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Extrait de "Le Spectateur" de Imre Kertész

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Le Spectateur Imre Kertész

Notes 1991-2001

Traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba Préface et notes de Clara Royer

LE SPECTATEUR NOTES 1991-2001

DU MÊME AUTEUR

KADDISH POUR L’ENFANT QUI NE NAÎTRA PAS , Actes Sud, 1995 ; Babel no 609.

ÊTRE SANS DESTIN, Actes Sud, 1998 ; Babel no 973.

UN AUTRE. CHRONIQUE D’UNE MÉTAMORPHOSE , Actes Sud, 1999 ; Babel no 861.

LE REFUS , Actes Sud, 2001 ; Babel no 763.

LE CHERCHEUR DE TRACES , Actes Sud, 2003.

LIQUIDATION, Actes Sud, 2004 ; Babel no 707.

LE DRAPEAU ANGLAIS suivi de LE CHERCHEUR DE TRACES et de PROCÈSVERBAL , Actes Sud, 2005 ; Babel no 1098.

ÊTRE SANS DESTIN. LE LIVRE DU FILM , Actes Sud, 2005.

ROMAN POLICIER , Actes Sud, 2006 ; Babel no 918.

DOSSIER K., Actes Sud, 2008 ; Babel no 1218.

L’HOLOCAUSTE COMME CULTURE , Actes Sud, 2009 ; Babel no 1908.

JOURNAL DE GALÈRE , Actes Sud, 2010 ; Babel no 1409.

SAUVEGARDE , Actes Sud, 2012.

L’ULTIME AUBERGE , Actes Sud, 2015 ; Babel no 1654.

La publication de cet ouvrage a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e dans le cadre de la coopĂ©ration avec le Fonds littĂ©raire PetƑfi et dans le but de promouvoir la littĂ©rature hongroise.

„Jelen mƱ kiadĂĄsa a PetƑfi Literary Fund magyar irodalmat nĂ©pszerƱsĂ­tƑ cĂ©lkitƱzĂ©se szerinti egyĂŒttmƱködĂ©s keretĂ©n belĂŒl valĂłsult meg.”

Titre original : A nĂ©zƑ

Éditeur original : MagvetƑ, Budapest

© Imre KertĂ©sz, 2016 publiĂ© avec l’accord de Rowohlt Verlag GmbH, Reinbek. Cet ouvrage a Ă©tĂ© proposĂ© Ă  l’éditeur français par l’agence Editio Dialog, Lille

© ACTES SUD, 2023 pour la traduction française

ISBN 978-2-330-18396-7

IMRE KERTÉSZ

Le Spectateur

Notes 1991-2001

Traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba

Préface et notes de Clara Royer

LA FUITE EN SOI : DU SPECTATEUR AU TÉMOIN

Pour qui Ă©cris-je encore ce journal ? J’ai reniĂ© tous mes principes, bradĂ© tous mes secrets, je suis torturĂ© par la dĂ©pression, j’ai la maladie de Parkinson, j’aimerais mourir en silence le plus tĂŽt possible. À 71 ans c’est Ă  peu prĂšs tout ce qu’il me reste Ă  dire. Bonne nuit


Note de journal inédite du 20 juillet 2000.

“Tu ne veux pas les publier ?” ai-je demandĂ© Ă  Imre KertĂ©sz en dĂ©signant le tiroir oĂč je savais qu’il cachait deux tapuscrits reproduisant ses journaux manuscrits des annĂ©es 1990, et qui sont la source du livre que le lecteur français tient dans ses mains. C’était le 30 mai 2015, chez lui Ă  Budapest, dans son appartement de l’avenue SzilĂĄgyi ErzsĂ©bet. Cela faisait un an et demi que je travaillais Ă  un essai biographique sur lui et il se prĂȘtait, bon grĂ© mal grĂ©, Ă  mes questions en tout genre1. Cette fois-ci, nous n’étions pas

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1. Imre KertĂ©sz : “L’histoire de mes morts”, essai biographique, Actes Sud, 2017.

seuls : son ami ZoltĂĄn Hafner, un chercheur littĂ©raire qui lui avait fidĂšlement servi d’éditeur auprĂšs de la maison d’édition hongroise MagvetƑ depuis plus d’une dizaine d’annĂ©es, Ă©tait prĂ©sent. Nous nous rencontrions pour la premiĂšre fois, Hafner et moi. Je le connaissais par ce qu’Imre m’en avait dit, et surtout comme l’interlocuteur de “KertĂ©sz” dans Dossier K. (2006), un dialogue autobiographique entiĂšrement réécrit par l’écrivain Ă  partir de leurs conversations.

