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“Île et Elle”

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Île et Elle

Debout sur d’ardus rochers gris, j’observe, avec une mélancolie incongrue pour mon âge, le flamboyant soleil dont l’éphémère scintillement doré s’éteint peu à peu en disparaissant dans les vagues agitées de l’Atlantique. La houle vient déposer en contrebas une blanche écume sur les galets bruns clairs et un bref coup de vent fait s’agiter les gerbes d’herbes sèches qui subsistent dans cet environnement hostile. J’aime la mer. Je viens souvent ici pour la contempler et trouver des réponses à mes questions. − Thomas ! Je t’ai cherché partout ! Je sors de ma contemplation et un habituel sourire vient éclairer mon visage en reconnaissant Gab. Gabrielle a quatorze ans, comme moi. Elle a de longs cheveux roux et des yeux vairons, l’un vert et l’autre bleu pâle. Tout en elle est si particulier qu’il est impossible de ne pas la remarquer. Elle travaille comme servante dans une famille de riches marchands et porte souvent des vêtements rapiécés. Cela ne gêne pas outre mesure ses maîtres qu’elle soit dans un état pitoyable, du moment qu’elle les 97


serve bien. Comme à chaque fois que je la vois, je sens mes mains devenir moites et les battements de mon cœur s’accélérer. Je la regarde. Sa robe particulièrement sale et usée ne parvient pas à éclipser sa beauté. Nous nous sommes connus enfants, quand les protestants, dont ma famille faisait partie, ont pris l’île. Mes parents ont emménagé à Saint-Pierre-d’Oléron. Nous sommes maintenant en 1586 et je m’y sens chez moi. − On devait se retrouver au port, tu avais promis ! s’exclame Gabrielle. − Désolé, dis-je d’un air contrit, ça m’est sorti de la tête. − Mmh... − Que puis-je faire pour que vous me pardonniez, votre majesté ? − C’est bon, je te pardonne, dit-elle en éclatant de rire. J’adore quand elle rit, c’est comme un soleil levant qui éclaire tout autour de lui. − Et cette promenade dans la vieille barque de ton père que tu m’avais promise ? − Tu es libre, demain soir ? − Oui, mais il faut que j’attende que se couchent mes... hôtes. Elle n’aime pas faire allusion au fait qu’elle soit servante. − Je t’attendrai, n’aie pas peur. − Eh bien, à demain alors ! Elle dépose un baiser sur ma joue et s’en va… Je la regarde s’éloigner, un sourire idiot fleurissant sur mon visage. 98


Je recule, essuie la sueur qui perle sur mon front et admire mon travail. J’ai mis plus d’une heure à enlever la mousse sur la coque de la barque de mon père. J’ai dû la sortir de l’eau, la sécher, la frotter, la nettoyer, mais le résultat est satisfaisant. Ah, ce que me fait faire l’amour ! Je m’assois en tailleur sur les galets et laisse dériver mes pensées. Quand Gabrielle me rejoint dans la crique, le soleil s’est déjà couché mais les étoiles et la lune offrent une douce lumière. − Je trouve tout cela très romantique, me fait remarquer Gab avec un sourire malicieux. Nous mettons la barque à l’eau, je saisis les rames et commence à ramer pendant qu’elle regarde le ciel avec un sourire extatique. Je souris moi aussi, heureux de pouvoir lui offrir un moment de bonheur dans la prison grise de son quotidien. Au bout de plusieurs minutes, je m’arrête. L’eau reflète le ciel, c’est comme si nous flottions dans les cieux... c’est magnifique. Gabrielle me regarde droit dans les yeux. − Merci, dit-elle. Elle se penche, moi aussi, et avant que j’aie eu le temps de réaliser ce qui se passe, je l’embrasse. Doucement, tendrement, puis de plus en plus passionnément, de plus en plus fougueusement, telle une rose qui éclot, d’un blanc délicat au début, avant de se déployer en un rouge flamboyant. Je passe ma main dans ses cheveux et nous nous 99


