Extrait "Le Plus beau village de France" d'Ivan Péault

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roman
Gaïa IVAN PÉAULT

LE PLUS BEAU VILLAGE DE FRANCE

DU MÊME AUTEUR

COMMUNIQUEZ EFFICACEMENT AVEC LES AUTRES, Marwanny Corporation, 2010.

VERMINE !, L’Arbre vengeur, 2022.

QUI VA À LA CHASSE PERD SES CHAUSSETTES, Les Fourmis rouges, 2024 (à paraütre).

L’auteur a bĂ©nĂ©ficiĂ© pour ce livre d’une aide Ă  l’écriture de la RĂ©gion Nouvelle-Aquitaine.

© ACTES SUD, 2024

ISBN 978-2-330-18952-5

Le plus beau village de France

‱‱‱ roman

Pour Élise et Michel PĂ©ault.

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Tout commença lĂ , Ă  la fin d’un match Ă©puisant, dans l’épaisse brume des douches envahissant les vestiaires, quand Titi prit la parole. Ou peut-ĂȘtre tout commença-t-il juste avant, sur le terrain de foot de LassĂšgue, un champ Ă  pĂąquerettes Ă  l’image de ses habitants, percĂ© de creux et boursouflĂ© de bosses. Les plus anciens prĂ©tendaient qu’ils avaient connu un temps oĂč sa pelouse Ă©tait verte, grasse et si lisse que le ballon glissait sans effort d’un bout Ă  l’autre du terrain. Ce temps datait sans doute des vieilles rĂ©clames rouillĂ©es crissant sur les barriĂšres qui l’encerclaient. Il suffisait de les compter pour savoir combien de commerces et d’entreprises avaient fermĂ© depuis. Peut-ĂȘtre n’avaient-elles pas Ă©tĂ© retirĂ©es pour cette raison : se souvenir. À dĂ©faut d’avoir un musĂ©e, le petit village de LassĂšgue exposait les vestiges de son passĂ© au grand jour, autour d’une pelouse dĂ©garnie et roussie par le soleil, ressemblant Ă  bien des Ă©gards au crĂąne pelĂ© du maire.

Des annĂ©es que les joueurs rĂ©clamaient Ă  l’édile la rĂ©fection du terrain et qu’il la refusait. “Si on ne peut plus accuser le terrain, comment on expliquera nos dĂ©faites ?” rĂ©pondait-il invariablement. Cette obstination aurait pu lui coĂ»ter son mandat s’il n’avait Ă©tĂ©, d’élection en Ă©lection, le seul candidat. LassĂšgue ne connaissait d’autre opposition que celle des taupes qui s’évertuaient Ă  parachever le travail de ruine entamĂ© par ce que l’on persistait Ă  appeler la crise, faute de lui trouver un autre nom. La crise, avait-on jamais connu autre chose ?

Le village tombait en lambeaux, cela ne datait pas d’hier. Plus personne ne s’arrĂȘtait pour se regarder dans les vitrines

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Ă  l’abandon badigeonnĂ©es de blanc ou couvertes de poussiĂšre. Les fils Ă©lectriques pendouillaient d’un cĂŽtĂ© Ă  l’autre de la rue, se balançant mollement au moindre coup de vent. L’humiditĂ© pourrissait le bois des poteaux qui les soutenaient.

Les façades du bourg penchaient dangereusement en avant comme si elles attendaient le bon moment pour s’écrouler sur les passants.

Dans les sols pierreux des jardins, seul le chardon prospĂ©rait. Parce que cette plante rĂ©sistait Ă  tout, la commune en avait fait son emblĂšme. On avait beau la couper, l’écraser, l’arracher, elle repartait de plus belle. Elle s’était imposĂ©e par sa tĂ©nacitĂ©. Les habitants n’avaient qu’à faire de mĂȘme.

