LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
NELE NEUHAUS
Durant l’été 1983, le jeune héritier des éditions Winterscheid trouve la mort sur une falaise de Noirmoutier. La bande qui l’accompagne se jure alors une amitié éternelle, gage du secret sur les circonstances de la tragédie. Trente-cinq ans plus tard, la communauté d’intérêts s’est muée en communauté de destins. Les “Éternels” ont investi tant les postes clés de la vénérable maison d’édition francfortoise que le cœur des parents de l’ami défunt. Un premier cadavre indique que la boîte de Pandore est désormais ouverte. Pia Sander et Oliver von Bodenstein, le tandem star du krimi allemand, reviennent pour percer le mystère de ce pacte mortel.
Amitié éternelle
Nele NEUHAUS AMITIÉ ÉTERNELLE
roman traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : JANV. 2024 / 24,50 € TTC France ISBN 978-2-330-18529-9
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Illustration de couverture : DR
Nele Neuhaus vit depuis toujours dans le Taunus, près de Francfort. Elle connaît en Allemagne un immense succès avec cette série policière qui lui a valu d’être nommée inspectrice en chef honoraire de la police de la Hesse. Son œuvre est traduite dans une trentaine de pays.
actes noirs
ACTES SUD
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AMITIÉ ÉTERNELLE
“Actes noirs”
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DU MÊME AUTEUR FLÉTRISSURE , Actes Sud, 2011 ; Babel noir no 66. BLANCHE-NEIGE DOIT MOURIR , Actes Sud, 2012 ; Babel noir no 99. UNE VIE AU GALOP, Actes Sud Junior, 2012. L’ÉTÉ AU GALOP, Actes Sud Junior, 2013. VENT DE SANG, Actes Sud, 2013 ; Babel noir no 124. MÉCHANT LOUP, Actes Sud, 2014 ; Babel noir no 148. LES VIVANTS ET LES MORTS , Actes Sud, 2016 ; Babel noir no 176.
Titre original : In ewiger Freundschaft Éditeur original : Ullstein Verlag © Ullstein Buchverlage GmbH, Berlin, 2021 © ACTES SUD, 2024 pour la traduction française ISBN 978-2-330-18529-9
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Amitié éternelle roman traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger
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Pour Marion, ma merveilleuse éditrice, merci pour la précieuse collaboration.
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PROLOGUE Île de Noirmoutier, 18 juillet 1983 Oh mon Dieu, je suis amoureuse ! Amoureuse de cette île magnifique ! Elle est exactement comme John me l’a décrite – tout simplement magique ! Une beauté austère qui ne se révèle qu’au deuxième coup d’œil, un bout de terre plat sous un ciel infini, d’un bleu immaculé depuis six jours. Cette lumière à elle seule est indescriptible. Ce n’est pas pour rien que Noirmoutier est appelée aussi l’île de la Côte de Lumière. J’adore les maisons blanchies à la chaux, aux volets bleu clair et aux toits orangés, qui portent des noms charmants comme “Toi et moi”, “Stella Maris”, “Nid d’amour” ou “Luciole”, les ruelles étroites bordées de roses trémières en fleur, le parfum envoûtant des pins dans la chaleur de midi et… la mer ! Cela peut paraître étrange, mais cette île touche quelque chose au plus profond de moi, un peu comme si j’étais déjà venue ici dans une autre vie, je voudrais pouvoir y rester toujours. J’adore les marais salants avec leurs bassins d’eau salée scintillants, où l’on extrait la fleur de sel que l’on peut acheter à tous les coins de rue. La maison est une pure folie ! Douze chambres, trois terrasses, et depuis l’étage supérieur, derrière les dunes et la plage de sable blanc, on a une vue sur la mer ! Il y a encore une petite maison sur le terrain, c’est là que vivent Finette, la gou vernante, et son mari, qui s’occupent de tout ici. C’est le rêve absolu, et cette bande de privilégiés gâtés n’apprécie même 7
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pas ! Pour eux, c’est normal. Quand j’entends où ils sont déjà allés en vacances : les Bahamas, Sylt, la Californie, Majorque, le Portugal ! Et moi, c’est la première fois de ma vie que je suis à la mer ! Mais je ne le dis à personne. Ça ne les regarde pas. Aujourd’hui, Götz, Stefan, Mia et moi, nous avons fait un tour en Méhari dans la seule forêt de l’île, le bois de la Chaize. Il y a là une plage avec une rangée de cabines blanches du xix e siècle, je m’imaginais les élégantes de l’époque, avec leurs chapeaux de soleil et leurs crinolines, qui allaient s’y changer autrefois. Il y a de magnifiques villas Belle Époque, cachées dans de petites criques rocheuses, et sur une longue passerelle en bois qui mène à la mer, des pêcheurs avec leurs cannes à pêche dans l’eau attendent, patiemment. Puis nous sommes allés au marché couvert de Noirmoutier-en-l’Île, le bourg principal, et c’est là que j’ai su que j’étais vraiment au paradis. Mais comme dans tout paradis, là non plus, les traîtres ne manquent pas. Si j’avais pu me figurer leur comportement affreusement égoïste, j’y serais allée plus tard avec John. J’avais fait une promesse à Götz un peu trop à la légère, je m’en rends compte un peu plus chaque jour. Même si Mia joue bien son rôle, les autres doivent bien voir clair dans son jeu ! Je ne comprends pas pourquoi il a invité Heike, Alex, Josi et Mia. C’est peutêtre aussi à cause