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Extrait "La Vie de ma mère !" de Magyd Cherfi

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Magyd Cherfi

Le point de vue des éditeurs Kabyle de la deuxième génération souplement affranchi de la cité, roi du burger hallal, père populaire de deux grands fils virtuoses de la vanne, Slimane devrait être un adulte serein. N’empêche que face aux féroces et multilatérales exigences de sa mère, sa cinquantaine vole en éclats. Voilà huit mois qu’il boude. Lorsque son meilleur ami enterre son paternel, Slimane prend conscience qu’il va devoir mettre de côté peurs et colères pour affronter la sacro-sainte ancêtre et rétablir les rela­ ­tions diplomatiques intergénérationnelles. La Vie de ma mère ! est l’histoire tendre, dure et drôle de l’émancipation tardive d’une femme de devoir, d’une mère sacrificielle et abusive, dont le fils devient l’initiateur et l’instrument. Un petit bijou de féminisme de bon sens, un portrait explosif, une déclaration d’amour maquillée en bras de fer.

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La vie de ma mère ! Illustration de couverture : © Alessandro Gottardo

DÉP. LÉG. : JANV. 2024 / 21,50 € TTC France ISBN 978-2-330-18648-7

La vie de ma mère ! roman

Magyd Cherfi a été la voix et le parolier du groupe toulousain Zebda avant de se lancer dans la chanson en solo. En 2016, Ma part de Gaulois est salué par un succès phénoménal en librairie. Il est également l’auteur de Livret de famille (2004), La Trempe (2007) et La Part du Sarrasin (2020), tous parus chez Actes Sud. La Vie de ma mère ! est son premier roman.

www.actes-sud.fr

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LA VIE DE MA MÈRE !

“Domaine français”

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DU MÊME AUTEUR LIVRET DE FAMILLE , Actes Sud, 2004 ; Babel n° 1082. LA TREMPE , Actes Sud, 2007 ; Babel n° 1082. MA PART DE GAULOIS , Actes Sud, 2016 ; Babel n° 1531. LA PART DU SARRASIN, Actes Sud, 2020 ; Babel n° 1824.

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© ACTES SUD, 2024 ISBN 978-2-330-18648-7

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La vie de ma mère !

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À ma petite sœur Zina, tu es partie frangine et, par bonheur, avec le sentiment d’une vie bien remplie.

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Elle vivait seule désormais, Taos, sans contrainte aucune, plus de mari, plus de bouches à nourrir, plus d’honneur à sauver, seule enfin, enfin libre d’être ce qu’elle avait toujours redouté de devenir.

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Je n’en étais pas à ma première inflammation mais ce matin-là, tout indiquait la fin. Plus jamais tu ne courras, frère, plus jamais tu ne joueras au foot. J’ai maudit le vieux canasson que j’étais devenu. J’ai traîné ma patte jusqu’à la cuisine et trouvé la force de faire partir un café. Devant ma tasse, j’ai encore pleuré, longtemps, sans bruit, j’étais si chagrin qu’on aurait pu apercevoir au fond de mes yeux un cimetière de jambes disloquées. Entre deux tarti­nes, j’ai glissé un Nurofen, histoire d’atténuer la migraine qui a suivi et me suis rendormi devant la chaîne info qui lançait un sondage à ses téléspectateurs : “le grand remplacement : mythe ou réalité ?” M’étais fait ma petite idée. Vers les dix heures, un SMS m’a réveillé. Ma che­ ville allait mieux. J’ai ouvert les yeux, pris mes lunettes de presque vieux et ravalé ma glotte. “Papa nous a quittés hier matin, si vous voulez assister…” Bla, bla… D’abord j’ai cru que c’était un de mes frères qui m’écrivait, qu’il s’agissait de mon père qui n’était pourtant plus de ce monde, et puis j’ai lu la suite : “un dernier hommage lui sera rendu dans la petite église de Saint-Bourg-le-Roi. Un vin d’honneur sera servi”, etc. Je n’avais jamais reçu ce

