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Extrait "Le vent de la plaine"

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“Les personnages du Vent de la plaine m’évoquent ce que disait Albert Camus dans L’Homme révolté : « Les héros ont notre lan­ gage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n’est ni plus beau, ni plus édifiant que le nôtre. Mais eux, du moins, courent jusqu’au bout de leur destin et il n’est même jamais de si bouleversants héros que ceux qui vont jusqu’à l’extrémité de leur passion… »” Bertrand Tavernier Alan Le May (1899-1964), est un auteur américain prolifique : il a écrit plus d’une dizaine de romans et de scénarios. Deux de ses œuvres sont devenues célèbres grâce à leur adaptation cinématographique : La Prisonnière du désert, réalisé par John Ford en 1956, et Le Vent de la plaine. Il a lui-même écrit et co-écrit de nombreux scénarios de films, dont Les Naufrageurs des mers du Sud (1942), avec John Wayne, et Barbe-Noire le pirate (1952), avec Robert Newton.

Photographie de couverture : Audrey Hepburn pendant le tournage du film Le Vent de la plaine, Durango, Mexique, 1959 © Sam Shaw/Shaw Family Archives/Getty Images.

ACTES SUD DÉP. LÉG. : JUIN 2018 22,50 e TTC France www.actes-sud.fr

ISBN 978-2-330-10425-2

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ALAN LE MAY

ALAN LE MAY

LE VENT DE LA PLAINE roman traduit de l’américain par Fabienne Duvigneau Postface de Bertrand Tavernier

LE VENT DE LA PLAINE

Alan Le May, l’auteur de La Prisonnière du désert, raconte dans ce western puissant et violent l’histoire des Zachary, une famille de ranchers du Texas. En 1874, alors que les habitants de la région et les Indiens s’affrontent pour les terres, un vieil ennemi des Zachary répand la rumeur selon laquelle leur fille ne serait pas leur enfant biologique mais une Kiowa volée à sa tribu. Bientôt, les Zachary sont rejetés par leur propre communauté et doivent se préparer à une âpre bataille contre les Kiowas, venus réclamer leur enfant… Grâce à sa connaissance de la culture indienne, l’auteur nous immerge dans une situation extrême tout en évitant les clichés. Un roman noir et haletant, porté à l’écran en 1960 par John Huston et dans lequel Burt Lancaster et Audrey Hepburn incarnent Ben et Rachel Zachary. La mise en scène remarquable et les thèmes abordés – la famille, le racisme, l’intolérance – ont fait de ce western un film très apprécié.

ACTES SUD

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

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1 Dancing Bird. Tel était le nom que la famille donnait au petit cours d’eau qui courait quinze kilomètres en contrebas de la Red River, au cœur des territoires hostiles situés à l’ouest de la Wichita. La maison se logeait dans une pente non loin du ruisseau, aux confins de la prairie que barrait à l’horizon un escarpement ro­­ cailleux. Les piquets d’un enclos sommaire indiquaient que l’on élevait ici du bétail, mais la cabane elle-même, avec ses murs de tourbe et son toit revêtu d’une herbe épaisse, se distinguait à peine de la boue de laquelle elle avait été excavée. Elle était esseulée, tapie contre la colline à la manière d’un blaireau, sans aucun voisin dans un rayon de trente kilomètres. À l’intérieur de ce trou creusé dans la terre, le 15 mars 1874, en fin d’après-midi, une jeune fille aux cheveux noirs âgée de dix-sept ans s’apprêtait à servir le dîner. Elle s’appelait Rachel Zachary. Ses frères, partis à cheval avant l’aube, n’étaient pas encore rentrés mais, tout au long de la journée, leur absence avait été un soulagement pour Rachel et sa mère. La cabane était plutôt spacieuse comparée aux autres constructions du même type. Les deux femmes dormaient dans une alcôve qui n’offrait rien de luxueux mais on circulait à son aise dans la salle, malgré les paillasses des trois garçons alignées contre l’un des murs. D’autant plus que tous s’employaient activement à maintenir l’ordre. “Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place”, telle était la devise de cet univers domestique. Cependant, avec cinq personnes se partageant une pièce unique et un minuscule renfoncement que l’on nommait chambre, l’attirail nécessaire à une 9