de ses parents. Ce doit être le quatrième ou cinquième été qu’ils viennent ici, c’est devenu une sorte de tradition. Mais il se peut aussi que Götz aime le pouvoir qu’il exerce sur eux et qu’il prenne secrètement plaisir à les commander et à les harceler, même s’il le nie. C’est in supportable de les voir lui tourner autour, essayer de se surpasser les uns les autres, tout ça pour faire bonne figure à ses yeux. Pour lui, tout ça, ce n’est sans doute qu’un jeu, mais je pense que c’est dangereux, car il ne veut pas voir à quel point ils prennent au sérieux ce dont il se moque. C’est une clique vraiment bizarre. J’ai de plus en plus l’impression qu’ils s’accrochent désespérément à quelque chose qui n’existe plus. Encore trois jours avant que John arrive !!! Je compte les heures… 8
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PS : Aujourd’hui, nous mangeons des huîtres que nous avons
rapportées du marché. J’adore cet endroit et je voudrais que cet été ne finisse jamais. Malgré ces idiots hypocrites. Lundi 3 septembre 2018 Depuis dix jours, depuis qu’elle avait brisé sa carrière, voire sa vie entière, elle ne répondait plus à ses mails ni à ses appels. Devant le tollé général, il s’était réfugié dans son appartement, telle une souris paniquée dans son trou, tandis qu’à l’extérieur, des journalistes, des équipes de télévision et des fans déçus attendaient qu’il passe la tête par la porte pour lui tomber dessus. Certes, il avait commis une grosse erreur. Oui, il avait triché. Mais c’est elle qui l’y avait poussé, qui l’y avait presque contraint et il avait cédé devant son insistance, sciemment, en premier lieu par vanité et peut-être aussi parce qu’il avait besoin d’argent. Elle lui avait assuré que personne ne le remarquerait – qui connaissait le petit livre insignifiant d’un auteur chilien décédé depuis longtemps ? –, mais maintenant qu’elle l’avait jeté sans prévenir en pâture au public, elle l’ignorait, lui, son auteur le plus prolifique, sa “créature”, comme elle se plaisait à dire. À sa peur première, son autocompassion, avaient succédé peu à peu d’abord de l’irritation, puis de la colère et enfin une haine telle qu’il n’en avait jamais ressenti dans sa vie. Il était perdu. Sa renommée flétrie. Et il n’avait aucune idée de la raison pour laquelle elle l’avait trahi. La nuit dernière, il avait décidé de la mettre au pied du mur. Normalement il aurait pris le S-Bahn, car sans rien en laisser paraître, il adorait qu’on le reconnaisse, il faisait mine de ne pas remarquer les gens qui, tout excités, lançaient des coups d’œil dans sa direction avec des sourires entendus. Même si, dans les interviews, il affichait une fausse modestie sous prétexte que ces attentions le mettaient mal à l’aise, il était quasi accro aux regards de ces femmes aux yeux brillants qui lui demandaient un selfie ou un autographe, avec un sourire timide. Mais maintenant que le scandale avait éclaté au grand jour, il était évidemment plus sage d’éviter ce genre de 9
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rencontres. Les journalistes et ses fans s’étant lassés d’attendre, il avait pu sortir de chez lui et monter dans sa voiture sans être inquiété. Une demi-heure plus tard, devant le portail en fer forgé rouge, il eut soudain les mains moites en lisant son nom sur la plaque de la sonnette rouillée à côté de la boîte aux lettres. Il perdit courage en réalisant que la conversation qu’il ressassait depuis des jours et des jours allait maintenant avoir lieu. Dissimulée derrière des rosiers et des rhododendrons, la maison était entourée de plusieurs séquoias très laids. À l’avant, côté rue, il y avait un double garage avec une porte moderne en plastique, mais la maison elle-même devait dater des années 1930. Des fenêtres à croisillons blancs aux volets d’un rouge délavé, un joli petit balcon à la fenêtre centrale du premier étage et deux fenêtres en arc de cercle sous les combles. En fait, c’était une belle maison, mais à côté des maisons bien entretenues du quartier, elle donnait l’impression d’être mal-aimée, minable, tout comme sa propriétaire qu’il avait toujours considérée comme une citadine. Lorsqu’ils se téléphonaient parfois jusque tard dans la nuit, il l’imaginait dans l’élégante villa néoclassique à Francfort, près du parc de Grüneburg, où il avait souvent été invité. Il est étrange que l’on puisse savoir si peu de choses sur une personne avec laquelle on a travaillé si étroitement pendant douze ans. Il n’était jamais allé chez elle au cours de ces douze années. Il ne savait rien d’elle et de sa vie, mais elle savait tout de lui, connaissait ses peurs et ses fantasmes, ses préférences et ses faiblesses. C’est elle qui avait remarqué la qualité de son premier manuscrit, pour lequel il n’avait essuyé que des refus de la part de plus de trente éditeurs. Elle l’avait découvert et en avait fait un auteur de la maison d’édition Winterscheid, un honneur réservé aux meilleurs écrivains, et durant toutes ces années, après sa rupture avec sa femme, elle était sans aucun doute devenue sa principale interlocutrice. Ils avaient souvent discuté de ses personnages, presque comme s’il s’agissait de personnes réelles ; ensemble, ils avaient peaufiné ses textes, certaines phrases et formulations, jusqu’à ce qu’ils soient satisfaits. Elle l’avait stimulé et encouragé lorsqu’il n’arrivait pas à écrire et qu’il voulait tout laisser tomber. C’est elle qui 10