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genre de convocation funeste. Ce “papa” tout à fait intime m’a troublé. Je dois vous dire que, dans la tribu rebeu, point de faire-part, c’est un coup de fil qui vous assomme sans cérémonie : “el hadj est mort, on l’enterre samedi”. Me suis dit – c’est quoi cette injonction à faire mien un père que je ne con­ naissais pas, cette invitation forcée à éprouver une peine ou une compassion qui n’ont pas lieu d’être ? J’ai presque regretté que ma cheville ne m’immobilise pas davantage. À la relecture, me suis senti pris dans l’étau d’un chantage crade et j’en ai voulu à Boris, mon ami d’enfance et associé de toujours, d’user de manière aussi sournoise de la corde sentimentale, d’ainsi m’imposer un deuil qui ne m’appartenait pas. Il aurait dû deviner que j’en soupais des polites­ ses qu’on s’impose pour passer pour quelqu’un de bien. Est-ce que les amis ne sont pas ça : des gens qui vous évitent d’être plus faux cul que nature ? Un vrai ami m’aurait dit : “j’ai peur d’être seul, viens, viens s’il te plaît”. Boris, bonhomme ombrageux par défaut, devait s’imaginer seul devant la tombe de son père, alors, plutôt que de prendre un risque qui l’aurait anéanti, il avait dû se mettre en tête de renverser la situation en s’entourant du plus de monde possible.

* Évidemment c’était l’hiver, ou tout comme, il faisait froid devant cette petite église de campagne que jouxtait un cimetière à l’ancienne. Ambiance campagne. Sur les têtes reposaient des casquettes à la française, bas le front – ça fouettait le repli sur soi,

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une mélancolie d’avant qui m’a irrité –, et puis plein de foulards en plastique transparent qui couvraient les têtes des femmes les plus âgées. Impression tricolore mais couleurs en berne, j’avais plus froid que les autres, ça commençait bien. Seul le parking dé­­ notait, encombré qu’il était de SUV diesel appartenant à cette race de citadins venus construire à la première couronne. Ça parlait bas, ça parlait d’autre chose. Un peu à l’écart, j’ai allumé une cigarette, ça n’a pas été du meilleur effet, au bout de deux taffes, je l’ai vite écrasée, une autre alerte en direct du ciboulot m’a conseillé de récupérer mon mégot. J’ai suivi le rythme funéraire en m’étonnant qu’il faille prendre son temps pour enterrer quelqu’un. La petite foule avançait sans peine exagérée, on était là par devoir, par collusion familiale, on portait le même nom que le défunt, on avait été son voisin ou son boulanger, bref, on aurait été mieux au chaud devant BFM. Soudain, derrière moi, j’ai entendu – c’est le cordon-bleu. J’avais été avec Boris proprié­ taire d’un restaurant gastronomique du côté du Mas-­ d’Azil. Ça m’a ragaillardi. En d’autres lieux, on aurait vu un Arabe, ici, je n’étais plus Slimane Kaoui, j’étais “quelqu’un”. Boris avait fait son boulot. Tout ça m’a donné le temps de l’apercevoir près de la grande entrée, il accueillait les uns les autres dans une attitude assez sobre, le défunt faut dire était mort de sa petite vieillesse. Un peu voûté, Boris jetait des regards au loin, par-dessus l’épaule des gens qu’il étreignait, on aurait dit qu’il nous comptait, qu’il évaluait l’importance de l’assistance, je l’ai senti dépité. Une vilaine idée m’est montée

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au cerveau – si tu voulais du monde fallait inviter des Arabes, c’est des familles lourdes. Quand je suis arrivé à sa hauteur, il n’y croyait pas, ça l’a renversé que quelqu’un qui ne soit pas de la famille se soit déplacé. Il m’a souri, je lui ai souri à mon tour, heureux de ne pas avoir ignoré ce presque appel au secours. Ses bras m’ont entouré, j’ai senti le malaise d’adolescents amoureux quand ils se touchent la première fois. Après l’épreuve des étreintes, je suis entré dans l’église. Bon sang ! Il y faisait plus froid que dehors et j’ai moqué de pauvres radiateurs accrochés aux murs, qui prétendaient réchauffer trois cents mètres carrés de banquise. Plus tard, j’ai encore été étonné qu’il reste des Français à connaître par cœur tous les rites, les chants, les réponses aux bons endroits, synchrones avec le curé, je n’avais conservé, moi, que trois pauvres mots de kabyle et une demi-sourate. Je pensais que ç’en était fini de l’Église apostolique et romaine, mais non ! Ça vivotait encore au fin fond de l’Ariège. Égal à moi-même, je n’écoutais pas : j’analysais l’état d’un petit bout de France cramoisi par les crises successives de la ruralité et les assauts du numérique. C’est drôle, j’ai toujours eu un sentiment bizarre en entrant dans les églises, un sentiment de trahison des “miens”, comme si je m’inclinais devant un dieu plutôt qu’un autre. M’enfoncer jusqu’à l’autel, c’était provoquer le Prophète de manière frontale et je voulais bien ne plus croire, mais trahir, non. Ah, si seulement Boris prenait toute la mesure de mon sacrifice, il m’aimerait sans doute encore davantage.