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vie même des plus simples s’entassait dans les coins et pendait aux poutres et le long des murs. Il était rare que les intempéries les obligent à rester à l’intérieur ; au contraire, les garçons chevauchaient plus longtemps encore par mauvais temps. Mais les jours où ils ne sortaient pas, l’espace venait vite à manquer. De grands nuages noirs, comme issus d’une réserve inépuisable, roulaient inlassablement au-dessus de la prairie sans l’arroser, entraînant l’après-midi vers un crépuscule qui, imperceptiblement, se perdrait bientôt dans la nuit. Sous cette épaisse couverture, un vent du nord soufflait sans répit, accompagné parfois de courtes et violentes bourrasques qui envoyaient sur le Texas, par-delà la Red River, des nuages de sable tourbillonnant en colonnes de plus de trente mètres de hauteur. Le plus souvent, le vent, monotone autant qu’impitoyable, balayait la terre heure après heure, jour après jour, jusqu’à ce que le silence ne soit plus qu’un lointain et inaccessible souvenir. Rachel savait que ce vent pouvait bien parcourir des centaines et des centaines de kilomètres sans rencontrer âme qui vive. Là-haut, dans le Territoire indien traversé par les affluents de la Washita, il devait croiser quelques abris en peau de buffle, où se réfugiaient les Tribus sauvages qui avaient l’audace de rester l’hiver en subsistant grâce aux maigres rations de l’Agence. Les villages de ces populations hostiles installées le long des cours d’eau, comptant pourtant assez de guerriers pour anéantir toute une brigade, ne représentaient guère plus qu’une poignée de sable au milieu des immenses étendues du Territoire, et le gémissement du vent dans les peupliers, au bord de la Dancing Bird, se chargeait d’une infinie tristesse. Au milieu de l’après-midi, Mama était allée se reposer dans la chambre. La cloison, à la différence des autres cabanes qui se contentaient d’un simple rideau de couvertures, était un vrai mur de tourbe recouvert d’une chaux rudimentaire. Une fois la lourde porte fermée, Rachel resta seule avec le bruit du vent. Peu lui importait, du moins, pendant un moment. Rachel Zachary était une jeune fille timide, d’allure mince et frêle, mais elle était dotée d’une énergie considérable qui lui venait d’avoir grandi dans divers environnements plus difficiles les uns que les autres. Les Zachary avaient beaucoup voyagé, même s’ils ne 10

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comprenaient pas tous la raison de ces déplacements, et chaque fois, ils avaient gagné une contrée encore plus sauvage. Déjà cinq ans s’étaient écoulés – plus d’un quart, presque un tiers, de la vie de Rachel – depuis qu’ils avaient emménagé dans cette cabane au milieu de nulle part. Bien qu’elle eût conscience du terrible isolement et des dangers auxquels sa famille se trouvait confrontée, elle avait appris à ne pas y penser. Cette année avait commencé sous le signe de l’espoir. En janvier, le Texas avait enfin élu son propre gouvernement, pour la première fois depuis la Guerre. Les rangers allaient revenir, ainsi que les Bataillons des Frontières, et les colons seraient soutenus dans leur éternelle lutte pour se défendre contre les Tribus sauvages. En même temps, le marché de la viande bovine à Wichita repartirait à la hausse, après une série d’effondrements qui laissaient les Zachary plus pauvres que jamais. Ils deviendraient riches, qu’on le veuille ou non – bientôt, cette année, dès l’été prochain. Mais avant, il fallait tenir, tenir, supporter cette mortelle attente, l’hiver qui n’en finissait pas, comme si le printemps ne devait plus jamais renaître sur terre. Ben, le frère aîné de Rachel, s’était rendu à Trinity le mois dernier pour recruter de la main-d’œuvre. Il serait de retour d’un jour à l’autre, avec une vingtaine de cow-boys – s’il pouvait en rassembler autant –, et aussitôt s’envolerait l’ennui de ces mornes journées. Il y aurait partout des hommes et des chevaux, une foule de tâches pressantes à accomplir pour préparer l’acheminement de leur premier troupeau de l’année jusqu’à Wichita. Ben était âgé de vingt-quatre ans, et, aux yeux d’une fille de dix-sept ans, assez vieux pour paraître pleinement mature. Devenu le chef de famille à vingt ans, quand leur père avait succombé dans les eaux boueuses d’une rivière au cours d’une traversée du bétail, il était leur force, le roc sur lequel ils s’appuyaient en toutes circonstances. Peut-être chacun d’eux se sentait‑il perdu lorsque Ben était absent. Bien sûr, il savait se débrouiller mieux que quiconque à la frontière – même dans une ville tumultueuse de trois ou quatre cents personnes, comme Fort Worth. Néanmoins, la gorge de Rachel se serrait parfois à l’idée qu’ils pourraient ne jamais le revoir, car ce n’était pas à 11

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exclure par ici, ainsi que l’avait déjà prouvé Papa. Ben tardait‑il à rentrer ? Non… pas vraiment. Pas encore. Écartant les cendres, elle installa le poêlon muni de trois pieds sur le tas de charbon de bois dans l’âtre. Puis elle jeta un coup d’œil à l’horloge posée sur la poutre de la cheminée – l’un des rares beaux objets qu’ils possédaient –, munie, en guise de pendule, d’un petit bateau qui se balançait sur des vagues de couleurs vives. L’horloge affichait exactement quatre heures moins onze minutes. Elle se le rappellerait jusqu’à la fin de ses jours. Ce crépuscule qui semblait tomber plus tôt que d’habitude l’avait induite en erreur. Il n’était pas encore temps de se mettre à la cuisine. Elle retira le poêlon et alla se tenir à l’une des deux fenêtres qui faisaient leur fierté, davantage même que l’horloge, car elles comportaient chacune dix-huit panneaux de vrai verre. Elles donnaient sur la Dancing Bird, au sud, si bien que Rachel dut presser sa tempe contre le verre froid pour scruter vers l’est, au-delà du corral et en direction de l’aval. Pour la énième fois, elle espérait repérer un mouvement au loin qui signalerait l’arrivée de Ben, à la tête de son imposante troupe de cavaliers. Peut-être se sera-t‑il souvenu de me rapporter un petit quelque chose. Un morceau de tissu pour me faire une jolie robe… Elle savait parfaitement qu’il y aurait pensé ; il n’oubliait jamais son cadeau, quoiqu’il lui fût souvent impossible de se le procurer. Quant à ce qu’il choisirait, telle était la principale incertitude. Les hommes ne connaissaient rien aux articles de mercerie. Avec les meilleures intentions du monde, il lui présenterait peut-être un horrible chiffon. Auquel cas elle se confectionnerait une tenue malgré tout, et la porterait – pendant des années, probablement – plutôt que de chagriner son frère alors qu’il avait essayé de lui être agréable. Il n’arrivait pas, évidemment. Les hommes n’arrivaient jamais quand leurs femmes les guettaient, mais seulement lorsqu’elles s’y attendaient le moins. Pourtant, elles les guettaient toujours. Aussi Rachel s’en fut‑elle à leur poste d’observation, côté nord, pour voir si Cassius et Andy approchaient à cheval. Ce n’était qu’une minuscule ouverture percée dans le mur de tourbe, en 12

