PASCAL VATINEL Hiver 1924. Une épidémie de diphtérie menace la région de Nome, en Alaska. Pour l’approvisionner en sérum, une périlleuse expédition de conducteurs de traîneaux est organisée. Avec leurs chiens, ils vont braver les –50 °C de la taïga sur plus de mille kilomètres. Parmi eux… Élisabeth, l’héroïne de La Dernière Course. aventure ado
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quinze euros cinquante L’auteur remercie le
Illustration : © Jeanne Detallante.
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PASCAL VATINEL
MUSH ! L’INCROYABLE ODYSSÉE
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“Du courage, il allait en falloir à Élisabeth. Cela faisait déjà quelques kilomètres que la meute progressait au ralenti et brassait dans la neige. Un exercice épuisant, fait de sauts successifs plus que d’une véritable marche. Arrivée en tête du cortège, elle caressa Innu et plongea son regard dans celui de son chien. Elle retrouvait la même confiance, la même loyauté absolue qu’elle lisait autrefois dans les yeux de Laïka. Un regard qui témoignait devant les éléments que ce chien et elle étaient désormais liés pour la vie. ”
MUSH ! L’INCROYABLE ODYSSÉE PASCAL VATINEL
ACTES SUD junior
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1 Hiver 1924. À l’ouest de l’Alaska, au pied des monts Kigluaik.
NICHÉE AU BEAU MILIEU de son écrin d’arbres et de rochers, la seule bâtisse construite à Pilgrim Hot Springs et sur des kilomètres à la ronde offrait à Élisabeth Larivière un abri modeste, mais confortable, à l’écart de ses semblables. La jeune femme avait grandi dans ce chalet, et nul lieu n’était aussi cher à son cœur. Après l’horreur de la Grande Guerre et ses millions d’innocentes victimes, une autre folie se propageait dans le monde, à la vitesse de l’éclair : la course au progrès ! Une course dans laquelle chacun était prêt à parier et presque aussi certain de gagner. L’électricité, le téléphone, les automobiles, les aéroplanes… Grâce à ces technologies, les distances qui séparaient autrefois les peuples, les régions, les continents ne constituaient plus une barrière. Le commerce et les échanges en étaient d’autant facilités. L’industrie était florissante, et de hautes forêts de gratte-ciel dessinaient de nouveaux paysages. Cette révolution qui façonnait des villes survoltées n’épargnait pas non plus les contrées reculées, bouleversant les modes de vie des uns et des autres. La patience, la modestie n’étaient
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plus des vertus. Frappés d’une infernale boulimie, les hommes ne juraient plus que par la nouvelle société de consommation qui jaillissait et se développait sous leurs yeux ébahis. Élisabeth se rappelait comment ellemême avait été émerveillée en constatant la modernité dont s’enorgueillissaient les grandes cités canadiennes et françaises, tandis que, quelques années plus tôt, elle quittait pour la première fois son Alaska natal avec ses chiens, afin de rejoindre l’Europe et de porter secours aux militaires alliés engagés sur les fronts d’Alsace et des Vosges*. Élisabeth avait alors admiré l’habileté et l’inventivité de ses contemporains. Ils devenaient capables de bienfaits sans limites pour l’humanité. Jusqu’à ce qu’au cours de sa périlleuse mission, elle apprenne l’existence des tanks, des sous-marins, des lance-flammes, des gaz chimiques ou encore des bateaux et des avions qui ne servaient pas seulement à voyager, mais aussi à transporter des armes pour bombarder et tuer. Ainsi, le beau miroir du progrès avaitil un envers, et il dépendait de quelques individus, apprentis sorciers ou demi-dieux, d’en user comme bon leur semblait. Le chalet d’Élisabeth avait été construit par son père, Jacques Larivière. Il l’avait bâti de ses propres mains, en s’appuyant sur son expérience de trappeur, avec l’aide précieuse de Uasheshkun, un Indien naskapi et son plus fidèle ami. Les arbres alentour avaient fourni la matière première dont ils avaient besoin. Vingt * Voir le précédent épisode : La Dernière Course, paru dans la même collection, Actes Sud Junior, 2014.
