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Extrait "Les cercueils de zinc"

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SVETLANA ALEXIEVITCH

E LL E UV ION O N DIT É LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS Les Cercueils de zinc, publié en 1989, est “un livre sur une guerre ignorée et cachée à son propre peuple – un livre sur la guerre des Soviétiques en Afghanistan. Les gens ne devinaient ce qui se passait qu’en voyant arriver, d’un pays inconnu, des cercueils de zinc...” Pour l’écrire, Svetlana Alexievitch s’était rendue sur place avant d’enquêter pendant quatre ans dans ce qui s’appelait encore l’Union soviétique. Ce sont les dernières années de cette guerre de dix ans qui sont ici évoquées. L’auteure donne à entendre la douleur des mères devant ces cercueils contenant les restes de leurs fils, parfois trop grands pour entrer dans leur appartement, parfois lestés de terre pour faire le poids d’un corps sans membres. Svetlana Alexievitch a recueilli les témoignages des soldats, des épouses, des amies des soldats, des médecins, des infirmières, des pilotes d’hélicoptère... Le livre paru, on ne lui pardonna pas d’avoir démoli le mythe du soldat soviétique accomplissant son devoir internationaliste – la télévision le présentait en train de planter des pommiers alors qu’en réalité il lançait des grenades dans des maisons où s’étaient réfugiés des femmes et des enfants ou bombardait un village. Après une campagne orchestrée pour gêner la diffusion de l’ouvrage, un procès fut intenté à l’auteure, à Minsk, en 1992, où des témoins cités dans le livre furent obligés de se récuser. Il reste que cette guerre déclenchée par Leonid Brejnev a été le tombeau de l’Union soviétique, et a fait de l’Afghanistan le futur berceau d’Al-Qaida. Les Cercueils de zinc, troisième opus du cycle Les Voix de l’utopie, est un témoignage capital qui se hisse à la hauteur des grands livres sur la guerre dans une nouvelle édition entièrement revue par l’écrivaine.

DÉP. LÉG. : FÉV. 2018 / 22,50 e TTC France ISBN 978-2-330-08682-4

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LES CERCUEILS DE ZINC ACTES SUD

www.actes-sud.fr

Les cercueils de zinc traduit du russe par Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest

Photographie de couverture : DR

Née en 1948 en Ukraine, prix Nobel de littérature en 2015, Svetlana Alexievitch vit à Minsk, en Biélorussie. Elle est notamment l’auteure de La guerre n’a pas un visage de femme, Derniers témoins et La Supplication – trois textes rassemblés dans un volume de la collection “Thesaurus” d’Actes Sud. La Fin de l’homme rouge (Actes Sud, 2013 ; Babel no 1415), élu meilleur livre de l’année 2013 par le magazine Lire, a été couronné la même année par le prix Médicis essai.

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SOMMAIRE Avertissement................................................................................. 9 Prologue........................................................................................... 13 Journal de bord (À la guerre).................................................... 19 PREMIER JOUR :

“Car beaucoup viennent sous mon nom”............................... 33 DEUXIÈME JOUR :

“Et tel autre périt, l’amertume dans l’âme”............................. 113 TROISIÈME JOUR :

“Ne vous tournez pas vers ceux qui interrogent les morts. Ne vous adressez pas aux nécromants…”........ 191 Le procès des Cercueils de zinc.................................................... 263 Chronique du jugement.............................................................. 303 Après le procès................................................................................ 321

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AVERTISSEMENT La première traduction française des Cercueils de zinc a été publiée, en 1990, par les éditions Christian Bourgois. Pour ses œuvres complètes publiées en russe par les éditions Vremia (Moscou, 2016), Svetlana Alexievitch a modifié et amendé son texte initial, troisième opus du cycle Les Voix de l’utopie. Conformément à la volonté de l’auteure, la présente édition comporte donc de nombreux ajouts et modifications traduits par Michèle Kahn.

