Skip to main content

Extrait "Made in sweden"

Page 1

ROSLUND & THUNBERG

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Quatre hommes patientent silencieusement dans une forêt en périphérie de Stockholm. Pour la septième nuit consécutive, ils observent les allées et venues d’un garde en faction devant une base secrète de l’armée suédoise. Le cerveau de l’opération qui se trame se nomme Leo Dûvnjac. Ses complices : ses frères, Felix et Vincent. Le petit dernier n’a que dix-sept ans, ils sont tous inconnus des services de police, leur casier judiciaire est vierge. Leur ami commun, Jasper, un ancien militaire, complète l’équipe. Dans quelques heures, le quatuor ressortira du dépôt d’armes avec suffisamment de matériel pour équiper une petite armée. Le casse parfait. Après ce coup d’éclat initial, Leo et ses hommes programment la plus grande et la plus violente série de braquages que le pays ait connue. Et ils ne comptent pas en rester là : grâce aux armes dérobées dans la base militaire secrète, ils vont soumettre le gouvernement suédois au chantage. Basé sur des faits réels, Made in Sweden est à la fois le récit d’une série de braquages rocambolesques ayant défrayé la chronique au début des années 1990 en Suède et l’histoire d’une famille peu ordinaire. Celle de trois frères, façonnés par la violence de leur père, qui deviendront les personnes les plus recherchées du pays. Premier volet d’un diptyque, ce thriller percutant est un jeu du chat et de la souris haletant entre un groupe de criminels imprévisible et l’investigateur obsessionnel qui les poursuit. Et l’histoire poignante d’une fratrie soudée, esquintée par la vie mais bien décidée à en découdre.

www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : AVRIL 2018 / 23,80 e TTC France ISBN 978-2-330-09712-7

couv_made_in_sweden.indd 1,3

9:HSMDNA=U^\VW\:

Made in Sweden roman traduit du suédois par Frédéric Fourreau

Photographie de couverture : © Johner Images / Getty images

Né en Suède en 1961, Anders Roslund est journaliste d’investigation et coauteur de sept romans policiers – les six premiers, fruits de sa collaboration avec Börge Hellström, se sont écoulés à plus de cinq millions d’exemplaires dans le monde et sont en cours d’adaptation pour le cinéma et la télévision. Made in Sweden est le premier roman qu’il coécrit avec Stefan Thunberg (1968), l’un des plus célèbres scénaristes scandinaves, dont la fratrie s’est illustrée à l’orée des années 1990 en perpétrant une série de braquages particulièrement violents.

Made in Sweden

ROSLUND & THUNBERG

ACTES SUD

actes noirs

ACTES SUD

27/02/2018 14:26


6

Made_in_sweden_BAT.indd 6

23/02/2018 12:30


Si le passé et le présent ne font qu’un.

7

Made_in_sweden_BAT.indd 7

23/02/2018 12:30


8

Made_in_sweden_BAT.indd 8

23/02/2018 12:30


Il est assis au volant d’un van Volkswagen jaune qui empeste la transpiration et la peinture, ainsi qu’une autre odeur indéterminée. Peut-être le gobelet de café de la station-service, sur le tableau de bord poussiéreux. Ou les miettes de tabac à rouler, sur le siège passager. Ou le sac de plâtre et les pinceaux, sur la banquette arrière, qu’il vient d’acheter dans une droguerie de Folkungagatan. Ou les outils et la table à tapisser, dans le coffre, qu’il avait récupérés, en même temps que ses vêtements et son lit, dans le putain de garde-meuble qu’elle avait loué. Oui, voilà ce que ça sent. La cave. Le renfermé. Le temps qui passe. Sous le pare-brise, des mouches mortes rôtissent au soleil. Le genre de chaleur étrange qui ne vient de nulle part. Il baisse la vitre de sa portière pour faire un peu de fraîcheur, mais c’est un air encore plus chaud qui envahit l’habitacle. Le souvenir d’un appel téléphonique hante ses pensées. — C’est moi. — Je sais. — Comment ça va, fiston ? Tout est OK ? Tout va bien ? À trois heures de route de Stockholm. Une petite ville entourée d’usines et d’une forêt d’épicéas. Il tourne lentement autour depuis le début de l’après-midi à la recherche d’un quartier avec un supermarché Konsum, un kiosque à hotdogs et un petit terrain de football en stabilisé – et un immeuble au centre, trois étages de brique rouge où il n’a jamais mis les pieds. 9