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Les proches se sont naturellement installés aux premiers rangs, ont mis leurs portables en mode avion, portables qui déjà ne captaient que tchi, et quand tout ce petit monde a trouvé sa place, j’ai vu surgir comme une apparition. C’était un prêtre noir, un Africain chauve et rond comme un curé blanc, sauf qu’il était marron foncé. Un moment, il a porté sa main à sa bouche pour un rototo, ça m’a détendu. Dans la nef, personne n’a semblé s’étonner de cette présence incongrue, le raciste c’était moi, le Kabyle devenu blanc. J’étais le seul à échafauder un je-nesais-quoi de tordu – les nouveaux envahisseurs sont là, armés de croix, c’est l’entrisme par la bure. Par contre, me suis étonné de connaître le “je vous salue Marie” par cœur, souvenir sans doute des sœurs de l’abbé Pierre qui ont porté mon cours élémentaire à bout de bras, mais je n’ai pas ouvert la bouche. Pareil pour le signe de croix, j’ai gardé mes mains dans mes poches, la peur encore d’être montré du doigt par des anges frisés – qu’il prie s’il le veut, Jésus est un de nos apôtres, mais qu’il n’en fasse pas trop, ce kouffar. Je n’ai plus écouté le curé, je m’écoutais moi – le grand remplacement ! c’est donc ça ! la preuve est là ! incontestable, on les envahit par ce qu’ils ont de plus sacré : l’église. Ensuite j’ai pensé : un enterrement devrait être l’occasion d’un réquisitoire, la mort ne doit pas tout absoudre. Oh, comme j’ai eu envie de parler de mon père à des inconnus, à des gens qui n’auraient pas d’a priori à son endroit, envie de redonner vie à cet esclave qui n’a compté pour personne, le faire exister à nouveau, ce casse-bonbons, oui, lui, le mu­ sulman, dans une église pyrénéenne, ça aurait eu de la gueule. Ça m’aurait plu parce qu’un étranger

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parfois vous émeut plus qu’un proche, il y a des situa­ tions où on prend pour argent comptant la peine offerte à tous les vents. Oui, j’en salivais de punir tous les présents, de les désosser en termes choisis sans qu’ils aient l’opportunité d’une riposte, les punir d’être de vrais Français ; je veux dire, sans efforts. C’est plus tard, au moment du vin d’honneur, que Boris, affairé à remercier tout un chacun, a fini par me présenter à sa mère. Nous étions chez elle, dans un décor de meubles obèses, tout était massif. Une grosse gazinière noircie, un gros poêle à bois et un congélateur carré encombraient la salle à manger. L’ambiance était sereine et fumait une odeur de soupe refroidie qui imprégnait tous les murs, un mélange de garbure et de chou blanc écœurant, me suis senti pénétré par tout ce que la France produisait pour moi d’irritant, à commencer par ses traditions, qui m’expulsaient cette fois par l’odeur. De grosses fleurs comme trempées dans le tissu de nappes impeccables suppliciaient les yeux et, dessus, de pleines assiettes de cochonnailles, du cochon partout, des chiffonnades de jambon de pays, des saucissons de toutes les tailles, accompagnés de cornichons, des blocs de pâté en croûte ou aux truffes qui sentaient bon. J’ai trouvé dégueulasse que Boris n’ait pas pensé à me réserver une assiette sans porc, j’aimais qu’on ait à mon égard ce nec plus ultra de la délicatesse. N’étais-je pas son meilleur ami ? Son seul Arabe ? Ne m’étais-je pas dé­­placé ? Ne lui avais-je pas répété – je suis pas mu­­sulman, juste je mange pas de porc ! Alors, puis­qu’il y tenait tant, à ma présence, pourquoi ne l’a-t‑il pas honorée à sa hauteur ? Particulièrement lui qui me secondait en cuisine depuis dix bonnes années. Lui qui m’avait