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Le 20 janvier 1801, les Cosaques du Don de l’ataman Vassili Orlov reçurent l’ordre de mar­­cher sur l’Inde. Un mois leur était donné pour atteindre Orenbourg et, là, trois mois “pour rejoindre le fleuve Indus en passant par Boukhara et Khiva”. Trente mille cosaques allaient bientôt traverser la Volga et s’enfoncer dans les steppes kazakhes. En lutte pour le pouvoir. Pages de l’histoire politique de la Russie du xviie siècle, Moscou, Mysl, 1988, p. 475.

En décembre 1979, les dirigeants soviétiques prirent la décision d’envoyer des troupes en Afghanistan. La guerre se poursuivit de 1979 à 1989. Elle dura neuf ans, un mois et dix-neuf jours. Plus d’un demi-million de combattants d’un contingent limité de troupes soviétiques sont passés par l’Afghanistan. Les pertes totales des Forces armées soviétiques se sont montées à 15 051 hom­­ mes. 417 hommes ont été portés disparus ou faits prisonniers. Début 2000, il demeurait 287 hom­­ mes qui n’étaient pas rentrés de captivité et n’avaient toujours pas été localisés. Polit.ru, 19 novembre 2003.

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PROLOGUE “Je marche toute seule… Maintenant, il va falloir que je marche toute seule pendant longtemps. Il a tué quelqu’un… Mon fils… avec le tranchoir dont je me sers pour découper la viande… Il est revenu de la guerre, et là, il a tué quelqu’un… Il l’a remis le matin dans le buffet où je range la vaisselle. Je crois bien que je lui avais fait des côtelettes ce jour-là. Quelque temps après on a annoncé à la télé et dans le journal du soir que des pêcheurs avaient trouvé un corps dans le lac… En morceaux… Une amie me téléphone et elle me dit : « Tu as vu ? Un crime de professionnel… La signature afghane. » Mon fils était à la maison, allongé sur le canapé, en train de lire. Je ne savais encore rien, je n’avais aucun soupçon, mais après ce coup de fil, je l’ai regardé… Un cœur de mère, vous savez… Vous entendez le chien qui aboie ? Non ? Moi, dès qu’on commence à parler de ça, j’entends des aboiements. Dans la prison où il est, il y a des grands chiens-loups noirs. Et les gens sont en noir, tout en noir. Quand je reviens à Minsk, dans la rue, en faisant mes courses, j’entends ces aboiements. Ça m’entre dans les oreilles… Je ne vois plus clair… Un jour j’ai failli être renversée par une voiture… Je serais prête à aller sur la tombe de mon fils. À me coucher près de lui… Je ne savais pas comment vivre avec ça… Il m’arrive d’avoir peur d’entrer dans ma cuisine, de voir le buffet où était le tranchoir. Vous entendez les chiens ? Non ? À l’heure qu’il est, je ne sais pas où en est mon fils. En quel état je vais le retrouver dans quinze ans ? Il en a pris pour quinze ans… Comment je l’avais élevé ? Il aimait danser. On 13

