous lâeffet des Ă©volutions techniques.
Pour Ă©vocatrice que soit cette image, lâun des termes de cette expression mâa toujours troublĂ©. Si je vois bien ce que peut porter du point de vue de la reprĂ©sentation imagĂ©e le terme âcrĂ©atriceâ au regard de ce quâest lâinnovation, que porte celle de âdestructionâ ? Bien sĂ»r, dans lâesprit de Schumpeter les deux termes sont trĂšs Ă©troitement liĂ©s. Sâil y a dâun cĂŽtĂ© destruction au cours du cycle il
y a aussi de lâautre crĂ©ation et, Ă long terme, les effets positifs lâemporteraient, notamment du point de vue de la crĂ©ation dâemplois et du redĂ©ploiement des actifs dans les nouvelles activitĂ©s Ă©conomiques. Mais mon propos nâest pas lĂ .
Quâautorise cette image de destruction pour celles et ceux qui sây rĂ©fĂšrent et la mettent en Ćuvre ? Quels types dâactes inviteÂtÂelle Ă produire dans le monde ? Que faitÂon de ce qui est dĂ©truit ? Quâen resteÂtÂil ? Les aspects les plus concrets dâune activitĂ© dĂ©truite sontÂils amenĂ©s Ă disparaĂźtre comme par enchantement ? Jâai bien sĂ»r ici en tĂȘte les nombreuses images de sites industriels abandonnĂ©s, avec leur cohorte de bĂątiments dĂ©labrĂ©s et de terres polluĂ©esâŠ
LâĂ©colonomie, telle quâEmmanuel Druon tente de la penser et de la mettre en Ćuvre avec son Ă©quipe, fait la part belle Ă lâimagination, Ă la crĂ©ativitĂ© et Ă lâinnovation. Il sâagit mĂȘme dâune dimension centrale du nouveau processus Ă©conomique quâil appelle de ses vĆux. Pour autant, lâĂ©colonomie ne se rĂ©fĂšre en rien Ă la destruction. Elle tente plutĂŽt de replacer la dynamique du changement et de lâinnovation dans une perspective circulaire. Ă lâimage des Ă©cosystĂšmes naturels qui transforment et recyclent tous les sousÂproduits de lâactivitĂ© du vivant pour nâen laisser aucune trace.
Ă lâopposĂ© de lâimage de destruction crĂ©atrice, il mâa semblĂ© quâune expression qui reflĂ©terait peutÂĂȘtre mieux la dynamique doublement positive de cette Ă©conomie nouvelle serait celle de transformation crĂ©atrice.
Pour transformer le monde il faut savoir dâabord le rĂȘver. Une large part de la philosophie de lâimagination dĂ©veloppĂ©e par Gaston Bachelard tend Ă montrer que lâimagination ne consiste peutÂĂȘtre pas tant Ă dĂ©truire les images anciennes pour en crĂ©er de nouvelles quâĂ transformer les images premiĂšres. Câest bien cette dynamique de la transformation qui est au cĆur de tout processus crĂ©atif. Lâartiste tente une transformation dâun coin du monde et se trouve soudain transformĂ© de lâintĂ©rieur par le processus quâil engage et dont il a la pleine et entiĂšre responsabilitĂ©. Cette perspective nâest
sans doute pas trĂšs Ă©loignĂ©e de ce qui est engagĂ© lors dâune cure psychanalytique, oĂč il ne sâagit peutÂĂȘtre pas tant pour lâanalysĂ© de dĂ©truire les images sclĂ©rosantes qui lâhabitent que de les transformer, en les remettant en mouvement, en les rĂ©inscrivant dans une dynamique du changement. Celle de la rĂȘverie imaginante et de lâimagination crĂ©atrice.
à mes yeux, la transformation créatrice porte en elle une double image dynamisante qui nous invite à nous inscrire dans un autre rapport au monde. Celui de participer à la création du monde à venir, sans oublier les responsabilités inhérentes à la transformation du monde existant.
Pour ma part, si je devais convoquer lâimage du nuage pour rendre compte de lâĂ©conomie nouvelle â cette Ă©colonomie que de nombreux entrepreneurs, industriels et salariĂ©s dâentreprise sâefforcent dâimaginer et de crĂ©er â ce serait indĂ©niablement celle proposĂ©e par Gaston Bachelard dans son essai sur lâimagination du mouvement : âLe rĂȘveur a toujours un nuage Ă transformer, nous ditÂil. Le nuage nous aide Ă rĂȘver la transformation1â.
Laissons donc lâĂ©conomie bien sur Terre, en lien avec le monde vivant. Et les nuages tranquilles, lĂ oĂč ils sont. Pour le plus grand bonheur de nos rĂȘveries crĂ©atrices.