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hauteur, de sorte que, si Cash pouvait tirer debout, les pieds à plat, et que Ben devait même se pencher un peu, Rachel, elle, était obligée de grimper sur une caisse pour regarder dehors. Ses yeux se trouvaient alors à quelques centimètres au-dessus du sol. La vue en contre-plongée que l’on avait depuis l’arrière de la cabane embrassait toutefois une large portion de la prairie, car le terrain à cet endroit s’inclinait en pente douce, avant de remonter, plus loin, et de dérouler à perte de vue un paysage de collines et de crêtes. La prairie offrait en général un spectacle intéressant, constamment changeant, comme la mer, à laquelle on la comparait. Les gens se représentaient une herbe de couleur fauve, mais elle était tout sauf cela – violette, dorée, rouge, ou de toutes les nuances de bleu ; pendant un court moment chaque année, au printemps, elle paraissait même verte. Souvent, quand l’ombre des nuages filait sur de longues distances, la prairie entière se soulevait, puis semblait couler, comme si elle respirait. Rien de tel ne se produisait aujourd’hui. La terre vaincue par l’hiver gisait, inerte, sans lumière ni couleur. De cet univers mort, ses frères émergeraient à cheval, mais elle n’en voyait nulle trace. Derrière Rachel, la pénombre envahissait les coins de la pièce et s’avançait jusqu’aux braises de l’âtre. Avec l’obscurité s’insinuait un froid diffus, pénétrant, que l’on éprouvait au fond du cœur plutôt que sur la peau, comme si c’était la terre elle-même qui mourait, et pas seulement cette journée grise suspendue entre l’hiver et le printemps. Soudain, avec une étrange acuité, Rachel perçut le vide absolu de ce désert au milieu duquel ils vivaient, et un puissant sentiment de solitude l’étreignit. Elle s’imaginerait par la suite qu’elle avait décelé, dans cette subite baisse de la lumière, l’annonce d’un terrible événement qui commençait déjà à leur arriver. Mais ce n’était pas vrai car, sur le moment, aucune pensée clairement formulée ne lui vint. Alors qu’elle s’écartait du poste de guet, il y eut un mouvement dehors et elle regarda à nouveau, sans savoir ce qu’elle avait vu. La première colline se dressait à deux cents mètres. Ils incendiaient régulièrement la crête afin d’empêcher les ennemis ou voleurs de chevaux potentiels de surveiller la maison à couvert. Sur le brûlis était apparu un objet sombre, étroit, 13

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d’environ un mètre de haut. Cela ressemblait à une pierre noircie par le feu, excepté qu’elle ne s’était jamais trouvée là. Rachel essaya de mieux voir en décentrant légèrement son regard ; en détournant les yeux puis en les ramenant sur l’objet ; en décrivant des cercles avec la tête, comme une chouette qui tente de cerner une forme inconnue. “Qu’est-ce que c’est que ça”, murmura-t‑elle. Le souffle de sa voix se perdit dans le bruit du vent. L’objet remua et le mystère s’éclaircit, mais elle ne fut pas rassurée pour autant. Il s’agissait du torse d’un homme, dont le cheval était dissimulé par un repli du terrain. Le visiteur au comportement insolite s’avança le long de la crête, puis s’immobilisa à nouveau. Même à cette distance, Rachel évalua le piètre état de sa monture ; le cavalier était tout aussi vieux, et guère plus fringant. Il allait sans doute descendre vers la maison lorsqu’il jugerait son examen satisfaisant, et, d’ordinaire, elle se serait réjouie de la distraction. Cette fois, elle éprouva une crainte inexplicable, presque une horreur, à l’idée qu’il s’approche. Ce qu’il ne fit pas. Elle le regarda aussi longtemps qu’il demeura sur la crête. Puis, brusquement, sans même qu’elle l’ait vu partir, il disparut. Il était pourtant là, et, l’instant suivant, plus rien. Elle enfila un manteau, avec l’intention de seller un cheval et de le rejoindre sur la colline. Il lui semblait qu’il était de son devoir de le tenir à l’œil, car il n’avait aucune raison de se conduire ainsi à moins qu’il ne fût animé de mauvaises intentions. Elle attrapa le fusil Sharp & Hankins au clou près de la porte et fit coulisser le canon vers l’avant pour charger. Puis elle se figea, sachant qu’elle ne sortirait pas, qu’elle en était incapable. Une peur sans nom la retenait à la maison. Elle entendit sa mère qui se levait dans la chambre. Sans bruit, elle referma le canon et remit le fusil à sa place. Elle était en train de ranimer le feu quand Matthilda Zachary apparut, encore tout ensommeillée après sa sieste. “Je n’ai pas entendu un bruit ?” demanda-t‑elle d’un air absent. Rachel hésita. Sa mère était souvent si distraite qu’elle n’enregistrait pas la moitié de ce qu’on lui disait, mais elle pouvait aussi faire preuve d’une grande finesse d’observation, au moment où on ne s’y attendait pas. “J’ai cru que tu chargeais le Sharp & Hankins”, dit‑elle. 14

