LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
En 1976, dans les Alpes japonaises, un petit garçon survit au suicide de ses parents et erre pendant deux jours, livré à lui-même et à la montagne. Jeune adulte, hanté par ce traumatisme, par des souvenirs refoulés qui affleurent, il semble soumis à une voix mystérieuse. Elle résonne au plus profond de lui-même, assourdissante, et le manipule comme une marionnette. En 1992, à Tokyo, un yakuza de bas étage est retrouvé mort devant la maison d’un avocat. Deux jours plus tard, un procureur est assassiné. L’arme du crime, un objet contondant non identifié, est vraisemblablement la même. Mais les enquêtes sont dissociées et les deux équipes de police concernées sont plus enclines à se mettre des bâtons dans les roues qu’à coopérer. Une opacité soigneusement entretenue par des figures haut placées entoure ces meurtres, qui remuent un passé trouble. Le lieutenant Gōda, au fil de ses intuitions et des informations qu’il glane auprès de ses contacts, joue cavalier seul. Il se heurte aux lourdeurs administratives et à une hiérarchie toute-puissante, soucieuse de préserver l’ordre établi. Il faudra remonter le temps et gravir un sommet pour que la brume qui nimbe toute l’affaire se dissipe, dans l’ombre impénétrable du mont Fuji. Croquant la police japonaise au travail, esquissant un monde rigidifié par les non-dits et des personnages perdus dans une vertigineuse quête de sens, Kaoru Takamura donne ici le premier rôle à la montagne, obsédante, d’une implacable beauté.
KAORU TAKAMURA Montagne claire, montagne obscure
KAORU TAKAMURA
Montagne claire, montagne obscure roman traduit du japonais par Sophie Refle
Née en 1953, Kaoru Takamura, auteur prolifique, a remporté de nombreuses récompenses au Japon, notamment le prix Naoki en 1993 pour Montagne claire, montagne obscure. Ce roman est son premier livre à paraître en France. Photographie de couverture : © Abdelrahman Mohamed Taha Ahmed ISBN 978-2-330-08460-8
ACTES SUD DÉP. LÉG. : OCT. 2017 23,80 e TTC France www.actes-sud.fr
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Ă€ Kuwamoto Tomitoshi, ancien policier de la prĂŠfecture de Police de Tokyo.
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PRINCIPAUX POLICIERS Tous les noms suivent l’ordre japonais, dans lequel le nom de famille précède le prénom. PRÉFECTURE DE POLICE DE TOKYO POLICE JUDICIAIRE I
Encadrement : Commissaire Hanabusa, chef de la police judiciaire I Commandant Takeuchi, responsable de la 3e division de la police judiciaire I 7e section : Capitaine Hayashi Shōzō, surnommé Moyashi (germe de soja) Lieutenant Azuma Tetsurō, surnommé Milky, et Porphyre par Gōda Lieutenant Gōda Yūichirō Brigadier-chef Higo Kazumi Brigadier-chef Mori Yoshitaka, dit O-Ran Brigadier-chef Arisawa Saburō, dit Esprit du Vent Brigadier-chef Hirota Yoshinori, dit Princesse des Neiges Gardien de la paix Matsuoka Yuzuru, dit Moineau du Japon 10e section : Capitaine Sawaki Lieutenant Suzaki Yasukuni Lieutenant Terashima 7
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Sous-direction du crime organisé : Capitaine Yoshiwara COMMISSARIAT DE HIMONYA
Commissaire Mizuno
POLICE DÉPARTEMENTALE DE KŌFU
Sano, lieutenant de police au début du roman, capitaine à la fin Brigadier-chef Tobe
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C’est quoi, ce mur noir ? Les yeux grands ouverts, j’écoute ce bruit qui semble briser l’obscurité sans fin. La montagne, la montagne uniformément noire. Des pointes glaciales me giflent le visage. Est-ce le vent ou la neige ? Ce que je sais, c’est que, juste avant, les gaz d’échappement obstruaient tous mes pores. Une fois que j’ai réussi à fuir, j’ai réalisé que j’étais au pied d’une haute muraille d’un noir absolu, debout sur de l’asphalte gelé qui luisait faiblement. Mais la lumière n’était pas assez forte pour me permettre de voir où menait ce qui ressemblait à une route. La montagne, la montagne uniformément noire. Sa masse sombre au-dessus du chemin et de l’autre côté, vers le bas, une falaise. J’ai marché longtemps et j’ai vu quelque part un panneau qui indiquait le nom d’un col, mais je n’ai pas compris si je montais ou descendais. Le rideau de neige refuse de disparaître, quoi que je fasse, et un grondement continu venu du ciel – le vent ? le bruit de la montagne ? – persiste dans mon cerveau. Ça me revient. J’étais en voiture avec mon père et ma mère. Je m’en suis vaguement souvenu, mais quand je me suis retourné, je n’ai vu aucune trace de la voiture, seulement la montagne, la montagne uniformément noire.