Made_in_sweden_BAT.indd 9

23/02/2018 12:30


— Tout va bien. — Qu’est-ce que vous faites ? — Pas grand-chose… On va bientôt passer à table. Maman prépare à manger. À mesure qu’il s’était éloigné de la capitale et enfoncé dans une région de Suède qu’il n’avait pas vue depuis une éternité, l’autoroute avait laissé la place à une nationale, puis à une étroite route limitée à cinquante kilomètres-heure. Il s’était arrêté dans une station-service aux abords de la ville, s’était roulé une cigarette, avait refermé la porte de la cabine téléphonique et composé le numéro qu’il avait mémorisé. Elle avait répondu, puis s’était tue au son de sa voix avant de confier le combiné à son fils aîné. — Et tes frères, Leo ? Comment ils vont ? — Comme d’habitude. — Et tout le monde est là ? — Oui, tout le monde. Il avait parcouru les derniers kilomètres sans se presser, était passé devant une église et une vieille école et la grande place où des habitants de la ville, torse nu et en short, profitaient des rayons du soleil qui ne tarderaient sans doute pas à céder la place aux nuages et au tonnerre – c’était ce genre de chaleur. — Tu veux bien passer le téléphone à Felix ? — Tu sais qu’il ne veut pas te parler. Il était garé en bas de l’appartement, les yeux rivés sur la porte d’entrée avec l’impression qu’elle l’observait en retour. — D’accord… à Vincent, alors ? — Il joue. — Aux Lego ? — Non, il… — Il joue avec ses petits soldats ? Allez, dis-moi ce qu’il fait. — Je crois qu’il est en train de lire. Papa, ça fait longtemps qu’il ne joue plus aux petits soldats. La fenêtre tout en haut à droite, pense-t‑il, ça doit être là. Leur appartement. Son fils aîné le lui avait décrit tant de fois qu’il a l’impression de savoir à quoi il ressemble : la cuisine tout de suite à gauche en entrant, la table ronde, brune, avec ses quatre chaises, et non cinq ; le salon juste en face, une porte 10

Made_in_sweden_BAT.indd 10

23/02/2018 12:30


en verre dépoli qui laisse passer la lumière mais au travers de laquelle on ne peut pas voir ; à droite se trouve sa chambre à coucher avec l’autre moitié du lit qu’elle avait conservée, puis celles des enfants, exactement comme à l’époque où ils vivaient tous ensemble. — Et toi ? — J’ai… — Qu’est-ce que tu fais, papa ? — Je rentre à la maison. Un appartement cinq pièces est un monde sonore à part. Un bourdonnement sourd retentit lorsque la mère ouvre le robinet de l’évier, dans la cuisine, puis le cliquetis métallique du tiroir à couverts et le tintement fracassant du placard à assiettes s’efforcent de dominer la télé à plein volume dans le salon, le son aigu des dessins animés que Felix regarde dans un coin du canapé, la musique assourdissante en provenance de la chambre de Leo et le son de la voix profonde qui raconte une histoire dans le casque du walkman de travers sur la tête de Vincent. Les spaghettis sont prêts et la sauce à la viande est chaude. Maman lève le casque et chuchote “À table” et Vincent se précipite dans le couloir en hurlant “C’est prêt ! C’est prêt ! C’est prêt !” Felix éteint la télé. Leo coupe la musique. Ils se dirigent tous vers la table de la cuisine. Le silence est presque revenu lorsque quelqu’un sonne à la porte. Vincent fait aussitôt demi-tour. — J’y vais. Dans le séjour, Felix se rue à son tour vers la porte. — J’y vais ! La course est lancée. Vincent, qui est le plus près, saisit le premier la poignée de la porte, mais il n’a pas le temps de la tourner. Felix qui est juste derrière écarte son bras, se penche en avant et scrute à travers le judas. Leo voit Vincent reprendre 11

