KEIGO HIGASHINO
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Maehara Akio est un homme ordinaire qui mène une existence ordinaire d’employé de bureau. Il vit avec sa femme, son fils et sa mère vieillissante. Un jour, il reçoit un appel de son épouse au travail. La chose est inhabituelle. La demande qu’elle lui fait l’est encore davantage : revenir immédiatement à la maison. Elle refuse de lui en dire plus mais la panique qu’il entend dans sa voix le convainc de partir aussitôt. À son arrivée, sa femme lui apprend que leur fils, âgé de quatorze ans, a tué une fillette et que le cadavre gît dans le jardin… Le lendemain, le corps de la petite victime est retrouvé dans des toilettes publiques. Alors que son père est mourant à l’hôpital, Kaga Kyōichirō prend en charge l’enquête. Son jeune cousin, fraîche recrue affectée à ses côtés, s’étonne de la froideur implacable du limier que rien ne semble atteindre, ni l’agonie d’un proche ni les pires turpitudes de l’âme humaine. À travers lui, le lecteur observe, médusé, la mécanique insondable et parfaite d’un esprit policier. Avec toujours le même génie, Keigo Higashino comprend tout, explique tout. Ce roman, dont l’atmosphère rappelle celle du Dévouement du suspect X, est un des plus sombres du maître nippon.
DÉP. LÉG. : MARS 2018 / 21,80 e TTC France ISBN 978-2-330-09728-8
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Les doigts rouges ACTES SUD
www.actes-sud.fr
Les doigts rouges roman traduit du japonais par Sophie Refle
Photographie de couverture : © Billy & Hells
Keigo Higashino est né en 1958 à Osaka. Ses romans connaissent un succès considérable au Japon. Les Doigts rouges est son huitième roman à paraître dans la collection “Actes noirs” après La Maison où je suis mort autrefois (2010, prix Polar international de Cognac 2010), Le Dévouement du suspect X (2011), Un café maison (2012), La Prophétie de l’abeille (2013), L’Équation de plein été (2014), La Lumière de la nuit (2015) et La Fleur de l’illusion (2016).
KEIGO HIGASHINO
actes noirs
ACTES SUD
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Bien que l’heure du dîner soit proche, Takamasa déclara qu’il avait envie de goûter à la génoise que Matsumiya lui avait apportée. — Tu crois vraiment que c’est une bonne idée maintenant ? demanda celui-ci en prenant le paquet. — Qu’est-ce que ça peut faire ? Manger quand on a faim, c’est ce qu’il y a de mieux pour la santé. — Ne t’étonne pas si l’infirmière te fait des reproches. En réalité, Matsumiya était content de voir que son vieil oncle avait de l’appétit. Il sortit la boîte du sac en papier et l’ouvrit. Le gâteau était découpé en parts individuelles, chacune emballée séparément. Il en prit une et la mit dans la main décharnée de Takamasa. Il aida son oncle à déplacer son oreiller pour qu’il puisse relever la tête. Le vieil homme dégusta lentement la tranche dont un homme vaillant n’aurait fait que deux bouchées. Il avait du mal à déglutir mais paraissait heureux de cette douceur. — Tu veux du thé ? — Oui, merci. Matsumiya lui donna la bouteille munie d’une paille qui se trouvait sur le chariot voisin du lit, et le malade but. 5
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— Tu as de la fièvre ? — Oui, comme toujours, entre 38 et 39. Je m’y suis fait, je me dis que c’est normal chez moi. — Le principal, c’est que tu ne te sentes pas mal. — Mais dis donc, Shūhei, tu as vraiment le temps de venir me voir si souvent ? Avec ton travail… — En ce moment, oui, parce que le crime de Setagaya dont je t’ai parlé a été élucidé. — Tu ferais mieux de profiter de ton temps libre pour préparer les examens de promotion interne. — Ne recommence pas, s’il te plaît, répondit Matsumiya en se grattant la tête. — Et si tu n’as pas envie d’étudier, tu pourrais consacrer plus de temps à ta petite amie. Ne te sens pas obligé de venir me