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Matthilda s’exprimait avec l’accent traînant des basses terres productrices de coton, d’où venaient la plupart des premiers Texans. Elle avait pourtant exigé de ses enfants qu’ils se débarrassent de cette intonation nasillarde – caractéristique des “pauv’ blancs”, à ses yeux –, mais elle-même continuait à prononcer “Shaarp” et “Haankins”, en étirant les voyelles au point de les dédoubler. Rachel gardait le silence. Enfin, n’y tenant plus, elle lâcha : “Il y a quelque chose de bizarre dehors ! Sur la crête, côté nord.” Sa mère lui accorda aussitôt toute son attention. “Une espèce de chevelu qui était en train de nous épier… Monté sur un horrible cheval, là-haut, à la lisière du brûlis…” En fait, elle n’avait rien vu de plus. Aussi raconta-t‑elle avec force détails comment elle s’était aperçue de sa présence, et l’effet que cette découverte avait produit sur elle. “Pauvre bonhomme, dit Mama. — Quoi ? ” Manifestement, Rachel n’avait pas réussi à faire entendre une once de ses craintes. “Un vieux chasseur, sans doute. Si seul depuis tellement longtemps qu’il n’a pas osé descendre. Quel dommage ! Il n’a même pas pensé que nous aurions été heureuses de lui offrir un bon repas. — Il nous aurait remerciées en répandant sa sale odeur dans la maison, répliqua vivement Rachel. Et ses puces, aussi ! Je parie qu’il a fricoté avec un tas de vieilles squaws obèses qui n’ont jamais tenu un morceau de savon entre les… — Rachel ! Je t’interdis de parler de cette manière ! — Eh bien, moi, je pense qu’il nous veut du mal, déclara Rachel, troublée de s’apercevoir que sa voix tremblait. — C’est l’isolement qui monte à la tête”, déclara sa mère sur un ton gentiment désapprobateur. Ainsi expliquait‑on les sautes d’humeur et les accès de larmes auxquels étaient parfois sujettes les femmes de la prairie pendant les semaines où le printemps tardait à venir. À force d’être enfermée, d’entendre un nombre restreint de voix répéter toujours les mêmes paroles insignifiantes, vous finissiez par grossir l’événement le plus infime pour le transformer en une agression ou un terrible danger. Et la dernière chose que vous souhaitiez 15

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entendre, c’était que vos soucis étaient imaginaires – surtout si vous les saviez réels. Avec une compassion des plus agaçantes, Mama reprit : “Je crois que cette attente, entre le faux printemps et le retour de la verdure, est l’époque la plus pénible de l’année.” Elle préleva une casserole d’eau dans le tonneau près de la porte, se rafraîchit le visage à la cuvette des ablutions, et vida le reste de l’eau dans le seau qui tenait lieu de système d’évacuation. Puis, après avoir frotté la casserole avec un sac de farine tout neuf jusqu’à la faire briller, elle la suspendit à un crochet. Elle posa ensuite la bouilloire sur la plaque devant la cheminée afin que les garçons trouvent de l’eau tiède en rentrant. Rachel rongeait son frein, maussade, mais certaine que son histoire intéresserait davantage ses frères. Ils arrivèrent tard, et consacrèrent un moment à distribuer du maïs à une douzaine de chevaux rassemblés autour des auges. Les femmes, ignorant combien de temps il fallait aux garçons pour accomplir leurs diverses tâches, ne savaient jamais quand elles devaient servir le dîner. Matthilda prépara les bougies et, lorsqu’elle les alluma, la chaude lueur des flammes se communiqua au nuage argenté de ses cheveux. Les cheveux de Matthilda avaient blanchi d’un coup à l’âge de trente ans, une vingtaine d’années plus tôt. Personne ne se rappelait les avoir connus d’une autre couleur, sauf quand elle les lavait et qu’ils prenaient alors une teinte bleutée. Mais ils se souvenaient tous de l’époque où elle était mince, avec une démarche légère, des mains agiles que ne tordait pas l’arthrite, et c’était encore ainsi qu’ils la voyaient, car ces changements étaient apparus lentement, presque à leur insu. Dès que la lumière jaillit, la grisaille au-dehors sembla plus sombre et plus froide encore. Rachel ferma les lourds volets intérieurs, comme ils devaient toujours le faire lorsqu’ils éclairaient la maison. Le poste de guet était un œil noir à présent, braqué sur eux. Rachel grimpa sur le coffre pour rabattre le vantail de bois devant le trou, et un étrange frisson lui parcourut les épaules. Elle n’avait pas froid ; c’était plutôt ce qu’on éprouverait en voyant le visage blême d’un revenant s’approcher pour vous examiner. “Que font‑ils donc à traîner ?” geignit‑elle, à bout de patience. 16