Made_in_sweden_BAT.indd 11

23/02/2018 12:30


la poignée sans pouvoir l’abaisser, tandis que Felix recule et fait volte-face, une expression terrifiée sur le visage. — Qu’est-ce qu’il y a ? Felix désigne la porte de la tête. — Là. — Là… quoi ? La sonnette retentit à nouveau. Avec insistance. Leo s’approche de la porte. Vincent saute sur place pour tenter de déverrouiller et Felix refuse de lâcher la poignée. — Felix, Vincent, dégagez. C’est moi qui vais ouvrir. Plus tard, elle ne se rappellerait même pas si elle s’était vraiment retournée, si elle avait eu le temps de se demander pourquoi les garçons étaient si silencieux. Ce dont elle se souviendrait, la seule chose, ce serait que ses cheveux bouclés étaient plus longs et que son haleine n’empestait plus la vinasse. Et qu’il l’avait frappée, mais pas comme les autres fois. Parce que s’il l’avait frappée trop fort, elle se serait effondrée, or il souhaitait qu’elle le regarde dans les yeux pendant qu’il la démolissait, qu’il la démolissait pour l’avoir ignoré, pour avoir passé systématiquement le téléphone à son fils aîné. Il fallait qu’elle le regarde dans les yeux au moment où ils se toucheraient pour la première fois depuis quatre ans. Son poing droit s’abat sur sa joue gauche, puis il tend les bras vers sa gorge et la serre, la tord. Il enchaîne avec deux nouveaux coups de poing vifs et puissants en plein visage, regarde-moi et elle lève les bras au-dessus de la tête pour se protéger et replie les coudes pour former comme un casque de chair et d’os. Lui serrant le cou d’une main et lui tirant les cheveux de l’autre, il la maintient debout, bien qu’elle pèse de tout son poids. Elle cherche à se laisser tomber pour se mettre en boule afin de parer les coups. Il l’oblige à baisser la tête et lui assène un coup de genou, sens ma force, et un autre, sens ma force, et encore un autre, sens ma force.

12

Made_in_sweden_BAT.indd 12

23/02/2018 12:30


Parce que Leo ne comprend pas le sens de ce terrible silence. C’est pour cette raison qu’il met autant de temps à réagir. Les poings de son père frappent le visage de sa mère comme un fouet, mais il prend son temps et le fait en silence ; avant, ça faisait plus de bruit quand papa cognait maman. C’est son père et en même temps il ne le reconnaît pas vraiment. Et parce que sa mère ne crie pas. Et Vincent se cache derrière le dos de son frère, tandis que Felix se tient toujours à côté de la porte d’entrée. Ils ne font pas encore tout à fait la même taille. Si cela avait été le cas, Leo n’aurait pas eu besoin de bondir sur son dos. C’est ce qu’il fait quand son père commence à mettre des coups de genou. Quand il comprend que, cette fois, son père ne s’arrêtera que quand elle sera morte. Il saute sur son dos et passe les bras autour de son cou. Son père finit par l’empoigner. Leo lâche prise, s’écroule sur le sol. Sa mère, égarée, recule en tendant les bras pour tenter de protéger son visage. Elle saigne abondamment, surtout d’une pommette. Son père la suit, la saisit à nouveau. Par les cheveux. Il veut qu’elle le regarde pendant qu’il la frappe. Encore un coup. Son poing s’écrase sur son nez et sa bouche. Leo se relève et se faufile entre eux, les mains levées. — Non, papa. Il se tient entre sa mère en sang et son père qui ne demande qu’à frapper à nouveau, mais qui en est empêché par ce visage d’enfant qui lui barre la route. Et Leo s’agrippe à lui. Pas à son cou. Son père est bien trop grand. Ni à ses bras. Leo n’est pas assez fort. Mais à sa taille. — Papa, non. Il essaie de planter ses pieds dans le sol de la cuisine. Ses chaussettes glissent et il doit prendre appui contre les pieds de la table, tout faire pour repousser son père. Il n’y arrive pas vraiment mais, au moins, son père est obligé de lâcher sa mère. Celle-ci se précipite hors de la cuisine et fonce vers la porte de l’appartement que personne n’a refermée. Elle dérape sur 13

Made_in_sweden_BAT.indd 13

23/02/2018 12:30


le carrelage de la cage d’escalier et son sang gicle. Elle dévale l’escalier en gémissant. Leo est toujours agrippé à la taille de son père. Serré contre lui comme s’il lui faisait un câlin. — Maintenant, tout va dépendre de toi, Leonard. Il flotte dans l’air une odeur de nourriture, de spaghettis à la bolognaise, et de sang. Ils échangent un regard. — Tu comprends de quoi je parle, hein ? Je ne serai plus là. Tout va dépendre de toi, à partir de maintenant. Tu vas devoir prendre tes responsabilités.