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l’avait appelé, il y a maintenant douze ans, pour lui annoncer l’incroyable nouvelle que son premier roman, Douce plume, entrerait d’emblée dans la liste des best-sellers. Il s’en souvenait comme si c’était hier, il était assis dans sa minuscule cuisine, à la table couverte de marques de verre et de cigarettes, sur laquelle il avait écrit Douce plume. Pour lui le succès de son livre comptait bien plus que les chiffres des ventes. Elle lui avait annoncé des dizaines de merveilleuses nouvelles au cours des années suivantes mais ce coup de téléphone là, jamais il ne l’oublierait. Première place sur la liste des best-sellers. Prix du Livre allemand. Prix Büchner. Options de film. Ventes des droits dans vingt-quatre pays. Critiques enthousiastes dans les rubriques culturelles. Il avait fait d’innombrables lectures, d’abord dans de petites librairies, puis dans les plus grandes salles. Des interviews. Des talk-shows. À la Foire du livre de Francfort, une affiche à son effigie, plus grande que nature, ornait le stand de sa maison d’édition. Il était devenu une star de la scène littéraire allemande. En l’espace de dix ans, il avait écrit sept livres avec une facilité qui le portait à croire que cela continuerait toujours. Mais après À gauche de la rivière, ce fut fini. Le vide total dans sa tête et dans son cœur. Avec un désespoir croissant, il avait regardé pendant des mois le curseur sur l’écran blanc, il avait rédigé dix, quinze débuts foireux, tout ça pour devoir finir par admettre qu’il n’avait tout simplement plus rien à raconter. Il n’avait plus la moindre idée de ce qu’il pourrait encore écrire. Au début, tout le monde avait été patient. Personne ne l’avait poussé, car après tout, aucun écrivain sérieux ne produit des livres à la chaîne. Son éditeur avait continué à lui envoyer du champagne pour son anniversaire et pour Noël, on avait continué à l’inviter aux légendaires soirées au coin du feu dans la villa de l’éditeur et il avait fait de lucratives tournées de lectures. Mais la nuit, il ne pouvait plus dormir. Le rêve de la vie d’écrivain semblait s’être évanoui, et lorsqu’il avait vu son compte en banque se vider à une vitesse inquiétante tandis que ses best-sellers se transformaient en titres de fonds de commerce – récemment, il avait même découvert 11
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avec horreur des exemplaires de Douce plume et de Pile ou face dans un bac à farfouille du supermarché –, il avait compris qu’il devrait sans doute bientôt se remettre à chercher un emploi rémunéré, une idée qui lui provoquait des crises de panique. Quelle débâcle ! Quelle descente aux enfers ! Mais grâce à la femme qui habitait dans la maison aux volets rouges et aux séquoias dans le jardin, les choses n’avaient pas si mal tourné car elle avait trouvé une solution à son dilemme. Elle avait exhumé cette nouvelle oubliée depuis longtemps, à partir de laquelle il avait écrit Le Héron unijambiste. Au début, il n’était pas à l’aise, mais il avait vite constaté qu’indéniablement, l’histoire portait sa propre signature, même s’il s’était inspiré de l’œuvre d’un autre. Le roman était paru à la Foire du livre de Leipzig en mars et s’était placé immédiatement à la première place de la liste des best-sellers. Les critiques comme les lecteurs l’aimaient, le reste de l’à-valoir avait été amorti et les crises de panique avaient cessé. Il s’était offert un répit et sa vie semblait être assurée, pour quelques années, comme l’un des écrivains allemands les plus lus. La maison d’édition était satisfaite, son agent était heureux, les libraires, les critiques et les lecteurs se réjouissaient. Et puis tout d’un coup, crac… ça ! Derrière une fenêtre à l’étage de la maison, il perçut un mouvement. Elle était donc chez elle, la femme qu’il avait admirée, voire aimée, et qu’il détestait à présent du fond du cœur. Il inspira profondément, prit son courage à deux mains et sonna. Aucune réaction. Dans le rhododendron, deux merles se disputaient. De temps en temps, une voiture passait dans la rue principale. Des voix venues des jardins environnants lui parvenaient, des rires éclataient parfois et quelqu’un faisait apparemment un barbecue quelque part. De l’autre côté de la rue, un homme promenait son chien, mais ne lui prêtait pas attention. Debout devant la clôture, hésitant, il envisagea un instant de laisser tomber. Mais non ! Il n’allait pas se dégonfler et repartir bredouille, il en allait de son existence, de sa réputation, de sa crédibilité ! Par la faute de cette femme, sa vie était foutue et il voulait qu’elle lui explique pourquoi elle l’avait dénoncé 12
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comme plagiaire sans le moindre avertissement, détruisant ainsi tout ce qu’ils avaient accompli ensemble. Les jambes tremblantes, il enjamba la clôture à un endroit que l’on ne voyait pas de la rue, traversa la pelouse couverte de mousse et se dirigea résolument vers la maison.