voir. Katsuko me rend régulièrement visite. Katsuko était la mère de Matsumiya, la sœur cadette de Takamasa. — Je n’ai pas de petite amie. Et puis, toi non plus, tu n’as rien à faire, non ? — Je ne dirais pas ça. Je dois réfléchir à quelque chose. — Tu veux parler de ça ? demanda Matsumiya en pointant du doigt le plateau de shogi, le jeu d’échecs ja ponais. Comme il était magnétique, les pièces ne bougeaient pas quand on le soulevait. — N’y touche pas, s’il te plaît. La partie n’est pas ter minée. — Je n’y comprends pas grand-chose, mais j’ai l’impression que la situation n’a pas évolué depuis ma dernière visite. — Tu te trompes. Le déplacement d’une seule pièce change tout. Et je fais face à un adversaire redoutable. La porte de la chambre s’ouvrit et une infirmière entra, une femme d’une trentaine d’années, au visage rond. 6
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— Je viens prendre votre température et votre tension. — On parlait justement de vous. En regardant le plateau de shogi. Elle sourit. — Vous avez décidé de votre prochain mouvement ? demanda le malade. — Oui, bien sûr, répondit‑elle en tendant le bras pour déplacer une pièce. Étonné, Matsumiya regarda son oncle et la jeune femme. — C’est vous qui jouez avec lui ? — Oui, et elle est redoutable. Shūhei, rapproche le plateau, s’il te plaît. Son neveu s’exécuta. Takamasa fronça les sourcils, ce qui fit apparaître de nombreuses rides sur son visage. — Je vois, le cavalier… Je n’y avais pas pensé. — N’y réfléchissez pas maintenant. Cela pourrait faire grimper votre tension. Elle la prit ainsi que sa température. Matsumiya vit sur son badge qu’elle s’appelait Kanemori. Son oncle lui apprit ensuite que son prénom était Tokiko et lui suggéra de l’inviter à aller boire un verre, même si elle était un peu plus âgée que lui. Matsumiya n’en avait bien sûr aucune envie, et elle non plus, probablement. — Avez-vous mal quelque part ? s’enquit l’infirmière une fois qu’elle eut fini. — Non, tout est comme d’habitude. — Bien. N’hésitez pas à appeler si vous avez besoin de quoi que ce soit, dit‑elle en souriant avant de quitter la chambre. Takamasa reposa immédiatement les yeux sur le plateau de shogi. — Elle a choisi ça. J’y avais pensé mais je ne m’y attendais quand même pas. 7
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Matsumiya se rassit en se disant que son oncle ne ris quait pas de s’ennuyer puisqu’il avait une partenaire pour le shogi. — Bon, je vais bientôt y aller. — D’accord. Donne le bonjour à Katsuko. Matsumiya ouvrit la porte mais son oncle le retint. — Oui ? — Tu sais, ce n’est pas la peine de te donner tant de mal pour venir me voir. Je suis sûr que tu as d’autres choses à faire. — Venir te voir ne me donne aucun mal, je te l’ai déjà dit. Matsumiya lui promit de revenir et quitta la chambre d’hôpital. Il s’arrêta devant le bureau des infirmières avant de prendre l’ascenseur et fit signe de la main à Kanemori Tokiko qu’il voulait lui parler. Elle en sortit, le visage interrogatif. — Mon oncle a eu de la visite ces derniers temps ? À part ma mère, je veux dire. Les infirmières devaient la connaître. — À ma connaissance, non, répondit‑elle, perplexe. — Mon cousin n’est pas venu ? Le fils de mon oncle. — Son fils ? Non, je ne crois pas. — D’accord. Désolé de vous avoir dérangée en plein travail. — Pas du tout, répondit‑elle avec un sourire avant de retourner dans le bureau. Une fois dans l’ascenseur, Matsumiya soupira. Son impuissance à changer quoi que ce soit l’irritait. Il aurait aimé pouvoir en faire plus. Le teint jaune de son oncle était dû à un cancer du foie et de la vésicule biliaire, mais le patient l’ignorait car son médecin ne lui avait parlé que d’une cholangite. La 8