14

Made_in_sweden_BAT.indd 14

23/02/2018 12:30


C’est peut-être un détail sans importance. Mais ce roman s’inspire d’une histoire vraie.

15

Made_in_sweden_BAT.indd 15

23/02/2018 12:30


16

Made_in_sweden_BAT.indd 16

23/02/2018 12:30


PRÉSENT PREMIÈRE PARTIE

17

Made_in_sweden_BAT.indd 17

23/02/2018 12:30


18

Made_in_sweden_BAT.indd 18

23/02/2018 12:30


Leo retint son souffle. L’intense lumière blanche de la lampe torche glissa sur lui et il écrasa son visage contre la mousse humide et les myrtilles éparses, pressant son corps entier contre le sol. Allongé là – à quelques pas de la lisière de la forêt – il pouvait aisément observer les habitudes de l’inspecteur. Tout d’abord, il pointa sa lampe sur la serrure de la porte, à la recherche de signes d’effraction. Puis il fit le tour du bâtiment cubique en balayant les murs en béton brut avec sa torche. Enfin, il s’arrêta, tourna le dos à Leo et s’alluma une cigarette, comme s’il voulait attendre dans le noir jusqu’à ce qu’il soit sûr que tout était normal. Leo reprit son souffle. Cela faisait sept nuits de suite qu’il se postait à cet endroit précis, à côté d’une cour gravillonnée, carrée, cernée par la forêt, au centre de laquelle se trouvait un petit bâtiment cubique en béton : le bunker. La nuit était paisible. On n’entendait que le bruit du vent, les hululements incessants d’une chouette et quelques rares insectes. C’était une sensation particulière d’observer, à quelques mètres de distance, un homme qui était convaincu d’être seul – un homme en uniforme qui fumait en tirant de profondes bouffées sur sa cigarette et qui avait la responsabilité de tous les dépôts d’armes à l’intérieur de ce que l’on appelait la Zone de défense de Stockholm 44. Leo ajusta le micro qu’il portait à son col, releva la tête et chuchota : 19

Made_in_sweden_BAT.indd 19

23/02/2018 12:30


— L’homme à la cigarette quitte la place. Le fossé qui s’étendait entre la forêt et la cour était inondé, et les grosses semelles de ses rangers glissèrent sur l’herbe lorsqu’il prit son élan pour sauter par-dessus, un sac lourdement chargé dans une main et une plaque d’Isorel dans l’autre. Jasper arriva du côté opposé, de la mousse et des aiguilles de pin dans les cheveux, portant un sac aussi lourd que celui de Leo. Ils n’échangèrent pas une parole. Ce n’était pas nécessaire. Leo déposa la plaque d’Isorel – un carré d’exactement soixante centimètres de côté – sur le sol, juste devant la porte du bunker. Il avait longtemps examiné ces murs. Il aurait pu les faire sauter. Cela aurait été le plus simple et le plus rapide. Mais le gardien n’aurait pas manqué de s’en apercevoir, lors de son inspection suivante. Et puis cela aurait été trop bruyant. Alors, il avait étudié le toit. Il aurait été facile de retirer la plaque de métal qui protégeait le bâtiment de la pluie, de percer par en haut les quinze centimètres de béton, puis de remettre la plaque en place. Certes, le gardien n’aurait rien remarqué avec sa lampe, mais cette solution aussi aurait été trop bruyante. Il ne restait plus qu’une seule possibilité : passer par en dessous. Grâce à la contre-pression du sol, le souffle de l’explosion serait dirigé vers le haut. Ainsi, ils n’auraient pas besoin d’une grosse quantité d’explosif et cela produirait moins de bruit. Leo sortit cinq cents grammes de plastic de son sac. Il s’agenouilla et, à la lueur de leur lampe frontale, il commença à la malaxer de manière à former douze boules d’environ quarante grammes chacune. — Ça ne suffira pas, intervint Jasper. Leo plaça les boules en cercle sur la plaque d’Isorel. On aurait dit une horloge dont chaque heure était marquée par quarante grammes de plastic. — Ça suffira. — Mais d’après la table… 20

