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Extrait "Baumgartner" de Paul Aster

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PAUL AUSTER

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

www.actes-sud.fr

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DÉP. LÉG. : MARS 2024 / 21,80 € TTC France ISBN 978-2-330-18875-7

/ LEMÉAC

LEMÉAC ISBN 978-2-7609-1345-5

Photographie de couverture : © akg-images / Paul Almásy

L’œuvre de Paul Auster, traduite dans le monde entier, est publiée en France par Actes Sud. On y retrouve notam­ ment 4 3 2 1 (prix du Livre Inter étranger 2018), Bur­ ning Boy (2021) et Pays de sang (avec le photographe Spencer Ostrander, 2023).

roman traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut

BAUMGARTNER

Sy Baumgartner, professeur de philosophie à Prin­ ce­ton, veuf solitaire de soixante-dix ans, entame un voyage dans le grand palais de la mémoire. Ses pensées lentement partent à la dérive “vers le passé, le passé distant que l’on distingue à peine, vacillant à l’extrémité la plus lointaine de la mé­ moire, et par fragments lilliputiens, tout lui revient”. Se déploient, en spirales de souvenirs et de rémi­ niscences, sa jeunesse à Newark, la vie de son père, révolutionnaire fantôme d’origine polonaise, sa ren­ contre foudroyante, à vingt et un ans, avec Anna, poétesse en herbe, puis leur amour fou quarante années durant. Jusqu’à sa disparition, qui laisse Sy comme amputé de celle qu’il appelait sa moitié. Se dessine alors une étude sensible, profonde et fouillée sur l’attachement et les méandres du deuil de l’être aimé. Un roman traversé par les forces de l’amour et de la perte, étonnamment lumineux.

Baumgartner

PAUL AUSTER / LEMÉAC

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BAUMGARTNER

“Lettres anglo-américaines”

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Titre original : Baumgartner Éditeur original : Grove Press, marque éditoriale de Grove Atlantic, New York © Paul Auster, 2023 © ACTES SUD, 2024 pour la traduction française ISBN 978-2-330-18875-7

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Baumgartner roman traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut

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Baumgartner est assis à son bureau dans la pièce du premier étage qu’il désigne parfois comme son bureau, son cogitorium ou son trou. Stylo en main, il est engagé à mi-chemin dans une phrase du troisième chapitre de sa monographie sur les pseudonymes de Kierkegaard quand il lui apparaît que le livre qu’il a besoin de citer se trouve en bas au salon, où il l’a laissé avant de monter se coucher la veille. En descendant l’escalier pour le récupérer, il lui revient aussi qu’il a promis à sa sœur de l’appeler ce matin à 10 heures, et comme il est presque 10 heures, il décide d’aller dans la cuisine passer le coup de fil avant de récupérer le livre au salon. En entrant dans la cuisine, toutefois, il s’arrête net, sous l’effet d’une odeur âcre et pénétrante. Il y a quelque chose qui brûle, se rend-il compte, et tandis qu’il s’approche de la cuisinière, il voit que l’un des brûleurs avant est resté allumé et qu’une flamme basse mais persistante est en train de ronger le fond de la petite casserole en aluminium qu’il a utilisée trois heures plus tôt pour cuire les deux œufs à la coque qu’il prend au petit-déjeuner. Il éteint le brûleur puis, sans réfléchir, c’est-à-dire sans se donner la peine d’attraper une manique ou un torchon, il

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enlève de la gazinière le cuiseur à œufs ravagé encore fumant et se brûle la main. Baumgartner lance un cri de douleur. Une fraction de seconde plus tard, il lâche la casserole qui percute le sol dans un brusque fracas, puis, glapissant toujours de douleur, il se précipite à l’évier, ouvre le robinet d’eau froide, tend sa main droite sous le jet et, durant les trois ou quatre minutes suivantes, laisse le flux glacé couler sur sa peau. Espérant avoir ainsi écarté tout risque de cloque sur ses doigts et sa paume, Baumgartner s’essuie soigneusement la main avec un torchon à vaisselle, marque une pause pour plier les doigts, se tapote la main encore deux ou trois fois avec le torchon, puis se demande ce qu’il fait dans la cuisine. Avant qu’il ait pu se rappeler qu’il est censé appeler sa sœur, le téléphone sonne. Il décroche le combiné fixé au mur et marmonne un bonjour prudent. Sa sœur, se dit‑il, se rappelant enfin pourquoi il est ici, et maintenant qu’il est 10 heures passées et qu’il n’a pas appelé, il s’attend pleinement à ce que Naomi soit la personne au bout du fil, sa sœur cadette acariâtre qui va sans aucun doute entamer la conversation en le grondant pour avoir encore oublié de l’appeler, comme toujours, mais une fois que la personne au bout du fil se met à parler, il s’avère que ce n’est pas Naomi mais un homme, un inconnu à la voix non familière qui bafouille un genre d’excuse pour son retard. Retard pour quoi ? demande Baumgartner. Pour relever votre compteur, répond l’homme. Je devais passer à 9 heures, vous vous rappelez ? Non, Baumgartner ne se rappelle pas, il ne peut pas se rappeler un seul instant au cours des jours ou des semaines passés où il se serait dit que