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Mais quand ses frères rentrèrent et qu’elle put enfin raconter son histoire, elle fut tout aussi vexée par leur réaction qu’elle l’avait été par celle de sa mère. Elle eut beau ajouter force détails, cette fois, Cassius n’interrompit pas ses bruyantes ablutions et Andy resta concentré sur l’éperon qu’il tentait furieusement de redresser. “Qu’est-ce qui lui prend, à ce savon ? maugréa Cassius lorsque Rachel reprit son souffle. Il mord comme un putois à pieds noirs. — C’est toujours le même, répliqua sa mère. Tu as encore les mains gercées. Ces gants en peau ne protègent que de la brûlure du lasso. Tu aurais dû mettre tes mitaines de laine, comme je te l’avais dit. — Cash ! s’exclama Rachel. Tu m’écoutes ? — Oui, oui, j’ai compris. Un petit plaisantin qui se cherche un canasson… Andy, tu n’oublieras pas d’installer les barres à la porte du corral. On n’aura plus qu’à suivre les traces de pas, demain matin.” Rachel l’aurait étranglé. Cassius Zachary, à vingt et un ans, était mince, brun, et taillait avec soin sa nouvelle moustache qui n’était pas encore assez longue pour qu’il pût la tordre. Excellent dans tout ce qu’il faisait, il montrait, par son attitude, qu’il en avait pleinement conscience. Ben disait souvent que Cassius était le plus intelligent de la famille, et cela semblait vrai, à bien des égards. Par exemple, si l’on considérait la facilité avec laquelle il s’exprimait dans une foule de langues. Beaucoup de gens parlaient espagnol, plus ou moins, et certains baragouinaient quelques mots de comanche. Mais Cassius avait réussi à maîtriser l’étrange langue kiowa, qui comptait soixante-quatorze voyelles – outre un large éventail de sons gutturaux et de claquements de langue – qu’il fallait chanter. Ben la maniait aussi, évidemment, mais lui avait dû suer sang et eau pour l’apprendre. Pas Cassius ! Il l’avait entendue, non ? Donc il la connaissait. Naturellement. Sans effort. Matthilda racontait qu’il avait su lire dès trois ans. Et il n’avait pas ouvert un livre depuis, ironisait parfois Ben. Cassius aimait s’amuser et élever du bétail. Rien d’autre ne l’intéressait. Et il prenait les choses un peu trop à la légère, songea Rachel, à qui il n’était maintenant d’aucune utilité. 17

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Mais Andy, en refusant d’entendre raison, lui infligea la plus cruelle des déceptions. Bien que n’ayant pas encore seize ans, il était déjà grand, fort, et assuré dans ses mouvements, de sorte que les étrangers lui donnaient plus que son âge. Lorsqu’ils étaient enfants, Rachel et lui avaient affronté ensemble un monde d’adultes, en se consolant l’un l’autre quand on les réprimandait ou qu’on les tenait à l’écart. Rachel s’était toujours plu à croire qu’elle avait élevé Andy elle-même, presque toute seule, au point qu’elle lui vouait une tendresse quasi maternelle. Cette illusion, aujourd’hui, s’évaporait comme neige au soleil. Il avançait rapidement sur le chemin de la vie et s’éloignait d’elle ; il montait des chevaux qu’elle ne pouvait pas monter, il fréquentait des endroits où elle n’était pas admise, et disparaissait dans le vaste univers inconnu des hommes. Aussi s’agaçait‑elle d’autant plus de le voir réagir de manière stupide, ce qui n’était pas rare chez lui. “Tu veux que je te dise ? déclara-t‑il en la regardant avec de grands yeux ronds, ainsi qu’il le faisait à huit ans. Ce que tu as vu, c’était…” Il marqua une pause pour produire son effet. “… le Fantôme du Bandit !” Comme Rachel demeurait muette devant cette parfaite idiotie, Cassius enchaîna : “Un fantôme ? Avec ce vent ? Il s’envolerait. — Et le Squelette en Armure Espagnole, celui qui hante les bords de la Devil’s River ? Lui, il ne s’envolerait pas.” Cassius fit mine de réfléchir. “Peut-être pas… Mais il pèse son poids, pour se déplacer jusqu’ici… — Alors, les spectres en tenue militaire qui paradent le long de Phantom Hill ? Ils marchent d’un bon pas, à ce qu’il paraît. — Oui, mais est-ce qu’ils marchent droit ? Par tous les temps ? — Y en a pas un qui traîne la patte”, affirma Andy. Le danger avait reculé avec le retour des hommes, mais Rachel était blessée par leurs moqueries. Dans ces régions solitaires, les femmes souffraient de n’avoir jamais rien à raconter à leurs compagnons lorsqu’ils rentraient à la maison. Si la première pomme de terre avait germé dans le cellier, ou qu’une gerboise avait mangé dans la main de Rachel, l’événement devenait un trésor que l’on partageait avec chacun séparément en le présentant sous tous ses aspects. La plupart du temps, il n’arrivait 18

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rien du tout. Bien sûr, un certain nombre d’antilopes s’approchaient de la cabane, et aussi des cerfs à queue noire ; elles apercevaient souvent un coyote, parfois un loup gris. Les hommes, eux, voyaient fréquemment ce genre de choses. Seul un ours pouvait capter leur attention. Et ce soir, quand pour une fois Rachel se réjouissait d’avoir quelque chose à leur annoncer, ils n’écoutaient pas. Elle se referma, murée dans son silence. Le lendemain soir, au moment où le crépuscule tombait sur une autre journée grise et balayée par le vent, elle se sentit inquiète et scruta la crête nord à plusieurs reprises, cherchant des yeux le sinistre personnage. Mais il ne se passa rien, pendant encore deux jours. Puis, à la fin du troisième jour, l’étranger revint.