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1er jour Jeudi 6 septembre 2018 — On part dans dix minutes. Le commissaire général de police judiciaire Oliver von Bodenstein tendit à sa fille la boîte contenant le sandwich pour l’école et posa la planche à découper dans l’évier. — Il faut que je monte vite chercher mon dessin pour le cours, dit Sophia. Il y a quoi dans le sandwich ? — Du pastrami et du blanc de poulet, répondit Bodenstein, qui avait fait de la préparation du sandwich pour l’école une partie intégrante de son rituel matinal père-fille. En fait, Sophia vivait chez sa mère quand celle-ci n’était pas en tournage et ne passait qu’un week-end sur deux chez lui. Mais avec la maladie de Cosima, elle était venue vivre chez eux, car on ne savait pas quand son ex-femme pourrait rentrer chez elle. — Le beurre et la viande, c’est archi mauvais pour la santé et le climat, commenta Greta, la belle-fille de Bodenstein, qui, assise à la table du petit-déjeuner dans un pyjama taché, mangeait ses céréales tout en regardant son portable. D’ailleurs, ça donne aussi le cancer, il n’y a pas que la cigarette. Sophia pâlit et jeta un regard anxieux à son père. — Zut, j’ai prononcé le mot C, pas fait exprès ! lança Greta en mettant sa main devant sa bouche avec un petit sourire contrit, alors que ses yeux brillaient de pure méchanceté. So sorry. — Va chercher ton dessin, Sophia. Bodenstein sentit son pouls accélérer. Il avait perdu l’habi tude de réagir aux provocations incessantes de la fille de 15
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Karoline, âgée de dix-huit ans, car cela menait immanquablement à une dispute avec sa mère qui prenait systématiquement le parti de sa fille, lui trouvant des excuses tant pour ses insolences que son comportement. Greta le savait bien sûr, et elle en profitait au maximum. Dès le premier jour, elle s’était montrée ouvertement hostile et jalouse de Bodenstein et avait tout fait pour l’éloigner de sa mère. En faisant parfois preuve d’un raffinement qui l’avait choqué. Le matin, il n’avait plus le droit de lire le journal à la table du petit-déjeuner, sous prétexte que les émanations de l’encre d’imprimerie gênaient Greta pour respirer. De même, la musique classique avait été mise à l’index, car elle provoquait des crises de larmes chez Greta à qui elle rappelait soi-disant sa grand-mère. Et depuis que Sophia était venue vivre avec eux, la jeune fille de presque dix-neuf ans insistait pour dormir sur un matelas à côté du lit de sa mère, car sinon elle faisait des cauchemars. Mis à part les quelques mois qu’elle avait passés dans un internat, la situation n’avait fait qu’empirer et leur vie de famille était devenue intenable. — Ça m’a juste échappé, lança nonchalamment Greta à Bodenstein en tordant ses cheveux gras en un chignon sur la nuque. — Bien sûr, ça t’a échappé, ironisa-t‑il en rangeant la vaisselle sale dans le lave-vaisselle. Il détestait ces disputes. Il détestait ne pas pouvoir dire ce qu’il pensait à cette jeune femme odieuse sans risquer de mettre son couple en danger. Mais ce qui le dérangeait le plus, c’était de ne pas pouvoir offrir à sa fille de douze ans une vie de famille paisible, surtout maintenant que Cosima était gravement malade et que Sophia avait besoin plus que tout de sécurité et d’harmonie. — C’est vrai ! rétorqua Greta en haussant le ton. Parce que ton ex a un cancer, moi je n’ai plus le droit de dire la vérité ici, c’est ça ? Bodenstein compta silencieusement jusqu’à dix. — Alors, tu me réponds ou quoi ? Sophia revint à la cuisine, avec l’aquarelle sur laquelle elle avait travaillé toute une semaine et dont elle était très fière. 16
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Elle avait hérité de son père ses cheveux épais et foncés, de sa mère ses yeux verts et sa silhouette gracile que lui jalousait particulièrement Greta, qui avait pris beaucoup de poids au cours des dernières années. — Qu’est-ce que c’est que ça ? Greta rit d’un air moqueur. Il y a des petits en maternelle qui feraient bien mieux. — Bien sûr, toi, maintenant, avec les enfants de maternelle, tu as de l’expérience, rétorqua Sophia, sarcastique avant que Bodenstein ne puisse intervenir. Tu as travaillé combien de temps à la crèche ? Une journée ? Ou peut-être même deux jours ? — La ferme, pauvre idiote ! Greta était cramoisie. Vu son mauvais comportement et ses résultats insuffisants, elle avait été renvoyée de plusieurs établissements, et même l’été dernier d’un internat spécialisé pour les élèves difficiles et en échec scolaire. Après deux tentatives en classe de seconde, elle n’avait pas pu passer le bac et s’était retrouvée sans place en apprentissage et sans emploi. Son père lui avait trouvé un poste de stagiaire dans une crèche à Bad Soden, mais au