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la visite du préposé au relevé des compteurs envoyé par le fournisseur d’électricité était programmée à 9 heures, aussi dit‑il à l’homme de ne pas s’inquiéter, il a l’intention de rester chez lui toute la matinée et tout l’après-midi, mais l’employé du fournisseur d’électricité, qui semble jeune et soucieux de satisfaire le client, insiste et explique qu’il n’a pas le temps d’expliquer tout de suite pourquoi il ne s’est pas présenté à l’heure, mais il y avait à cela une bonne raison, une raison indépendante de sa volonté, et qu’il sera là dès que possible. Parfait, répond Baumgartner, à tout à l’heure. Il raccroche et baisse les yeux sur sa main droite, qui a commencé à l’élancer à cause de la brûlure, mais quand il examine sa paume et ses doigts, il ne voit aucun signe d’ampoule ni de peau qui pèle, juste un genre de rougeur globale. Pas si grave, se dit‑il, je peux vivre avec, puis, se parlant à la deuxième personne, il songe : Espèce d’abruti, estime-toi heureux. Il lui vient à l’esprit qu’il pourrait appeler Naomi maintenant, aussitôt, pour lui couper l’herbe sous le pied, mais à l’instant où il soulève le combiné pour composer son numéro, on sonne à la porte. Un soupir prolongé émerge des poumons de Baumgartner. La tonalité d’appel lui vibrant toujours dans la main, il raccroche et commence à s’approcher de la porte d’entrée, décochant un coup de pied bougon à la casserole carbonisée en quittant la cuisine. Son humeur change et s’illumine quand il ouvre la porte et voit que c’est la livreuse d’UPS, Molly, qui au fil de ses visites fréquentes a acquis le statut de… de quoi ? Pas vraiment d’amie à proprement parler, mais plus qu’une simple connaissance à présent, étant donné qu’elle s’est présentée à la

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porte deux ou trois fois par semaine au cours des cinq dernières années, et à dire vrai, Baumgartner, esseulé, dont l’épouse est morte depuis près d’une décennie, s’est amouraché en secret de cette femme bien en chair, autour des trente-cinq ans, dont il ne connaît même pas le nom de famille, car même si Molly est noire alors que sa femme ne l’était pas, elle a dans les yeux quelque chose qui lui fait penser à sa défunte Anna chaque fois qu’il la regarde. Cela se produit immanquablement, mais il est bien incapable de définir ce quelque chose. Une sensation d’énergie, peut-être, bien que ce soit beaucoup plus que cela, ou alors une qualité que l’on pourrait décrire comme une vivacité radieuse, ou alors, si ce n’est cela, tout simplement comme le pouvoir d’un être lumineux en lui-même, la vitalité humaine se diffusant de l’intérieur vers l’extérieur dans toute sa splendeur vibratoire en une danse complexe de sentiments et pensées mêlés, oui, quelque chose de ce genre, si cela a du sens, mais quel que soit le nom que l’on choisit de donner à ce qu’avait Anna, Molly l’a aussi. Pour cette raison, Baumgartner a pris l’habitude de commander des livres dont il n’a pas besoin, qu’il n’ouvrira jamais et finira par donner à la bibliothèque de quartier dans le seul but de passer une minute ou deux en compagnie de Molly chaque fois qu’elle sonne à la porte pour livrer les ouvrages. Bonjour, professeur, dit‑elle, le gratifiant de son sourire lumineux comme si c’était une bénédiction. Encore un livre pour vous. Merci, Molly, répond Baumgartner, lui rendant son sourire tandis qu’elle lui tend le mince paquet brun. Comment ça va aujourd’hui ?