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ans plus tard, la jolie cabane de rondins était restée identique. Juste le bois qui s’était peu à peu teinté de gris et que la mousse couvrait par endroits. Mais, par exemple, la quatrième pièce que tous avaient imaginée pour donner plus de confort à l’ensemble n’avait jamais vu le jour. Le corral sur le flanc ouest de la bâtisse n’avait pas non plus été agrandi, faute de nouveaux chevaux à y abriter. Pareil pour le “chenil”, l’espace permettant d’attacher les chiens à la plus proche rangée d’épinettes*. Il avait simplement été doté d’un plancher surélevé, plus pratique que les branchages pour isoler les animaux du sol gelé en hiver. Orpheline depuis l’âge de treize ans, Élisabeth partageait ce lieu avec Uasheshkun. Le Naskapi lui avait appris comment trapper, tirer à la carabine, mener un attelage de chiens, survivre aux hivers glacés, aux loups et aux ours affamés, et s’habituer à la solitude. Les techniques qu’elle avait étudiées ne devaient rien à la modernité. Les Indiens et les Inuit les pratiquaient depuis des centaines d’années. Quant à ses besoins, ils se limitaient à ce que la nature pouvait lui offrir, sans jamais en abuser. Un vol d’oiseaux, le changement des saisons, la danse des aurores boréales sur fond de ciel étoilé, le chant d’un loup ou d’une grive de Sibérie… suffisaient à nourrir son bonheur. Après la guerre, Jacques Verdier, le caporal français dont elle était tombée amoureuse sur le front des Vosges, l’avait rejointe à Pilgrim Hot Springs, ainsi qu’il le lui avait promis. Mais il ne s’y était pas * Épicéas. Arbres voisins du sapin.
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éternisé. Malgré leur amour et leur passion commune pour les chiens, le jeune Français n’imaginait pas passer le reste de sa vie dans un endroit aussi reculé et sauvage. Nome, la seule ville accessible en moins de vingt-quatre heures, se situait à une soixantaine de kilomètres, ce qui, en hiver notamment, n’était pas rien. En outre, l’effervescence que ce port avait connue au début du siècle n’était plus qu’un lointain souvenir. Finie la fièvre de l’or, qui attirait les prospecteurs par milliers. Terminée, l’All Alaska Sweepstakes qui, chaque année en avril, plaçait la région au-devant de la scène internationale. La célèbre course de chiens de traîneaux avait été interrompue en 1917, après sa dixième édition, pour cause de Première Guerre mondiale. Jacques comprit très vite que seuls les trappeurs ou les aventuriers pouvaient survivre en Alaska. Il n’était ni l’un ni l’autre. Cédant au mal du pays, il avait choisi d’y retourner. Élisabeth en avait été profondément attristée. D’autant que, peu avant l’arrivée du sous-officier français, une autre visite importante s’était conclue sur une déconvenue, et pour pratiquement les mêmes raisons. Son cher ami, le lieutenant Janssens, avait dû lui aussi attendre la fin de la guerre pour revenir à Nome, où il avait vécu et travaillé plusieurs années avant sa mobilisation. Son premier rendez-vous avait bien sûr été pour Élisabeth et “Washi”, l’Indien qui veillait sur elle. D’autres rencontres avaient suivi, tout au long de son séjour. Les trois amis évoquaient alors leurs souvenirs communs, les bons moments comme les plus difficiles, avec leurs compagnons disparus au combat ou
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ceux qui avaient eu plus de chance : Darren Lindsay, un autre héros de l’All Alaska Sweepstakes, désormais installé en Californie, et le capitaine René Dampierre, qui avait abandonné l’aventure pour se consacrer à sa famille… Élisabeth avait eu le cœur brisé d’apprendre par Janssens que ce cher vieux Pomeranian, le cargo qui avait permis à leurs quatre cent quarante chiens de traverser l’Atlantique, avait été torpillé deux ans plus tard au large de Portland Bill, au sud de l’Angleterre. Quarante-cinq matelots avaient péri, dont Mac Boyd, leur courageux capitaine, grand amateur de whisky devant l’Éternel. Six mois plus tard, faute de débouchés sur place, Louis Janssens était reparti à Paris. Élisabeth continuait de correspondre avec lui, comme elle le faisait avec Darren Lindsay ou René Dampierre. Mais ce n’était plus pareil. Ses amis lui manquaient. Après le départ de Jacques Verdier, elle avait dû réapprendre la solitude et vivre avec ce sentiment d’abandon qui la hantait depuis l’enfance. Pour couronner le tout, l’année où Jacques était retourné en France, en 1920, Smoky avait rendu son dernier soupir. Le chien préféré de Lindsay, dont le courage lui avait valu la Croix de guerre de la part de l’armée française, s’était doucement éteint dans son sommeil. Son maître avait été sensible à la proposition d’Élisabeth d’enterrer l’animal près du chalet, là où reposaient ses parents, Jacques et Kate Larivière, ainsi qu’Innu et Pearl, leurs magnifiques chiens auxquels ils avaient été si attachés. Tommy, le deuxième des trois “poilus” récompensés par une médaille française, avait