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tumeur était inopérable, et les seuls soins qu’on lui prodiguait, palliatifs. Matsumiya et sa mère qui souhaitaient tous les deux lui éviter les souffrances avaient donné leur accord pour que de la morphine lui soit administrée si la douleur était trop forte. Les médecins ne leur avaient pas laissé d’espoir. Contrairement à l’impression qu’il leur faisait quand ils venaient le voir, la fin pouvait survenir à tout moment. Matsumiya n’avait fait connaissance avec Kaga Takamasa, son oncle, qu’à l’âge de dix ans, quand il avait quitté la ville de Takasaki où il vivait avec sa mère pour venir s’installer à Tokyo. Elle lui avait dit que leur déménagement était lié à son travail, ce qu’il n’avait pas vraiment compris. Il avait été surpris de le rencontrer. Il ignorait en effet qu’il avait de la famille, croyant sa mère fille unique, et ses grands-parents morts depuis longtemps. C’était ce qu’il avait imaginé. À l’époque, son oncle, un policier à la retraite, travaillait comme consultant dans une société de gardiennage. Bien qu’il eût sans doute peu de loisirs, il venait souvent voir sa sœur et son neveu qui pensait que c’était avant tout pour s’assurer que tout allait bien pour eux. Généralement, il leur apportait des gâteaux, salés ou sucrés, qui faisaient plaisir à l’adolescent en pleine croissance qu’était alors Matsumiya. En été, c’était souvent une pastèque. Il avait eu du mal à comprendre la conduite de cet oncle dont il avait précédemment ignoré jusqu’à l’existence, d’autant plus que Takasaki n’était pas loin de Tokyo. Quand il en parlait à sa mère, elle lui répondait que son frère et elle s’étaient un temps éloignés l’un de l’autre. Elle ne lui en avait dit plus que lorsqu’il avait découvert sur la fiche d’état civil qu’il avait dû fournir pour 9
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l’admission au lycée qu’il était né de père inconnu. Il avait pressé sa mère de questions, et ses réponses l’avaient désarçonné. Il était né hors mariage. Matsumiya était le nom de l’homme à qui elle avait autrefois été mariée. Sa mère n’avait pas pu épouser son père parce que celui-ci était déjà marié. Il était donc le fruit de leur liaison. Son père, un cuisinier, avait quitté sa femme qui n’acceptait pas de divorcer et s’était installé à Takasaki avec Katsuko. Il n’était pas encore divorcé à la naissance de Matsumiya, mais n’avait pas renoncé à l’espoir de le faire. Le drame était survenu peu de temps après, quand il était mort dans l’incendie du restaurant où il était employé. Seule avec un enfant en bas âge, Katsuko avait trouvé du travail dans un bar. Matsumiya avait quelques souvenirs de cette époque, de sa mère qui rentrait tard tous les soirs, ivre, et vomissait souvent dans l’évier de la cuisine. Kaga Takamasa l’avait secourue. Il avait découvert son adresse qu’elle n’avait donnée à aucun des membres de sa famille et rétabli le contact avec elle. Il l’avait encouragée à revenir à Tokyo où il pourrait l’aider plus facilement. Katsuko ne voulait pas devenir un fardeau pour lui, mais elle avait fini par accepter en pensant à l’avenir de son fils. Non content de trouver un logement à sa sœur, il lui avait aussi trouvé un emploi, et l’aidait financièrement. Matsumiya avait compris en écoutant sa mère que c’était grâce à la générosité de son oncle que sa mère et lui avaient pu mener une vie normale. Au lycée, il avait été bon élève, déterminé qu’il était à ne jamais décevoir son oncle. Il était ensuite entré à l’université, comme leur bienfaiteur le désirait, en bénéficiant d’une bourse. 10
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Le métier de policier s’était imposé à lui comme une évidence, car c’était la profession de l’homme qu’il respectait le plus au monde. Il n’avait pas une seule seconde envisagé un autre métier. Puisque la maladie de son oncle était incurable, Matsumiya était décidé à tout faire pour lui assurer une fin de vie aussi plaisante que possible.