Les idĂ©es pour remettre le village d’aplomb avaient fait long feu. Tout manquait, le maire n’avait de cesse de le rĂ©pĂ©ter. Le maire – Christian sur le terrain – jouait au centre. Il en bougeait peu, se contentant le plus souvent d’appeler un ballon qui ne venait pas ou qui lui Ă©chappait sitĂŽt arrivĂ©, son jeu de jambes tenant plus du yĂ©yĂ© que du football. Le jour de leur rencontre avec l’équipe des pĂ©teux de Brunois, comme ils les appelaient entre eux, tout au plus le maire parvint-il Ă  distraire un court instant l’adversaire qui avançait balle au pied, avant de se faire immanquablement passer. L’enthousiasme de l’équipe des vĂ©tĂ©rans de LassĂšgue, pourtant copieusement nourri par les harangues de leur unique supportrice, tomba dĂšs la premiĂšre minute quand l’attaquant adverse frappa magnifiquement le ballon depuis le milieu de terrain vers des buts abandonnĂ©s par leur gardien, occupĂ© Ă  se soulager dans le prĂ© voisin. On entendit son jet dru fouetter les herbes hautes et sa voix marmonner “Merde merde merde” avant que le ballon ne fende l’air humide de ce dimanche matin pour se blottir dans les frĂȘles filets de la cage. Adrien, le gardien, revint penaud vers son but, resserrant le lacet de son short autour de sa large taille, avant de jeter un coup de pied vengeur dans le cuir du ballon. Le front barrĂ© d’un trait contrariĂ©, il se tourna vers ses coĂ©quipiers :

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Je n’ai pas entendu le coup d’envoi.

Tu aurais Ă©tĂ© lĂ , mon gros bonhomme, le rĂ©sultat aurait Ă©tĂ© le mĂȘme. Cette pensĂ©e qu’il devina dans le regard agacĂ© de ses dĂ©fenseurs le blessa. Il cacha sa honte dans un long dĂ©gagement approximatif vers le centre. Sur les abords du terrain, quelques rares spectateurs applaudirent pendant que les joueurs reprenaient leur place. Fulminant derriĂšre la rambarde, la voix de l’épouse de Titi couvrit les claquements de main :

C’est pas possible, vous ĂȘtes venus pour jouer ou pour brouter l’herbe ?

Ces paroles seraient venues d’une autre que Sandrine, les vĂ©tĂ©rans s’en seraient offusquĂ©s. Mais elle Ă©tait, avec ses maniĂšres franches de fille Ă  qui on ne la fait pas, la premiĂšre de leur supportrice, et souvent la seule. Un match sans les engueulades de Sandrine n’avait pas la mĂȘme saveur. Les rares fois oĂč elle ne venait pas, ils ne pouvaient s’empĂȘcher de la chercher du regard derriĂšre les rambardes.

Bougez-vous, en avant LassĂšgue !

Une seule minute de jeu et les jambes des vĂ©tĂ©rans pesaient dĂ©jĂ  le double de celles de ces enfoirĂ©s de Brunois (comme ils les surnommaient Ă©galement) occupĂ©s Ă  se congratuler bruyamment. Didier, l’entraĂźneur, arpentait la zone du banc de touche que ses allĂ©es et venues avaient rendue boueuse. En bon gĂ©nĂ©ral d’une armĂ©e en dĂ©route, il masqua son affliction, pesant de toute sa volontĂ© pour ne pas sortir son paquet de Lucky Strike de sa poche de jogging. Ses hommes avaient besoin de lui, ce n’était pas le moment de s’en griller une. Il mit ses mains en porte-voix et beugla :

C’est pas fini, les gars, c’est pas fini !

Hélas, lui renvoya le capitaine.

Cette rĂ©partie le dĂ©cida, il sortit son paquet et fit gicler d’une secousse une cigarette de l’emballage. Il tĂąta ses poches avant de se retourner vers le banc des remplaçants : Quelqu’un a du feu ?

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Un briquet sortit d’un short, il l’attrapa au vol. Le ciel cloutĂ© de nuages gris fit tomber quelques grosses gouttes. PerchĂ©s dans les arbres alentour, des oiseaux s’envolĂšrent au moment oĂč l’arbitre siffla la remise en jeu.