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I SEMAILLES
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AUTOMNE 1976 Iwata Kōhei se coucha sur la natte posée à même le plancher de l’abri de chantier, une fois que la bouteille de saké de presque deux litres qu’il avait commencé à boire en début de soirée fut vide. Il ne trouvait plus sa montre depuis la veille mais elle ne lui manquait pas particulièrement. Depuis des années, il évaluait approximativement l’heure qu’il était, comme une bête sauvage, d’après la manière dont le froid et l’obscurité tombaient sur la montagne, la profondeur de la nuit, et le temps qu’il lui fallait pour vider une grande bouteille. Il jeta le flacon vide de côté et s’allongea en pensant machinalement qu’il n’était pas encore minuit. Il se fit la réflexion, avant de retrouver les bras de Morphée, que sa vie n’avait aucun intérêt, et que rien ne changerait demain. Le poêle à charbon ronronnait et la fenêtre qui fermait mal claquait, comme toujours à l’approche de l’hiver. La première neige était tombée deux jours auparavant et Iwata savait qu’il neigeait aussi ce soir, même s’il ne l’avait pas vu de ses propres yeux, à la façon dont l’air froid pesait sur le toit de la baraque, dont les arbres tremblaient, et au bruit différent que faisait le vent sur la route forestière. La neige tenait, ce qui était inhabituel à cette époque de l’année. Demain matin, il y en aurait une couche de quelques centimètres et les camions qui montaient de Minobu pour travailler sur le barrage seraient peut-être bloqués. Les travaux s’interrompraient pour l’hiver dans quelques jours. L’abri était situé le long de la route du barrage, légèrement au nord de la centrale hydroélectrique, à la hauteur de laquelle la rivière Hayakawa, un affluent de la Fujikawa qui se jette dans 13
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le golfe de Suruga, se sépare en deux bras, dont l’un se perd plus loin dans un torrent, et l’autre devient la Norogawa qui serpente ensuite au pied des trois sommets de Shiramine, le mont Kita, le mont Aino et le mont Nōtori. Il était au pied de la crête d’Ikeyama-tsurione, non loin de Hirogawara, l’endroit qui est depuis longtemps la base de départ des randonnées dans les Alpes japonaises du Sud. De l’autre côté, en aval, se trouvaient une autre centrale électrique et le village de la source thermale de Narada. Iwata y dormait presque tous les soirs depuis que les travaux de consolidation de la route du barrage et de ses abords, rendus nécessaires par les éboulements de la saison des pluies, avaient débuté, quatre mois auparavant. Il était originaire de Minobu mais ne retournait même pas chaque année pour le Nouvel An dans la maison de ses parents qu’occupait aujourd’hui la famille de son frère aîné. À sa sortie du collège, il était parti travailler comme journalier à Tokyo où il était resté jusqu’au milieu des années 1960. Revenu ensuite dans sa région, il avait été embauché par une société de travaux publics. Il passait la moitié de l’année le long des rivières de la montagne depuis 1967, l’année où avait été lancée la construction de la grande route forestière qui reliait Hirogawara à Todai, dans le département de Nagano, à trois cents mètres au-dessus de l’autre rive de la Norogawa. Cela faisait cinq ans que ce chantier qui avait déjà coûté la somme faramineuse de cinq milliards de yens était à l’arrêt à proximité du col de Kitazawa, en raison de l’opposition farouche de l’Agence pour l’environnement et de groupes de protection de la nature. Il fallait cependant entretenir et réparer les autres routes forestières, et depuis dix ans il passait la belle saison dans une baraque de chantier. Iwata, que ses collègues surnommaient Iwataiseux, n’aimait ni la montagne ni la nature. Ce travail lui convenait car la vie en société lui était pénible. Ses deux mariages s’étaient soldés par un échec, et il quittait rarement la montagne depuis le départ de sa seconde femme. Chaque jour, il montait avec ses collègues dans le camion qui les ramenait dans la vallée à la fin de leur journée de travail et en descendait au hameau ou au refuge le plus proche, afin d’y acheter une grande bouteille de 14