bout d’une journée, elle avait déjà annoncé qu’elle était allergique aux sols en linoléum et que les cris des enfants lui donnaient la migraine. Elle s’était complètement désintéressée du cheval que ses parents lui avaient acheté peu après les terribles événements et Karoline payait chaque mois une somme astronomique pour le faire monter par d’autres personnes. Karoline entra dans la cuisine. Sa robe d’été jaune et ses sandales à lanières dorées mettaient en valeur sa silhouette élancée et son bronzage, elle avait coiffé ses beaux cheveux bruns en un chignon sur la nuque. Avant, Bodenstein lui aurait fait un compliment auquel elle aurait répondu par un tendre baiser. Mais aujourd’hui, il ne voyait plus que ses lèvres pincées et son regard irrité qui passait sur lui comme s’il était invisible. — Vous êtes trop méchants ! s’exclama Greta et les larmes jaillirent comme si elle appuyait sur un bouton. — Qu’est-ce qui se passe encore ici ? demanda Karoline, agacée. 17
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— Ton mari se fiche de moi ! mentit Greta d’une voix larmoyante. — Mais papa ne s’est pas du tout…, commença Sophia, indignée, mais Greta l’interrompit. — Vous êtes méchants avec moi ! Vous vous moquez toujours de moi parce que j’ai grossi ! — Ce n’est pas vrai du tout ! rétorqua Sophia, choquée de l’entendre mentir aussi effrontément. Avec son sens aigu de la justice, contrairement à son père, elle n’avait pas peur de la confrontation, même s’il était plus simple de ne pas contredire Greta pour ne pas lui donner une raison de piquer une nouvelle crise. — Si, c’est vrai ! Tu crois que je suis aveugle et que je ne vois pas comment vous me regardez en ricanant ? Comme chaque fois que Greta se rendait compte qu’elle avait tort, cela finissait par une crise d’hystérie. — Calme-toi, ma puce, dit Karoline en s’approchant pour prendre sa fille adulte dans ses bras, mais celle-ci la repoussa brutalement. Ma puce ! Bodenstein se mit à bouillir intérieurement. Rien que d’entendre cette appellation ridicule et le ton servile avec lequel Karoline la prononçait ! Mais Greta était le point faible de Karoline. Elle se sentait toujours coupable d’avoir négligé sa fille à cause de son travail. Depuis des années, Bodenstein essayait de convaincre sa femme de demander à se faire aider car le véritable problème était, selon lui, le traumatisme subi par la mère et la fille six ans plus tôt et dont il avait longtemps sous-estimé la gravité. Greta, alors âgée de treize ans, se trouvait à côté de sa grand-mère lorsque celle-ci avait été abattue par un tireur embusqué à la fenêtre de la cuisine, et Karoline n’avait pas seulement vu le corps horriblement défiguré de sa mère, mais elle avait dû vivre cette épreuve, que son père, un éminent chirurgien cardiaque, écope d’une longue peine de prison. À l’époque, Bodenstein était l’enquêteur principal dans l’affaire du tireur isolé et il avait souvent l’impression que ces terribles événements les séparaient comme un champ de mines sur lequel aucun d’eux n’osait s’aventurer. Greta avait épuisé plusieurs thérapeutes, mais personne, à l’exception de 18
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Bodenstein, n’avait jamais essayé sérieusement de lui imposer des limites. Ce n’est que lorsque Karoline lui avait clairement fait comprendre que l’éducation de Greta n’était pas son affaire, mais uniquement la sienne, qu’il avait renoncé et s’était tenu à l’écart. Entre sa mauvaise conscience et sa crainte des crises de colère incontrôlées de Greta, Karoline lui cédait toujours au lieu d’affronter les conflits, et voilà, maintenant, ils étaient constamment sur leurs gardes, aux ordres d’une jeune fille narcissique de dix-huit ans. — Je ne vais pas me laisser insulter plus longtemps par ce type, cria Greta en pointant un index accusateur sur Boden stein. Je vais aller vivre chez papa ! Aujourd’hui même ! Bodenstein se contenta de soupirer. C’était une menace en l’air. Greta n’était plus la bienvenue dans la famille de son père, car elle était aussi insolente avec sa belle-mère qu’avec lui. — Je te déteste ! lui lança-t‑elle avant de sortir en trombe de la cuisine. Je vous déteste tous ! — Pourquoi est-ce que vous ne pouvez pas vous empêcher de la provoquer ? lança Karoline à Bodenstein et Sophia. Elle n’a vraiment pas la vie facile en ce moment ! — Ce n’est pas facile pour moi non plus en ce moment, ré torqua Sophia. Ma mère a un cancer, au cas où tu l’aurais oublié. À l’étage, une porte claqua, quelques secondes plus tard, une forte musique résonna dans la maison. — Comment pourrais-je l’oublier ? répondit Karoline, amère, en lançant subrepticement un regard de martyre en direction de Bodenstein. Ton père passe plus de temps avec elle qu’avec moi. Sur ce, elle s’empressa de monter consoler Greta, une fois de plus. Bodenstein la suivit du regard et comprit que cette dernière phrase avait été la goutte d’eau qui avait définitivement fait déborder le vase. — On y va, dit‑il à Sophia. Ils entrèrent dans le garage et montèrent dans la Porsche. Quand il allait travailler, Bodenstein ne prenait jamais cette voiture, un cadeau de son ex-belle-mère. Nicole Engel, sa 19