Au fond, Didier savait le match pliĂ©. Il l’avait su avant mĂȘme le coup d’envoi. Il lui avait suffi de voir la mine de ses joueurs Ă  l’arrivĂ©e de leurs adversaires sur le parking du stade. Battus d’avance. Il suffisait aux gars de Brunois de dĂ©barquer en conquĂ©rants pour que les armes tombent. Peu importe qu’ils ne soient pas mĂȘme dans le haut du tableau. La diffĂ©rence ne se faisait pas lĂ . D’autres classements, moins officiels, diffus, pesaient plus lourd, ils faisaient sentir leur ordonnancement dans une simple poignĂ©e de main, dans des joggings sans un pli, dans une dĂ©marche assurĂ©e. Didier lui-mĂȘme n’avait pu s’empĂȘcher d’ajuster le haut de son survĂȘtement quand son homologue brunois s’était approchĂ©. Ce geste Ă©tait son propre aveu de faiblesse. Il avait parlĂ© plus fort pour le masquer et avait remarquĂ© que ses hommes faisaient de mĂȘme, leurs voix crevaient le plafond. Tout juste si Christian n’avait pas sorti l’écharpe tricolore de sa poche pour accompagner les Brunois jusqu’à leur vestiaire. Une dĂ©fĂ©rence dont il n’était pas coutumier. Il les avait devancĂ©s dans les couloirs suintant d’humiditĂ© en affabulant sur une rĂ©novation prochaine, faisant mine de s’indigner de la vĂ©tustĂ© des lieux pourtant savamment entretenue sous son mandat. Quand il avait rejoint ses coĂ©quipiers sur le banc des vestiaires, les commentaires avaient fusĂ© :

Tu as l’intention de te prĂ©senter Ă  Brunois aussi ?

Christian avait rĂ©pondu d’un sourire faussement dĂ©daigneux :

Vous ne comprenez rien Ă  la politique, les gars. Une chance pour toi !

Les rires avaient rempli le vestiaire. Didier avait sautĂ© sur l’occasion pour prendre la parole, c’était son moment. Au diable le paperboard, ce match ne se jouerait pas sur des schĂ©mas

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tactiques mais au mental et, Ă  ce petit jeu-lĂ , ses joueurs partaient avec un handicap dont il avait pleinement conscience. Ne laissez pas l’adversaire venir en maĂźtre sur votre propre terrain. Pas question de s’écarter pour le laisser passer. On ne baisse ni la tĂȘte ni les yeux.

Titi l’avait interrompu :

On est bien obligés de baisser les yeux si on veut pas se prendre les pieds dans un de ces putains de trous.

Didier ne s’était pas laissĂ© dĂ©stabiliser : ArrĂȘte, Titi, tes crampons la connaissent par cƓur, cette pelouse, tes chaussures pourraient presque jouer sans toi. On a cet avantage sur eux, on sait oĂč le ballon rebondit et oĂč il s’écrase. On connaĂźt les orniĂšres et les taupiniĂšres comme notre poche. Ce n’est pas lĂ  que ça se joue, mais ici, avait-il fait en frappant du doigt son front barrĂ© d’une mĂšche grasse. C’est lĂ  que le bĂąt blesse, les gars, lĂ  qu’il faudra puiser si vous ne voulez pas repartir la queue basse. Taper dans le ballon ce n’est rien, le premier venu en est capable. Le mental, elle est lĂ  la diffĂ©rence. À nous de les faire douter. À l’attaque, les Chardons !

Des applaudissements modĂ©rĂ©s avaient rĂ©sonnĂ© dans le vestiaire. Un joueur s’était plaint que ces fichus maillots grattaient terriblement. D’autres avaient renchĂ©ri, la fibre Ă©tait de mauvaise qualitĂ©, certains avaient relevĂ© un pan de tissu pour dĂ©voiler les rougeurs provoquĂ©es par le frottement. Didier avait aussitĂŽt su le match perdu.

Il ne s’attendait pas pour autant Ă  une entame de match si singuliĂšre. Pour l’instant, de musique il n’avait entendu que celle du jet du gardien des Chardons. Sur le bord du terrain, il songea que si un jour LassĂšgue devait avoir un hymne, ce serait probablement celui-lĂ . Il remplit ses poumons en tirant une derniĂšre bouffĂ©e de sa cigarette et l’envoya d’une pichenette vers une poubelle en mĂ©tal.

Allez, du rythme, de la percussion !

Les Chardons paraissaient embourbés dans le sol. Le ballon circulait sans conviction, à peine arrivait-il dans leurs pieds

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qu’ils s’en dĂ©barrassaient vers le joueur le plus proche. De passe mal assurĂ©e en contrĂŽle approximatif, le jeu ne tarda pas Ă  leur Ă©chapper. Brunois menait la danse pendant que LassĂšgue s’épuisait dans une chorĂ©graphie absurde autour du ballon.