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saké. Puis il revenait à pied à la cabane de chantier, se mettait à la boire en mangeant les restes de sa boîte-repas du déjeuner et s’endormait autour de minuit. Le lendemain, il se levait avec peine quand il entendait le bruit du camion qui revenait vers 8 heures. En le voyant sortir du baraquement, le visage assombri par la barbe qu’il ne rasait qu’une fois tous les trois jours, le dos un peu voûté, ses camarades lui trouvaient une ressemblance avec un vieux tanuki*. À vrai dire, son apparence était plus proche de celle d’un ours, mais personne ne le comparait à cet animal parce qu’il n’était pas méchant. Autrefois, il avait parfois le vin mauvais, mais depuis dix ans qu’il buvait seul, ses collègues ne l’avaient jamais vu en colère. Son goût pour la bouteille ne lui avait jamais fait perdre un jour de travail. Son quotidien était morne, répétitif et bien réglé mais depuis l’équinoxe d’automne il avait le sentiment d’avoir le cerveau un peu perturbé. Lui, qui d’ordinaire avait le sommeil si lourd qu’il n’avait pas entendu le vent arracher le toit de son baraquement une nuit de typhon, se réveillait plusieurs fois par nuit. Tout avait commencé une nuit où il avait bondi de sa couche en hurlant, parce qu’il avait pris le saut d’un polatouche sur son toit pour le départ de sa femme de sous la couverture. Il ne savait d’ailleurs pas s’il s’agissait de la première ou de la seconde, ne se souvenait pas non plus de leurs noms, et avait simplement beuglé : “La salope !” Ces derniers temps, le bruissement de l’eau de la rivière qui gonflait et le vacarme des singes qui venaient fouiller les poubelles dehors le tiraient du sommeil. Comme le bruit des feuilles et de la végétation se faisait entendre en permanence dans la montagne, il avait essayé de remédier au problème en buvant plus, avec pour seul résultat un besoin d’uriner plus fréquent. Cela faisait deux mois que pour lui une mauvaise nuit suivait une nuit de sommeil réparateur et il s’y était résigné. Son dixième automne en montagne touchait à sa fin. * Le tanuki, chien viverrin, est très présent dans le folklore japonais, qui lui attribue différents pouvoirs magiques. Ici, il s’agit surtout d’une référence au goût de cette créature pour le saké. (Toutes les notes sont de la traductrice.)
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Il aurait dû bien dormir le 20 octobre car la nuit précédente avait été agitée. Il l’avait d’ailleurs fait jusqu’à ce qu’il entende la tempête de neige faire rage sur le mont Kita. Espérant étouffer les flammes rouges qui crépitaient au plus profond de son cerveau, il s’était gratté vigoureusement la tête et avait grondé : “La salope !” Les flammèches prenaient l’aspect du visage de sa femme, et qu’il fût ou non endormi, il percevait une voix féminine qui criait ou gémissait, tantôt proche, tantôt lointaine. Il n’aurait su dire si c’était celle de sa première ou de sa seconde femme, mais elle l’accablait de reproches, se plaignant de sa belle-mère, de la mort de leur enfant qui avait été coupé en deux par une voiture, de ses dettes. Il avait passé la fin de la nuit plongé dans un sommeil agité qu’il avait ponctué d’insultes à son égard. Réveillé par un bruit, il hurla pour lui-même : “Ta gueule !” et tourna machinalement les yeux vers sa montre qui n’était pas à son poignet. Il se rappela qu’il l’avait égarée et perçut à nouveau un son qu’il identifia comme celui que fait la neige fraîche sous le pied, un bruit de pas irréguliers, qui disparut ensuite. La salope est partie, se dit‑il. Il ne l’avait pourtant pas cognée fort, mais elle s’était enfuie pieds nus la veille du Jour de l’an. “Ta gueule !” répéta-t‑il en se rendormant, et sa tête s’emplit à nouveau du vrombissement de la tempête de neige. La deuxième fois qu’il se réveilla, à cause d’un autre bruit, il vit que le poêle était en train de s’éteindre et il pensa qu’il devait être près de 6 heures du matin. Les briquettes dont il remplissait le poêle chaque soir avant de se coucher finissaient de se consumer vers cette heure-là. Iwata ne s’était pas trompé. Il faisait encore sombre de l’autre côté de la vitre de la porte d’entrée, et la pénombre de la baraque se confondait avec celle de son rêve. Il discerna un bruit plus précis. Quelqu’un frappait à la porte. La salope serait revenue ? Les flammes qui continuaient à brûler dans son cerveau virèrent au rouge vif. Iwata se leva en grondant des insultes à l’intention de sa femme et se jeta sur la porte. Elle s’ouvrit : dehors la tempête de neige étincelait dans la lumière de l’aube avec un éclat qu’il n’avait encore jamais vu, et une masse noire aux contours incertains flottait au beau milieu, comme une tache qui n’était que 16