RĂJEAN DORVAL, artiste visuel, dessinateur et performeur Octobre 2019 1. Gaston Bachelard, LâAir et les Songes, JosĂ© Corti, 1943.CHRONIQUES DâĂCOLONOMIE 2015/2020
Si, comme nous le pensons chez Pocheco, le principal enjeu pour nos sociĂ©tĂ©s contemporaines porte sur lâadaptation aux nouvelles conditions climatiques et sociĂ©tales, alors nous considĂ©rons que les industriels, les entrepreneurs et leurs salariĂ©s ont un rĂŽle Ă jouer dans le changement. Nos entreprises ne sont pas hors sol. Elles trouvent leur place sur un territoire, oĂč quâil se trouve sur la planĂšte. Ce territoire est influencĂ© par les conditions climatiques, les ressources disponibles et les conditions sociĂ©tales. En dĂ©mocratie ou sous un rĂ©gime autoritaire, sous les tropiques ou dans des zones tempĂ©rĂ©es, proches de ressources ou pas, les salariĂ©s qui interviennent dans le cadre des entreprises sont avant tout les citoyens dâun territoire. Comme tels, ils vivent des ressources locales et subissent les conditions climatiques et les politiques locales. En tant que citoyens, ils participent Ă la vie de la citĂ©. Ils ne perdent pas leur citoyennetĂ© en franchissant les portes de lâentreprise. Ce sont ces citoyens salariĂ©s, entrepreneurs ou industriels, que nous rencontrons pour leur proposer dâadapter nos mĂ©thodes de travail aux conditions climatiques contemporaines, le but Ă©tant de rĂ©duire lâimpact de nos activitĂ©s sur lâenvironnement et sur la santĂ© humaine. Dans le monde entier, des populations sâĂ©lĂšvent contre le manque de dĂ©termination des pouvoirs publics face aux changements engendrĂ©s par deux siĂšcles dâun capitalisme fondĂ© sur la thĂ©orie de Joseph Schumpeter, la âdestruction crĂ©atriceâ. Si les ressources sâĂ©puisent, que resteÂtÂil Ă dĂ©truire pour crĂ©er dans le cadre de nos activitĂ©s ?
ConcrĂštement, pour produire le dernier appareil technologique dans lâespoir dâen vendre des millions dâunitĂ©s dans le monde, il faut casser des montagnes pour accĂ©der aux terres rares, creuser des mines de charbon pour produire lâĂ©nergie nĂ©cessaire Ă la fabrication de ces objets de consommation de masse, puis pour les faire fonctionner. En fin de vie, ces appareils, dont lâobsolescence est encore trĂšs souvent programmĂ©e pour accĂ©lĂ©rer lâacte dâachat et les remplacer par une gĂ©nĂ©ration plus rĂ©cente, encombrent et polluent des milliers dâhectares et des millions de mĂštres cubes de terres et de nappes
phrĂ©atiques souterraines. Bref, ces outils aux techniques sĂ©duisantes engendrent des effets tellement dĂ©lĂ©tĂšres sur notre environnement quâil serait proprement suicidaire pour lâespĂšce humaine de ne pas rĂ©former ses mĂ©thodes de production.
Pour sortir de la âdestruction crĂ©atriceâ nous proposons plutĂŽt la âtransformation crĂ©atriceâ. Dans notre prĂ©cĂ©dent ouvrage, Ăcolonomie1, nous prĂ©sentions les conditions qui avaient prĂ©sidĂ© Ă lâinvention et Ă la mise en Ćuvre dâune mĂ©thode nouvelle de production, lâĂ©colonomie. En se dĂ©ployant, elle a progressivement dĂ©passĂ© largement le cadre strict de la production. Avec lâĂ©colonomie nous expĂ©rimentions une nouvelle maniĂšre dâentreprendre. Sans dĂ©truire, câestÂĂ Âdire sans laisser de trace, pour tendre vers la rĂ©solution des paradoxes Ă lâĆuvre, en tenant dâabord compte des conditions de la vie sur Terre. Pour Ă©prouver cette mĂ©thode originale, nous essayions de façon empirique sur nousÂmĂȘmes tout ce que nous dĂ©crivions dans lâouvrage. Entreprendre sans dĂ©truire, transformer pour crĂ©er, produire sans laisser de trace sont des projets ambitieux mais rĂ©alistes, notre expĂ©rience le dĂ©montre Ă beaucoup dâĂ©gards. Cette tentative aurait pu rester unique. Mais depuis la publication de notre livre, nous accompagnons dâautres entreprises dans la mise en Ćuvre de la mĂ©thode que nous avons dĂ©couverte. Nous remarquons que câest souvent Ă la demande des salariĂ©s euxmĂȘmes quâelle se construit. Car les salariĂ©s sont directement interpellĂ©s par leurs proches, famille, amis, connaissances, lorsquâils produisent des biens de consommation jetables, non durables, qui engendrent des dĂ©chets Ă la durĂ©e de vie extrĂȘmement longue et dont la dĂ©composition laissera des traces de toxicitĂ©. Les salariĂ©s subissent des injonctions paradoxales difficilement surmontables. Ils veulent du travail pour alimenter un foyer. Ce travail engage des matiĂšres premiĂšres, des processus de production complexes, des moyens en Ă©nergie, en transport, et des dĂ©chets ultimes qui
mettent en pĂ©ril, par leur accumulation, lâĂ©cologie et donc les conditions de la vie.