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allait ensemble à l’Ermitage, à Leningrad. On lisait des livres ensemble. C’est l’Afghanistan qui me l’a pris… … On a reçu un télégramme de Tachkent : « Venez me chercher, l’avion arrive à telle heure… » Je suis allée sur le balcon, j’avais envie de crier : Vivant ! Mon fils est revenu vivant d’Afghanistan ! Cette horrible guerre est finie pour moi ! J’ai perdu connaissance. À l’aéroport bien sûr on était en retard, l’avion avait atterri depuis longtemps, notre fils était dans le square voisin, couché dans l’herbe, étonné de la voir si verte. Il n’arrivait pas à croire à son retour… Mais il n’avait pas l’air joyeux. Le soir des voisins sont venus avec leur petite fille, elle avait un gros ruban bleu dans les cheveux. Il l’a mise sur ses genoux, il l’a serrée contre lui, et il a pleuré. Parce qu’ils tuaient des gosses là-bas. Je l’ai compris après… À la frontière, les douaniers lui ont piqué son slip de bain américain. C’était interdit d’en avoir un comme ça. Du coup, il est arrivé sans linge de corps. Il m’avait acheté une robe de chambre, pour mes quarante ans, on la lui a prise. Pour sa grandmère, c’était un foulard, confisqué lui aussi. Il est arrivé avec des fleurs seulement, des glaïeuls. Mais il n’avait pas l’air joyeux. Le matin il se levait dans un état à peu près normal : « Maman ! Maman ! » Vers le soir son visage s’assombrissait, il avait le regard lourd. À n’y rien comprendre. Si encore il avait bu, mais non, pas une goutte. Il reste assis, les yeux fixes. Brusquement il se lève, prend son blouson. Moi, devant la porte : « Où vas-tu ? » Il me regarde sans me voir. Il s’en va. Un jour, je rentre tard du travail, je suis de l’équipe du soir, l’usine est loin ; je sonne, il n’ouvre pas. Il ne reconnaît pas ma voix. C’est bizarre, la voix des copains passe encore, mais pas la mienne. On aurait dit qu’il attendait quelqu’un, qu’il avait peur. Je lui avais acheté une nouvelle chemise, je la lui fais essayer, je vois des cicatrices sur ses bras. — C’est quoi, ça ? — Ce n’est rien, maman. Je l’ai su plus tard. Après le procès… Il s’était ouvert les veines pendant ses classes. Au cours d’un exercice il n’est pas arrivé à percher à temps un poste émetteur dans un arbre, c’était lui le radio ; le sergent l’a obligé à sortir cinquante seaux des cabinets 14

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et à passer avec devant les rangs. Il a commencé et s’est évanoui. À l’infirmerie on a diagnostiqué un léger choc nerveux. La nuit il s’est ouvert les veines. La seconde fois c’était en Afghanistan. Avant un raid, on s’est aperçu que le poste émetteur ne marchait pas, des pièces rares avaient disparu, on avait dû les voler. Le chef l’a accusé de lâcheté, d’avoir caché les pièces… Là-bas ils se volaient entre eux, ils démontaient les véhicules pour vendre les pièces détachées au bazar. Pour acheter de la drogue… Nous regardions à la télé une émission sur Édith Piaf… — Maman, tu sais ce que c’est que la drogue ? J’ai prétendu ne pas savoir : en réalité je le surveillais pour voir. Non, aucune trace. Mais là-bas ils se droguaient, je le sais. — Parle-moi de l’Afghanistan, lui ai-je dit un jour. — Tais-toi, maman ! Quand il n’était pas là, je relisais ses lettres, pour essayer de comprendre ce qui lui arrivait. Je ne trouvais rien de particulier, il écrivait que la verdure lui manquait, demandait à sa grand-mère d’envoyer une photo d’elle sur fond de neige. Mais je voyais bien qu’il se passait quelque chose. On m’avait rendu un autre garçon. Ce n’était plus mon fils. C’est moi qui l’avais envoyé à l’armée, il était sursitaire. Je voulais qu’il devienne un homme. Je disais que l’armée lui ferait du bien, le rendrait plus fort. Pour son départ j’ai organisé une fête ; il avait invité des copains, des filles… J’avais acheté dix gros gâteaux. Une fois seulement il m’a parlé de l’Afghanistan. En fin de journée. Il entre dans la cuisine, je préparais un lapin. Il y avait du sang dans la cuvette. Il l’a essuyé avec les doigts et a regardé en disant : — J’avais un copain qu’on a ramené le ventre ouvert. Il m’a demandé de l’achever. Je l’ai fait. Il avait du sang sur les doigts. Du sang de lapin. Encore frais. Avec ces doigts-là, il prend une cigarette et va sur le balcon. Ce jour-là il ne m’a plus dit un mot… Je suis allée voir des médecins. Rendez-moi mon fils ! Sauvez-le ! Je leur ai tout dit, on l’a examiné. À part une sciatique, on ne lui a rien trouvé. Un jour en rentrant je trouve quatre inconnus, attablés. — Maman, c’est des anciens d’Afghanistan. Ils étaient à la gare. Ils n’ont nulle part où aller. 15