L’agacement s’ajouta Ă  la fatigue. Ils se faisaient balader. Le ballon s’éloignait dĂšs qu’ils en Ă©taient Ă  portĂ©e, ils couraient pour rien. L’absurditĂ© de cette course les accablait. Ils allaient perdre, encore, cette certitude leur nouait les jambes.

La tension monta, Titi faucha un attaquant qui n’avait pas mĂȘme le ballon. L’arbitre mit la main Ă  la poche. En temps normal, Mouss, le capitaine des Chardons, se serait prĂ©cipitĂ© pour dĂ©fendre la cause de son coĂ©quipier. Il ne leva pas le petit doigt. Il n’aurait pas pu, le souffle lui manquait. Il l’avait perdu en allers-retours inutiles sur le terrain. L’arbitre expulsa Titi. Didier ne put s’empĂȘcher de remarquer que son arriĂšre-central quittait la pelouse avec plus d’allant qu’il n’en avait mis dans le jeu. DerriĂšre la rambarde, Sandrine s’égosilla, elle invectiva tout autant son crĂ©tin de mari que l’arbitre, vendu Ă  Brunois.

Toute honte bue, l’entiĂšretĂ© des vĂ©tĂ©rans de LassĂšgue se retira en dĂ©fense pour empĂȘcher toute attaque. Ce n’était plus un match mais un siĂšge. Qu’un pan du mur de joueurs cĂšde et ce serait le massacre. Dans ses buts, Adrien allait d’un poteau Ă  l’autre comme s’il vĂ©rifiait leur soliditĂ©. Leurs efforts payĂšrent. À la mi-temps, Brunois ne menait que deux buts Ă  zĂ©ro. Dans ces circonstances, un miracle. Les Chardons revinrent vers les vestiaires, blĂȘmes et terreux. Mouss, le capitaine, dĂ©cocha un sourire navrĂ© au gardien : Adrien, la prochaine fois que t’as envie de pisser, vise au moins leur attaquant.

Les joueurs s’engouffrĂšrent un Ă  un dans le couloir en baissant les yeux devant leur entraĂźneur et s’écrasĂšrent sur les bancs en bois sans un regard pour les prĂ©noms que, enfants, ils y avaient gravĂ©s. La plupart d’entre eux avaient rejoint le club dĂšs six ans. Ils en comptaient aujourd’hui plus de quarante.

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À LassĂšgue, petite commune Ă  l’abandon, on n’a pas de monuments historiques, pas de patrimoine Ă  valoriser, mais on a des chardons et des idĂ©es. VoilĂ  qu’un beau jour une bande de bras cassĂ©s se mettent en tĂȘte de candidater au label de “Plus Beau Village de France” pour tenter de faire revivre leur bourgade. Humiliation en vue, combat perdu d’avance, le site n’a aucun des atouts qui lui permettraient de rejoindre ce club trĂšs sĂ©lect. Le maire frĂŽle l’apoplexie, mais la population se laisse peu Ă  peu gagner par la dĂ©raison, ravalant les façades, ïŹ‚eurissant les rues, rĂ©affectant l’église Ă  des activitĂ©s fort peu catholiques
 LassĂšgue n’a pas d’histoire ? On lui en inventera une. LassĂšgue est dĂ©pourvu de charme ? Il sufïŹra de l’apprĂȘter. AprĂšs tout, la beautĂ© est dans l’Ɠil de celui qui regarde. Et rien n’interdit de tricher un peu.

Portrait tendre et burlesque d’une France des campagnes dĂ©classĂ©e, Le Plus Beau Village de France sonne la rĂ©volte des rĂȘveurs et des oubliĂ©s, de ceux qui n’ont Ă  opposer Ă  l’absurditĂ© d’une sociĂ©tĂ© qui les ignore que leur fragile humanitĂ©.

AprĂšs avoir longtemps ƓuvrĂ© dans le monde associatif et culturel poitevin, Ivan PĂ©ault se consacre dĂ©sormais entiĂšrement Ă  l’écriture. Il est l’auteur d’un recueil de nouvelles, Vermine ! (L’Arbre vengeur, 2022), et Ă©crit Ă©galement pour la jeunesse (Qui va Ă  la chasse perd ses chaussettes, Les Fourmis rouges, 2024).

Illustration de couverture : © Shutterstock

éditeurs associés

Illustration de couverture : © Kamhi
DÉP. LÉG. : AVRIL 2024 – 21,50 € TTC FRANCE –
978-2-330-18952-5
ISBN
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