“Tu ne veux pas les publier ?” Imre m’a regardĂ©e d’un air moins butĂ© que lassĂ© par ce dĂ©bat qu’il avait justement avec Hafner depuis des semaines : “Non, mais il faudrait voir si
 – Ça manque, selon moi”, a interrompu Hafner. “De Journal de galĂšre Ă  L’Ultime Auberge il y a dix ans qui ne sont pas publiĂ©s.” Et d’ajouter : “On est en train de penser Ă  abandonner les dates, comme pour Journal de galĂšre et L’Ultime Auberge 1.”

Le Spectateur est clairement un projet d’éditeur et d’ami, voire le projet d’un admirateur, inquiet de l’hĂ©ritage d’un Ă©crivain dont les jours, nous le savions mĂȘme si je refusais de concevoir la moindre Ă©chĂ©ance, Ă©taient comptĂ©s. Mais encore en septembre 2015, lorsque je l’ai revu pour la derniĂšre fois – ce que je ne savais bien sĂ»r pas encore –, Imre y Ă©tait rĂ©tif, contrariĂ© de n’avoir plus l’énergie, le temps de transformer en une fiction ces textes qui documentaient une dĂ©cennie de vie et d’écriture. Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsque le 29 fĂ©vrier suivant, sa femme Magda m’annonça au

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1. Entretien d’Imre KertĂ©sz par Clara Royer du 30 mai 2015, non publiĂ©.

tĂ©lĂ©phone la parution imminente du Spectateur ! Imre en Ă©tait-il content ? Je promettais de venir les voir – en mars ou avril. “Il dort beaucoup dĂ©sormais”, m’a rĂ©pondu Magda. La maladie de Parkinson, diagnostiquĂ©e en 2000, poussait l’ancien survivant de Buchenwald dans ses derniers retranchements.

Pour la parution de A nĂ©zƑ – littĂ©ralement “le regardant”, celui qui regarde et donc, “le spectateur” –, KertĂ©sz n’était pas, lui, du spectacle. La presse littĂ©raire hongroise Ă  peine davantage : elle ne se mobilisa que lorsque KertĂ©sz mourut quelques semaines plus tard, Ă  l’aube du 31 mars 2016, sans revenir vraiment sur cet opus qui dĂ©mentait la conclusion promise dans le titre de son dernier roman, L’Ultime Auberge (2014).

Ainsi KertĂ©sz avait-il consenti Ă  cette publication, offrant au seuil de son trĂ©pas un cinquiĂšme texte diaristique Ă  ses lecteurs1. Avait-il cĂ©dĂ© de peur que les tapuscrits ne se perdissent aprĂšs sa disparition ? Pressenti le triste abandon oĂč est aujourd’hui laissĂ©e son Ɠuvre en Hongrie, oĂč, faute d’hĂ©ritiers, elle a Ă©tĂ© confisquĂ©e par une Fondation KertĂ©sz créée grĂące Ă  la signature, sur son lit d’agonie Ă  l’hĂŽpital, de Magda, emportĂ©e par un cancer moins de six mois aprĂšs la mort de son Ă©poux ? Une fondation relativement obscure, initiĂ©e par la directrice de la Maison de la Terreur de Budapest, MĂĄria Schmidt, historienne proche de Viktor OrbĂĄn, et Ă  la tĂȘte de laquelle s’est retrouvĂ© l’aimable Hafner, qui sans

1. AprĂšs Journal de galĂšre (1992), Un autre (1997), Sauvegarde (2004) et enfin, intĂ©grĂ©s dans son dernier roman, les deux journaux des annĂ©es 2001-2009 de L’Ultime Auberge (2014). Tous ces titres, traduits par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, sont disponibles chez Actes Sud.

