LARS KEPLER
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Lorsque le ministre des Affaires étrangères est sauvagement assassiné au beau milieu d’ébats sadiques avec une prostituée, les autorités redoutent un acte terroriste. Les premiers indices convergent en direction d’un homme incarcéré qui aurait des liens avec un réseau d’extrémistes. La police décide alors de faire appel à l’inspecteur Joona Linna qui purge une peine de quatre ans dans une prison de haute sécurité, la couverture est idéale. Il pourra approcher le prisonnier et tenter de lui soutirer des informations. Mais le temps presse, le meurtrier n’en est qu’à ses débuts. Des hommes influents tombent les uns après les autres dans des circonstances toujours plus sordides, et les crimes présentent la même troublante signature : juste avant de mourir, les victimes entendent un enfant chanter une comptine macabre sur dix petits lapins. Plus angoissant que jamais, le nouvel opus de Lars Kepler est un thriller psychologique d’une efficacité redoutable. Distillant la peur, Le Chasseur de lapins tient, dès les premières pages, sa proie effarée dans la lumière éblouissante de son intrigue. Il est alors déjà trop tard pour prendre la fuite…
Le chasseur de lapins
LARS KEPLER
Le chasseur de lapins roman traduit du suédois par Lena Grumbach
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : AVRIL 2018 / 23,80 e TTC France ISBN 978-2-330-09666-3
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Photographie de couverture : © Flora Borsi
Lars Kepler est le pseudonyme du couple d’écrivains Alexander et Alexandra Ahndoril. Actes Sud a déjà publié L’Hypnotiseur (2010), Le Pacte (2011), Incurables (2013), Le Marchand de sable (2014), Désaxé (2016) et Playground (2017).
ACTES SUD
actes noirs
ACTES SUD
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À cette heure matinale, l’eau lisse de la baie renvoie des éclats d’acier brossé. Les luxueuses villas sont plongées dans une torpeur nocturne, mais les piscines et les jardins éclairés rayonnent à travers les hautes clôtures et les branchages. Un homme ivre marche sur la route qui longe la plage, une bouteille de vin à la main. Arrivé devant une maison blanche dont la longue façade vitrée donne sur la mer, il s’arrête et s’applique à poser la bouteille pile au milieu de la route. Puis il enjambe le fossé, escalade la grille en fer forgé et pénètre dans le jardin. L’individu traverse la pelouse en titubant, s’arrête et vacille un instant en regardant les grandes baies vitrées, l’éclairage de la terrasse qui s’y reflète et les contours obscurs des meubles à l’intérieur. Il s’approche davantage, salue de la main un nain de jardin en porcelaine d’une cinquantaine de centimètres et contourne une palissade. Il trébuche et se cogne le genou quand il monte sur le deck de la piscine, mais se rattrape et se remet debout. L’eau scintille tel un lingot de verre bleu ciel. L’homme vacillant s’arrête au bord du bassin, ouvre sa braguette et se met à uriner dans l’eau. Puis il se dirige d’un pas chancelant vers les meubles de jardin et arrose généreusement les fauteuils, les coussins et la table ronde. Des vapeurs d’urine montent dans l’air frais. Il referme sa braguette et observe un lapin blanc qui gambade sur le gazon puis disparaît sous un buisson.
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Un sourire aux lèvres, il retourne vers la maison, passe devant les baies vitrées de la terrasse et s’appuie contre la palissade. Il descend sur la pelouse, s’immobilise et se retourne. Son cerveau embrumé par l’alcool essaie de comprendre ce qu’il vient de voir. Une personne vêtue de noir, avec une drôle de tête, l’a dévisagé. L’individu se trouvait-il à l’intérieur de la maison obscure ou se tenait-il derrière lui, l’observant dans le reflet de la vitre ?
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Vendredi vingt-six août La bruine tombe doucement des nuages sombres. Le halo urbain, terne, s’élève vers le ciel, à trente mètres au-dessus des toits. Il n’y a pas de vent, et les gouttes éclairées forment une sorte de coupole nébuleuse sur toute la commune de Djursholm. Une immense villa fait face à l’eau tranquille de la baie de Germaniaviken. À l’intérieur, une jeune femme traverse le parquet verni et foule le tapis persan, aux aguets. Elle s’appelle Sofia Stefansson. Tenaillée par l’inquiétude, elle enregistre le moindre détail de la pièce. Sur l’accoudoir du canapé est posée une télécommande noire dont les piles sont maintenues par du scotch transparent. Il y a de légères traces de verre sur la table. Un vieux sparadrap est resté collé aux franges du grand tapis. Derrière Sofia, le parquet grince comme si quelqu’un la suivait à travers les pièces. Ses pas sur le dallage extérieur mouillé ont laissé des éclaboussures sur ses talons hauts et ses mollets musclés. Elle ne joue plus au football depuis deux ans mais elle a toujours des jambes d’athlète. Dans sa main, elle dissimule à l’homme qui l’attend une bombe de gaz lacrymogène. Elle se répète qu’elle a choisi de venir, qu’elle veut être là, qu’elle maîtrise la situation. Près d’un fauteuil, l’homme qui a ouvert la porte la reluque ouvertement.