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noirceur à ses yeux. “Eh toi…” hurla-t‑il avant que sa voix ne disparaisse. Était-ce un ours ? Un sanglier ? Il se retourna pour saisir un objet appuyé au mur à côté de la porte, avec lequel il se mit à frapper la masse noire, faisant pleuvoir les coups sur cette chose à la fois molle et dure qui finit par s’effondrer vers l’avant et ne plus bouger. Ce n’est que lorsque la neige commença à la recouvrir qu’il perçut à nouveau le rugissement de la tempête dans la montagne et le frémissement des feuillages et des herbes sèches. Iwata revint à l’intérieur et s’allongea, à bout de souffle. Il tendit les mains vers le poêle sur le point de s’éteindre, tremblant de tout son corps. “Cette salope a pris l’apparence d’une bête sauvage…” grogna-t‑il juste avant de se rendormir, exténué. L’obscurité profonde, pleine du vrombissement de la montagne, s’empara à nouveau de lui. Un convoi formé par quatre voitures de la police départementale de Yamanashi basée à Kōfu, le chef-lieu, roulait sur la route forestière des Alpes japonaises du Sud le 21 octobre à 11 heures du matin. Il avait déjà franchi les tunnels qui mènent au col de Yashajin et se dirigeait à présent vers Hirogawara, afin d’enquêter sur un homicide. Pendant la nuit, les sommets des montagnes au loin avaient pris des tons gris et blanc, et le rouge des feuillages d’automne avait presque disparu de leurs flancs. La première neige tombée trois jours plus tôt s’était contentée de recouvrir de givre les arbres avant de fondre ; celle de la nuit précédente tenait au sol pour la première fois de la saison. La tempête était passée, mais la brume enveloppait la montagne à mi-hauteur, telle une pénombre qui ne se lèverait jamais. Deux des quatre véhicules avaient pris la même route forestière le jour de la première neige, à la suite d’un suicide. Le 18 octobre à l’aube, un couple s’était donné la mort dans une voiture immatriculée dans le département de Kanagawa, garée au bord de la route, juste après le tunnel du Sutra de Kannon. Ses occupants avaient détourné les gaz d’échappement dans l’habitacle. La lettre d’adieu qu’ils avaient laissée expliquait 17
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que la maladie était à l’origine de leur décision. Leur enfant, qui leur avait miraculeusement survécu en s’échappant de la voiture, avait ensuite marché quatre heures sur les sentiers enneigés, jusqu’au chalet de Hirogawara, mais il souffrait d’une intoxication au monoxyde de carbone et était dans le coma. — Quand même, monter deux fois de suite dans la montagne… marmonna le lieutenant de police Sano assis à côté du conducteur. Malgré ses vingt ans d’ancienneté dans la police départementale de Yamanashi, dont le secteur comprend les Alpes japonaises du Sud, c’était une première pour lui, mais ce qui l’avait conduit à parler sans réfléchir était surtout l’excitation qu’il ressentait à l’idée d’un homicide. Il n’en avait pas traité depuis longtemps. — Les divinités de la montagne sont peut-être froissées par la construction de la grande route forestière, suggéra son jeune collègue au volant, qui avait l’oreille fine. Il s’appelait Tobe et avait commencé sa carrière dans les patrouilles de sauvetage en montagne avant de rejoindre la police judiciaire trois ans auparavant. Il était devenu plus loquace depuis que leur voiture avait atteint les pentes, comme si l’altitude faisait battre son cœur plus vite. Ce jeune homme que ses collègues aimaient taquiner pour son flegme avait aussi le regard plus vif maintenant qu’ils étaient à proximité de Hirogawara, la base de départ des randonnées. La grande route forestière – un projet au coût gigantesque, lancé en fanfare par le gouvernement –, qui coupait en deux un parc national, était à l’arrêt depuis cinq ans du fait des protestations des défenseurs de l’environnement. Même si Sano, qui avait grandi au pied des Alpes japonaises du Sud, ne croyait pas vraiment que stagnaient sur ces montagnes le ressentiment des partisans de la route et celui de ses opposants, ou encore les âmes inapaisées des ouvriers qui avaient perdu la vie dans les travaux, il n’était pas sans comprendre ce que venait de dire son jeune collègue montagnard. — Et cet Iwataiseux, il est vraiment célèbre par ici ? — Célèbre, c’est un peu exagéré, mais rares sont les ouvriers routiers qui vivent comme lui sur leur lieu de travail. 18
