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LE CAHIER NOIR
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© Actes Sud, 2015 isbn 978-2-330-05657-5 Direction artistique : Thomas Gabison www.actes-sud.fr
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OLIVIER PY
LE CAHIER NOIR roman illustré
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PRÉFACE
Le Cahier noir a été écrit l’année de mes dix-sept ans alors que rien de mon destin n’était encore joué. J’ai gardé longtemps ce manuscrit parmi d’autres souvenirs en sachant qu’il avait bien plus de valeur qu’un simple souvenir, soigneusement caché dans une caisse pleine de dessins et de poèmes, de pièces de théâtre avortées, de lettres et de photographies. Dans la sévérité avec laquelle je juge mes écrits de jeunesse il a toujours eu une place à part, un mélange de dégoût et d’admiration, de tendresse et de honte, peut-être et surtout parce que obscurément il semble avoir joué dans ma vocation littéraire et artistique un rôle déterminant. Trouble aussi parce qu’il révèle de l’intimité de l’adolescent que j’ai été et dont la violence et la tristesse m’impressionnent encore tout autant que la forfanterie m’écœure. Je ne l’avais pourtant jamais rouvert et je peux m’interroger sur cette terreur sacrée qui a toujours interdit sa relecture. Je savais qu’il y avait là le témoignage d’une époque que je voulais oublier mais aussi l’origine de tout ce qui me construirait, la source de tous les désirs. En lisant, en décryptant ces pages, entre les ratures et les fautes d’orthographe, les passages illisibles, les recopiages
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approximatifs, j’ai été sidéré de retrouver, intacte, une vérité que j’avais enfouie. Au commencement il y a une aventure spirituelle singulière dont l’écriture, maladroite ou maladive, est un des affluents. Le lecteur sera comme moi je pense agacé de l’inimaginable prétention de l’auteur, et par là même touché peut-être de la sincérité de cette grandiloquence. Il est certainement le témoignage dangereusement brûlant de ce temps d’adolescence où tout est extrême, absolu, exalté et médiocre. La sexualité et la foi qui seront des thématiques obsessionnelles de mon écriture y apparaissent sous l’angle du mysticisme le plus halluciné. Le motif le plus surprenant est cette façon qu’a l’adolescent narrateur de refuser la foi chrétienne justement parce qu’elle ne lui apparaît pas assez mystique. Je découvre d’ailleurs que ma conversion ne s’est pas faite subitement derrière un pilier de Notre-Dame mais comme une lente érosion des résistances spirituelles, des contradictions inutiles, et des certitudes identitaires. Mais l’adolescent narrateur de ce texte refuse aussi la sexualité si elle n’est pas transcendée dans une expérience poétique et brûlée aux feux du masochisme le plus fantasmatique. Il n’est pas un obsédé sexuel comme les autres jeunes gens dans la mesure où il tente de comprendre son état hormonal et de le sublimer. Hélas rien de plus sincère que ce testament de la virginité. Rien de plus banal aussi et donc digne d’être dit.
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La tentative de sublimation naïve d’une existence provinciale au sens plein est racontée comme une catabase, une saison en enfer, évidemment hyperbolique. Mais surtout cette expérience est formulée comme un échec, un échec nécessaire sans doute, une gigantesque rature. Là aussi je suis frappé de la lucidité de l’adolescent qui écrit, qui connaît la difficile formulation de son jeu et risque sans honte un lyrisme un peu délirant. Il est vrai que les influences littéraires sont visibles, Rimbaud, Mallarmé et Nietzsche comme on le doit à l’âge du bac français, mais aussi des références plus surprenantes comme Pascal, Villiers de L’Isle-Adam ou Maurice Scève qui depuis longtemps ont été exilés des programmes scolaires. Le projet littéraire, pour ne pas parler du projet spirituel, est pourtant sans modèle, profondément lié à son âge, son époque, sa ville. L’adolescent veut faire de son plaisir dans la souffrance une clef de la réouverture du lyrisme. Ai-je voulu autre chose dans des textes plus matures ? Plus matures ou plus polis ? N’y avait-il pas là la forme brute de mon ouvrage encore plus proche de la pierre que de la sculpture, donc de la matière même de sa vérité. Mon œuvre a toujours été une forme de romantisme attardé, anachronique et parfois faute de mieux ironique ou inversé. Comme le dit le personnage de Lucas, le romantique se croit le centre du monde, ce en quoi Lucas paraphrase le projet des romantiques, de fusion cosmique dans la nature et de trouver en soi la totalité du monde.