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Maehara Akio venait de rédiger les documents pour la prochaine réunion et se demandait s’il devait éteindre son ordinateur lorsque son collègue Yamamoto, dont le bureau était proche du sien, se leva et posa sa serviette sur sa table. — Tu vas partir ? Les deux hommes étaient entrés dans la société la même année et avaient fait la même carrière. — Oui. J’ai encore des choses à faire, mais ce sera pour la semaine prochaine. Mais tu restes encore, toi ? On est vendredi, et il est tard ! Yamamoto s’approcha de lui, sa serviette à la main, et jeta un coup d’œil sur son écran. — Ben dis donc… Tu prépares déjà une réunion qui aura lieu à la fin de la semaine prochaine… — Ce qui est fait n’est plus à faire. — Tu m’impressionnes ! Même si j’ai du mal à comprendre que tu fasses des heures supplémentaires un vendredi soir pour ça. Je te rappelle qu’elles ne sont pas payées. — J’avais envie de le faire, c’est tout, répondit Akio en sauvegardant le dossier. Tu as quelque chose de prévu ce soir ? Ça te dirait d’aller boire un verre ? 12
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— Désolé, aujourd’hui, je ne peux pas. Ma femme m’a demandé de rentrer tôt, nous recevons des gens de sa famille. — Dommage. — Ce sera pour une autre fois. Mais tu ne devrais pas rester si tard. Ces derniers temps, tu ne pars jamais tôt. — Si, de temps en temps, répondit Akio. Il sourit à son collègue tout en pensant qu’il ferait mieux de moins s’intéresser à lui. — En tout cas, n’en fais pas trop ! Bon, à lundi. Yamamoto s’éloigna. Akio leva les yeux vers l’horloge murale. Il était juste après dix-huit heures. Seule une dizaine de personnes étaient encore présentes dans le service commercial. Deux d’entre elles appartenaient à sa section, un jeune arrivé deux ans auparavant, avec qui Akio avait du mal à communiquer, le second, un collègue entré dans la société trois ans après lui qui ne buvait pas d’alcool. Autrement dit, il ne pouvait inviter ni l’un ni l’autre ce soir. Il étouffa un soupir. Il allait devoir se résoudre à rentrer directement chez lui. Son portable se mit à sonner. L’appel venait de son domicile. Un mauvais pressentiment l’envahit. Comment se faisait‑il que sa femme l’appelle à cette heure-ci ? — Allô. — Akio ? Allô. — Que se passe-t‑il ? — Euh… C’est un peu compliqué, mais je voudrais que tu rentres tôt. La voix de Yaeko était tendue. Elle parlait vite, comme toujours quand elle était troublée. L’idée que son pressentiment était correct l’emplit d’appréhension. — Ça ne sera pas facile. Je ne peux pas partir tout de suite. 13
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— Tu es sûr ? C’est pourtant grave. — Grave ? Comment ça ? — Je ne peux rien dire au téléphone. D’ailleurs, je ne sais pas comment en parler. S’il te plaît, rentre tout de suite. Elle haletait, comme si elle était bouleversée. — Mais de quoi s’agit‑il, enfin ? Tu peux au moins me dire ça ! — Euh… Eh bien… Il s’est passé quelque chose de terrible. — Comment veux-tu que je comprenne ? Sois plus claire ! Elle garda le silence et cela l’irrita. Il allait lui faire un reproche lorsqu’il entendit qu’elle pleurait. Il sentit son sang battre ses tempes. — D’accord, je pars tout de suite. Sa femme ne lui laissa pas le temps de raccrocher. — Écoute… — Quoi ? — Je préférerais qu’Harumi ne vienne pas ce soir. — Pourquoi ? Ça te gêne ? — Oui. — Appelle-la et dis-lui, ce n’est pas difficile. — Oui mais… Elle ne finit pas sa phrase comme si elle était trop troublée pour réfléchir. — D’accord, je m’en occupe. Je trouverai bien quelque chose. — Merci. Tu rentres tout de suite, n’est-ce pas ? — Bien sûr, fit‑il avant de raccrocher. Le collègue qui avait trois ans de moins d’ancienneté que lui le regardait. Il avait probablement entendu la conversation. — Il s’est passé quelque chose chez vous ? 14