levons dans la barque pour mieux nous enlacer. Dieu merci, celle-ci ne se retourne pas ! Je sens un frisson fiévreux me parcourir le dos au moment où je la serre contre moi. Au cœur de la nuit, entourés d’étoiles, sous le regard bienveillant de la lune, nous ne faisons plus qu’un. Au petit matin, réveillé prématurément par le coq de nos voisins, je ne me souviens plus comment Gabrielle et moi sommes rentrés chez nous, je ne me souviens que de ce moment unique, de la fièvre de ma passion, des lèvres chaudes de Gabrielle... Après m’être levé et habillé, je me rends à la plage, escalade les grands rochers anthracite afin de retrouver la paisible compagnie du silence. Il faut avouer que j’ai beaucoup de temps libre car, hormis aider mon père dans sa menuiserie de temps à autre, je n’ai pas beaucoup d’activités ni de contraintes. Lorsque je ne sais que faire, je joue de mon luth. C’est mon père qui m’a appris à en jouer et je me débrouille plutôt bien. Je joue quand je m’ennuie, quand je suis en colère, quand je suis heureux, quand j’ai du chagrin... La musique, c’est merveilleux. Même quand on est en colère contre le monde entier, qu’on a envie de tout casser, elle parvient à nous apaiser. C’est parfois le feu qui nous éclaire dans le vent glacial d’une peine sans fond, ou même une voie qui permet de s’épanouir avec bonheur. Mes doigts se promènent sur les cordes, je joue distraitement, mes pensées concentrées sur Gabrielle. 100


Je décide d’aller me baigner. Il fait moins chaud qu’hier et mes poils se hérissent quand j’entre dans l’eau fraîche. Je m’éloigne lentement de la plage, au rythme régulier de mes bras. Une vague me surprend et je bois la tasse, sentant le goût désagréable de l’eau salée dans ma bouche. Je nage encore pendant une heure avant de regagner la plage. Je m’étends sur le sable chaud et offre mon corps au soleil pour qu’il le sèche. Soudain, un héron cendré fend le ciel et perfore la surface de l’eau de son bec acéré. Quelques mouettes parcourent la plage à la recherche de nourriture et j’entends le chant clair et agréable d’un loriot. Sans que je m’en rende compte, je sombre peu à peu dans le sommeil. Quand je me réveille, le soleil est très haut dans le ciel et le grondement de mon estomac m’indique qu’il est midi. Je franchis la clôture qui entoure les vergers du père Magner et attrape quelques fruits que je fourre dans ma sacoche de cuir. Je traverse le centre d’Oléron, plein de vie, de bruits et d’odeurs. J’aime bien cette ambiance, mais je m’en lasse très vite. Je préfère pouvoir rêvasser sans être dérangé. J’arrive devant la crique, celle-ci se situe à l’opposé de la plage où j’ai fait la sieste. Je m’approche de l’eau et monte dans la barque de mon père. Quand mes pieds touchent le bois usé, un flot de souvenirs m’assaillit. Mes souvenirs d’hier soir sont d’une précision crucifiante. Je rame pendant un long moment pour rejoindre un îlot de terre sur lequel je viens souvent : un unique grand arbre le surplombe, offrant une ombre 101


inespérée lors des journées de grande chaleur. De là, je vois bien Oléron, cette grande île sur laquelle plusieurs villes se sont développées. Je sors les fruits de ma sacoche et mords dedans avec appétit. Cet îlot, c’est là où je me réfugie quand j’ai envie d’être seul. Il m’offre un isolement total, un havre de paix au creux duquel je peux me reposer en toute sérénité. Je suis le seul à y aller. Après une heure de repos à écouter chanter les oiseaux et à observer la beauté de la nature, je rentre pour aider mon père. Il a une voix grave, rassurante, des cheveux noirs emmêlés et une barbe peu soignée. Il travaille le bois avec une grande dextérité et une précision incroyable, comme s’il était né pour faire cela. Moi je n’ai pas encore ce talent, je me contente de lui apporter les outils et les pièces dont il a besoin. Cependant il commence à m’apprendre son travail, pour que je puisse prendre sa place quand il sera vieux. La menuiserie, c’est compliqué. Il faut choisir le bon bois, l’assembler de façon à ce que l’ouvrage dure, sans compter le côté artistique nécessaire pour embellir les meubles. Ce soir, nous mangeons des tomates et des haricots préparés par ma mère, accompagnés d’un peu de viande. Cela ne fait pas longtemps que nous connaissons les tomates et les haricots. Ils sont importés d’Amérique et les plantations en France sont peu nombreuses. Heureusement, mon père gagne assez bien sa vie, nous pouvons donc nous permettre ce luxe. À la fin du repas, je sens la fatigue s’abattre sur moi et je ne tarde pas 102