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— Je vais vous faire un gâteau, ai-je dit toute contente. Ils ont passé la semaine chez nous. Ils ont dû boire trois caisses de vodka. En rentrant le soir je trouvais maintenant cinq inconnus. Le cinquième était mon fils. Je ne voulais pas entendre ce qu’ils disaient, par peur. Mais forcément, sans faire exprès j’entendais. Ils disaient que lorsqu’ils étaient en embuscade deux semaines d’affilée, on les dopait pour les gonfler à bloc… Mais c’était top secret… Ils parlaient de combat au couteau, du choix de la meilleure arme pour tuer, de la bonne distance. La mort des animaux ou des gens, ils la voyaient de la même façon. Après je me suis rappelé… Quand c’est arrivé… J’ai repensé à tout ça… Avant je les trouvais seulement un peu bizarres, un peu fous. Une nuit… C’était avant, avant qu’il tue. J’ai rêvé que j’attendais mon fils, en vain. Voilà qu’ils me l’amènent. Les quatre Afgantsy*. Ils le laissent choir par terre, sur le ciment sale. Vous savez, nous avons un revêtement de ciment dans la cuisine. On reste là tous les deux… Il avait été admis dans un Institut de technologie, avec de bonnes notes, pour préparer un brevet de technicien radio. Il était heureux de ce succès. Je pensais qu’il avait retrouvé la paix, qu’il allait faire des études, se marier. Quand ils sont partis, tout a recommencé… Il passait les soirées dans son fauteuil, le regard fixe, puis il s’endormait. J’avais envie de le protéger de mon corps et ne plus le lâcher. Maintenant je rêve de lui : il est petit et demande à manger. Il a tout le temps faim. Les mains tendues. Je rêve toujours de lui petit et humilié. Et dans la vie ? Un parloir une fois tous les deux mois… Quatre heures derrière une vitre. Deux fois par an, une visite où je peux au moins lui donner à manger. Et ces aboiements de chiens. J’en rêve. Ils me poursuivent… Un homme m’a fait la cour. Il m’a apporté des fleurs. « Laissez-moi, ai-je crié, je suis la mère d’un assassin. » Les premiers temps j’avais même peur de rentrer chez moi, de fermer la porte * Au singulier : Afganets. Désignation en russe des anciens combattants d’Afghanistan qui seront souvent employés à leur retour dans la vie civile comme vigiles, gardes du corps, hommes de main… (Toutes les notes sont des traducteurs.)