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Sofia a des traits symétriques, des joues rondes, juvéniles. Elle porte une robe bleue qui laisse ses épaules dénudées. Une rangée de petits boutons recouverts de tissu descend entre ses seins. Le petit cœur en or de son collier sautille dans le creux de sa gorge au rythme de son pouls accéléré. Elle sait qu’elle pourrait s’excuser, dire qu’elle ne se sent pas très bien et qu’elle doit partir. Il serait peut-être irrité, mais il respecterait sa volonté. L’homme l’observe avec une sorte d’avidité mélancolique dans le regard et une peur soudaine noue le ventre de Sofia. Il lui semble tout à coup qu’elle l’a déjà rencontré. C’est peut-être un cadre supérieur qu’elle a aperçu sur un lieu de travail, ou le père d’une copine de classe. Sofia s’arrête à quelques mètres de lui, sourit et perçoit les battements rapides de son propre cœur. Elle a l’intention de maintenir cette distance jusqu’à ce qu’elle ait analysé ses mouvements et le ton de sa voix. La main qui serre le dossier du fauteuil ne montre aucun signe d’agressivité. Les ongles sont soignés et l’alliance patinée témoigne d’un long mariage. — Jolie maison, dit-elle, et elle écarte une mèche brillante de son visage. — Merci, réplique-t-il en lâchant le dossier. Il doit avoir tout juste cinquante ans, mais il bouge avec une sorte de lourdeur d’âme, comme un vieux dans sa vieille maison. — Vous êtes venue en taxi ? demande-t-il en déglutissant. — Oui. Nouveau silence. Une pendule dans la pièce voisine émet deux brèves sonneries aiguës. Une poudre rouge safran tombe sans bruit des pistils d’un lys épanoui dans un vase. Assez tôt dans la vie, Sofia a compris que le sexe l’attirait. Elle aime se sentir appréciée, aime la sensation d’être choisie, mais elle n’est jamais vraiment tombée amoureuse. — On ne s’est pas déjà rencontrés ? — Je m’en souviendrais, répond-il avec un sourire dépourvu de joie.
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Ses cheveux blonds grisonnants sont fins et coiffés en arrière. La peau de son visage flasque est un peu luisante et une ride profonde sillonne son front. Sofia hoche la tête en direction des tableaux sur le mur. — Vous êtes collectionneur ? — Je m’intéresse à l’art, explique-t-il. Ses yeux clairs l’observent derrière les lunettes à monture d’écaille. Elle se détourne, glisse la petite bombe lacrymogène dans son sac à main puis s’approche d’une grande peinture dans un cadre doré. Il la rejoint, s’arrête un peu trop près en respirant par le nez. Sofia sursaute quand il lève sa main droite vers la toile. — xixe siècle… Carl Gustaf Hellqvist, dit-il comme s’il donnait un cours. Il est mort jeune, après une vie difficile, des migraines épouvantables, des électrochocs… mais c’était un peintre extraordinaire. — Fascinant, commente-t-elle à mi-voix. — Oui, je trouve aussi. L’homme se dirige vers la partie salle à manger de la pièce et Sofia lui emboîte le pas avec la sensation désagréable de se laisser entraîner dans un piège. Il lui semble que la trappe se referme sur elle avec une lenteur engourdie, que les grandes roues dentées tournent et ferment tout chemin de fuite, centimètre par centimètre. L’immense salon-salle à manger aux fenêtres à croisillons donnant sur la baie est meublé de plusieurs canapés et d’armoires qui n’y semblent pas tout à fait à leur place. Deux verres remplis de vin rouge sont posés au bord de la table ovale. — Puis-je vous offrir un verre de vin ? demande-t-il en se tournant vers elle. — Je préférerais du vin blanc, si vous en avez, répond-elle, redoutant qu’il essaie de la droguer. — Du champagne ? dit-il, sans la lâcher du regard. — Volontiers. — Mais oui, bien sûr, c’est du champagne qu’il nous faut, décide-t-il.
