Le plus beau village de France
âąâąâą roman
Pour Ălise et Michel PĂ©ault.
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Tout commença lĂ , Ă la fin dâun match Ă©puisant, dans lâĂ©paisse brume des douches envahissant les vestiaires, quand Titi prit la parole. Ou peut-ĂȘtre tout commença-t-il juste avant, sur le terrain de foot de LassĂšgue, un champ Ă pĂąquerettes Ă lâimage de ses habitants, percĂ© de creux et boursouflĂ© de bosses. Les plus anciens prĂ©tendaient quâils avaient connu un temps oĂč sa pelouse Ă©tait verte, grasse et si lisse que le ballon glissait sans effort dâun bout Ă lâautre du terrain. Ce temps datait sans doute des vieilles rĂ©clames rouillĂ©es crissant sur les barriĂšres qui lâencerclaient. Il suffisait de les compter pour savoir combien de commerces et dâentreprises avaient fermĂ© depuis. Peut-ĂȘtre nâavaient-elles pas Ă©tĂ© retirĂ©es pour cette raison : se souvenir. Ă dĂ©faut dâavoir un musĂ©e, le petit village de LassĂšgue exposait les vestiges de son passĂ© au grand jour, autour dâune pelouse dĂ©garnie et roussie par le soleil, ressemblant Ă bien des Ă©gards au crĂąne pelĂ© du maire.
Des annĂ©es que les joueurs rĂ©clamaient Ă lâĂ©dile la rĂ©fection du terrain et quâil la refusait. âSi on ne peut plus accuser le terrain, comment on expliquera nos dĂ©faites ?â rĂ©pondait-il invariablement. Cette obstination aurait pu lui coĂ»ter son mandat sâil nâavait Ă©tĂ©, dâĂ©lection en Ă©lection, le seul candidat. LassĂšgue ne connaissait dâautre opposition que celle des taupes qui sâĂ©vertuaient Ă parachever le travail de ruine entamĂ© par ce que lâon persistait Ă appeler la crise, faute de lui trouver un autre nom. La crise, avait-on jamais connu autre chose ?
Le village tombait en lambeaux, cela ne datait pas dâhier. Plus personne ne sâarrĂȘtait pour se regarder dans les vitrines
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Ă lâabandon badigeonnĂ©es de blanc ou couvertes de poussiĂšre. Les fils Ă©lectriques pendouillaient dâun cĂŽtĂ© Ă lâautre de la rue, se balançant mollement au moindre coup de vent. LâhumiditĂ© pourrissait le bois des poteaux qui les soutenaient.
Les façades du bourg penchaient dangereusement en avant comme si elles attendaient le bon moment pour sâĂ©crouler sur les passants.
Dans les sols pierreux des jardins, seul le chardon prospĂ©rait. Parce que cette plante rĂ©sistait Ă tout, la commune en avait fait son emblĂšme. On avait beau la couper, lâĂ©craser, lâarracher, elle repartait de plus belle. Elle sâĂ©tait imposĂ©e par sa tĂ©nacitĂ©. Les habitants nâavaient quâĂ faire de mĂȘme.
Les idĂ©es pour remettre le village dâaplomb avaient fait long feu. Tout manquait, le maire nâavait de cesse de le rĂ©pĂ©ter. Le maire â Christian sur le terrain â jouait au centre. Il en bougeait peu, se contentant le plus souvent dâappeler un ballon qui ne venait pas ou qui lui Ă©chappait sitĂŽt arrivĂ©, son jeu de jambes tenant plus du yĂ©yĂ© que du football. Le jour de leur rencontre avec lâĂ©quipe des pĂ©teux de Brunois, comme ils les appelaient entre eux, tout au plus le maire parvint-il Ă distraire un court instant lâadversaire qui avançait balle au pied, avant de se faire immanquablement passer. Lâenthousiasme de lâĂ©quipe des vĂ©tĂ©rans de LassĂšgue, pourtant copieusement nourri par les harangues de leur unique supportrice, tomba dĂšs la premiĂšre minute quand lâattaquant adverse frappa magnifiquement le ballon depuis le milieu de terrain vers des buts abandonnĂ©s par leur gardien, occupĂ© Ă se soulager dans le prĂ© voisin. On entendit son jet dru fouetter les herbes hautes et sa voix marmonner âMerde merde merdeâ avant que le ballon ne fende lâair humide de ce dimanche matin pour se blottir dans les frĂȘles filets de la cage. Adrien, le gardien, revint penaud vers son but, resserrant le lacet de son short autour de sa large taille, avant de jeter un coup de pied vengeur dans le cuir du ballon. Le front barrĂ© dâun trait contrariĂ©, il se tourna vers ses coĂ©quipiers :
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Je nâai pas entendu le coup dâenvoi.