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patronne, n’aimait pas qu’il la gare sur le parking des employés de la direction régionale de la police judiciaire. Trois minutes plus tard, il descendait le Gagernring en direction du centreville. — C’est carrément asocial, que Greta mente tout le temps et tout ce qu’elle raconte sur toi, et que Karoline la croie toujours ! s’indigna Sophia. Elle appelle tout le temps maman Cancernella ou Mrs Cancer du foie ! C’est vrai que c’est toujours les alcooliques qui ont un cancer du foie ? Bodenstein serra si fort le volant que ses phalanges blanchirent. Il avait demandé à Karoline d’épargner à Sophia les détails de la maladie de Cosima pour le moment, mais apparemment elle avait tout raconté à sa fille, qui n’avait rien trouvé de mieux à faire que de tout balancer à Sophia. — La maladie de maman n’a rien à voir avec l’alcool, expliqua-t‑il en se forçant à rester aussi neutre que possible. Elle a contracté une hépatite il y a de nombreuses années lors d’un de ses voyages et les médecins pensent que le cancer du foie est une conséquence tardive de cette infection. — Est-ce que maman va mourir ? — Je ne pense pas, répondit‑il. Les médecins font tout ce qu’ils peuvent pour l’aider à se rétablir rapidement. — Hum, fit Sophia en lui jetant un coup d’œil rapide. Greta m’a dit que si maman mourait, nous n’aurions plus d’argent, parce que tu n’es qu’un simple policier et que tu ne gagnes presque rien. — Quoi ? Bodenstein jeta un regard incrédule à sa fille. — Et elle dit que si je ne fais pas ce qu’elle veut, elle fera en sorte que sa mère nous mette à la porte, parce que c’est sa maison et pas la tienne. C’est vrai, papa ? On devra aller s’installer dans une HLM ? Sous le choc, Bodenstein crut l’espace d’un instant que son cœur se brisait. — Bien sûr que non, répondit‑il à Sophia. — Je la déteste, dit sa fille avec toute la ferveur d’une enfant de douze ans. Je voudrais ne plus jamais la revoir ! Moi aussi, pensa Bodenstein. Oh oui, moi aussi ! 20
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Il mit son clignotant et s’arrêta sur un créneau devant l’école. Sophia, qui n’était pourtant pas vraiment encline à faire des démonstrations d’affection en public, lui passa les bras autour du cou et l’embrassa sur la joue. — Je t’aime, papa ! — Moi aussi, je t’aime, ma chérie, répondit‑il. — Tu pourras donner mon dessin à maman quand tu iras la voir ? Sophia se dégagea de l’étreinte et lui fit un clin d’œil. — Tu n’en as pas besoin pour ton cours ? — Non, dit‑elle avec un sourire entendu. J’ai eu la meilleure note la semaine dernière. Mais je ne l’ai pas dit à Greta. — Eh bien toi alors ! fit Bodenstein en souriant. Je vais l’apporter à maman. Elle sera très contente. Sophia descendit, jeta son sac à dos sur son épaule, lui sourit encore une fois, et disparut dans le flot des élèves. Bodenstein se faufila de nouveau dans la circulation et ignora le bourdonnement insistant de son portable. Karoline essayait de le joindre, probablement pour s’excuser, mais il en avait assez. Assez des disputes, des allusions et des reproches auxquels succédaient les excuses, les remords, Karoline lui affirmant, larmoyante, qu’elle l’aimait et qu’elle ne laisserait plus Greta leur gâcher la vie. Mais au bout de trois jours, la comédie recommençait. Un instant Bodenstein fut tenté de répondre et de dire à Karoline ce que Sophia venait de lui raconter, mais il se ravisa. Il revit toute sa vie défiler devant lui et ce qu’il vit le déprima car il se rendait compte qu’il avait été une fois de plus victime de ses propres illusions. Depuis le début, la relation entre Karoline et lui avait été compliquée et fragile, et il ne savait pas lui-même pourquoi il commettait toujours les mêmes erreurs, au lieu d’en tirer des leçons. Ce qu’il ne pouvait plus ignorer, c’était qu’objectivement, il se retrouvait à cinquante ans devant l’échec de son deuxième mariage. À un feu rouge, il constata que Karoline lui avait déjà envoyé deux messages vocaux et cinq SMS, qui seraient suivis d’une avalanche d’autres messages et appels dans la journée s’il ne cédait pas à un moment ou à un autre. Mais cette fois, il ne céderait pas. Il ne lirait ni n’écouterait aucun 21
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de ses messages, parce qu’il savait déjà ce qu’ils contenaient et que cela ne changerait absolument rien.