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de la salle de bains, je m’attendais à voir les murs s’écrouler sur moi. Dans la rue j’avais l’impression qu’on me reconnaissait, qu’on chuchotait : « Vous savez, cette horrible histoire… son fils a tué… Il a dépecé un homme… La signature des Afgantsy. » L’enquête a duré plusieurs mois. Il ne disait rien. Je suis allée à Moscou à l’hôpital militaire Bourdenko. J’y ai retrouvé des garçons qui avaient servi comme lui dans des unités spéciales. Je leur ai parlé. — Dites-moi, les garçons : quelle raison pouvait avoir mon fils de tuer quelqu’un ? — Faut croire qu’il en avait une. Je devais me convaincre qu’il pouvait le faire. Tuer. Je les ai longuement interrogés, j’ai compris qu’il en était capable. Parler de mort, d’assassinat n’éveillait en eux rien de particulier. Ils parlaient de l’Afghanistan comme d’un travail où il faut tuer. Puis j’ai rencontré des garçons qui avaient aussi servi là-bas et qui au moment du tremblement de terre en Arménie y étaient allés avec des équipes de secours. Je voulais absolument savoir ce qu’ils éprouvaient devant la mort, si c’était effrayant. Non, rien ne les impressionnait, même la pitié s’était émoussée en eux. Des corps déchiquetés. Écrasés. Des crânes, des os. Des écoles entières ensevelies… Eux parlaient d’autre chose. En creusant ils avaient dégagé des entrepôts de vin, et ils com­­paraient les cognacs, les vins qu’ils avaient bus. Ils plaisantaient : d’accord pour un autre tremblement de terre, mais dans un pays de vignobles… Vous croyez qu’ils sont sains d’esprit ? Normaux ? « Je le hais même mort. » Voilà ce qu’il m’a écrit récemment. Cinq ans ont passé. Qu’est-ce qui a pu arriver ? Il ne me dit rien. Je sais seulement que ce garçon, ce Ioura, se vantait d’avoir gagné beaucoup d’argent en Afghanistan. Et puis on a appris qu’il avait servi en Éthiopie. Pour l’Afghanistan, il mentait. Au procès il n’y a eu que l’avocate pour dire qu’on jugeait un malade, qu’on n’avait pas un criminel au banc des accusés mais un malade qu’il fallait soigner. Seulement il y a sept ans on ne disait pas encore la vérité sur l’Afghanistan. Ils passaient tous pour des héros, des combattants internationalistes. Mon fils, lui, était un assassin. Parce qu’il avait fait ici ce qu’ils faisaient là-bas. Pourquoi est‑il le seul à avoir été jugé ? 17

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Il a tué avec mon tranchoir. Et le lendemain il l’a remis dans le buffet. Comme une fourchette ou une cuillère… Vous entendez les aboiements de chiens ? Pourquoi suis-je la seule à les entendre ? J’envie la mère dont le fils est revenu amputé des deux jambes… Même s’il la déteste quand il a trop bu. Il déteste le monde entier… Même s’il se jette sur elle comme un fauve… Elle doit lui payer des prostituées pour qu’il se calme… Ellemême, elle lui a servi une fois de maîtresse parce qu’il voulait se jeter du balcon, du neuvième étage. Je suis prête à tout. J’envie toutes ces mères dont les fils sont au cimetière. Je m’assiérais près de sa tombe et je serais heureuse. J’apporterais des fleurs. Vous entendez les chiens qui aboient ? Ils me courent après. Je les entends…” Une mère.

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JOURNAL DE BORD (À la guerre) Juin 1986 Je ne veux plus écrire sur la guerre. Vivre à nouveau à l’aune de la “philosophie de la perte” et non plus dans la “philosophie de la vie”. Rassembler l’expérience infinie du non-être. Après mon livre La guerre n’a pas un visage de femme, je ne pouvais plus supporter la vue d’un enfant qui saignait du nez ; à la campagne, je fuyais les pêcheurs car les yeux figés des poissons qu’ils jetaient allègrement sur la berge me donnaient la nausée. Nous avons tous, certes, des défenses, qu’elles soient physiques ou morales, pour nous protéger de la souffrance. Les miennes étaient épuisées. Si j’entendais les hurlements d’un chat heurté par une voiture, je devenais folle. Je ne pouvais même plus voir un ver de terre écrasé. D’ailleurs les animaux, les poissons, les oiseaux ont aussi, comme tout ce qui vit, leur histoire, et il se trouvera bien quelqu’un pour l’écrire. Mais soudain… Façon de parler car ce jour-là, il y avait déjà plus de six ans que durait la guerre… Mais nous ne savons rien d’elle, à part des reportages télévisés pleins d’héroïsme. De temps à autre, nous tressaillons à la vue de cercueils de zinc venus de loin et qui n’entrent pas dans les appartements exigus. Quelques salves lugubres et c’est de nouveau le silence. Notre mythologie est inébranlable, nous sommes grands, nous sommes justes. Et nous avons toujours raison. Les dernières lueurs des idées de la révolution mondiale s’éteignent… Personne ne remarque que l’incendie est déjà chez nous. C’est notre maison qui s’est 19