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Quand on se rend chez un parfait étranger, on se sent tout petit, chaque pièce peut être un piège et chaque objet, une arme potentielle. Sofia préfère les hôtels où quelqu’un peut l’entendre si elle appelle au secours. Elle le suit vers la cuisine. Un son étrange à très haute fréquence s’élève, impossible à localiser. L’homme ne semble pas le remarquer, mais Sofia s’arrête sur le pas de la porte, tourne les yeux vers les fenêtres sombres et s’apprête à dire quelque chose lorsqu’elle entend un craquement, un peu comme un glaçon qui crépite quand on le glisse dans un verre plein. — Vous êtes sûr qu’il n’y a que nous dans la maison ? demande-t-elle. Elle pourra rapidement se déchausser et courir vers l’entrée s’il se passe quoi que ce soit, se dit-elle. A priori, elle est beaucoup plus agile que lui, elle aura le temps de fuir si elle laisse ses affaires. Elle reste dans l’embrasure de la porte et le regarde sortir une bouteille de Bollinger d’une cave à vin. Il la débouche et remplit deux flûtes, attend que la mousse disparaisse puis en rajoute un peu avant de la rejoindre.
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2 Sofia boit un peu de champagne, sent l’arôme se répandre dans sa bouche et entend le fin pétillement des bulles qui montent dans le verre. Quelque chose lui fait de nouveau tourner les yeux vers l’enfilade de fenêtres de la cuisine. Peut-être un chevreuil, se dit-elle. Il fait nuit dehors. Sur le verre, elle voit le reflet de la cuisine : des contours nets et précis, et le dos de l’homme. La surface lisse du plan de travail, le bloc de couteaux, les citrons disposés dans un grand bol. Il lève le verre et boit. Il fait un geste vers elle, sa main prise d’un tremblement à peine perceptible. — Déboutonnez un peu votre robe, dit-il faiblement. Sofia vide son verre et voit la marque laissée par son rouge à lèvres sur le bord. Elle le pose sur la table et défait doucement le premier bouton. — Vous portez un soutien-gorge, constate-t-il. — Oui, répond-elle en s’attaquant au deuxième bouton. — Quelle taille ? — 80 C. L’homme continue à l’observer, un petit sourire aux lèvres, et Sofia sent un picotement aux aisselles quand la sueur se met à couler. — Votre culotte est comment ? — En soie bleu ciel. — Je peux voir ? Elle hésite et il s’en rend compte. — Pardon, s’empresse-t-il de dire. Je suis trop direct ? C’est ça ?
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— J’aimerais qu’on règle l’aspect financier d’abord, suggèret-elle en s’efforçant de paraître ferme et naturelle. — Je comprends. Son ton est sec. — C’est toujours mieux de commencer par… — Vous serez payée, l’interrompt-il avec une pointe d’agacement dans la voix, et il sort de la pièce. Quand elle est avec ses clients réguliers, la plupart du temps tout est très simple. Parfois c’est même agréable, mais les nouveaux clients la rendent nerveuse. Elle se met à songer à tout ce qui pourrait arriver, repense à ses mauvaises expériences, à ce père de deux enfants qui lui avait mordu le cou et l’avait enfermée dans le garage. Elle passe ses annonces sur les sites La Page rose et Nanas de Stockholm. Presque tous ceux qui la contactent ont des intentions douteuses. Ils sont vulgaires, promettent du sexe merveilleux ou la menacent de violence et de punition. Elle écoute toujours son intuition avant de commencer à échanger. Le courriel de cet homme était bien écrit, sans ambiguïté mais pas irrespectueux pour autant. Il disait s’appeler Wille, son téléphone était sur liste rouge et son adresse, prestigieuse. Dans le troisième mail, il avait expliqué ce qu’il voulait faire avec elle et combien il était prêt à payer. Elle l’avait pris comme un avertissement. Si l’offre est trop alléchante, c’est que quelque chose cloche. Les tickets gagnants sont rares dans cet univers et, quand il y en a, mieux vaut louper une affaire mirobolante que se mettre en danger. Et pourtant elle était venue. L’homme revient et lui tend une enveloppe. Elle la glisse dans son sac après avoir rapidement compté l’argent. — Ça suffit pour que tu me montres ta culotte ? Avec un sourire franc, elle saisit le bas de sa robe des deux mains pour la remonter lentement au-dessus des genoux. L’ourlet crisse contre le nylon du collant sur ses cuisses. Elle marque une pause et l’observe. Évitant de croiser son regard, il fixe comme ensorcelé son entrejambe quand elle retrousse sa robe jusqu’à la taille. Sous