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2 Matthilda fut la première à le voir, elle qui pourtant n’avait pas les meilleurs yeux de la maisonnée. Si Matthilda paraissait plus jeune que son âge, c’était en partie à cause de son regard auquel la myopie prêtait une gracieuse limpidité. Ce soir-là, elle n’eut pas loin à regarder. Elle avait apporté son ouvrage près d’une fenêtre au sud et, tandis que ses mains s’affairaient, elle contemplait régulièrement la prairie de l’autre côté de la Dancing Bird, dans l’espoir que Ben surgirait à l’horizon. Elle s’installait très souvent à cet endroit. Ben avait à peine disparu, semblait‑il à Rachel, que Mama commençait déjà à le guetter. Rachel était partie au cellier, une sorte de cave qu’ils avaient creusée, après réflexion, dans la colline à l’arrière de la cabane. On y accédait, à quatre pattes, par une ouverture d’un peu plus d’un mètre de hauteur pratiquée dans le mur et fermée par un panneau en bois. À tâtons dans l’obscurité, Rachel venait de remplir son tablier de pommes de terre, quand elle entendit sa mère pousser une exclamation étouffée. Aussitôt après, une chaise fut renversée, et Rachel se cogna la tête en sortant. Matthilda était debout à la fenêtre, paralysée, l’œil rivé sur quelque chose dehors. Les pommes de terre roulèrent au sol tandis que Rachel s’écriait “Mama !” en se précipitant vers sa mère. Là, à moins de deux grandes enjambées de la fenêtre, un cavalier penché en avant sur sa selle observait l’intérieur de la maison avec une étonnante concentration. Rachel comprit aussitôt que c’était l’homme qu’elle avait aperçu sur la crête. Elle vit une barbe en broussaille de couleur indistincte, de longs cheveux filasse qui dépassaient d’un gros bonnet de laine, et un fusil de 20

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traite trop long pour tenir dans une sacoche, posé en travers du garrot. Et le cheval… Comment un animal si vieux pouvait‑il vivre encore, sans parler de se mouvoir ? Son pelage blanchi par l’âge, grouillant de puces, laissait paraître des plaques de peau noire, mangée par la gale. Il avait la lèvre inférieure relâchée, de longues dents déchaussées et, dans ses yeux aveugles, le regard fixe et douloureux qui caractérise les bêtes d’un âge considérable. Pas un muscle de l’homme ni du cheval ne tressaillait. Pourtant, le vent créait une agitation autour d’eux, soulevant de maigres cheveux, une crinière dégarnie, des lambeaux de vêtements. Le ciel s’était à nouveau obscurci et le cavalier se découpait en contre-jour dans la faible lumière, enveloppé d’une ombre qui semblait lui appartenir. Un homme sans visage, auquel le vent ne prêtait que les contours flottants d’une barbe. Cependant, malgré le choc et l’effet de surprise… n’y avait‑il pas quelque chose de familier chez lui ? Dans cet instant figé renaissait une peur lointaine, comme si le même événement s’était déjà produit, ailleurs, longtemps auparavant. “Recule-toi, murmura Rachel. Mama… viens !” Matthilda bredouilla : “Est-ce que… est-ce qu’il nous voit ?” Du fait de la pénombre qui régnait dans la salle, et peut-être aussi à cause d’un reflet du ciel dans les vitres, il était possible d’en douter, mais Rachel eut l’impression que l’homme la regardait droit dans les yeux. “Bien sûr qu’il nous voit ! Je t’en prie, ne reste pas là…” Elle tira sa mère en arrière. “Je n’ai rien entendu, dit Matthilda d’un air effaré. Juste au moment où je levais les yeux, il…” Sa fille bondit vers la porte et le Sharp & Hankins fut aussitôt décroché du clou. Le canon coulissa, deux fois, pour engager une cartouche. “Non, attends ! s’écria Matthilda. — Ben a dit qu’il fallait…” Rachel délogea la lourde barre de fer sans terminer sa phrase. La porte s’ouvrit avec un craquement. “Rachel ! Ne sors pas !” Mais Rachel ne bougeait déjà plus, debout sur le seuil, à la fois effrayée et déconcertée en ne voyant personne. Ni à droite, ni à gauche. 21