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— Il est comment, ce bonhomme ? — La seule chose que j’ai à en dire, c’est qu’il ne m’a jamais fait l’impression d’être méchant. Tobe connaissait Iwata de vue quand il était sauveteur en montagne, parce que les baraquements de chantiers sont parfois situés non loin des bases de départ des randonnées, et son témoignage était précieux. Rien dans l’apparence d’Iwata, qui avait une cinquantaine d’années et conduisait des bulldozers sur les chemins de montagne ou le long des torrents, ne le distinguait de ses collègues. Les gens du cru connaissaient cet ouvrier surnommé Iwataiseux, qui repartait chaque soir dans la montagne en serrant une grosse bouteille de saké dans ses bras. Tobe, qui lui avait adressé la parole à deux occasions, se souvenait qu’Iwata avait répondu par un rire embarrassé quand il lui avait demandé s’il ne se sentait pas seul dans sa cabane de chantier. Le temps avait passé depuis. D’après les informations reçues par la police départementale, lorsque le camion de l’entreprise de travaux publics était arrivé ce matin comme tous les jours juste avant 8 heures sur les lieux du chantier situé le long de la route du barrage, Iwataiseux était debout devant sa porte, l’air égaré, une forme humaine à moitié recouverte de neige à ses pieds. Stupéfaits, ses collègues avaient immédiatement téléphoné au siège de la police. L’agent de police du poste le plus proche, celui du village d’Ashiyasu, venu aussi vite qu’il avait pu, avait appréhendé Iwata, puis mis en place un périmètre de sécurité avec l’aide des renforts envoyés de Narada et de Nishiyama. L’enquête ne commencerait véritablement qu’une fois les quatre voitures sur place. Le ciel au-dessus d’elles se couvrait et la brume était en passe de se transformer en un épais brouillard. — Il va neiger, non ? — Oui, répondit Tobe tout en frottant son nez froncé, à la manière d’un chat qui se nettoie. Le convoi de la police traversa la Norogawa à Hirogawara et continua sur le chemin du barrage le long de la rivière. Le mont Hayakawa, à l’arrière-plan, disparaissait dans les nuages 19
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lourds de neige. Les voitures franchirent un petit pont métallique permanent, le pont du torrent Arukizawa, après lequel débute un sentier qui monte sur la crête Ikeyama-tsurione et au mont Kita par l’est, puis trois tunnels sombres creusés dans la roche. La baraque de chantier se trouvait juste avant le quatrième. Deux bulldozers couverts de neige étaient garés le long d’une falaise à proximité. Deux sentiers presque à l’abandon commençaient à la sortie du quatrième tunnel, près de la centrale de Norogawa, bien connue des alpinistes, ainsi qu’un troisième qui permettait d’arriver au mont Kita en suivant le torrent de Kitazawa. Tels étaient les lieux. Cinq policiers en uniforme se tenaient debout à côté de la cabane de chantier. Ils rentraient le cou, visiblement frigorifiés, et les ouvriers qui avaient découvert le corps observaient ce qui se passait tout en cherchant à se protéger de la bise à l’entrée du tunnel. La porte ouverte de la baraque était la première chose qui attirait le regard. Le bleu de la bâche plastifiée tendue juste à côté d’elle se détachait sur la blancheur de la neige et le gris des rochers. Le vent qui soufflait fort faisait voleter de la neige fine comme de la poudre, et aucune empreinte n’était visible sur les plaques gelées qu’elle formait en se posant. — Il est tout dur, dit un des agents en uniforme. — De quoi parlez-vous ? demanda Sano. — Du cadavre. Il a gelé. Sano souleva la bâche. Le mort avait le visage tourné vers le ciel et son corps était parsemé de plaques de neige. Il avait un gros sac sur le dos et portait un ciré sur son anorak et ses knickerbockers bleu marine. Ses mains étaient gantées et il portait aux pieds des chaussures de montagne en cuir. Des crampons à quatre pointes, une boussole, et une gourde étaient accrochés à son sac à dos. Sa gorge était tranchée jusqu’à l’oreille droite, et il avait aussi des entailles au front et à l’arrière du crâne. Son globe oculaire gauche était à moitié sorti de son orbite, et les gouttes de sang qui avaient coulé avaient pris en gelant un rouge sombre qui les faisait ressembler à des grains de raisin écrasés. Sano était confronté chaque année à des cadavres de randonneurs qui s’étaient ouvert le crâne en 20