à aller me coucher. J’ai l’estomac plein, je me sens cotonneux et je sombre rapidement dans les eaux profondes et merveilleuses du sommeil. Je me réveille brusquement. Mon père me secoue vigoureusement en criant. − Thomas, vite ! La ville est attaquée ! Il faut fuir ! − Quoi ? Qu’est-ce que... bredouillé-je, encore endormi. J’enfile mes vêtements tout en le questionnant. − Qui nous attaque ? − Les catholiques ! Ils sont dirigés par Agrippa d’Aubigné et ils sont trop nombreux ! La forteresse résiste pour le moment, mais elle ne tardera pas à tomber ! − Comment va-t-on partir ? − Avec ma barque ! Allez, vite ! Avant de sortir de la maison avec mes parents, j’attrape mon luth et une sacoche en cuir où je fourre quelques vivres. Ma mère tente de me rassurer en posant sa main sur mon épaule, mais je sens qu’elle tremble. Nous avons à peine le temps de passer le seuil de notre demeure que plusieurs flèches enflammées fracassent les fenêtres et mettent le feu à notre masure. Je me fige. Cet endroit était ma maison, mon foyer. J’y ai eu des peines et des joies. Mon cœur se serre dans ma poitrine en voyant le lieu où j’ai vécu être réduit en cendres. Mon père réagit le premier, il nous tire en arrière, ma mère et moi, alors que des cavaliers catholiques surgissent au bout de la 103


rue. Je pense avoir assez souffert comme cela, mais le destin n’est pas de cet avis. L’un des cavaliers brandit une arbalète et avant que je puisse réagir, il tire. Horrifié, je vois le carreau à pointe luisante s’envoler, me dépasser et se ficher... dans la gorge de ma mère. Elle essaie de respirer, mais ne peut que cracher une gorgée de sang. Elle me regarde une dernière fois et s’effondre. Mon père hurle et se précipite vers elle. Il arrache la flèche et tente en vain d’éponger le flot de sang qui coule. Il lui parle, la supplie de revenir. Je tombe à genoux, les jambes coupées par le chagrin. Je sens des larmes brûlantes couler sur mes joues. Ma gorge se serre et je sens une peine aussi profonde que désespérée m’envahir. Je n’arrive pas y croire, je ne veux pas y croire. C’est alors qu’un des cavaliers arrive au galop et abat son épée sur mon père qui, perdu dans son chagrin, ne l’a pas vu arriver. Il tombe lui aussi. Je veux crier, mais aucun son ne sort de ma bouche. Je veux pleurer. Pleurer toutes les larmes de mon corps. Mais en voyant le cavalier se tourner vers moi je comprends que je dois fuir. Survivre. Pour eux. Je m’arrache du sol et me mets à courir, quittant les rues pour semer mes poursuivants. Je cours vers la crique où mouille la barque de mon père. Je n’ai plus qu’une seule pensée dans mon esprit embrumé par le chagrin : survivre. − Thomas ! Je sens brusquement mon cœur s’arrêter en reconnaissant cette voix. Gabrielle ! Comment ai-je pu l’oublier ! 104