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Témoignage de ce temps à l’exigence sans mesure qu’est l’adolescence mais témoignage aussi de la puberté d’un jeune homosexuel dans une petite ville de province. C’est une province du début des années 1980, elle se vit comme un manque, un éloignement. La province est une équivalence géographique de la puberté, lieu d’attente, d’interdiction, de transit, d’ennui ; dans lequel tout ce qui brille au-delà des murs semble fait de pure magie. C’est une province mythique triste et sans appel. La littérature pour l’adolescent de province n’est pas un projet de carrière ou un signe de classe, pas même un signe de culture, elle est liée le plus intimement à la sexualité, particulièrement à la sexualité interdite, la littérature est une alliée dans une lutte pour survivre dans un monde éloigné de l’esprit. Si l’adolescent moque le matériau littéraire il a malgré tout un besoin vital de cette nourriture et c’est à cette impérieuse nécessité qu’il faut juger une œuvre comme celle-ci, même quand elle se cache dans des parodies de grand style. L’adolescent a à accomplir une œuvre épouvantable, ce que le narrateur décrit comme une expérience spirituelle n’est rien d’autre qu’un infanticide. Là aussi écrire et se masturber servent de couteau au sacrifice, il faut tuer l’enfant en soi, et ce deuil sera aussi l’origine de toutes les vocations. De très nombreux adolescents tentés par le suicide et qui ne passent pas à l’acte mithridatisent la mort comme il est dit
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dans le texte. Les pathologies courantes de la scarification et de la graphomanie sont l’antichambre du suicide. En danger comme beaucoup, je pense avoir été sauvé par l’écriture au sens littéral et la volupté narcissique. Sauvé donc par un cahier très noir et des rêves très obscènes. Sans gribouillages et sans rêveries érotiques je n’aurais pas pu franchir le désert, l’avenir ne me semblait d’ailleurs pas plus fertile. Il est vrai qu’il y a trente-cinq ans, la sexualité masochiste n’était pas devenue une banalité commerciale ni l’homosexualité un droit reconnu par la République et une fierté. Il est vrai que déjà l’aventure littéraire et spirituelle semblait reléguée à des chimères vieillottes et doublement exilé celui qui devait réinventer l’amour sans modèle et réinventer l’écriture avec tous les modèles. Ce temps de l’adolescence et ce lieu qu’est la province trouvent une troisième correspondance dans l’époque même du livre. Dans ce début des années 1980, non seulement un adolescent homosexuel est condamné au secret et se considère comme déviant, mais il est aussi politiquement dans un temps d’immobilité dont on a peu idée. Les idéaux de 68 sont devenus du libéralisme ; la guerre froide semble pouvoir durer mille ans, il n’y a ni la révolution internet, ni la mondialisation, ni l’idée de l’Europe. La victoire de la gauche en France est déjà une désillusion. Tout semble vieux, passé, enkysté, lourd et sans avenir. De cela le texte témoigne à sa manière, l’adolescent n’a pas espoir de trouver ailleurs qu’en
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lui, dans ses fantasmes, une transcendance politique ou religieuse qui n’a plus de voix. Cette transcendance, il veut non pas l’observer mais la vivre, il ne supporte pas qu’elle soit un livre du passé, il veut en faire l’expérience. Érotiser l’ennui est peut-être voué à l’échec, autant que l’élégie, mais nous devons penser que l’adolescent a toujours raison. Dans son désir d’absolu sans concession, dans sa violence et le dégoût de ses limites, dans sa condamnation de toutes les consolations nous devons croire en lui, en sa parole, qui est toujours un cri d’amour au dieu absent. Je me suis donc résolu, après un patient travail de mise en forme, à présenter Le Cahier noir comme une œuvre qui loin de m’être étrangère est au contraire l’origine de tout ce que j’ai écrit. J’y vois un geste littéraire que pour le meilleur et pour le pire je ne pourrais pas accomplir aujourd’hui, mais je l’accomplis en un sens en donnant à lire ces pages. Enfin, il y avait dans ce cahier ou dans des feuilles intercalées plus de cinq cents dessins, certains illustrent directement le texte et c’est ceux que j’ai voulu retenir, le dessin n’est qu’une autre forme de la pathologie graphomane et donne aussi un équivalent d’art brut à cette quête mystique sans boussole. Le fac-similé du Cahier noir étant presque illisible on ne pouvait le publier seul, parfois le dessin est superposé au texte, ou l’inverse, l’un raturant l’autre, ils sont intimement liés, trace et outil d’une expérience qui doute d’elle-même tout au long du cahier.