Tu aurais Ă©tĂ© lĂ , mon gros bonhomme, le rĂ©sultat aurait Ă©tĂ© le mĂȘme. Cette pensĂ©e quâil devina dans le regard agacĂ© de ses dĂ©fenseurs le blessa. Il cacha sa honte dans un long dĂ©gagement approximatif vers le centre. Sur les abords du terrain, quelques rares spectateurs applaudirent pendant que les joueurs reprenaient leur place. Fulminant derriĂšre la rambarde, la voix de lâĂ©pouse de Titi couvrit les claquements de main :
Câest pas possible, vous ĂȘtes venus pour jouer ou pour brouter lâherbe ?
Ces paroles seraient venues dâune autre que Sandrine, les vĂ©tĂ©rans sâen seraient offusquĂ©s. Mais elle Ă©tait, avec ses maniĂšres franches de fille Ă qui on ne la fait pas, la premiĂšre de leur supportrice, et souvent la seule. Un match sans les engueulades de Sandrine nâavait pas la mĂȘme saveur. Les rares fois oĂč elle ne venait pas, ils ne pouvaient sâempĂȘcher de la chercher du regard derriĂšre les rambardes.
Bougez-vous, en avant LassĂšgue !
Une seule minute de jeu et les jambes des vĂ©tĂ©rans pesaient dĂ©jĂ le double de celles de ces enfoirĂ©s de Brunois (comme ils les surnommaient Ă©galement) occupĂ©s Ă se congratuler bruyamment. Didier, lâentraĂźneur, arpentait la zone du banc de touche que ses allĂ©es et venues avaient rendue boueuse. En bon gĂ©nĂ©ral dâune armĂ©e en dĂ©route, il masqua son affliction, pesant de toute sa volontĂ© pour ne pas sortir son paquet de Lucky Strike de sa poche de jogging. Ses hommes avaient besoin de lui, ce nâĂ©tait pas le moment de sâen griller une. Il mit ses mains en porte-voix et beugla :
Câest pas fini, les gars, câest pas fini !
Hélas, lui renvoya le capitaine.
Cette rĂ©partie le dĂ©cida, il sortit son paquet et fit gicler dâune secousse une cigarette de lâemballage. Il tĂąta ses poches avant de se retourner vers le banc des remplaçants : Quelquâun a du feu ?
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Un briquet sortit dâun short, il lâattrapa au vol. Le ciel cloutĂ© de nuages gris fit tomber quelques grosses gouttes. PerchĂ©s dans les arbres alentour, des oiseaux sâenvolĂšrent au moment oĂč lâarbitre siffla la remise en jeu.
Au fond, Didier savait le match pliĂ©. Il lâavait su avant mĂȘme le coup dâenvoi. Il lui avait suffi de voir la mine de ses joueurs Ă lâarrivĂ©e de leurs adversaires sur le parking du stade. Battus dâavance. Il suffisait aux gars de Brunois de dĂ©barquer en conquĂ©rants pour que les armes tombent. Peu importe quâils ne soient pas mĂȘme dans le haut du tableau. La diffĂ©rence ne se faisait pas lĂ . Dâautres classements, moins officiels, diffus, pesaient plus lourd, ils faisaient sentir leur ordonnancement dans une simple poignĂ©e de main, dans des joggings sans un pli, dans une dĂ©marche assurĂ©e. Didier lui-mĂȘme nâavait pu sâempĂȘcher dâajuster le haut de son survĂȘtement quand son homologue brunois sâĂ©tait approchĂ©. Ce geste Ă©tait son propre aveu de faiblesse. Il avait parlĂ© plus fort pour le masquer et avait remarquĂ© que ses hommes faisaient de mĂȘme, leurs voix crevaient le plafond. Tout juste si Christian nâavait pas sorti lâĂ©charpe tricolore de sa poche pour accompagner les Brunois jusquâĂ leur vestiaire. Une dĂ©fĂ©rence dont il nâĂ©tait pas coutumier. Il les avait devancĂ©s dans les couloirs suintant dâhumiditĂ© en affabulant sur une rĂ©novation prochaine, faisant mine de sâindigner de la vĂ©tustĂ© des lieux pourtant savamment entretenue sous son mandat. Quand il avait rejoint ses coĂ©quipiers sur le banc des vestiaires, les commentaires avaient fusĂ© :
Tu as lâintention de te prĂ©senter Ă Brunois aussi ?