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glissant d’une falaise, mais l’état de ce corps dont les blessures résultaient sans aucun doute d’un objet tranchant l’étonna. Une lampe de poche et une pelle couverte de sang, probablement l’arme du crime, gisaient à côté du cadavre, partiellement recouvertes de neige dont la blancheur, jusqu’à l’entrée de la baraque, était parsemée de gouttes de sang. D’après le permis de conduire qu’avait retrouvé la police locale, la victime, âgée de vingt-six ans, habitait Gotemba et travaillait pour une grande société. Sa famille et son employeur avaient déjà été prévenus, l’auteur du crime était sous bonne garde : à première vue, il ne restait plus qu’à procéder aux constatations. Sano joignit les mains devant le cadavre, puis s’éloigna de quelques pas. Les techniciens arrivés en même temps que lui commencèrent immédiatement à prendre des photos au flash. Sano sortit son carnet et fit un croquis de la scène du crime, comme à son habitude. Le rapport et les croquis officiels étaient la responsabilité des techniciens, mais depuis vingt ans, il faisait aussi les siens. Pendant le temps que ça lui prenait, il était constamment en mouvement, l’esprit en éveil, l’œil ouvert, posant les questions qui lui paraissaient nécessaires. — La victime devait avoir une carte. Cherchez-la ! Elle était dans la poche du coupe-vent, protégée par un sac plastique. Il s’agissait d’une carte topographique au 1/40 000e, qui ne portait aucune annotation. — Iwata a bien dit que ça s’est passé vers 6 heures, non ? Que faisait ce randonneur ici à cette heure-là ? Le policier du cru se lança dans une explication. La route Daimonzawa, une des voies d’accès pour l’ascension des trois sommets de Shiramine, et du mont Kita, commençait à côté de la première centrale qui se trouvait un peu plus bas sur le chemin du barrage, en direction de Narada. Les vérifications faites auprès des refuges avaient permis d’établir que la victime avait passé la nuit du 18 au refuge de Daimonzawa, sur la voie du même nom. Le randonneur, qui était seul, était parti à 5 heures du matin le 19 avec la ligne de crête pour objectif. Il était arrivé à 17 heures au refuge du mont Kita, qui se trouve sur la ligne de crête juste avant le sommet 21
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de celui-ci, après avoir gravi quatre sommets dépassant trois mille mètres, le Nōtori, le Nishi-Nōtori, l’Aino, et le Nakashirane, alors que la première neige n’avait pas encore fondu, et y avait passé la nuit. Il y avait du brouillard quand il était parti du refuge avant 9 heures le lendemain matin, et le vent soufflait encore fort. Il était allé jusqu’au sommet du mont Kita puis avait entamé sa descente, sans choisir la voie habituelle qui suit le torrent Ōkanbazawa. Deux alpinistes qui redescendaient aussi ce jourlà l’avaient vu prendre la voie Ikeyama-tsurione à partir du pertuis rocheux de Happonha, à l’intersection de Tsurione. Ils avaient continué leur descente par la voie d’Ōkanbazawa et se trouvaient actuellement au chalet de Hirogawara. Le randonneur solitaire, qui était équipé non seulement de crampons et de vêtements de pluie mais aussi d’une tente de secours, avait indiqué aux employés du refuge du mont Kita qu’il était déjà venu cinq fois dans les Alpes japonaises du Sud en été. En dehors de la saison hivernale, peu de grimpeurs empruntent la voie Ikeyama-tsurione, qui est moins abrupte et plus longue que celle qui suit le torrent Ōkanba zawa. Elle est plus sûre quand il y a de la neige, car il n’y a pas de risque d’avalanche, mais le reste de l’année, sa végétation la rend ardue. Le 20 au matin, il faisait encore beau, mais on attendait de la neige dans l’après-midi. Il avait répondu aux gardiens du refuge, qui lui avaient conseillé la route d’Ōkanbazawa, plus courte, qu’il l’avait prise deux ans plus tôt en été et qu’il souhaitait essayer l’autre, parce qu’il prévoyait de faire l’ascension du mont Kita pour le Nouvel An, sous la neige. Il n’était pas encore 11 heures lorsqu’il s’était séparé des deux autres randonneurs juste en dessous de Happonha, se dirigeant vers la ligne de crête Ikeyama-tsurione. Normalement, il aurait dû mettre cinq heures pour arriver au chemin du barrage, mais le temps s’était gâté peu après midi, et la neige avait commencé à tomber vers 14 heures, au moment où la victime se trouvait probablement dans la zone boisée. Il avait sans doute décidé de bivouaquer – en raison de sa fatigue ou de la nuit qui commençait à tomber. Il aurait pu s’abriter de 22