Made_in_sweden_BAT.indd 20

23/02/2018 12:30


— L’armée surévalue toujours. Leur but, c’est de tuer. J’ai divisé les doses par deux. Nous, tout ce qu’on veut, c’est entrer, pas détruire ce qu’il y a à l’intérieur. Jasper tira une pelle pliante de son sac et la déploya d’un coup sec du poignet avant de se mettre à creuser devant la porte. Un morceau de plastic pour chaque heure. Une horloge reliée à un cordon de penthrite brune. Il savait que c’était une pensée ridicule, mais il vivait avec une horloge dans la tête – Leo savait constamment quelle heure il était, même quand il ne portait pas de montre. Depuis toujours, le temps faisait tic-tac en lui. — C’est prêt. Jasper transpirait, à genoux, penché en avant pour enfoncer sa pelle le plus loin possible. Leo se faufila dans le trou, à côté de lui, pour lui donner un coup de main. Leurs bras s’activèrent fébrilement pour extraire la terre que la pelle ne pouvait atteindre. — Maintenant. Ils soulevèrent à deux la plaque d’Isorel et l’enfoncèrent délicatement à l’intérieur du trou, en veillant à ce que les douze boules de plastic n’accrochent pas et à ce que l’extrémité de la mèche ressorte correctement. Lorsqu’ils furent certains que l’explosif était passé de l’autre côté de la porte, sous le petit local, ils rebouchèrent le trou avec du gravier. — Satisfait ? — Satisfait. Des heures de calculs. Des journées à se procurer le matériel. Des semaines à parcourir les forêts de la région, avec des bottes en caoutchouc aux pieds et un panier de champignons sous le bras, à surveiller les entrepôts de l’armée suédoise. Quand ils avaient découvert cet endroit, que l’on appelait Getryggen, à une quinzaine de kilomètres au sud de Stockholm, Leo avait tout de suite su que leurs recherches étaient terminées. Encore quelques minutes. Avec de la bande adhésive, il fixa la petite mèche à un détonateur, qu’il relia ensuite aux fils positif et négatif d’un câble électrique, avant de filer le plus loin possible, à travers la cour 21

Made_in_sweden_BAT.indd 21

23/02/2018 12:30


et le fossé, jusque dans la forêt. Puis, il connecta l’autre extrémité du câble à une batterie de moto. — Felix ? Vincent ? dit Leo dans son micro. — Ouais ? répondit Felix. — La voie est libre ? — La voie est libre. — Dix secondes… Felix et Vincent étaient étendus l’un contre l’autre sous une bâche couverte de feuilles, de mousse et d’herbe, près d’une barrière rouge et jaune portant un panneau métallique où était écrit terrain militaire. accès strictement interdit. — … après, je le fais exploser. Vincent tenait fermement un coupe-boulon de presque un mètre cinquante de long. Felix redressa la tête pour consulter sa montre. Il passa un doigt sur le verre du cadran. L’humidité s’était transformée en brouillard. — Neuf. Il frotta jusqu’à ce qu’il voie la trotteuse, puis adressa un hochement de tête à Vincent, dont la respiration était courte, intense, faible. — Huit. — Ça va ? — Sept. Vincent ne répondit pas. Il n’accorda même pas un regard à son frère. — Six. Même la lourde bâche sur leurs dos tremblait. — Cinq. — Il n’y a personne, Vincent. On est tout seuls, ici. — Quatre. — Tu comprends ? Felix caressa le bras de Vincent, de ses épaules tremblantes à ses mains agrippées au coupe-boulon. — Trois. — Vincent ? 22