Christian avait rĂ©pondu dâun sourire faussement dĂ©daigneux :
Vous ne comprenez rien Ă la politique, les gars. Une chance pour toi !
Les rires avaient rempli le vestiaire. Didier avait sautĂ© sur lâoccasion pour prendre la parole, câĂ©tait son moment. Au diable le paperboard, ce match ne se jouerait pas sur des schĂ©mas
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tactiques mais au mental et, Ă ce petit jeu-lĂ , ses joueurs partaient avec un handicap dont il avait pleinement conscience. Ne laissez pas lâadversaire venir en maĂźtre sur votre propre terrain. Pas question de sâĂ©carter pour le laisser passer. On ne baisse ni la tĂȘte ni les yeux.
Titi lâavait interrompu :
On est bien obligés de baisser les yeux si on veut pas se prendre les pieds dans un de ces putains de trous.
Didier ne sâĂ©tait pas laissĂ© dĂ©stabiliser : ArrĂȘte, Titi, tes crampons la connaissent par cĆur, cette pelouse, tes chaussures pourraient presque jouer sans toi. On a cet avantage sur eux, on sait oĂč le ballon rebondit et oĂč il sâĂ©crase. On connaĂźt les orniĂšres et les taupiniĂšres comme notre poche. Ce nâest pas lĂ que ça se joue, mais ici, avait-il fait en frappant du doigt son front barrĂ© dâune mĂšche grasse. Câest lĂ que le bĂąt blesse, les gars, lĂ quâil faudra puiser si vous ne voulez pas repartir la queue basse. Taper dans le ballon ce nâest rien, le premier venu en est capable. Le mental, elle est lĂ la diffĂ©rence. Ă nous de les faire douter. Ă lâattaque, les Chardons !
Des applaudissements modĂ©rĂ©s avaient rĂ©sonnĂ© dans le vestiaire. Un joueur sâĂ©tait plaint que ces fichus maillots grattaient terriblement. Dâautres avaient renchĂ©ri, la fibre Ă©tait de mauvaise qualitĂ©, certains avaient relevĂ© un pan de tissu pour dĂ©voiler les rougeurs provoquĂ©es par le frottement. Didier avait aussitĂŽt su le match perdu.
Il ne sâattendait pas pour autant Ă une entame de match si singuliĂšre. Pour lâinstant, de musique il nâavait entendu que celle du jet du gardien des Chardons. Sur le bord du terrain, il songea que si un jour LassĂšgue devait avoir un hymne, ce serait probablement celui-lĂ . Il remplit ses poumons en tirant une derniĂšre bouffĂ©e de sa cigarette et lâenvoya dâune pichenette vers une poubelle en mĂ©tal.
Allez, du rythme, de la percussion !
Les Chardons paraissaient embourbés dans le sol. Le ballon circulait sans conviction, à peine arrivait-il dans leurs pieds
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quâils sâen dĂ©barrassaient vers le joueur le plus proche. De passe mal assurĂ©e en contrĂŽle approximatif, le jeu ne tarda pas Ă leur Ă©chapper. Brunois menait la danse pendant que LassĂšgue sâĂ©puisait dans une chorĂ©graphie absurde autour du ballon.
Lâagacement sâajouta Ă la fatigue. Ils se faisaient balader. Le ballon sâĂ©loignait dĂšs quâils en Ă©taient Ă portĂ©e, ils couraient pour rien. LâabsurditĂ© de cette course les accablait. Ils allaient perdre, encore, cette certitude leur nouait les jambes.