* La commissaire Pia Sander aperçut de loin les deux braques de Weimar en liberté, alors qu’elle revenait de sa promenade matinale à travers le Süße Gründchen, une vallée pittoresque avec ses vergers et son ruisseau, et se dirigeait vers le parking de Sauerborn. — Super, murmura-t‑elle en raccourcissant la laisse de Beck’s jusqu’à ce qu’il soit tout près d’elle. Le malinois avait également repéré les deux congénères qui faisaient leurs besoins au milieu de la prairie. Il se raidit, le poil de son cou se hérissa et il se mit à grogner. — Doucement, Beck’s ! Pia se doutait déjà que la propriétaire des chiens, qui flânait le long du Wiesenweg en téléphonant, ne parviendrait pas à les prendre en laisse à temps avant qu’ils ne se précipitent sur Beck’s. — Vous pourriez tenir vos chiens en laisse ? lui cria-t‑elle. — Mais ils ne font rien ! répondit la femme de loin, sans même lâcher son téléphone. — Mais mon chien, si ! rétorqua Pia en saisissant le collier de Beck’s, car même s’il était docile et sociable, il détestait que d’autres chiens lui sautent dessus. Les braques avaient vu Beck’s et se précipitaient vers lui, ventre à terre. Deux contre un, et lui en plus, il était désavantagé puisqu’il était en laisse ! En un clin d’œil, ce fut la mêlée. Beck’s avait beau n’être pas méchant, c’était un chien qui savait se défendre et ne se laissait pas faire ; en quelques secondes, il prit le braque numéro un, bien que plus grand et plus lourd que lui, à la gorge. — Eddi ! Billy ! Ici ! hurla la femme. Elle se mit à courir, trébuchant dans les hautes herbes, mais ses chiens ignoraient ses cris et ses sifflements. — Faites quelque chose ! cria la femme à Pia, excédée. Votre chien est en train d’égorger le mien ! 22
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— Allez-y, faites quelque chose, vous ! répliqua Pia, fu rieuse. Elle ne pensait pas une seconde à séparer à mains nues des chiens qui se bagarraient. — Mon chien est en laisse, pas les vôtres ! Après que Beck’s l’eut pincé à l’oreille, le braque numéro deux trouva la forêt nettement plus intéressante que le combat contre un adversaire supérieur et battit en retraite dans les sous-bois. Le numéro un se jeta sur le dos en couinant, et Beck’s le lâcha immédiatement. — Je vais vous dénoncer ! Ça va vous coûter cher ! lança la femme. Elle leva son portable et prit Pia en photo. — Et ça, c’est une preuve ! — Si ça vous amuse ! dit Pia en haussant les épaules. Je peux aussi vous donner mon numéro de téléphone. — Un chien aussi agressif doit porter une muselière ! cria la blonde. — Mon chien n’est pas agressif. Il s’est défendu. Si vous aviez tenu vos chiens en laisse ou si vous les aviez sous contrôle, il ne se serait rien passé, rétorqua vivement Pia. — Mes chiens ont quand même le droit de courir ! s’écria la femme, la quarantaine, coupe au carré, l’air pincé, tout en contrôlant les poils de son chien pour voir s’il n’était pas blessé. Tenez, il saigne, votre sale cabot l’a mordu ! — C’est sa faute, dit Pia. D’ailleurs, cette vallée est une réserve de faune et de flore. Une réserve naturelle. Devant, il y a un panneau qui dit que pour protéger le gibier les chiens doivent être tenus en laisse. Beck’s se secoua et gratta le sol avec ses pattes arrière, l’air victorieux. La propriétaire des braques marmonna quelque chose comme “pauvre conne” en s’éloignant, l’air hautain. Toute discussion était une perte de temps, c’est pourquoi Pia continua son chemin. — Bien joué, Beck’s, félicita-t‑elle son chien. Faut pas te laisser faire. Alors qu’elle était à une cinquantaine de mètres, la blonde cria dans son dos encore un mot vulgaire qui avait tous les 23
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attributs de l’insulte. Pia ne réagit pas, même si elle eut un instant l’idée de lâcher Beck’s sur la femme. L’automne dernier, elle avait pris un congé de trois mois pour passer du temps avec sa sœur Kim et la fille de celle-ci, Fiona, qui avaient toutes deux été prises en otages par un tueur en série psychopathe. Mais une fois de plus, Kim avait pris la fuite, comme chaque fois que les choses devenaient difficiles dans sa vie. Elle avait accepté le job que lui proposait le profileur David Harding aux États-Unis. Fiona était ensuite rentrée à Zurich, déçue, et Pia avait profité de son temps libre pour suivre avec Beck’s une formation de maître-chien à l’école de police de Mühlheim, formation que le malinois brun clair avait achevée avec brio. Avec son ancien maître, il restait toujours dans sa propriété. Après le décès de Theodor Reifenrath au printemps dernier, ses voisins avaient voulu prendre le chien chez eux, mais il s’était avéré qu’un des enfants était très allergique aux poils de chien. Pia n’avait pas hésité longtemps et avait adopté le chien pour lui éviter de se retrouver à la SPA. Depuis, elle était comblée, car une vie sans chien lui semblait d’une certaine manière une vie vide. La promenade matinale avant le boulot était un bon moyen de commencer la journée et l’exercice régulier lui faisait du bien. La directrice de la BRI, Nicole Engel, avait personnellement autorisé Pia à amener Beck’s au boulot. À la brigade criminelle d’Hofheim, ce chien était une légende car il l’avait mise sur la piste d’un tueur en série. Ses collègues de la K11 étaient ravis de l’arrivée de ce nouveau membre à quatre pattes, et Beck’s, simple et gourmand, s’était pris d’affection pour le collègue de Pia, Kai Ostermann, qui gardait toujours dans les tiroirs de son bureau quelque chose à manger qu’il aimait partager avec lui. Elle arrivait au parking du complexe sportif de Sauerborn. Outre sa Mini décapotable orange, il n’y avait qu’une seule autre voiture, un 4×4 noir. Pia photographia la plaque d’immatriculation avant de faire sauter Beck’s sur l’espace devant le siège passager et de s’installer au volant. Elle ouvrit le toit et profita de la fraîcheur du vent. L’air était encore frais, mais le ciel bleu immaculé et les bulletins météo à la radio annonçaient encore une journée de fin d’été sèche avec des températures 24