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enflammée. La perestroïka gorbatchévienne a commencé. Nous, nous fonçons à la rencontre d’une vie nouvelle. Qu’est-ce qui nous attend ? De quoi serons-nous capables après tant d’années de sommeil léthargique artificiel ? Mais nos garçons sont en train de mourir au loin on ne sait pourquoi… De quoi parle-t‑on autour de moi ? Que lit‑on dans les journaux ? On évoque le devoir international, la géopolitique, les intérêts de l’État, la sécurité de nos frontières méridionales. Et on croit tout cela. On y croit. On parle de cercueils de zinc, de mères qui hier encore se jetaient avec désespoir sur ces boîtes métalliques aveugles, et qui prennent aujourd’hui la parole dans les entreprises et les écoles, appelant d’autres jeunes garçons à “accomplir leur devoir envers la patrie”. La censure veille jalousement à ce que les récits de guerre ne parlent pas de nos morts. On veut nous faire croire que “le contingent limité de troupes soviétiques” a été envoyé en Afghanistan pour aider un peuple frère à construire des routes, à transporter des engrais dans les villages et que des médecins soviétiques sont là pour accoucher les femmes afghanes. Beaucoup ajoutent foi à tout ceci. Des soldats revenus de là-bas chantent dans les écoles en s’accompagnant à la guitare alors qu’ils devraient hurler. J’ai parlé longuement avec l’un d’eux. Je voulais qu’il reconnaisse tout le tragique du choix qu’il devait faire entre tirer ou ne pas tirer. Mais il s’esquivait. Ce drame ne semblait pas exister pour lui. Où est le bien, où est le mal ? Est-ce bien de tuer “au nom du socialisme” ? Pour ces garçons, les valeurs morales se confondent avec les ordres militaires. Il est vrai qu’ils parlent de la mort avec plus de retenue que nous. On sent là toute la distance qui nous sépare. Comment vivre l’histoire et en même temps écrire sur elle. Impossible d’attraper n’importe quel morceau de vie, toute la boue existentielle, et faire entrer cela dans un livre. Dans l’histoire. Il faut “briser le temps” et “saisir l’esprit”. L’affliction a cent reflets. (William Shakespeare, Richard III )

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Dans la salle d’attente à moitié vide d’une gare routière, j’aperçus sur un banc un officier avec une valise et, à ses côtés, un jeune gars maigrichon, le crâne rasé comme les soldats, qui, armé d’une fourchette de cantine, creusait un trou dans une caisse contenant un ficus desséché. Des femmes de la campagne s’assirent à côté d’eux et leur demandèrent sans préambule d’où ils venaient, ce qu’ils faisaient, qui ils étaient. L’officier expliqua qu’il ramenait chez lui ce soldat qui avait perdu la raison : — Depuis Kaboul il creuse des trous avec tout ce qui lui tombe sous la main, pelle, fourchette, bâton ou stylo. Le gars leva la tête : — Il faut se cacher… Je vais creuser une tranchée… Je le fais très vite, vous savez… On appelait ça des fosses communes… Une grande tranchée pour tout le monde… C’était la première fois que je voyais des pupilles aussi dilatées. Je suis dans un cimetière, en ville. Il y a des centaines de personnes autour. Au centre, neuf cercueils recouverts d’étoffe rouge. Des militaires font des discours. Un général prend la parole. Des femmes en noir pleurent. Tout le monde se tait. Seule, une petite fille avec des nattes sanglote au-dessus du cercueil : “Papa, Mon petit papa ! Où es-tu ? Tu avais promis de me rapporter une poupée. Je t’ai dessiné tout un album de petites maisons et de petites fleurs… Je t’attends…” Un jeune officier prend la petite fille dans ses bras et l’emporte vers une Volga* noire. Mais nous entendons encore pendant longtemps : “Papa ! Mon petit papa… Mon cher petit papa…” Le général fait son discours… Les femmes en noir pleurent. Nous nous taisons. Pourquoi nous taisons-nous ? Je ne veux pas me taire. Et je ne veux plus écrire sur la guerre… Septembre 1988 5 septembre Tachkent. Une odeur étouffante de melons emplit l’aéroport. On dirait une melonnière. Il est deux heures du matin. Le * Voiture soviétique, souvent utilisée comme voiture de fonction.