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— Ce n’est pas clair. Ma femme veut que je rentre immédiatement, mais elle ne m’a pas dit pourquoi. Bon, j’y vais. — D’accord. À lundi ! L’expression de son collègue montrait qu’il ne comprenait pas pourquoi Maehara était encore là. Le fabricant de luminaires chez qui il travaillait avait son siège à Kayabachō, dans l’arrondissement de Chūō. Pendant qu’il marchait vers le métro, il appela sa sœur Harumi. Elle avait quatre ans de moins que lui et était mariée. Elle répondit immédiatement. — Il est arrivé quelque chose ? demanda-t‑elle d’un ton hésitant quand elle reconnut sa voix. Elle pensait sans aucun doute à leur mère. — Non, rien de spécial, mais Yaeko vient de m’appeler pour me dire que maman dormait déjà et que ce n’était pas la peine que tu viennes, parce qu’il faudrait la réveiller. — Dans ce cas… — Aujourd’hui, ce n’est pas la peine, mais demain, par contre… — Ah bon… Demain, je viens à la même heure que d’habitude ? — Oui. — Très bien. Ça m’arrange, parce que j’ai des choses à faire. Ce devait être une allusion à la caisse. Le mari d’Harumi tenait une boutique de mode. — Je sais bien que tu es occupée. Et que ce n’est pas facile pour toi non plus. — Ne t’en fais pas pour ça, dit Harumi tout bas. Il comprit à sa voix qu’elle n’avait pas envie de l’entendre encore une fois lui répéter ses excuses. 15
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— Bon, eh bien à demain, alors, conclut‑il avant de raccrocher. Il se rendit compte en marchant vers la station de métro qu’il avait oublié son parapluie. Il pleuvait quand il était parti de chez lui ce matin, mais il ignorait à quelle heure la pluie avait cessé car il n’avait pas quitté son bureau de la journée. Il décida de ne pas retourner le chercher. C’était le troisième parapluie qu’il oubliait ainsi. Il alla jusqu’à Ikebukuro en changeant une fois en route, puis monta dans un train de la ligne Seibu. Il était bondé, comme d’habitude. Impossible de faire le moindre geste sans importuner un autre passager. Il faisait chaud pour la mi-avril, et le visage des gens autour de lui luisait de sueur. Il eut la chance de trouver une poignée à laquelle s’agripper. Il regarda son reflet dans la vitre et se trouva l’air fatigué. Il faisait ses cinquante ans, avec sa légère calvitie et sa peau relâchée qui lui donnait des poches sous les yeux qu’il ferma, chagriné par ce qu’il voyait. Il réfléchit à l’appel de sa femme. Que s’était‑il donc passé ? Il pensa d’abord à sa mère, Masae. Lui était‑il arrivé quelque chose ? Il ne croyait pas que Yaeko se serait exprimée de cette façon dans ce cas. Le fait qu’elle ne voulait pas que sa sœur vienne écartait aussi cette hypothèse. Une expression préoccupée apparut sur son visage. L’idée des reproches que ne manquerait pas de lui faire sa femme lui pesait. Il en subissait tous les jours ces derniers temps. Elle lui répétait qu’elle était à bout, parfois d’un ton désespéré, parfois avec colère, et son rôle était de l’écouter en silence, sans jamais lui opposer d’objections. Ses reproches redoublaient si elle pensait qu’il ne la croyait pas. 16
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Il restait tard au bureau alors qu’il n’avait rien d’urgent à faire parce qu’il n’avait pas envie de rentrer chez lui. Il savait qu’il ne trouverait pas le repos, ni sur le plan physique, ni sur le plan mental. Il regrettait parfois que sa mère habite avec eux, mais il ne voyait pas comment cela aurait pu être évité. Comment aurait‑il pu briser le lien qui l’unissait à sa mère ? Quand même, si les choses avaient été différentes… Il aurait voulu avoir quelqu’un à qui parler de son ressentiment. Mais il n’avait personne.
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Keigo Higashino est né en 1958 à Osaka. Ses romans connaissent un succès considérable au Japon. Les Doigts rouges est son huitième roman à paraître dans la collection “Actes noirs” après La Maison où je suis mort autrefois (2010, prix Polar international de Cognac 2010), Le Dévouement du suspect X (2011), Un café maison (2012), La Prophétie de l’abeille (2013), L’Équation de plein été (2014), La Lumière de la nuit (2015) et La Fleur de l’illusion (2016).
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