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doute croyait bien faire. Une fondation qui, Ă  l’heure actuelle, invisibilise l’Ɠuvre du seul prix Nobel de littĂ©rature hongrois


Cette publication Ă  laquelle KertĂ©sz ne s’est rĂ©solu que poussĂ© par son entourage (dont l’autrice de ces lignes, aussi) offre un texte hybride, tiraillĂ© entre un impossible impĂ©ratif de fiction et son origine diaristique. Un texte entre-deux, qui invite Ă  une mise en perspective sur la pratique du journal chez KertĂ©sz et sur son engagement en tant que tĂ©moin des dĂ©sastres du xxe siĂšcle, lui qui, en 1944, fut dĂ©portĂ© Ă  l’ñge de quinze ans Ă  Auschwitz-Birkenau puis Ă  Buchenwald, avant de se retrouver enfermĂ© dans la Hongrie socialiste de 1948 à 1989. Toute l’Ɠuvre d’Imre KertĂ©sz parle de l’ĂȘtre humain asservi – par les dictatures d’abord –, explorant les mĂ©canismes de son assujettissement et de sa dĂ©personnalisation, et sondant les voies ardues et sans cesse Ă  rĂ©arpenter d’une possible libĂ©ration – dans sa fiction comme dans les autres genres qu’il investit. Le Spectateur, bien qu’il se penche sur les annĂ©es d’aprĂšs le socialisme, ne parle guĂšre d’autre chose.

L’édition hongroise Ă  partir de laquelle a Ă©tĂ© traduit le texte que le lecteur va dĂ©couvrir s’est appuyĂ©e non pas sur les journaux manuscrits de KertĂ©sz, aujourd’hui conservĂ©s Ă  l’AcadĂ©mie des arts de Berlin de par la volontĂ© de l’écrivain, mais sur ces deux tapuscrits que KertĂ©sz conservait auprĂšs de lui dans son domicile budapestois : l’un intitulĂ© Le Spectateur justement, de la fin 1991 Ă  1994 ; le second portant plus modestement le titre Notes de journal, et s’étendant du 2 janvier 1995 au 29 avril 2001. Ce n’est pas KertĂ©sz lui-mĂȘme mais une tierce personne

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qui les a tapĂ©s Ă  l’ordinateur, laissant quelques commentaires au stylo en marge et surlignant en jaune certains passages de 2001 ayant servi de matrice Ă  Sauvegarde, troisiĂšme journal publiĂ© et relatant les annĂ©es autour du prix Nobel de 20021. Les deux carnets manuscrits qu’ils reproduisent, relativement fidĂšlement pour autant que j’aie pu en juger, ne seront pas accessibles Ă  la consultation des chercheurs avant un dĂ©lai rĂ©glementaire2.

LĂ  oĂč l’affaire se complique un peu, c’est que parallĂšlement Ă  l’édition hongroise de mars 2016 existe une Ă©dition allemande publiĂ©e cette mĂȘme annĂ©e Ă  partir d’un autre Ă©tat du manuscrit, avec quelques lacunes et ajouts par rapport Ă  l’édition hongroise. Les tapuscrits ont donc servi de boussole pour Ă©tablir la prĂ©sente Ă©dition française. Celle-ci suit l’édition hongroise, mais nous avons jugĂ© nĂ©cessaire d’ajouter le passage des ans, en conformitĂ© avec l’édition allemande qui a gardĂ© ces repĂšres, et pour ce faire, nous avons dĂ©cidĂ© de noter la date exacte de la premiĂšre entrĂ©e de chaque nouvelle annĂ©e3. D’autre part, les lieux de l’écriture ayant Ă©tĂ© oblitĂ©rĂ©s dans l’édition hongroise (alors que KertĂ©sz Ă©crivait tantĂŽt Ă  Budapest, tantĂŽt Ă  Vienne, Berlin,

1. Je n’ai pu identifier cette personne qui signe “dz”, mes relations avec ZoltĂĄn Hafner, qui doit savoir de qui il s’agit, s’étant interrompues aprĂšs la crĂ©ation de la Fondation KertĂ©sz.