Made_in_sweden_BAT.indd 22

23/02/2018 12:30


— Deux. — Leo est là-bas. Il a tout planifié. Ça va bien se passer. Et c’est mieux comme ça, pas vrai ? — Un. — Pas vrai ? Il vaut mieux être ici et… savoir, non ? Plutôt que de rester à angoisser dans le canapé. La détonation fut plus bruyante que prévu. Le bunker agit comme une caisse de guitare, une coquille vide qui amplifia les vibrations sonores générées par l’explosion de cinq cents grammes de plastic. Puis, quand le sol du dépôt fut soufflé, la caisse de résonance amplifia aussi le son qui suivit : celui des débris de béton projetés contre le plafond. Il était convenu qu’ils attendraient cinq minutes. Mais ils furent incapables de se retenir. Leo se rua vers la cour avec sa pelle à la main, riant à gorge déployée, sans s’en rendre compte. Il s’agenouilla et glissa son bras droit sous la porte blindée du bunker et… ne sentit rien. Il y avait un trou béant ! Il déploya à nouveau sa pelle, dégagea un maximum de gravier, introduisit sa lampe frontale et l’alluma. — Jasper ! cria-t‑il en se retournant vers la forêt. Viens ! Viens voir ça ! La lumière de sa lampe inonda la pièce aveugle. Et lorsqu’il se faufila à l’intérieur, il vit clairement la première lettre. K. — Oh, putain ! Oh, putain ! Il enfonça la tête encore plus loin dans le trou. Lentement, la deuxième lettre apparut. S. — Oh, putain de merde ! Encore un peu. Des lettres blanches sur fond vert. KSP 58. — Felix ? Vincent ? — Ouais ? — Le cadenas ? — On est dessus. 23

Made_in_sweden_BAT.indd 23

23/02/2018 12:30


— Parfait. Ramenez-vous dès que vous aurez terminé. L’épaule de Jasper était collée contre la sienne, tandis qu’ils se frayaient un passage sous la terre, comme deux prisonniers s’évadant par un tunnel. Ils creusèrent jusqu’à ce que Leo réussisse à passer la tête, les épaules et les bras à l’intérieur et couper, à l’aide de grosses pinces, le treillis en acier qui formait le squelette de la dalle en béton armé. Puis, après avoir replié les tiges, il se hissa à travers l’ouverture. Il rajusta sa lampe frontale qui avait glissé sur ses tempes en sueur et scruta le local. Celui-ci était tellement petit qu’en écartant les bras il pouvait toucher les deux murs opposés et le plafond. Un cube de deux mètres d’arête. Le long des murs étaient empilées des caisses en bois kaki. — Combien ? lui demanda Jasper, toujours dans le tunnel. — Un paquet. — Combien ? Leo compta à voix haute. — Une section. Deux sections. Trois sections. Quatre… En tout, vingt-quatre caisses kaki. — … deux putains de compagnies entières ! Tandis qu’il extirpait son corps longiligne du tunnel, Jasper riait, comme Leo un peu plus tôt, incapable de se contrôler. Puis ils se tinrent un long moment côte à côte, dans le local cubique. La poussière de béton ondulait dans les faisceaux de leurs lampes. — On les ouvre tout de suite ? Ou on attend ? — Tout de suite, bien sûr. Leo caressa la caisse du haut. Sa surface était irrégulière, rugueuse. Ils n’eurent aucun mal à retirer les broches et à soulever le couvercle. Une mitrailleuse. Poids : 11,6 kilos. Leo s’en saisit, la passa à Jasper, qui plia légèrement les jambes et se courba en avant pour contrer un recul imaginaire, sans réfléchir, appliquant les gestes qu’ils avaient appris pendant leur service militaire. Ils échangèrent un regard comme deux compagnons qui, au terme d’un long voyage, essayent de prendre conscience qu’ils sont enfin arrivés. 24