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Il est encore tôt, trop tôt pour savoir, mais jusque-là il y a plus de hauts que de bas. Ce serait dur de déprimer par un matin superbe comme celui-ci. Le premier vrai jour de printemps, le meilleur jour de l’année. Profitons-en tant que nous le pouvons, Molly. On ne sait jamais ce qui va se passer après. Ça, vous l’avez dit, répond Molly. Elle émet un bref rire complice et, avant qu’il ait pu songer à quelque répartie spirituelle ou amusante susceptible de prolonger la conversation, elle s’en retourne à sa camionnette en lui faisant au revoir de la main. C’est un autre des nombreux traits que Baum­ gartner apprécie chez Molly. Elle rit toujours de ses remarques faiblardes, même les plus indigentes, celles qui sont carrément lamentables. Il retourne dans la cuisine et sans l’ouvrir dépose le paquet sur le sommet de la pile des autres paquets de livres non ouverts coincée dans un angle de la pièce, près de la table. La tour s’est tellement élevée ces derniers temps qu’on dirait qu’il ne manque plus qu’un ou deux de ces pâles rectangles bruns pour la faire s’écrouler. Baumgartner note dans un coin de sa tête de sortir les ouvrages de leur gaine de carton plus tard dans la journée et transférer les livres nus dans les cartons entreposés sous le porche à l’arrière de la maison, les moins pleins d’entre eux, avec les livres inutiles qu’il a triés pour en faire don à la bibliothèque. Oui, oui, se dit Baumgartner, je sais que j’ai promis de le faire lors du dernier passage de Molly, et la fois d’avant aussi, mais cette fois c’est décidé. Il regarde sa montre, constate qu’il est 10 h 15. Il commence à se faire tard, songe-t‑il, mais peutêtre pas trop tard pour appeler Naomi et lui couper l’herbe sous le pied avant qu’elle ne puisse commencer

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à l’inonder d’insultes acerbes. Il tend la main vers le téléphone, mais juste au moment où il s’apprête à décrocher, ce petit diable blanc recommence à sonner. De nouveau, il suppose que c’est sa sœur, et de nouveau, il a tort. Une voix ténue, tremblante, répond au salut qu’il marmonne par une question à peine audible : Monsieur Baumgartner ? Les mots sont prononcés par une personne si jeune et si clairement bouleversée que Baumgartner est saisi d’affolement, comme si chaque organe de son corps opérait soudain à deux fois sa vitesse normale. Quand il demande qui c’est, la voix répond Rosita, et aussitôt il sait qu’il a dû arriver quelque chose à Mme Flores, la femme qui est venue faire le ménage pour la première fois quelques jours après les obsèques d’Anna et, depuis, vient deux fois par semaine passer la serpillière sur le plancher et l’aspirateur sur les tapis, faire sa lessive et gérer nombre d’autres tâches ménagères qui l’ont empêché de sombrer dans le désordre et la crasse durant ces neuf dernières années et demie, cette bonne Mme Flores, fidèle, repliée sur elle-même et presque complètement silencieuse, avec son mari qui travaille dans le bâtiment et ses trois enfants, deux grands garçons et la plus jeune, Rosita, une gamine fluette de douze ans aux yeux bruns magnifiques qui vient chez lui chaque année à Halloween chercher son petit sachet de sucreries. Qu’est-ce qui ne va pas, Rosita ? demande Baum­ gartner. Il est arrivé quelque chose à ta mère ? Non, dit Rosita, pas ma mère. Mon père. Baumgartner attend quelques instants tandis que les larmes retenues par la fillette se répandent en un bref accès de sanglots étouffés, et parce que la