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le collant effet poudré, la soie de sa culotte scintille comme de la nacre. — Tu es rasée ? demande-t-il d’une voix plus rauque. — Épilée à la cire. — Entièrement ? — Oui. — Ça doit faire mal, non ? — On s’y fait. — Comme pour beaucoup de choses dans la vie, chuchotet-il. Elle laisse retomber sa robe et lisse le tissu sur ses cuisses tout en en profitant pour essuyer ses mains moites. Elle a beau avoir été payée, elle ressent de nouveau une certaine nervosité. Peut-être à cause du montant élevé. Il a déboursé cinq fois plus que ses clients habituels. Dans son mail, il avait expliqué qu’il payait un supplément pour la discrétion et pour son souhait particulier, mais la somme restait quand même démesurée. En lisant ce qu’il attendait d’elle, elle avait eu l’impression que ce n’était pas si terrible que ça. Elle se souvient d’un homme au regard anxieux qui enfilait les sous-vêtements de sa mère et voulait qu’elle lui donne des coups de pied à l’entrejambe. Il l’avait payée pour qu’elle lui fasse pipi dessus quand il se tordait de douleur par terre, mais elle en avait été incapable. Elle avait ramassé l’argent et s’était enfuie en courant. — Il y a différentes façons de prendre son pied, dit Wille avec un sourire gêné. On ne peut pas obliger quelqu’un à… Du coup, il faut payer le prix. Enfin, tout ça pour dire que je ne m’attends pas à ce que tu aimes ce que tu fais. — Ça dépend. Si l’homme est tendre avec moi, je peux y prendre du plaisir, ment-elle. Dans son annonce, Sofia promet évidemment la discrétion absolue, mais elle a quand même mis en place une mesure de sécurité. Elle garde chez elle un journal intime dans lequel elle note le nom et l’adresse de la personne qui lui donne rendezvous, pour qu’on puisse la retrouver si elle disparaissait.
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D’ailleurs, sa copine Tamara a déjà eu Wille comme client juste avant de quitter le monde de l’escort pour se marier et s’installer à Göteborg. S’il s’était mal comporté, elle aurait posté une alerte sur le forum des travailleurs du sexe, Sofia en est sûre. — J’espère seulement que tu ne me trouves pas laid et répugnant, dit l’homme en s’approchant. Je veux dire, toi, tu es tellement jeune et belle… Je sais très bien de quoi j’ai l’air. À ton âge, je n’étais pas mal, mais… — Vous n’êtes pas mal aujourd’hui non plus, lui assuret-elle. Sofia pense à toutes les fois où elle a entendu dire que les escort-girls sont censées être un peu psychologues. Or, la plupart des hommes qu’elle rencontre ne disent rien de personnel. — On monte dans la chambre ? propose sur un ton léger celui qui se fait appeler Wille.
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3 Sofia sent qu’elle a envie de faire pipi quand elle le suit dans le large escalier en bois. Le tapis moelleux est maintenu en place à chaque marche par de lourdes tiges de laiton. La lumière du grand plafonnier fait scintiller la main courante vernie. Au départ, l’idée de Sofia était de ne prendre que des clients triés sur le volet, ceux qui sont prêts à payer des sommes élevées pour une nuit entière, ceux qui souhaitent se faire accompagner à une réception ou le temps d’un voyage. Pendant ses trois années comme escort-girl pour arrondir ses fins de mois, elle a eu une vingtaine de jobs de ce genre. Mais la plupart de ses clients souhaitent juste se faire sucer après le boulot avant de rentrer retrouver leur famille. La chambre est grande et lumineuse, dominée par un somptueux lit double avec de beaux draps en soie grise. Sur la table de chevet de l’épouse se trouvent un roman de Lena Andersson et un pot de crème pour les mains d’une marque haut de gamme ; du côté de Wille, un iPad dont l’écran est parsemé de traces de doigts. Il lui montre les courroies de cuir noir qu’il a préparées autour des montants du lit. Elles ne sont pas neuves, la surface est un peu craquelée et la teinture a mal résisté au temps. Soudain, la pièce vacille et tourne, comme après une secousse. Sofia regarde l’homme, mais il ne semble nullement troublé. Des résidus blancs de dentifrice ou de comprimés Rennie se sont déposés aux coins de sa bouche.