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Matthilda la rejoignit. “Il… il est passé derrière la maison, chuchota-t‑elle. — Laisse-moi faire ! Je vais lui trouer la peau ! — Non ! Reviens ici… s’il te plaît, Rachel, s’il te plaît.” Rachel n’avait jamais entendu cette intonation rauque, apeurée, dans la voix de sa mère. Elle hésita, tendant l’oreille pour déceler un bruit de sabots, mais le grand orgue du vent qui mugissait dans les peupliers couvrait tous les bruits. Ses cheveux fouettés sur son visage lui piquèrent les yeux. Brusquement, elle eut envie d’être à l’intérieur, derrière la lourde porte, protégée par les épais murs de la cabane. Elle redevint douce comme un agneau et obéit. Les mains de Matthilda tremblaient en replaçant la barre. Elle alla les réchauffer devant le feu, tournant le dos à la pièce. Pareille attitude ne lui ressemblait pas. L’étranger n’avait pas fait grand-chose, en réalité. Peut-être essayait‑il en effet de voir s’il y avait quelqu’un dans la maison. Il n’imaginait pas tomber sur deux femmes et avait détalé comme un chat échaudé en les apercevant. Toutefois, Matthilda, toujours si prompte à ramener le calme, n’offrait aucune parole rassurante. Elle était tétanisée. “On le connaît…, dit Rachel. J’ai déjà vu cet homme, il y a longtemps. — Sottises”, répondit Matthilda d’un air absent. Pourtant Rachel se rappelait vaguement, non pas l’homme, mais un épisode identique. C’était un souvenir lointain – six ou sept ans ? –, quand ils vivaient au bord de la San Saba River… Elle commença à mettre la table, tremblante et muette. Les garçons rentrèrent plus tôt ce soir-là. Rachel repéra d’abord Andy, qui approchait le long du méandre supérieur de la Dancing Bird, et quelques moments plus tard, Cassius, si tranquillement assis sur sa selle que Rachel se sentit réconfortée malgré les ombres de ce crépuscule incertain. Mais aucun des deux, ni ensemble ni séparément, ne pouvait remplacer Ben à qui il suffisait d’apparaître pour vous donner le sentiment que tout allait bien. Elle tint sa langue quand ils franchirent le seuil de la maison, attendant de voir ce que sa mère leur dirait, car elle avait fomenté un plan. Un nom qui jusque-là lui échappait, en dépit de ses 22

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efforts pour se le remémorer, avait enfin surgi clairement dans son esprit. De quoi accrocher l’attention de Cash, pensait‑elle. En cette lointaine occasion aussi, au bord de la San Saba, la fièvre et l’agitation s’étaient emparées de la famille. “Des nouvelles de Ben ? Quelqu’un a vu quelque chose ?” Telle était toujours la première question de Matthilda, ces temps-ci, bien qu’il ne lui fût guère possible d’espérer une réponse affirmative. En effet, mis à part des signaux de fumée, on n’imaginait pas ce qui aurait pu annoncer l’arrivée de Ben, hormis Ben en personne. “Non.” Cassius commença à se laver avec le savon noir qu’ils fabriquaient eux-mêmes. “Vous avez passé une bonne journée, vous autres ?” Lui aussi posait toujours cette question. “Oh…” Matthilda hésita, en évitant de croiser le regard de Rachel. “Oui, une journée normale. Rien d’extraordinaire…” Le silence retomba, au creux du vent qui soufflait dehors. Cassius se pencha pour s’asperger le visage et les cheveux. Rachel attendit encore un peu, sans quitter sa mère des yeux. Puis elle lâcha : “Abe Kelsey est venu.” On aurait cru qu’une explosion s’était produite. Cassius se redressa si brusquement que ses talons décollèrent du sol. Rachel était stupéfaite ; elle lui avait fait tellement peur qu’il avait failli traverser le toit. Enfin, peut-être pas peur… Il avait sursauté, en tout cas. Ignorant Rachel, il se tourna vers sa mère et l’interrogea d’un regard dur. Seigneur Dieu, j’ai appuyé sur une détente. Mais quelle détente ? Ce n’était pas vrai, bien sûr ; elle ne se rappelait pas avoir vu, autrefois, quelqu’un qui s’appelait Kelsey. Dans une minute, elle comptait admettre qu’elle n’avait pas vraiment reconnu l’étranger. Mieux valait retirer au plus vite ce nom qu’elle avait avancé, doté d’un mystérieux pouvoir. Elle était sur le point d’avouer, quand, soudain, ce fut trop tard. “J’allais te le raconter”, déclara Matthilda, d’une voix qui cherchait à apaiser la colère de Cassius. Le cœur de Rachel se serra. Sa mère avait identifié l’étranger et n’en avait rien laissé paraître. Quand ceux dont vous êtes si proches vous cachent des choses, un tas de monstres invisibles sortent de l’ombre pour vous assaillir. L’isolement qui monte 23

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à la tête… Cash ne bougeait pas, les mains le long du corps. L’eau qui dégoulinait de son visage trempait sa vieille chemise en daim et gouttait sur le plancher. “Rachel ne dit pas qu’il est entré”, reprit Matthilda. Elle se troubla, au bord des larmes. “Il s’est juste approché à cheval et… il a regardé. — Il y a combien de temps ? — Oh, je ne saurais pas… — Vingt minutes”, affirma Rachel. Cash pivota sur lui-même, comme s’il allait se ruer dehors, mais il se ravisa. “Il faisait presque nuit. Vous ne pouviez pas… Attendez. À quelle distance était‑il ? — Deux mètres. Il se penchait en avant pour regarder à l’intérieur. — Deux…” Il s’interrompit, les yeux fixés sur Rachel. Puis, s’adressant à sa mère, il demanda d’une voix cassante, presque brutale. “Comment l’aurait‑elle reconnu, elle ? Tu lui as dit qui…” Matthilda secoua la tête en refoulant visiblement ses larmes. “La petite n’a pas pu voir Abe depuis que… Elle avait à peine dix ans. Et même à l’époque, elle ne… Sauf si… De toute façon, il a tellement changé, Cash, il est affreux. C’est vraiment incompréhensible qu’elle se souvienne de lui.” Plus incompréhensible que tu ne penses. Pour moi, cet homme n’avait aucun visage. Tout haut, Rachel déclara : “Quelqu’un de ce nom-là s’est disputé avec Papa, il y a longtemps. — Papa s’est brouillé avec un tas de gens.” Cash attrapa une serviette d’un air infiniment las. “Mais Kelsey n’arrêtait pas de revenir. — La petite a raison, Cassius, murmura Matthilda. — Il y avait autre chose, insista Rachel. Quelque chose qu’on ne voulait pas que je sache. — Tout ce que tu dois savoir, c’est qu’il n’a pas à traîner par ici ! Je lui ferai respirer l’odeur de la poudre, moi. Vous m’entendez ?” C’était comme si Ben lui-même était entré dans la salle. Ou Papa, plutôt ; Ben ne criait pas. Andy, assis à la table à côté de Rachel, ouvrait de grands yeux et ne comprenait pas plus 24