2. Archives de l’AcadĂ©mie des arts, Berlin – fonds KertĂ©sz : AdK Berlin, Imre-KertĂ©sz-Archiv, no 330 et 331. J’ai pu consulter le premier, le carnet no 330, du vivant de KertĂ©sz grĂące Ă  son autorisation : il s’agit d’un agenda journalier sur lequel KertĂ©sz Ă©crivit de la premiĂšre page Ă  celle du 29 octobre, et dont les entrĂ©es courent d’octobre 1991 au 27 dĂ©cembre 1997, les dates Ă©tant prĂ©cisĂ©es par l’écrivain.

3. Elles seront indiquées entre crochets.

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Munich, etc.), nous avons dĂ©cidĂ© de mentionner ces lieux en note lorsque cela nous a semblĂ© pertinent. Enfin, pour ce qui est des quelques ajouts de notre texte, ils sont inclus soit en s’autorisant de l’édition allemande, soit par mesure de clarification, grĂące Ă  la copie des tapuscrits que j’ai constituĂ©e avec l’autorisation de l’écrivain qui me les avait confiĂ©s en 2014. Ces ajouts restent rares et il faut imaginer qu’ils seront un jour complĂ©tĂ©s par la grande aventure Ă©ditoriale que sera la publication des journaux personnels de l’écrivain depuis 1958.

Dernier des cinq journaux publiĂ©s du vivant d’Imre KertĂ©sz, Le Spectateur s’inscrit chronologiquement aprĂšs Journal de galĂšre tout en nourrissant un dialogue plein d’échos avec Un autre. Chronique d’une mĂ©tamorphose, qui offre une autre version diaristique des annĂ©es 1991-1996, plus romancĂ©e.

Le Spectateur reprend en effet l’écriture du journal lĂ  oĂč s’arrĂȘtait le narrateur de Journal de galĂšre, ce galĂ©rien Ă©pique Ă©crivant son odyssĂ©e intellectuelle entre 1961 et 1991 1. Il en mentionne mĂȘme les Ă©preuves reçues par l’écrivain. Or, la rupture de ton d’une Ɠuvre Ă  l’autre est frappante : Journal de galĂšre s’achevait sur la figure d’un joueur heureux ; notre journal s’ouvre sur la remise en question, l’angoisse et la dĂ©pression. Et de fait, les annĂ©es 1990 furent

1. Sur Journal de galĂšre comme autofiction Ă  partir de la matrice des journaux personnels de l’écrivain, voir Clara Royer, “From Private Practice to Novelization: Imre KertĂ©sz’s Galley-Boat Log”, in “Noter, tĂ©moigner, agir : Ă©criture et reprĂ©sentation dans les rĂ©cits auto/biographiques en Europe centrale”, Mateusz Chmurski et Arvi Sepp (dir.), Revue belge de philologie et d’histoire / Belgisch Tijdschrift voor Filologie en Geschiedenis, no 97, p. 1009-1026.

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mitigĂ©es pour Imre KertĂ©sz : sur le plan privĂ©, ce fut une dĂ©cennie de deuils majeurs – aprĂšs la mort de sa mĂšre en 1991, une maladie fulgurante emporta celle qui fut sa compagne pendant quarante-deux ans, Albina Vass, le 4 octobre 1995 – mais aussi d’un bonheur inĂ©dit, connu avec celle qu’il Ă©pousa le 14 avril 1996, Magda Ambrus, rencontrĂ©e en 1991. Sur le plan politique, l’optimisme initial suscitĂ© par la fin du rĂ©gime communiste fut de courte durĂ©e. Il se changea en mĂ©fiance grandissante envers la “Hongrie libre”, ses apories gouvernementales et le retour d’un antisĂ©mitisme de plus en plus assumĂ© dans l’espace public qui prit aussi KertĂ©sz pour cible Ă  plusieurs reprises. Or, tandis que son rapport Ă  la Hongrie se gĂątait, son Ɠuvre connaissait enfin une rĂ©ception europĂ©enne grĂące Ă  la traduction allemande de ses romans : en 1992, Kaddish pour l’enfant qui ne naĂźtra pas puis en 1996, Être sans destin, vĂ©ritable best-seller en Allemagne, qui motiva d’ailleurs la traduction de ce chef-d’Ɠuvre en français.