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thermomètre indique trente degrés. De gros chats à moitié sauvages, afghans paraît‑il, plongent sans peur sous les taxis. Parmi la foule bronzée des vacanciers, entre les cageots et les paniers de fruits, on voit de jeunes soldats sautiller sur leurs béquilles. Ce sont presque des gamins. Personne ne leur prête attention, on est habitués. Ils dorment et mangent ici, à même le sol, sur de vieux journaux et attendent pendant des semaines leur billet pour Saratov, Kazan, Novosibirsk, Vorochilovgrad, Kiev, Minsk… Où les a-t‑on estropiés ? Qu’étaient‑ils allés défendre là-bas ? Cela n’intéresse personne. Seul un petit garçon ne les quitte pas de ses yeux grands ouverts, et une mendiante saoule s’approche de l’un d’eux : — Viens… Je vais te faire du bien… Il la chasse de sa béquille. Mais elle, nullement vexée, ajoute quelques mots gentils, pleins de compassion. J’ai à côté de moi des officiers. Ils discutent de la mauvaise qualité de leurs prothèses, de la typhoïde, du choléra, de la malaria, de l’hépatite. Ils racontent que, les premières années, il n’y avait ni puits, ni cuisines, ni bains, qu’il n’y avait même pas de quoi laver la vaisselle. Ils parlent de leurs acquisitions : une télé, un Sharp, un Sony. Pour les uns, la guerre est une marâtre, pour d’autres, une mère. Je me rappelle avec quels yeux ils regardaient les belles femmes aux robes décolletées qui revenaient de vacances. Nous attendons longtemps l’avion militaire pour Kaboul. On dit qu’on va d’abord charger le matériel, et ensuite les passagers. Une centaine de personnes. Curieusement, il y a beaucoup de femmes. Des bribes de conversations : — J’entends de moins en moins. Au début, j’ai cessé d’entendre les oiseaux aux cris aigus. Les suites d’une commotion cérébrale… Le bruant, je ne l’entends plus du tout. Je l’ai enregistré sur mon magnétophone et je mets le volume à fond… — Tu tires d’abord et, après, tu réalises que c’était une femme ou un enfant… À chacun son cauchemar… — Pendant les tirs, les ânes se couchent, quand c’est fini, ils bondissent sur leurs jambes. — Qu’est-ce que je ferai en URSS ? Prostituée ? Ça, on connaît. Si seulement je pouvais gagner assez d’argent pour un appartement coopératif… Les hommes ? Tu parles. Ils savent que boire. 22