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À l’époque je n’avais pas même songé à proposer Le Cahier noir à un éditeur, alors que j’avais déjà envoyé d’autres textes aux grandes maisons, l’objet devait me sembler trop intime, trop inachevé ou trop scandaleux. Pourtant dans tous ces textes de jeunesse dont une partie aujourd’hui appartient au fonds de la Bibliothèque nationale, il n’y a que celui-ci qui m’interroge encore. J’ai dû écrire plus de trente pièces et une dizaine de romans, des centaines de poèmes entre treize et vingt ans, ce texte seul me semble digne d’être lu. Celui-là seul, s’approchant de l’art brut autant que de l’écriture la plus savante, est un véritable projet littéraire mené à bien, y compris dans le récit de son échec. C’est aussi le récit d’un passage qui n’a lieu qu’une fois, celui de la perte de l’enfance ; à l’image d’un autre passage celui de la mort, comme tous les adolescents, j’ai vu passer quelque chose dans cette année terrible de mes dix-sept ans, une vérité de comète, dont ce Cahier noir est le scandaleux et dérisoire mémorial.
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10 novembre Abyssus abyssum invocat. J’ai acheté un cahier noir bourreau. Ici je veux confesser l’étendue symphonique de ma médiocrité avec un lyrisme d’un autre âge. Si je fais l’éloge du noir c’est pour mieux concevoir mon projet spirituel. Mon projet aussi est vieux style, je veux me torturer jusqu’à érotiser toutes choses autour de moi, enfin je veux sauver le monde. Le sauver de quoi ? De la désinvolture et de la merde grise, pas de démons ici. Si j’arrivais à érotiser le parc municipal, les rues commerçantes, mes camarades de classe, la terne dialectique de mon professeur de français, mes chaussures de sport et ce cahier, je deviendrais rien moins que le centre du monde, l’axis mundi du désir, alleluia ! Et pour cela se branler vite et mal dans les toilettes de la gare est un bon début et pas si différent du travail littéraire ; faire du feu avec des choses mortes, j’y arrive parfois dans une cacophonie de petits rêves inavouables. Abyssus abyssum invocat, l’abîme appelle l’abîme, pour le vérifier il y a les bouches d’égout aux armes de la ville, justement un petit agneau qui tient une bannière, ô emblème du sacrifice je te voudrais sur mon cœur ! Des bouches d’égout armoriées pour imaginer une chute ascendante. Ah oui il y a de l’en deçà ! Oh si je pouvais faire de ce cahier une cérémonie funèbre, moi qui veux assassiner l’enfant, l’encre est noire c’est déjà ça ! Il y a de l’en deçà ! Faut s’y vouer.
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Je m’y sens bien parce que j’ai seize ans et des boutons sur le front, parce que je porte encore des slips bleu pâle, parce que je suis adoré de mon professeur de français, M. Ménage, ça ne s’invente pas ! Et convaincu déjà d’avoir galvaudé mon génie. Mon génie c’est me branler en appuyant la pointe du compas sur mes tétons roses, mon génie c’est que seule la vue de mon sang m’apaise, mon génie c’est que je veux humilier la littérature jusqu’à ce que s’ouvre un ciel rien que pour moi. La littérature à genoux, pas à rebours, pas à l’envers, au contraire je veux mettre en plein dans le mille, dans l’œil du cyclope, écrire encore et encore le vieux verbe, et laisser rouler le timonier de mon amertume. D’ailleurs quand j’ai déchiré le début de nouvelle de mon ami Lucas, il a ri à gorge déployée, c’est une nouvelle qui parlait, je crois, de la beauté de la nature, de la toujours rayonnante beauté de la nature. Je l’ai déchirée, il a ri, c’était poignant. Il faudrait avoir la force et la constance d’inventer un art contre nature. Ou un art qui imiterait la nature quand elle imite l’art. Bref, il faudrait faire vieux style et se branler joyeux.
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17 novembre Voilà la misérable petite ville de province, édénique terrain de sublimation, elle ne sent même pas mauvais, derrière la gare les champs de betteraves finissent dans la brume et dans les boulangeries on trouve une spécialité locale à base de pâte d’amandes qui ressemble à un gros marron entouré de feuilles vertes, vraiment toute l’obscénité de la vie départementale est écrite en lettres d’or sur cette écœurante douceur. Rien ici ne me décevra jamais, et supplément de gloire, mon père est dentiste !
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24 novembre Donc à force de jouissance négative j’espère atteindre cette pureté qui rendrait au langage son règne d’autrefois. C’est impossible évidemment, autant le faire en secret l’échec sera moins humiliant. Ici il n’y a rien, et il faut bien que je fasse quelque chose. Je dois faire du feu avec ce que j’ai et c’est vraiment vraiment peu, c’est mon corps, c’est mon petit courage tremblant. Et je frappe l’un contre l’autre les deux silex d’un ennui sans nom et d’un désir sans objet.
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