Le Spectateur reste fidĂšle Ă  l’ambiguĂŻtĂ© exprimĂ©e par l’écrivain dans ses textes prĂ©cĂ©demment publiĂ©s sur ce succĂšs, insensĂ© et inespĂ©rĂ© aprĂšs des dĂ©cennies d’anonymat. Sa popularitĂ© inĂ©dite dissimule Ă  peine une profonde crise d’écriture. AprĂšs une pĂ©riode de fĂ©conditĂ© qui aboutit en 1991 Ă  la nouvelle “ProcĂšs-Verbal” et au roman Le Drapeau anglais, posant KertĂ©sz en figure incontournable de l’espace littĂ©raire hongrois, s’ensuit une dĂ©cennie de lutte pour achever le roman Liquidation (2003). Entre-temps, KertĂ©sz publie essais et journaux, ce qui ne le satisfait qu’à moitiĂ© – les premiers l’engageant sur le terrain glissant – la “patinoire”, comme il l’écrivit – des opinions, les seconds l’interrogeant sur ses capacitĂ©s

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à demeurer un écrivain de fiction et le poussant à corriger, abraser, recomposer.

Si KertĂ©sz a pu douter de cette ultime publication, c’est peut-ĂȘtre parce qu’il Ă©tait conscient de sa nature plus documentaire. Pour les quatre journaux littĂ©raires prĂ©cĂ©dents, il s’était appliquĂ© Ă  choisir, effacer, réécrire et rĂ©organiser la matiĂšre premiĂšre de ses journaux pour la transformer en Ɠuvres fictionnelles. Une position qui ne saurait Ă©tonner de la part d’un Ă©crivain qui, en 1955, avait, Ă  la suite d’une rĂ©vĂ©lation qu’il baptisa dans son roman Le Refus “l’illumination dans le couloir en forme de L”, dĂ©cidĂ© de cesser de considĂ©rer sa vie comme une sĂ©rie d’anecdotes et de soumettre son talent littĂ©raire Ă  la nĂ©cessitĂ© d’une Ɠuvre vraie. KertĂ©sz Ă©voqua ce moment dans Dossier K. comme celui oĂč il dĂ©cida de sortir de la masse et de s’intĂ©resser Ă  la condition humaine en situation “totalitaire”.

De ce point de vue, Le Spectateur ne se distingue qu’en partie des journaux prĂ©cĂ©dents puisqu’il ne reprend pas l’intĂ©gralitĂ© des notes privĂ©es oĂč il puise. Certes, il n’y a qu’une rĂ©organisation trĂšs partielle des entrĂ©es, dont quelques-unes ont Ă©tĂ© fusionnĂ©es pour proposer une cohĂ©rence thĂ©matique. Elles suivent surtout de prĂšs la chronologie initiale, au contraire d’Un autre par exemple, dans lequel KertĂ©sz avait dĂ©placĂ© des entrĂ©es d’une annĂ©e Ă  l’autre de sorte Ă  laisser en conclusion tout ce qui concernait le dĂ©cĂšs d’“A.”, l’épouse de son alter ego diariste, afin d’en faire un tombeau pour Albina. Mais dans Le Spectateur, KertĂ©sz s’est livrĂ© encore Ă  un vĂ©ritable travail d’épure, fruit tant d’une pudeur qui lui Ă©tait coutumiĂšre que parce que le journal des annĂ©es 19911996 avait dĂ©jĂ  servi de matrice Ă  Un autre, dont

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le lecteur familier de KertĂ©sz reconnaĂźtra une douzaine d’entrĂ©es1. Qu’il n’y voie pas une erreur : il y a dans ce geste de redite non du radotage mais une poĂ©tique assumĂ©e de la rumination. De mĂȘme que KertĂ©sz relisait insatiablement les mĂȘmes Ɠuvres Ă  l’horizon desquelles il Ă©crivit son Ɠuvre (qui saurait dire combien de fois il lut L’Étranger qui l’avait tant bouleversĂ© dĂšs sa premiĂšre lecture en 1957 ?), de mĂȘme il fut un Ă©crivain ressassant, rejouant certaines phrases d’une Ɠuvre Ă  l’autre – invitant ainsi ses lecteurs Ă  se rappeler ces leitmotivs et Ă  participer Ă  une forme d’exercice de mĂ©moire.