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qui seraient sans doute une fois de plus trop élevées pour la saison. Après la vague de chaleur persistante des derniers mois et une sécheresse inhabituelle, le paysage des contreforts du Taunus, d’ordinaire si charmant avec ses vergers fertiles, ses petits cours d’eau et ses forêts profondes et ombragées, ressemblait à l’arrière-pays andalou brûlé par le soleil. Toute l’Europe subissait depuis des mois des records de chaleur, et les violents orages du week-end précédent n’avaient apporté qu’un rafraîchissement de courte durée. Partout, les puits profonds et les citernes étaient vides et le niveau des nappes phréatiques avait baissé de manière si dramatique que certaines localités du Taunus avaient déjà dû être approvisionnées en eau potable par les pompiers. Les brèves averses orageuses n’y avaient rien changé. “… de juin à août, il y a déjà eu soixante-quinze jours d’été avec au moins 25 degrés et plus de vingt jours de canicule avec au moins 30 degrés”, disait une fois de plus la présentatrice à la radio, comme si l’on ne pouvait plus parler de rien d’autre que des records de chaleur et de Donald Trump. “Depuis le début des relevés météorologiques en 1881, il n’y a jamais eu de tels résultats…” Pia longea l’Eichwald et tourna dans la Kronberger Strasse devant l’hôpital. La veille, il y avait eu une brouille entre Christoph et elle, et ils ne s’étaient pas réconciliés avant son départ ce matin pour une réunion de l’European Association of Zoos and Aquaria. Comme il pouvait être aussi têtu qu’elle, Pia ne s’attendait pas à avoir de ses nouvelles avant son retour samedi. Elle n’avait pas l’intention de céder, d’autant plus que la raison de la dispute était totalement stupide. Christoph était jaloux, et précisément de l’ex-mari de Pia, Henning Kirchhoff, le directeur de l’institut médicolégal de Francfort. Henning avait écrit un deuxième roman policier après que son premier roman, contre toute attente, avait connu un immense succès à l’automne dernier. Les protagonistes – un médecin légiste de Francfort et son ex-femme, commissaire de police judiciaire – enquêtaient sur une affaire qui avait une toile de fond réelle, et ce mélange de fiction et de réalité fascinait non seulement les lecteurs, mais aussi la presse. Henning n’avait guère hésité 25
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à faire de la publicité pour son roman Une femme impopulaire. Il avait adoré donner des lectures et des interviews et, grâce au soutien actif d’une doctorante, il était soudain présent sur Facebook, Instagram, YouTube et avait son propre site web sur Internet. Lorsque, peu avant Noël, le livre s’était hissé à la première place des best-sellers des livres de poche et avait été le livre le plus commandé sur Amazon en novembre, les chaînes de télévision s’étaient intéressées à lui et on l’avait invité dans tous les talk-shows importants d’Allemagne, ravi d’avoir devant la caméra un médecin légiste en chair et en os et, qui plus est, une star de sa macabre profession. — Ton ex se prend pour Maigret, avait alors raillé Christoph. Le roman suivant était maintenant prêt et devait paraître sous peu, à temps pour la Foire du livre de Francfort début octobre. Quelques mois plus tôt, Henning avait demandé à Christoph s’il pouvait faire du zoo Opel de Kronberg, dont Christoph était le directeur depuis de nombreuses années, un des lieux de son roman policier et prendre le personnage du directeur du zoo pour un rôle secondaire. Christoph, qui n’avait pas pris cela trop au sérieux, lui avait donné son accord et l’avait aussitôt oublié. Lorsqu’Henning avait envoyé à Pia les épreuves en PDF d’Amis dans le crime trois jours plus tôt, c’est Christoph qui l’avait lu en premier. Les parallèles évidents avec l’affaire de meurtre réel et l’enquête au cours de laquelle ils s’étaient rencontrés à l’époque l’avaient d’abord amusé, mais il n’avait pas ri longtemps et maintenant il était furieux. La sonnerie mélodieuse du téléphone de Pia retentit dans le haut-parleur juste au moment où elle s’engageait dans l’allée Heinrich-Heine. — Sander à l’appareil, répondit‑elle. — Bonjour, Pia. C’était Henning, comme s’il avait deviné qu’elle venait de penser à lui. — Bonjour Henning, répondit‑elle froidement. Merci de me rappeler enfin. Je suis furieuse ! — Mais pourquoi ? demanda-t‑il, l’air étonné. — Je me suis engueulée avec Christoph à cause de ton dernier livre, dit Pia. Il l’a lu et il a failli péter un câble ! 26
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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
NELE NEUHAUS
Durant l’été 1983, le jeune héritier des éditions Winterscheid trouve la mort sur une falaise de Noirmoutier. La bande qui l’accompagne se jure alors une amitié éternelle, gage du secret sur les circonstances de la tragédie. Trente-cinq ans plus tard, la communauté d’intérêts s’est muée en communauté de destins. Les “Éternels” ont investi tant les postes clés de la vénérable maison d’édition francfortoise que le cœur des parents de l’ami défunt. Un premier cadavre indique que la boîte de Pandore est désormais ouverte. Pia Sander et Oliver von Bodenstein, le tandem star du krimi allemand, reviennent pour percer le mystère de ce pacte mortel.
Amitié éternelle
Nele NEUHAUS AMITIÉ ÉTERNELLE
roman traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : JANV. 2024 / 24,50 € TTC France ISBN 978-2-330-18529-9
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Illustration de couverture : DR
Nele Neuhaus vit depuis toujours dans le Taunus, près de Francfort. Elle connaît en Allemagne un immense succès avec cette série policière qui lui a valu d’être nommée inspectrice en chef honoraire de la police de la Hesse. Son œuvre est traduite dans une trentaine de pays.
actes noirs
ACTES SUD
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