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rejoint Smoky trois ans plus tard. Lui aussi était parti en silence, pour une ultime course vers des horizons inconnus, une nuit de l’automne 1923. Par chance pour Élisabeth, Laïka, sa magnifique femelle, également revenue de France avec tous les honneurs, était bien vivante. Ensemble, elles avaient recommencé à parcourir les pistes près des monts Kigluaik et à passer de formidables journées à trapper, comme au bon vieux temps. Mais le moment était venu pour Élisabeth d’affronter une décision difficile : Laïka devait prendre sa retraite. Quatorze ans était un âge très avancé pour un chien de cette taille et de cette race. Plus question de la harnacher pour lui faire tirer un traîneau sur de grandes distances. Même si la digne fille de Smoky et petite-fille d’Innu, deux des chiens les plus connus d’Alaska, manifestait toujours son envie de conduire l’équipage de sa maîtresse, elle n’avait plus la condition physique nécessaire. La maintenir dans des activités qui sollicitaient autant ses muscles et ses articulations ne pouvait que la fragiliser et provoquer à terme un accident. La jeune femme aimait trop sa chienne pour prendre un tel risque. Ce qui impliquait du même coup qu’elle se procurât un nouveau chien de tête. Un choix coûteux, et surtout très délicat. Jusque-là, elle avait toujours pu compter sur l’expertise de son ami Darren Lindsay. Laïka, une femelle exceptionnelle, était d’ailleurs en quelque sorte la création de cet homme qui “murmurait aux oreilles des chiens”. Hélas, même pour une décision aussi importante, et la joie qu’elle aurait eue à le retrouver,
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Élisabeth ne pouvait exiger de lui qu’il fasse le pénible et onéreux voyage depuis sa lointaine Californie. En revanche, elle profita d’un passage à Nome pour s’offrir un petit détour par Little Creek et le chalet où vivait Levine Shepphard. Il s’agissait d’un musher norvégien qui avait concouru contre Darren Lindsay et qui, à cette occasion, avait appris à l’apprécier et même à l’admirer. Élisabeth lui exposa son problème et Shepphard l’écouta avec attention. Il connaissait bien les qualités de Laïka, ainsi que ses prouesses en France. Il possédait lui-même un très bel élevage de huskies de Sibérie, une race dont il était un spécialiste réputé. Il avait acquis une grande célébrité depuis que lui et Tiger, son fidèle chien de tête, avaient remporté le Sweepstake trois années de suite. Sans cette satanée guerre, ils auraient sans doute récolté d’autres victoires. Shepphard connaissait donc très bien les chiens. Malgré tout, après deux bonnes heures de conversation avec lui, Élisabeth hésitait. L’homme ne jurait que par les huskies. Or, en comparaison des malamutes ou des groenlandais, la jeune trappeuse jugeait ces huskies vraiment petits. Pas étonnant que, dans la région, on les ait surnommés les “rats de Sibérie”. En outre, et même si Élisabeth gardait en mémoire ce que Darren ou Washi lui répétaient toujours à propos des chiens de tête, elle était très tentée de reprendre une femelle. Or, les meilleures femelles que Shepphard pouvait lui montrer – à contrecœur, lui aussi – étaient d’un gabarit qu’elle estimait insuffisant. Finalement, Élisabeth préféra s’accorder un peu de temps pour réfléchir. Après avoir remercié Levine Shepphard
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pour ses conseils, elle lui fit part de son intention de rendre visite à un village esquimau avec qui elle avait déjà été en affaires et dont les animaux étaient également réputés. Shepphard lui souhaita bonne chance. Après une petite séance de caresses à Tiger, Élisabeth quitta Little Creek.
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