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petite lutte pour faire bonne figure et refuse de se laisser complètement aller, sa respiration s’est changée en une série de hoquets interrompus par des tremblements. Baumgartner comprend que comme Mme Flores devait venir cet après-midi et que, en pleins congés de printemps, sa fille n’est pas à l’école, elle a chargé Rosita d’appeler M. Baumgartner pour le prévenir de l’urgence pendant qu’elle sort affronter ce qui a bien pu arriver à son mari. Quand les hoquets et sanglots retenus se sont un peu calmés, Baumgartner pose une nouvelle question. En reconstituant le récit fragmentaire fait par la fillette de ce que lui a dit sa mère, qui le tient elle-même de quelqu’un d’autre, il comprend que M. Flores travaillait ce matin au réaménagement d’une cuisine, et qu’alors qu’il se trouvait au sous-sol chez le client en train de découper des chevrons de cinq centimètres par dix avec sa scie circulaire, une opération qu’il a accomplie des centaines si ce n’est des milliers de fois dans le passé, il s’est débrouillé pour se sectionner deux doigts de la main droite. Baumgartner voit les deux doigts tranchés tomber par terre sur un amas de sciure. Il voit le sang couler à flots du moignon dénudé, sans peau. Il entend le cri de M. Flores. Enfin il dit : Ne t’inquiète pas, Rosita. Je sais que cela semble horrible, mais les médecins peuvent le soigner. Ils peuvent rattacher les doigts à la main de ton père, et d’ici à ce que tu reprennes l’école, il sera de nouveau en pleine forme. Vraiment ? Oui, vraiment. Je te le promets. Parce que la fillette est seule à la maison, et qu’elle est pétrifiée dans un état de pure panique depuis que

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sa mère est partie à l’hôpital, Baumgartner continue à lui parler pendant une dizaine de minutes environ. À un moment donné, vers la fin de la conversation, il parvient à lui soutirer quelque chose qui ressemble à un rire, et quand enfin ils raccrochent, ce faible rire, presque une excuse, est ce qui demeure avec lui, car il est presque sûr que c’est ce qui lui restera comme la chose la plus importante qu’il ait accomplie ce jour. Néanmoins, Baumgartner est ébranlé. Il tire une chaise de sous la table et s’assied, les yeux rivés sur l’antique cercle noir laissé par une tasse à café tandis qu’il parcourt la scène mentalement. Angel Flores, charpentier vétéran âgé de quarante-huit ans, alors qu’il effectuait un geste répété avec succès au cours de nombreuses années, glisse soudain, sans raison apparente, et en un seul instant d’inattention, se blesse gravement. Pourquoi ? Qu’est-ce qui lui a fait perdre sa concentration et détourner ses pensées de la tâche présente, tâche simple si on est concentré et dangereuse si on ne l’est pas ? L’un de ses compagnons de travail l’a-t‑il distrait en descendant l’escalier juste à ce moment-là ? Une pensée vagabonde venait‑elle sans crier gare de lui traverser l’esprit ? Une mouche s’était‑elle posée sur son nez ? Avait‑il éprouvé une vive douleur abdominale ? Avait‑il trop bu la veille au soir ou s’était‑il disputé avec sa femme avant de quitter la maison ou… Il lui apparaît soudain que M. Flores était peut-être en train de se couper les doigts exactement au moment où lui, Baumgartner, se brûlait la main sur la casserole. Chacun d’eux étant cause de son propre malheur, même si le malheur de l’un était bien plus grand que celui de l’autre, et pourtant, dans chacun des deux cas…

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Photographie de couverture : © akg-images / Paul Almásy

L’œuvre de Paul Auster, traduite dans le monde entier, est publiée en France par Actes Sud. On y retrouve notam­ ment 4 3 2 1 (prix du Livre Inter étranger 2018), Bur­ ning Boy (2021) et Pays de sang (avec le photographe Spencer Ostrander, 2023).

roman traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut

BAUMGARTNER

Sy Baumgartner, professeur de philosophie à Prin­ ce­ton, veuf solitaire de soixante-dix ans, entame un voyage dans le grand palais de la mémoire. Ses pensées lentement partent à la dérive “vers le passé, le passé distant que l’on distingue à peine, vacillant à l’extrémité la plus lointaine de la mé­ moire, et par fragments lilliputiens, tout lui revient”. Se déploient, en spirales de souvenirs et de rémi­ niscences, sa jeunesse à Newark, la vie de son père, révolutionnaire fantôme d’origine polonaise, sa ren­ contre foudroyante, à vingt et un ans, avec Anna, poétesse en herbe, puis leur amour fou quarante années durant. Jusqu’à sa disparition, qui laisse Sy comme amputé de celle qu’il appelait sa moitié. Se dessine alors une étude sensible, profonde et fouillée sur l’attachement et les méandres du deuil de l’être aimé. Un roman traversé par les forces de l’amour et de la perte, étonnamment lumineux.

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