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vu mitonner, cuire, mijoter toutes sortes de sauces, de légumes en provenance des plus lointaines contrées, lui plus que tout autre aurait dû entendre sonner cette alarme-là – jamais de porc. Soudain cet impair a pris dans mon cœur la dimension d’un désastre, c’était la goutte de trop, un deuil qui dans mon cœur a remplacé le sien et qui l’enterrait, lui. Ciao, plus d’ami. Depuis la cuisine une voix s’est écriée – on a du vin chaud ! J’étais cuistot, je ne savais pas qu’on pouvait boire du vin chaud, ça m’a fait un hautle-cœur, il est resté dans son gobelet. Toujours cette schizophrénie chez moi de me fondre en Arabe quand trop de Blancs s’agglutinent au mètre carré… et l’inverse au milieu de trop d’Algé­riens. Sans me départir d’un sourire en bois de chêne, j’ai dit non à une deuxième tournée de vin chaud, avec la peur de me faire remarquer – c’est les Arabes, y boi­vent pas d’alcool ! Et moi de répondre : non ! je bois pas d’alcool et j’suis pas arabe, démerdez-­ vous. D’autres lèvres soufflaient sur les gobelets, les miennes s’étaient soudées. J’ai pensé que, dans toute réunion familiale, faudrait veiller à la dimension composite, faire en sorte qu’il y ait d’autres couleurs, d’autres origines, des éléments exogènes susceptibles d’oxygéner les échanges et les plats. Ici, mon cul ! Tout était du cru. Et ça parlait des saisons, des récoltes, de maladies d’enfants, du wifi trop faible dans toute la vallée, de rien qui me donne envie d’être des leurs. — Je te présente ma maman ! m’a fait Boris. Une petite dame frêle comme une feuille depuis longtemps au sol m’a souri, presque intimidée,

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presque gênée d’avoir à me faire de la peine. Une voix nasillarde à l’accent béarnais a hurlé à nouveau : — Borrris ! Viens voirr ! Il a tourné la tête, s’est éloigné, j’en ai profité pour présenter mes condoléances à sa mère. Mais voilà, à peine finie ma phrase qu’elle a presque cherché à me consoler. — Bô, on y passera tous, va, y a plus terrible que la mort, y a la vie. C’était étonnant, elle essayait d’éteindre la plus petite étincelle d’émotion qui me venait, voulait pres­ que remplacer la tristesse par de l’amertume, refusait que je m’apitoie sur elle. Pris d’une curiosité malsaine, je n’ai pas perdu une goutte de ce venin qui lui sortait de la bouche, encore une fois je déchiffrais plus que je n’écoutais… — Il en a bien de la chance, lui. C’était presque un reproche, comme si survivre à un proche, c’était ça, la punition. Elle semblait dire que le vrai purgatoire, c’était de durer plus que né­­ cessaire sur la terre, ça m’a rappelé quelqu’un, enfin, quelqu’une. Et puis, comme ça, sans crier gare la peine s’est effacée pour un je-ne-sais-quoi de plus hargneux comme une chanson de Cloclo – le plus malheureux c’est celui qui reste. Elle ne se doutait pas que je m’en battais les noix, de ce deuil auquel j’avais été convié, un peu tiré par la manche. Elle avait effacé les quelque six ou sept ans où nous étions voisins. Ce que moi je garde en mémoire, c’est maman qui traitait Boris comme un de ses fils et s’il était présent à midi, il s’attablait comme un sixième frère, juif ou pas juif, on était d’abord un enfant.

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Elle prononçait “Bourrisse” – Bourrisse ! Mandjé ! (Boris ! Mange !) Boris, le prénom la défrisait, elle le trouvait affreux à la prononciation – c’est quoi ça Borrisse, on n’est pas des chiens ! Et puis encore… – ah ! je l’appellerai bien Améziane, moi ! Il est juif d’accord mais il est beau. Il était brun. Dans le doux brouhaha qui enveloppait la salle à manger, la veuve continuait de confesser toutes sortes de petits malheurs, des souvenirs cruels com­ me ces gestes de recul quand elle lui tendait ses lèvres, au défunt – je le dégoûtais bien, va ! Puis les mégots plein les cendriers que le défunt ne vidait jamais, les piles de Dépêche du Midi protégées comme des reliques et ficelées pour garder la chronologie des parutions, dont il ne voulait pas se débarrasser, et puis ce maudit potager qui lui permettait de fuir les griffures conjugales. La digue s’affaissait, plus de filtre, plus rien. Je crois qu’elle attendait que je fasse un compte rendu en bonne et due forme à son rejeton, lui dise : “elle a souffert en silence et tu n’as rien vu” ou “ta naissance n’a rien arrangé”. Un mo­ ment est venu où le regretté n’avait que des défauts. J’étais mal. Pour abréger, j’ai dû dire – Boris est là, vous pouvez compter sur lui, et ses yeux ont roulé vers le plafond. C’était gênant pour moi, cette cruauté de veuve un jour de deuil, presque offensant que, même endeuillée, elle puisse éprouver du dégoût pour sa progéniture. Puis, me tutoyant sans précaution : — Tu sais, le pire c’est pas la mort, c’est de se re­­ trouver seule. C’était bien ça, elle regrettait de ne pas être partie avec son défunt mari, semblait presque en colère,