Les coupes auxquelles KertĂ©sz a procĂ©dĂ© pour parvenir au texte du Spectateur sont rĂ©vĂ©latrices. D’abord, il dĂ©livre son texte de la plupart des entrĂ©es qui exprimaient son pessimisme sur la situation de la Hongrie et sur sa propre place dans le pays, autrement prĂ©sent dans Un autre comme dans un texte encore inĂ©dit en français, Lettres Ă  Haldimann (2010), qui tous deux se penchent aussi sur ces annĂ©es 1990. En 1997, Un autre traçait un parallĂ©lisme entre l’écrivain et la Hongrie libre. Vingt ans plus tard, Le Spectateur fait Ă  peu prĂšs fi de la politique de ces mĂȘmes annĂ©es 1990 : “La plus importante recommandation de l’hygiĂšne mentale est Ă  prĂ©sent la suivante : se libĂ©rer de la politique, rester loin des informations, se dĂ©tacher du temps2.” En cela, KertĂ©sz ne fait que suivre l’impĂ©ratif nietzschĂ©en de l’inactualitĂ©

1. Les passages communs aux deux Ɠuvres les plus notables concernent l’évolution de l’écrivain dans la Hongrie “libre” postsocialiste, ses hĂ©sitations Ă  Ă©migrer, ses lecture et traduction de Wittgenstein, ou encore son sĂ©jour Ă  Vienne aprĂšs le dĂ©cĂšs de sa mĂšre, Aranka Jakab, en 1991.

2. Dans ce volume, p. 88.

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qui lui fut si cher. Sans compter que, dans ces derniers moments de sa vie, il ne suit plus vraiment les alĂ©as politiques de son pays. Ensuite, KertĂ©sz gomme une partie de l’espace intime du journal initial : si la dimension charnelle y est plus prĂ©sente que jamais alors qu’il dĂ©couvre la “catastrophe du bonheur” marital avec Magda, il efface la chronique de ses amours, retire les Ă©tapes de sa maladie ou jette le voile sur ses mouvements de dĂ©pression qui le poussent parfois Ă  contempler le suicide. Il se dĂ©barrasse aussi de la plupart des voyages qui ponctuaient Un autre et le faisaient craindre de voir son journal se transformer en carnet de voyage – à l’exception notable d’un sĂ©jour Ă  Munich. Enfin, troisiĂšme grand domaine d’effacement : l’atelier d’écrivain. Presque rien ne reste de ses luttes avec Liquidation 1, pourtant abondamment Ă©voquĂ©es dans le journal privĂ©.

Le Spectateur porte plutĂŽt une interrogation identitaire et existentielle, prolongeant notamment des rĂ©flexions, engagĂ©es dĂ©jĂ  dans les annĂ©es 1980 et dans Journal de galĂšre, sur la transcendance et sur Dieu. KertĂ©sz s’inquiĂšte de la mĂ©tamorphose qui s’opĂšre en lui dans la Hongrie libĂ©rĂ©e : sur sa place dans “la littĂ©rature”, sur les menaces que le succĂšs fait peser sur son caractĂšre, sur ses angoisses de crĂ©ateur alors que son corps et son esprit – sa mĂ©moire, si importante pour son Ɠuvre – se dĂ©gradent et qu’Albina agonise. Mais on y trouve aussi des joies intellectuelles et artistiques, ses dialogues avec ses pĂšres littĂ©raires tel

1. On signalera toutefois un entretien trĂšs nourri sur la genĂšse de Liquidation publiĂ© par Z. Hafner : “FelszĂĄmolĂĄs – JĂĄtĂ©k, de halĂĄlosan komoly”, entretien du 2 mai 2004, MĂșlt Ă©s JövƑ, 2013, no 2 : https://multesjovo.hu/wp-content/uploads/aitfiles/0/0/005_026_kerteszimre_2013_2.pdf.