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— Et le général qui parlait du devoir international, de la défense des frontières méridionales. Il a même fait du sen­­ timent : “Donnez-leur des bonbons. Ce ne sont que des en­­ fants. Les bonbons, c’est le meilleur cadeau qu’on puisse leur faire…” — L’officier était jeune. Quand il a appris qu’on lui avait coupé la jambe, il s’est mis à pleurer. Un visage de fille au teint rose. Au début, j’avais peur des morts, surtout quand ils n’avaient plus de bras ou de jambes… Après j’ai pris l’habitude… — Quand ils font des prisonniers, ils leur coupent les bras et les jambes, ils leur posent des garrots pour qu’ils ne meurent pas et ensuite ils les abandonnent. Les nôtres ramassent ces troncs qui voudraient mourir mais on les soigne de force. Mais eux après l’hôpital ne veulent plus rentrer chez eux. — À la douane, ils ont vu mon sac tout vide : “Qu’est-ce que tu ramènes ? – Rien. – Rien ?” Ils ne m’ont pas cru. Ils m’ont forcé à me mettre en slip. Tous les autres ramènent deux ou trois valises. Dans l’avion, j’ai eu droit à une place à côté d’une automitrailleuse attachée par des chaînes. Heureusement, le major assis à côté de moi était sobre, tous les autres étaient saouls. Pas loin, un homme dormait sur un buste de Marx (les portraits et les bustes des dirigeants socialistes avaient été chargés sans emballage), dans l’avion il n’y avait pas seulement des armes, mais aussi tout ce qu’il fallait pour les rituels soviétiques : des drapeaux rouges, des rubans rouges… Des hurlements de sirène. — Debout, vous allez rater votre entrée au paradis. Nous sommes maintenant au-dessus de Kaboul, c’est l’atterrissage. … Le bruit lointain des canons. Des patrouilles, pistoletsmitrailleurs et gilets pare-balles, contrôlent les laissez-passer. Je ne voulais plus parler de la guerre, mais m’y voici en plein. Partout des gens, des choses de la guerre. Le temps de la guerre.

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SVETLANA ALEXIEVITCH

E LL E UV ION O N DIT É LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS Les Cercueils de zinc, publié en 1989, est “un livre sur une guerre ignorée et cachée à son propre peuple – un livre sur la guerre des Soviétiques en Afghanistan. Les gens ne devinaient ce qui se passait qu’en voyant arriver, d’un pays inconnu, des cercueils de zinc...” Pour l’écrire, Svetlana Alexievitch s’était rendue sur place avant d’enquêter pendant quatre ans dans ce qui s’appelait encore l’Union soviétique. Ce sont les dernières années de cette guerre de dix ans qui sont ici évoquées. L’auteure donne à entendre la douleur des mères devant ces cercueils contenant les restes de leurs fils, parfois trop grands pour entrer dans leur appartement, parfois lestés de terre pour faire le poids d’un corps sans membres. Svetlana Alexievitch a recueilli les témoignages des soldats, des épouses, des amies des soldats, des médecins, des infirmières, des pilotes d’hélicoptère... Le livre paru, on ne lui pardonna pas d’avoir démoli le mythe du soldat soviétique accomplissant son devoir internationaliste – la télévision le présentait en train de planter des pommiers alors qu’en réalité il lançait des grenades dans des maisons où s’étaient réfugiés des femmes et des enfants ou bombardait un village. Après une campagne orchestrée pour gêner la diffusion de l’ouvrage, un procès fut intenté à l’auteure, à Minsk, en 1992, où des témoins cités dans le livre furent obligés de se récuser. Il reste que cette guerre déclenchée par Leonid Brejnev a été le tombeau de l’Union soviétique, et a fait de l’Afghanistan le futur berceau d’Al-Qaida. Les Cercueils de zinc, troisième opus du cycle Les Voix de l’utopie, est un témoignage capital qui se hisse à la hauteur des grands livres sur la guerre dans une nouvelle édition entièrement revue par l’écrivaine.

DÉP. LÉG. : FÉV. 2018 / 22,50 e TTC France ISBN 978-2-330-08682-4

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LES CERCUEILS DE ZINC ACTES SUD

www.actes-sud.fr

Les cercueils de zinc traduit du russe par Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest

Photographie de couverture : DR

Née en 1948 en Ukraine, prix Nobel de littérature en 2015, Svetlana Alexievitch vit à Minsk, en Biélorussie. Elle est notamment l’auteure de La guerre n’a pas un visage de femme, Derniers témoins et La Supplication – trois textes rassemblés dans un volume de la collection “Thesaurus” d’Actes Sud. La Fin de l’homme rouge (Actes Sud, 2013 ; Babel no 1415), élu meilleur livre de l’année 2013 par le magazine Lire, a été couronné la même année par le prix Médicis essai.

SVETLANA ALEXIEVITCH

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