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comme abandonnée exprès, elle l’avait mauvaise de ne plus avoir de compagnon de route, aussi incon­ sistant soit‑il, voilà ce que je lisais entre les lignes. C’était pas aimer ou être aimé qui comptait dans la vie, mais être accompagné. — L’amour, ça va un temps, c’est pas ça qui compte, ce qui compte c’est donner le meilleur de soimême, c’est pardonner, j’ai résumé – mais qu’avait‑il donc à se faire pardonner, le bel enterré ? Mon vœu s’est exaucé, elle ne parlait plus, elle ouvrait des écluses géantes, ses bras se dressaient presque pour attraper l’âme au vol et lui flanquer une rouste maison. C’était une avalanche, et qui mieux qu’un inconnu est à même de recueillir les pires insanités. Boris, qui allait et venait, et qui me savait maître du sous-texte, a bien essayé de m’extraire en me tirant par la manche, il ne voulait pas que je sache, que j’apprenne par un détour insidieux ce qu’il se refusait à voir, la banale agonie d’une mère. J’ai pensé – les Français sont des anciens Arabes. Boris me redoutait à cause de cette chose que je lui avais dite un jour – on ne m’a appris à lire qu’entre les lignes. Il savait que je tenais ça de ma mère. — Allez, viens boire un coup, Slim, maman, fous-lui la paix ! — Mais non, tout va bien ! que j’ai insisté. Elle me parlait comme si elle était seule face à elle-même, ne craignant nul danger et, sans le savoir, elle soulevait des tapis où s’était amoncelée toute l’ingratitude anonyme des maris qu’on supporte toute une vie. En somme, cette femme s’était fait ratatiner silencieusement, sans cri, sans plainte, sans coups visibles qu’on eût pu dénoncer.

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C’est là, c’est là que j’ai pensé à ma mère, à l’invisibilité des tartes, ma pauvre mère, elle aussi avocate têtue de son bourreau de mari, car toujours il s’était agi de sauver son honneur à lui, en vérité : ses couilles. Combien de fois l’ai-je entendue – ton père, ne fais pas honte à ton père ! Car nous aussi devions lui sauver les couilles, à papa. Parce que les couilles, chez nous, passent avant le divorce. C’était ça, la vie de maman, sauver les meubles aussi moisis soient‑ils, faire bonne figure, singer le respect. Toute une vie à camoufler l’envie de sauter depuis le pont Neuf. Que d’occasions manquées pour finir agonisante dans un petit T2. Tout ça c’était ma mère, que je n’avais pas revue depuis près d’un an. En me remémorant le “sacrifice”, j’aurais aimé dire à la mère de Boris – cette souffrance c’est celle de ma mère, je vous jure ! Sauf qu’il eût été indélicat, auprès d’une femme fraîchement veuve, d’évoquer sort plus sordide que le sien. En attendant, j’en redemandais, parce que le visage de ma mère se calquait sur celui de la veuve, il me semblait que cette femme parlait pour elle, parlait d’elle, c’était ma mère avec des mots dits en français, ma mère “en blanche”. Et j’ai voulu la revoir. Boris a fini par m’arracher à sa génitrice, je l’ai suivi sans quitter des yeux cette femme qui rangeait déjà ses petits gobelets de plastique, pressée de se débarrasser de la cérémonie, de ses habits de deuil et de son fils. Juste une phrase, ensuite, que j’ai re­ grettée amèrement – tu peux venir à la maison quel­ ques jours, je suis célibataire ces temps-ci. Quand il m’a répondu – super ! j’ai aussitôt eu envie de m’émincer la langue à l’Opinel.

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Magyd Cherfi a été la voix et le parolier du groupe toulousain Zebda avant de se lancer dans la chanson en solo. En 2016, Ma part de Gaulois est salué par un succès phénoménal en librairie. Il est également l’auteur de Livret de famille (2004), La Trempe (2007) et La Part du Sarrasin (2020), tous parus chez Actes Sud. La Vie de ma mère ! est son premier roman.

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