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la colère de leur frère. Mama passa derrière eux, mais Rachel devina qu’elle posait un doigt sur ses lèvres pour signifier : “Ne parle pas tant devant les enfants.” Personne ne répondit à Cassius. “Prends ton fusil, ordonnat‑il à Andy d’un ton détaché. On va mettre les barres à la porte du corral.” Quand ils sortirent, le vent s’engouffra dans la maison et les ustensiles de cuisine se balancèrent sur leurs crochets, mais les rafales étaient moins fortes à présent. Les deux femmes, d’un même mouvement, s’attelèrent à la préparation du dîner. La roue de la vie quotidienne se remit à tourner, comme elle finit toujours par le faire. “Il va repartir comme il est venu, dit Matthilda, et Rachel comprit que sa mère parlait d’Abe Kelsey. Tu entends que le vent est en train de tomber ? Le vent l’emportera, de plus en plus loin.” C’était le genre de signe auquel croyaient les Indiens. Les Za­­ chary n’adhéraient nullement à ce mode de pensée païen, mais ici, dans la solitude des grands espaces, il arrivait parfois de perdre ses repères et de ne plus savoir distinguer ses croyances profondes de celles qui semblaient surgir de la terre elle-même. Le vent diminuait, en effet. La nuit n’en fut pas meilleure pour autant. Ils frissonnaient et transpiraient tout à la fois, dans les lits humides qui n’étaient jamais aérés. Rachel se reprocha de ne pas avoir fait sécher les couvertures devant le feu, opération qu’elle ne cessait de repousser en espérant qu’une belle journée lumineuse lui permettrait de les suspendre en plein air. Ce fut peut-être le silence, justement, qui l’éveilla peu après minuit, tant elle dormit d’un sommeil léger cette nuit-là. Quelques instants plus tard, elle s’aperçut que sa mère pleurait dans le lit voisin. Le visage pressé contre l’oreiller, Matthilda pleurait si doucement que Rachel ne l’aurait jamais entendue si le vent ne s’était pas calmé.

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“Les personnages du Vent de la plaine m’évoquent ce que disait Albert Camus dans L’Homme révolté : « Les héros ont notre lan­ gage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n’est ni plus beau, ni plus édifiant que le nôtre. Mais eux, du moins, courent jusqu’au bout de leur destin et il n’est même jamais de si bouleversants héros que ceux qui vont jusqu’à l’extrémité de leur passion… »” Bertrand Tavernier Alan Le May (1899-1964), est un auteur américain prolifique : il a écrit plus d’une dizaine de romans et de scénarios. Deux de ses œuvres sont devenues célèbres grâce à leur adaptation cinématographique : La Prisonnière du désert, réalisé par John Ford en 1956, et Le Vent de la plaine. Il a lui-même écrit et co-écrit de nombreux scénarios de films, dont Les Naufrageurs des mers du Sud (1942), avec John Wayne, et Barbe-Noire le pirate (1952), avec Robert Newton.

Photographie de couverture : Audrey Hepburn pendant le tournage du film Le Vent de la plaine, Durango, Mexique, 1959 © Sam Shaw/Shaw Family Archives/Getty Images.

ACTES SUD DÉP. LÉG. : JUIN 2018 22,50 e TTC France www.actes-sud.fr

ISBN 978-2-330-10425-2

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ALAN LE MAY

ALAN LE MAY

LE VENT DE LA PLAINE roman traduit de l’américain par Fabienne Duvigneau Postface de Bertrand Tavernier

LE VENT DE LA PLAINE

Alan Le May, l’auteur de La Prisonnière du désert, raconte dans ce western puissant et violent l’histoire des Zachary, une famille de ranchers du Texas. En 1874, alors que les habitants de la région et les Indiens s’affrontent pour les terres, un vieil ennemi des Zachary répand la rumeur selon laquelle leur fille ne serait pas leur enfant biologique mais une Kiowa volée à sa tribu. Bientôt, les Zachary sont rejetés par leur propre communauté et doivent se préparer à une âpre bataille contre les Kiowas, venus réclamer leur enfant… Grâce à sa connaissance de la culture indienne, l’auteur nous immerge dans une situation extrême tout en évitant les clichés. Un roman noir et haletant, porté à l’écran en 1960 par John Huston et dans lequel Burt Lancaster et Audrey Hepburn incarnent Ben et Rachel Zachary. La mise en scène remarquable et les thèmes abordés – la famille, le racisme, l’intolérance – ont fait de ce western un film très apprécié.

ACTES SUD

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

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Extrait "Le vent de la plaine" by Actes Sud Issuu - Issuu