Quand elle court jusqu’à moi et m’enlace, j’ai envie de fondre en larmes et de me faire consoler, comme quand j’étais petit et que ma mère me prenait dans ses bras. Mais je sais que ce n’est plus possible. En voyant le visage de Gabrielle, je comprends qu’elle est prête à craquer. Si je lâche, nous ne nous en sortirons pas. − Gabrielle, dis-je en essayant de contrôler ma voix tremblante, nous devons partir, et vite. Il faut rejoindre la barque de mon père et quitter l’île. Incapable de parler, elle acquiesce et nous repartons. Je vois bientôt la barque de mon père qui flotte doucement sur l’eau. Nous nous précipitons mais un cri retentit derrière nous : − Ici ! Tuez-les ! Trois cavaliers galopent vers nous et je vois que nous sommes trop loin de la barque pour les semer. Je comprends qu’il est inutile de lutter. Je prends Gabrielle dans mes bras et ferme les yeux. Je vais mourir, mais j’aurai au moins connu l’amour et les joies qu’offre la vie. J’entends un sifflement dans l’air, comme une lame qui s’abat, puis une détonation. J’attends, j’attends... Comme rien ne se passe, j’ouvre prudemment un œil. Trois cadavres de cavaliers sont étendus sur le sable, le sang s’écoulant de leur corps en quelques fins méandres écarlates avant de disparaître entre les minuscules fragments de pierre érodés par la mer et le temps. À quelques mètres, une demi-douzaine d’hommes armés d’arquebuses s’avancent vers moi. En voyant 105


le bout des armes encore fumant, je comprends qu’ils sont de notre côté. Je lève vers eux un visage éperdu de reconnaissance mais d’autres ennemis arrivent et nos sauveurs doivent repartir au combat. Je relève Gabrielle et nous repartons vers la barque. Nous montons à bord et je prends les rames. Je sens mon cœur se serrer un peu plus en voyant s’éloigner le rivage. Je quitte, peut-être à jamais, cette île qui fait partie de mon histoire, de ma vie. Je rame jusqu’à n’en plus pouvoir, m’éloignant le plus possible de la terre ferme. Quand la douleur devient insurmontable, je dois m’arrêter. Gabrielle somnole. Nous avons les provisions dans ma sacoche de cuir, mais je sais que cela ne durera pas indéfiniment. Nous ne pouvons revenir à Oléron, les catholiques nous tueraient. Gabrielle éclate de nouveau en sanglots. Je la prends dans mes bras, lui chuchote des mots rassurants au creux de l’oreille, mais au fond de moi je sens la même tristesse me gagner, envahir mes veines tel un poison. J’ai envie de pleurer moi aussi, mais je ne peux pas. Pour Gabrielle, je dois être fort. Elle s’endort bientôt et je pose mon manteau sur ses épaules. Je me mets à jouer du luth. Je joue sans avoir conscience du temps qui passe et mes larmes se mêlent au sang qui finit par couler de mes doigts meurtris. Je glisse peu à peu dans un sommeil glacé par le froid de la nuit. Au petit matin, j’oblige Gabrielle à manger un bout de pain et de fromage. J’avale ma part sans appétit, la nourriture n’a aucun goût dans ma bouche. Je m’efforce de trouver un plan pour survivre, tandis que Gabrielle passe son temps à pleurer. 106


Même ainsi, dans ses vêtements en lambeaux, le nez et les yeux rouges, je ne peux m’empêcher de la trouver belle. Je crois que c’est la seule chose qui me permet de tenir : mon amour pour elle. Je dois trouver un moyen de la sauver, de nous sauver. J’essaie de ne pas penser à mes parents, car dès que cela m’arrive, je suis à deux doigts de m’effondrer. J’ai enfoui ma peine au plus profond de moi. Mais je ne peux m’empêcher de me demander avec rage et chagrin : pourquoi ? Est-ce normal que des enfants subissent toutes ces épreuves ? Est-ce normal que des enfants voient mourir leurs parents sous leurs yeux ? Est-ce normal que des hommes, des êtres humains “civilisés” massacrent des hommes, des femmes et des enfants sans aucun scrupule ? Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais je ferai tout pour que mon histoire ne s’arrête pas là et pour qu’enfin je puisse voir se lever le jour en homme libre et sans crainte. Néanmoins j’ai le sentiment que mon destin restera intimement lié à Oléron, cette nature sauvage que j’ai tant aimé explorer, cette terre sur laquelle j’ai chéri mes parents, cette île sur laquelle est né mon amour pour Gabrielle. Le soleil se lève, illuminant l’océan.

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