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la neige dans le refuge inhabité d’Ikeyama-Oike qui se trouve sur cette route de crête. De là à la route du barrage, il faut deux heures de marche, en allant vite, mais peut-être avait‑il décidé que ce sentier très pentu et en mauvais état était dangereux par mauvais temps. On pouvait aussi envisager qu’il se soit arrêté avant d’arriver au refuge inhabité, estimant la descente impossible. Quoi qu’il en soit, il n’était pas redescendu ce soir-là. — Il se serait égaré ? — C’est une possibilité. Cette voie n’est utilisée qu’en hiver, et par très peu de monde. À cette saison elle est très difficile parce qu’elle est embroussaillée, répondit le policier local. — Vous croyez ? lança Tobe qui n’avait pas l’air convaincu par ses explications. Il est impossible de s’y perdre tant qu’elle suit la ligne de crête. Elle se complique un peu après le refuge inhabité, mais si on s’en écarte, on arrive quand même à la route du barrage tant qu’on continue à descendre. À mon avis, le mort a vu le temps qu’il faisait et il a préféré attendre. — Le chemin qui va vers le sentier du barrage depuis le refuge inhabité a plusieurs embranchements, non ? — Oui, trois. Mais s’il avait pris celui qui arrive à côté de la centrale de Norogawa, il aurait frappé à la porte du logement qu’il y a là-bas, et n’aurait pas suivi celui qui mène ici en passant par le tunnel. Quant au deuxième, qui arrive jusqu’à la rivière, je pense qu’il aurait préféré, s’il l’avait emprunté, longer la rivière jusqu’à la centrale, plutôt que de grimper la falaise qui mène ici. C’est pour ça que je pense qu’il a choisi la troisième solution, la route qui arrive près du pont sur le torrent Arukizawa. De là-bas, il y a environ une heure de marche jusqu’ici. — Si tu as raison, il y serait arrivé autour de 5 heures du matin. — Oui. Je ne vois pas ce qui aurait pu le décider à descendre à cette heure-là. Si d’ordinaire Sano ne saisissait pas ce que pensait Tobe, il ne doutait pas de la pertinence de ses propos en matière de montagne. Lui-même avait grandi dans le village de Kushigata, dans le canton de Nakakoma, et il était allé randonner dans les Alpes japonaises du Sud tous les week-ends jusqu’à ce qu’il soit nommé au siège de la police départementale, mais 23
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il était prêt à reconnaître que son expérience était datée, et que tant les chemins que l’équipement utilisé aujourd’hui avaient beaucoup changé. Il écouta Tobe en regardant les pentes boisées et broussailleuses. Les bosquets de mélèzes étaient couverts de neige, mais pas les broussailles. Le sol était sans doute glissant, mais une descente prudente n’était pas impossible. Qu’il se soit égaré ou non, le mort avait trouvé un chemin pour descendre, et il l’avait fait par ses propres moyens. — Il faut qu’on aille voir le début de la piste, répondit‑il. Une fois qu’on aura fini ici. — Quand même, il n’a pas eu de chance… Redescendre jusqu’ici pour se faire tuer par cet ivrogne d’Iwataiseux, murmura un des policiers locaux. Il ne devait pas s’attendre à tomber sur un bonhomme armé d’une pelle. La pelle. Sano tourna les yeux vers l’outil qui émergeait de la neige. Puis il regarda l’intérieur de la baraque qui servait aussi de resserre à outils et vit six pelles de tailles diverses, huit pics, et trois pioches, alignés dans cet ordre. Ces dernières étaient les plus proches de l’entrée, puis venaient les pelles. Un signal d’alarme se déclencha dans son cerveau. Si l’homme qui avait surgi de l’abri à l’aube avait attaqué afin de se défendre, pourquoi avait‑il pris une pelle ? S’il faisait sombre dans la baraque, s’il avait saisi un outil à l’aveuglette, pourquoi n’avait‑il pas attrapé une pioche ? Et s’il avait craint pour sa vie ou avait eu l’intention de tuer, pourquoi ne s’était‑il pas emparé d’une pioche ou d’un pic ? Il prit les mesures de chaque outil, les nota dans son carnet et alla ensuite parler aux ouvriers qui observaient la scène à l’écart, depuis le bord de la route. Il questionna chacun d’entre eux sur le nombre et le type des outils entreposés dans la baraque. Aucun d’entre eux ne lui fournit un chiffre exact. Il les prit ensuite chacun à part pour leur montrer l’arme du crime que les techniciens avaient fini d’examiner et leur demanda si elle faisait partie des outils du chantier. Un seul d’entre eux lui donna une réponse dépourvue d’ambiguïté : c’était le cas, et il ajouta que sa palette de fer n’était pas encore émoussée car 24