Ces salariĂ©s devraientÂils assumer de couper la branche de lâarbre sur laquelle ils sont assis ? Ils rĂ©clament Ă leur Ă©tatÂmajor de produire des choix plus cohĂ©rents avec les conditions de la survie des espĂšces vivantes, mais ils ne veulent pas perdre leur emploi. Injonctions paradoxales ? Pour les rĂ©soudre, nous recommandons dâagir ensemble, les salariĂ©s et leurs entreprises, en partageant les solutions que nos recherches mettent au jour. Câest la raison principale du prĂ©sent ouvrage : montrer et partager les solutions que partout dans le monde des milliers de salariĂ©s mettent en Ćuvre au moment mĂȘme oĂč vous lisez ces lignes. Trois cent cinquante entreprises dans le monde (quelle que soit leur taille) ne changeront pas les paramĂštres du climat. Mais il y a huit ans en arriĂšre, une seule entreprise sâengageait dans la voie de lâĂ©colonomie. Dans deux ans, combien serontÂelles ? Nous pensons que les solutions existent et que les entreprises et leurs salariĂ©s dĂ©tiennent une partie des rĂ©ponses aux enjeux Ă©cologiques contemporains.
âĂcolonomie1â est un nĂ©ologisme qui associe deux principes, Ă©cologie et Ă©conomie. Leur Ă©tymologie est la mĂȘme, en grec ancien oĂŻkos, qui qualifie la gestion de la maison. Voici plus de vingt ans quâavec lâĂ©quipe de Pocheco, une entreprise industrielle indĂ©pendante situĂ©e dans le nord de la France, nous dĂ©veloppons de façon mĂ©thodique lâĂ©colonomie. Comme salariĂ©s de lâentreprise, mais aussi comme citoyens, nous essayons de faire Ă©voluer nos habitudes.
Notre feuille de route commune prend son inspiration dans les rapports Ă©ditĂ©s par le Groupe dâexperts intergouvernemental sur lâĂ©volution du climat (Giec2), animĂ© par ses centaines de scientifiques.
1. Jâai trouvĂ© ce nĂ©ologisme dans le livre de Corinne Lepage, Vivre autrement, Grasset, 2008.
2. Dans le monde entier, les recherches de ces experts portent sur les ressources de la planĂšte et lâĂ©volution du climat. Ils Ă©tudient les ressources miniĂšres, fossiles et fissibles mais aussi halieutiques.
QUAND ĂCOLOGIE & ĂCONOMIE
FONT CAUSE COMMUNE
Chez Pocheco, lâusine dâenveloppes du Nord de la France, on expĂ©rimente lâĂ©colonomie depuis prĂšs de vingt-cinq ans. Face au dĂ©rĂšglement climatique, la nĂ©cessitĂ© dâamorcer la transformation de la production industrielle se fait toujours plus pressante, a n de tendre vers des pratiques plus respectueuses de la nature et des hommes. Les succĂšs du lm documentaire Demain et du livre dâEmmanuel Druon Ăcolonomie ont conduit de nombreux chefs dâentreprise et salariĂ©s Ă venir sur site sâinspirer de lâexpĂ©rience de Pocheco.
Pocheco a connu des moments fastes, mais a Ă©galement enchaĂźnĂ© des phases complexes oĂč le processus Ă©colonomique lui a permis de tenir bon. Forte de ces expĂ©riences, lâĂ©quipe a eu envie de rĂ©pondre positivement Ă cette demande de partage en crĂ©ant le bureau de conseil Ouvert.eu qui, depuis 2012, accompagne trois cent cinquante entreprises partout dans le monde avec la mĂ©thode Ă©colonomique.
Emmanuel Druon et ses Ă©quipes collaborent avec des unitĂ©s industrielles dont les dizaines de milliers de salariĂ©s sâengagent Ă changer leurs pratiques au quotidien pour participer au vaste mouvement de transition. Des collectivitĂ©s leur emboĂźtent le pas. Tous sâimpliquent en fonction de leurs possibilitĂ©s nanciĂšres et de leurs contraintes de marchĂ©, mais entre petits gestes (vĂ©gĂ©talisation des toitures, plan de dĂ©placements doux, mise en place de jardins partagĂ©sâŠ) et grands changements (redĂ© nition des liĂšres dâapprovisionnement en matiĂšres premiĂšres, invention de nouveaux systĂšmes de ux, redĂ© nition des produits proposĂ©sâŠ), le mouvement est amorcĂ© Ă lâĂ©chelle mondiale.
Emmanuel Druon dirige Pocheco depuis 1997. Par le biais du bureau de conseil Ouvert.eu, il accompagne les entreprises dans leurs projets de transition, avec pour but dâentreprendre sans dĂ©truire et de produire sans laisser de trace toxique dans lâenvironnement. Il est lâauteur chez Actes Sud du Syndrome du poisson lune (2015, rééditĂ© en 2023) et de Ăcolonomie. Entreprendre sans dĂ©truire (2016). 9:HSMDNA=V\^WVW: DĂP.
ISBN 978-2-330-17921-2