Made_in_sweden_BAT.indd 24

23/02/2018 12:30


— Il y en a combien, d’après toi ? Essaie de deviner. Alors qu’il était sur le point d’ouvrir la caisse suivante, Leo s’arrêta. La réponse était là, derrière les épaules de Jasper, partiellement couverte de poussière. — Pas besoin de deviner. Sur le mur, à gauche de la porte, une feuille de papier dans une pochette en plastique pendait à un crochet. À côté, un stylo-bille était accroché à une ficelle. — Première rangée : cent vingt-quatre pistolets-mitrailleurs M45. Seconde rangée : quatre-vingt-douze fusils-mitrailleurs AK4. Troisième rangée : cinq mitrailleuses KSP 58. Ils ouvrirent et passèrent en revue chaque caisse l’une après l’autre. Des dizaines d’armes de guerre. Lubrifiées et soigneusement emballées. — Merde, tu le crois, ça, Jasper ? Tout en bas de la feuille sur laquelle étaient décrites les règles et les procédures : — Cet endroit a été inspecté le… Il se pencha sur la feuille avec sa frontale. Une date avait été notée à la main, sous une signature illisible. — … Vendredi 4 octobre. — Ah ouais ? — Il y a moins de deux semaines ! — Et alors ? Leo brandit la feuille jusqu’au plafond. — Ils n’ouvrent la porte blindée pour inspecter l’intérieur qu’une fois tous les six mois. Putain, tu comprends ? Ça veut dire qu’ils ne s’en apercevront que dans… cinq mois et dixsept jours ! — Felix appelle Leo ! La voix de Felix retentit dans un crépitement. — Je répète ! Felix appelle Leo ! Ramène-toi ! — Quoi ? — C’est à propos… du cadenas. On a un problème. Leo passa son corps dans le trou et ressortit dans la cour. Il n’avait pas prévu ça. S’ils n’arrivaient pas à ouvrir la barrière, tous leurs efforts auraient été vains. Il suivit le chemin forestier en courant pour rejoindre ses deux jeunes frères, qui 25

Made_in_sweden_BAT.indd 25

23/02/2018 12:30


étaient assis de part et d’autre de la barrière fermée par un imposant cadenas. — Je suis vraiment désolé. Durant l’été, Vincent était devenu aussi grand que Leo. Pourtant, le corps d’un garçon de dix-sept ans était bien différent de celui d’un jeune homme de vingt-quatre ans. — Leo… ça ne marche pas. Je n’y arrive pas. Vincent haussa ses épaules frêles et écarta les bras, qui semblaient anormalement longs par rapport au reste de son corps. Ils se fixèrent du regard pendant un instant, puis Vincent recula. — Felix – file-moi un coup de main. Leo s’assit à la place de Vincent et ouvrit l’énorme coupeboulon. Il prit l’un des bras de l’outil à deux mains, tandis que Felix tenait l’autre. — Maintenant, petit frère. Ils appuyèrent de tout leur poids. Les mâchoires du coupeboulon commencèrent à mordre l’anneau du cadenas. On aurait dit deux rameurs tirant leurs avirons jusqu’à la poitrine. Ils tirèrent longuement et, alors que leurs doigts, leurs mains, leurs bras et leurs épaules se mettaient à trembler, en proie aux crampes et à la douleur, l’acier finit par céder. Ils avaient tendu le premier filet entre deux bouleaux solitaires et le second entre les branches touffues de jeunes épicéas. Ils s’étaient entraînés dans le garage de Skogås, le soir, et la dernière fois à Drevviken, dans le noir. Aussi n’eurent‑ils aucun mal à retirer les filets de camouflage qui dissimulaient leurs véhicules, à les enrouler et à les jeter sur les plateformes vides. Deux pick-up Mitsubishi rouges, le type d’engins qu’utilisent les artisans du bâtiment. Tandis que Leo remontait la colline au pas de course, ses deux jeunes frères démarrèrent les voitures et franchirent la barrière ouverte. Felix avait obtenu son permis de conduire quelques mois plus tôt, à la troisième tentative. Non pas qu’il fût un mauvais conducteur, mais il avait une fâcheuse tendance à rouler vite. Quant à Vincent, il n’avait même pas encore 26