La tension monta, Titi faucha un attaquant qui nâavait pas mĂȘme le ballon. Lâarbitre mit la main Ă la poche. En temps normal, Mouss, le capitaine des Chardons, se serait prĂ©cipitĂ© pour dĂ©fendre la cause de son coĂ©quipier. Il ne leva pas le petit doigt. Il nâaurait pas pu, le souffle lui manquait. Il lâavait perdu en allers-retours inutiles sur le terrain. Lâarbitre expulsa Titi. Didier ne put sâempĂȘcher de remarquer que son arriĂšre-central quittait la pelouse avec plus dâallant quâil nâen avait mis dans le jeu. DerriĂšre la rambarde, Sandrine sâĂ©gosilla, elle invectiva tout autant son crĂ©tin de mari que lâarbitre, vendu Ă Brunois.
Toute honte bue, lâentiĂšretĂ© des vĂ©tĂ©rans de LassĂšgue se retira en dĂ©fense pour empĂȘcher toute attaque. Ce nâĂ©tait plus un match mais un siĂšge. Quâun pan du mur de joueurs cĂšde et ce serait le massacre. Dans ses buts, Adrien allait dâun poteau Ă lâautre comme sâil vĂ©rifiait leur soliditĂ©. Leurs efforts payĂšrent. Ă la mi-temps, Brunois ne menait que deux buts Ă zĂ©ro. Dans ces circonstances, un miracle. Les Chardons revinrent vers les vestiaires, blĂȘmes et terreux. Mouss, le capitaine, dĂ©cocha un sourire navrĂ© au gardien : Adrien, la prochaine fois que tâas envie de pisser, vise au moins leur attaquant.
Les joueurs sâengouffrĂšrent un Ă un dans le couloir en baissant les yeux devant leur entraĂźneur et sâĂ©crasĂšrent sur les bancs en bois sans un regard pour les prĂ©noms que, enfants, ils y avaient gravĂ©s. La plupart dâentre eux avaient rejoint le club dĂšs six ans. Ils en comptaient aujourdâhui plus de quarante.
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Ă LassĂšgue, petite commune Ă lâabandon, on nâa pas de monuments historiques, pas de patrimoine Ă valoriser, mais on a des chardons et des idĂ©es. VoilĂ quâun beau jour une bande de bras cassĂ©s se mettent en tĂȘte de candidater au label de âPlus Beau Village de Franceâ pour tenter de faire revivre leur bourgade. Humiliation en vue, combat perdu dâavance, le site nâa aucun des atouts qui lui permettraient de rejoindre ce club trĂšs sĂ©lect. Le maire frĂŽle lâapoplexie, mais la population se laisse peu Ă peu gagner par la dĂ©raison, ravalant les façades, ïŹeurissant les rues, rĂ©affectant lâĂ©glise Ă des activitĂ©s fort peu catholiques⊠LassĂšgue nâa pas dâhistoire ? On lui en inventera une. LassĂšgue est dĂ©pourvu de charme ? Il sufïŹra de lâapprĂȘter. AprĂšs tout, la beautĂ© est dans lâĆil de celui qui regarde. Et rien nâinterdit de tricher un peu.
Portrait tendre et burlesque dâune France des campagnes dĂ©classĂ©e, Le Plus Beau Village de France sonne la rĂ©volte des rĂȘveurs et des oubliĂ©s, de ceux qui nâont Ă opposer Ă lâabsurditĂ© dâune sociĂ©tĂ© qui les ignore que leur fragile humanitĂ©.
AprĂšs avoir longtemps ĆuvrĂ© dans le monde associatif et culturel poitevin, Ivan PĂ©ault se consacre dĂ©sormais entiĂšrement Ă lâĂ©criture. Il est lâauteur dâun recueil de nouvelles, Vermine ! (LâArbre vengeur, 2022), et Ă©crit Ă©galement pour la jeunesse (Qui va Ă la chasse perd ses chaussettes, Les Fourmis rouges, 2024).
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éditeurs associés
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DĂP. LĂG. : AVRIL 2024 â 21,50 ⏠TTC FRANCE â
978-2-330-18952-5
ISBN
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