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Thomas Mann et son amour de la musique. L’identitĂ© du diariste-Ă©crivain a toujours Ă©tĂ© traversĂ©e par les rĂ©fĂ©rences intertextuelles et intermĂ©diales (la musique principalement, mais cinĂ©ma et peinture surviennent Ă  l’occasion) Ă  partir desquelles KertĂ©sz a construit son propre langage littĂ©raire et auxquelles il retourne rĂ©guliĂšrement. Qu’il rumine, donc.

Ce qui fait toute la force du Spectateur, c’est sa nature de tĂ©moignage : dĂšs 1961, alors qu’il Ă©tait contraint de faire une pause dans l’écriture d’Être sans destin pour gagner un peu d’argent dans le genre honni de la comĂ©die musicale, KertĂ©sz concevait l’écriture de son journal privĂ© comme un travail d’“autodocumentation” : “Je ne sais pas pourquoi je sens le besoin de me documenter moi-mĂȘme encore et encore lorsque je n’écris justement pas mon roman [
], en tout cas aprĂšs la prochaine comĂ©die musicale, je reviendrai certainement plusieurs fois vers ces pages1.” Ce but, KertĂ©sz y resta fidĂšle jusque dans Le Spectateur : “L’exigence permanente, pareille Ă  un remords, de tenir compte – sans savoir de quoi il faudrait tenir compte. Avant tout : de moi-mĂȘme comme matiĂšre, comme objet de documentation2.”

Sans retracer ici toute l’histoire de la pratique du journal chez KertĂ©sz, il faut signaler deux tournants. Le plus Ă©vident est celui du Journal de galĂšre au dĂ©but des annĂ©es 1990 : avec le passage Ă  une publication anthume de son matĂ©riau diaristique, c’est-Ă -dire de son vivant, KertĂ©sz change son rapport Ă  l’écriture du journal, la littĂ©rarisant davantage puisqu’il la

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1. AdK Berlin, Imre-Kertész-Archiv, no 22, 23 juillet 1961. 2. P. 25.

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

1991 : alors que la nouvelle Hongrie parlementaire et libĂ©rale connaĂźt ses premiers mois de “transition dĂ©mocratique”, Imre KertĂ©sz rompt – provisoirement – avec l’exil intĂ©rieur des annĂ©es socialistes et dĂ©couvre une libertĂ© nouvelle. Voyages Ă  l’Ouest, confĂ©rences, et bientĂŽt, une cĂ©lĂ©britĂ© inĂ©dite
 Mais la libertĂ© a d’amĂšres limites. Pour cet observateur obstinĂ© de l’existence, le journal intime est un compagnon permanent. Il y tĂ©moigne de cette Ă©trange libertĂ© qui l’altĂšre et l’interroge. Il y consigne ses doutes et ses inquiĂ©tudes d’homme et d’écrivain. AccompagnĂ© d’une prĂ©face de Clara Royer, Le Spectateur est l’ultime texte publiĂ© du vivant du prix Nobel de littĂ©rature.

Imre KertĂ©sz (1929-2016) est nĂ© dans une famille juive de Budapest. Il est dĂ©portĂ© Ă  Auschwitz en 1944 et libĂ©rĂ© du camp de Buchenwald en 1945. Depuis 1953, il se consacre Ă  l’écriture. Écrivain de l’ombre pendant plus de quarante ans, avant le succĂšs en Allemagne, puis dans le monde entier, d’ Être sans destin, Imre KertĂ©sz a reçu le prix Nobel de littĂ©rature en 2002. Son Ɠuvre est publiĂ©e en France par Actes Sud.

ISBN 978-2-330-18396-7 9:HSMDNA=V]X^[\:

DÉP. LÉG. : NOV. 2023
22,80 € TTC France www.actes-sud.fr

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