Made_in_sweden_BAT.indd 26

23/02/2018 12:30


l’âge légal pour passer le sien. Ils ne mirent que quelques instants à atteindre le sommet de la colline. Jasper, à genoux dans le dépôt, introduisait les armes l’une après l’autre dans le tunnel. Leo, à genoux à l’autre bout, les réceptionnait. Felix était debout derrière lui et Vincent sur la plateforme du pick-up. Ils formaient une longue chaîne dans laquelle chaque passage de main en main pouvait prendre une seconde et demie. — Deux cent vingt et une armes automatiques. Chaque objet qui quittait le cube de béton devait rejoindre l’arrière du pick-up en six secondes. — Huit cent soixante-quatre chargeurs. Leo consulta sa montre aux aiguilles rouges. Ils auraient terminé dans une heure et demie. Ils s’appliquèrent à faire disparaître les traces de l’explosion, ramassant les débris et remplissant le trou de gravier qu’ils tassèrent avec les pieds. Ils troquèrent ensuite leurs tenues contre des salopettes et des chemises de travail bleues, ainsi que des vestes noires qui portaient le logo de l’entreprise de construction sur la manche. Ils rouvrirent la barrière et la franchirent avec les deux pick-up, puis Felix descendit de voiture avec à la main un cadenas identique à celui qu’ils avaient sectionné un peu plus tôt. Il était essentiel que la clé entre, même si elle ne tournait pas. Le lendemain soir, quand le gardien, vers 21 heures, débarquerait dans sa vieille Volvo pour écouter le hululement de la chouette, fumer sa clope et faire le tour du dépôt d’armes, il ne remarquerait rien d’anormal. L’inventaire, d’une précision méticuleuse, leur avait appris que l’intérieur de l’armurerie ne serait inspecté que dans cinq mois et demi. D’ici là, personne ne se rendrait compte de rien.

27

Made_in_sweden_BAT.indd 27

23/02/2018 12:30


ROSLUND & THUNBERG

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Quatre hommes patientent silencieusement dans une forêt en périphérie de Stockholm. Pour la septième nuit consécutive, ils observent les allées et venues d’un garde en faction devant une base secrète de l’armée suédoise. Le cerveau de l’opération qui se trame se nomme Leo Dûvnjac. Ses complices : ses frères, Felix et Vincent. Le petit dernier n’a que dix-sept ans, ils sont tous inconnus des services de police, leur casier judiciaire est vierge. Leur ami commun, Jasper, un ancien militaire, complète l’équipe. Dans quelques heures, le quatuor ressortira du dépôt d’armes avec suffisamment de matériel pour équiper une petite armée. Le casse parfait. Après ce coup d’éclat initial, Leo et ses hommes programment la plus grande et la plus violente série de braquages que le pays ait connue. Et ils ne comptent pas en rester là : grâce aux armes dérobées dans la base militaire secrète, ils vont soumettre le gouvernement suédois au chantage. Basé sur des faits réels, Made in Sweden est à la fois le récit d’une série de braquages rocambolesques ayant défrayé la chronique au début des années 1990 en Suède et l’histoire d’une famille peu ordinaire. Celle de trois frères, façonnés par la violence de leur père, qui deviendront les personnes les plus recherchées du pays. Premier volet d’un diptyque, ce thriller percutant est un jeu du chat et de la souris haletant entre un groupe de criminels imprévisible et l’investigateur obsessionnel qui les poursuit. Et l’histoire poignante d’une fratrie soudée, esquintée par la vie mais bien décidée à en découdre.

www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : AVRIL 2018 / 23,80 e TTC France ISBN 978-2-330-09712-7

couv_made_in_sweden.indd 1,3

9:HSMDNA=U^\VW\:

Made in Sweden roman traduit du suédois par Frédéric Fourreau

Photographie de couverture : © Johner Images / Getty images

Né en Suède en 1961, Anders Roslund est journaliste d’investigation et coauteur de sept romans policiers – les six premiers, fruits de sa collaboration avec Börge Hellström, se sont écoulés à plus de cinq millions d’exemplaires dans le monde et sont en cours d’adaptation pour le cinéma et la télévision. Made in Sweden est le premier roman qu’il coécrit avec Stefan Thunberg (1968), l’un des plus célèbres scénaristes scandinaves, dont la fratrie s’est illustrée à l’orée des années 1990 en perpétrant une série de braquages particulièrement violents.

Made in Sweden

ROSLUND & THUNBERG

ACTES SUD

actes noirs

ACTES SUD

27/02/2018 14:26


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Extrait "Made in sweden" by Actes Sud Issuu - Issuu