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c’était la plus neuve. Il s’en servait toujours mais hier matin, il en avait pris une autre car il ne l’avait pas trouvée. Il était sûr de l’avoir utilisée le 19 et de l’avoir remise à sa place en fin de journée, mais le lendemain, elle n’y était pas. C’était pourtant celle dont Iwata s’était servi le 21 à l’aube pour frapper et tuer le randonneur. Sano le nota dans son carnet, avec cette question : “Où était la pelle quand Iwata l’a prise ?” — Ça recommence, murmura Tobe, en parlant de la neige. Elle formait un rideau blanc qui montait jusqu’au ciel, voilant la baraque et le chemin. Le bruissement des arbres et des broussailles au-dessus de la falaise se transforma graduellement en un grondement. Les techniciens qui avaient terminé de prélever les empreintes digitales et les gouttes de sang coururent vers leur voiture. Un agent en uniforme vint les prévenir que la police départementale les appelait par radio. Iwata Kōhei s’était frappé la tête contre le mur de sa cellule, il avait besoin de soins médicaux et devait être transporté à l’hôpital. — C’est hors de question, rugit Sano. Cet assassin n’a pas besoin de médicaments. Mettez-lui un pansement et attachez-le à sa chaise ! Le suspect devait être présenté à la justice, mais peu importait qu’il ait l’esprit un peu dérangé tant qu’il était ligoté. Sano jeta un coup d’œil à sa montre et ordonna à tous de se presser. Il tenait à interroger le suspect tranquillement avant de le déférer au parquet. Il se doutait que le rapport qu’il aurait à rédiger ensuite ne serait pas simple, avec cette histoire de pelle, et l’autre point qu’il ne comprenait pas. — Tobe, allons jeter un coup d’œil sur le point de départ de la voie d’ascension. Celle qui partait du pont du torrent Arukizawa, dont avait parlé Tobe, était sur le chemin du retour, à environ une heure de marche du lieu du crime. Elle commençait après un panneau discret qui signalait son départ juste avant le pont, et traversait d’abord une zone de broussailles sur une pente très raide. Il y 25
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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
En 1976, dans les Alpes japonaises, un petit garçon survit au suicide de ses parents et erre pendant deux jours, livré à lui-même et à la montagne. Jeune adulte, hanté par ce traumatisme, par des souvenirs refoulés qui affleurent, il semble soumis à une voix mystérieuse. Elle résonne au plus profond de lui-même, assourdissante, et le manipule comme une marionnette. En 1992, à Tokyo, un yakuza de bas étage est retrouvé mort devant la maison d’un avocat. Deux jours plus tard, un procureur est assassiné. L’arme du crime, un objet contondant non identifié, est vraisemblablement la même. Mais les enquêtes sont dissociées et les deux équipes de police concernées sont plus enclines à se mettre des bâtons dans les roues qu’à coopérer. Une opacité soigneusement entretenue par des figures haut placées entoure ces meurtres, qui remuent un passé trouble. Le lieutenant Gōda, au fil de ses intuitions et des informations qu’il glane auprès de ses contacts, joue cavalier seul. Il se heurte aux lourdeurs administratives et à une hiérarchie toute-puissante, soucieuse de préserver l’ordre établi. Il faudra remonter le temps et gravir un sommet pour que la brume qui nimbe toute l’affaire se dissipe, dans l’ombre impénétrable du mont Fuji. Croquant la police japonaise au travail, esquissant un monde rigidifié par les non-dits et des personnages perdus dans une vertigineuse quête de sens, Kaoru Takamura donne ici le premier rôle à la montagne, obsédante, d’une implacable beauté.
KAORU TAKAMURA Montagne claire, montagne obscure
KAORU TAKAMURA
Montagne claire, montagne obscure roman traduit du japonais par Sophie Refle
Née en 1953, Kaoru Takamura, auteur prolifique, a remporté de nombreuses récompenses au Japon, notamment le prix Naoki en 1993 pour Montagne claire, montagne obscure. Ce roman est son premier livre à paraître en France. Photographie de couverture : © Abdelrahman Mohamed Taha Ahmed ISBN 978-2-330-08460-8
ACTES SUD DÉP. LÉG. : OCT. 2017 23,80 e TTC France www.actes-sud.fr
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