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Un grincement résonne dans l’escalier, il se tourne vers le couloir avant de la regarder à nouveau. — Je dois pouvoir te faire confiance pour me détacher quand je le dirai, précise-t-il pendant qu’il déboutonne sa chemise. Je veux être certain que tu n’essayeras pas de me dévaliser ou que tu ne ficheras pas simplement le camp, maintenant que tu as été payée. — Bien sûr, répond-elle. Sa poitrine est couverte de poils blonds. De toute évidence, il tente de rentrer son ventre quand elle le regarde. Sofia se dit qu’elle demandera à emprunter la salle de bains attenante quand il sera attaché. Par la porte entrouverte, le miroir lui renvoie le reflet d’une douche contre un mur en mosaïque dorée. — Je veux que tu m’attaches et que tu prennes ton temps, je n’aime pas la violence ni la contrainte, explique-t-il. Sofia hoche la tête et enlève ses chaussures. Elle est de nouveau prise d’un petit étourdissement lorsqu’elle redresse le dos et le regarde brièvement dans les yeux avant de relever sa robe jusqu’au nombril. L’électricité statique fait crépiter le tissu. Elle glisse les pouces sous la ceinture de son collant et le fait descendre. La sensation de pression autour des cuisses disparaît et le mince voile se plisse en un nuage autour de ses mollets. Elle commence à déboutonner sa robe. — Tu voudrais peut-être être attachée à ma place ? demandet-il, et il sourit à cette pensée. — Non merci. — C’est assez confortable, plaisante-t-il en tirant un peu sur une des courroies. — Je n’offre pas ce genre de services, explique-t-elle gentiment. — Je n’ai jamais essayé d’échanger les rôles… Je pourrais doubler tes honoraires si tu acceptais, rit-il comme si l’idée le prenait par surprise et le mettait en joie. Ce qu’il lui propose représente plus d’argent que ce qu’elle encaisse en deux mois, mais se faire ligoter chez un client est beaucoup trop dangereux. — Qu’est-ce que tu en dis ?
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— Non, répond-elle avec un mélange de regret et de soulagement. — D’accord, réplique-t-il rapidement en lâchant la courroie. La boucle tinte lorsque l’attache frotte contre les barreaux du montant de lit. — Vous voulez que je me déshabille entièrement ? — Attends un peu, répond-il, et il la scrute d’une étrange façon. — Est-ce que je peux emprunter la salle de bains un instant ? — Bientôt. On dirait qu’il essaie de freiner sa respiration. Sofia a l’impression que ses lèvres sont bizarrement froides. Quand elle lève la main pour toucher sa bouche, elle voit que l’homme sourit de toutes ses dents. Il s’approche d’elle, attrape son menton, le tient fermement et lui crache droit dans la figure. — Qu’est-ce que vous faites ?! s’écrie-t-elle, prise de vertiges. Soudain ses jambes se dérobent et elle s’affaisse comme une masse. Dans sa chute, elle se mord la langue et sa bouche se remplit de sang. Elle bascule sur le côté et se rend compte qu’il est penché sur elle, en train de déboutonner son pantalon de velours côtelé. Sofia n’a pas assez de force pour ramper. Elle laisse sa joue reposer sur le sol et voit une mouche morte dans la poussière sous le lit. Elle sent les battements de son cœur résonner dans ses oreilles quand elle comprend qu’elle a été droguée. — Ne faites pas ça ! halète-t-elle, puis elle ferme les yeux. Avant de perdre connaissance, Sofia réalise qu’il va peutêtre la tuer, qu’elle est peut-être en train de vivre son dernier instant.
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4 Lorsqu’une quinte de toux la tire d’un rêve de noyade, Sofia sait immédiatement où elle se trouve. Elle est attachée dans le lit de l’homme qui prétend s’appeler Wille. Allongée sur le dos, elle est entravée par des sangles de cuir tendues. Il l’a ligotée tellement serré que ses jambes et ses bras sont étirés à l’extrême, ses poignets brûlants et ses doigts gelés. Elle a la bouche sèche. Sa langue ne saigne plus, mais elle est gonflée et douloureuse. Sa robe lui est remontée jusqu’à la taille quand l’homme lui a écarté les cuisses. Ça ne peut pas être vrai, pense-t-elle. Prévoyant toutes ses réactions, il avait déjà placé la drogue dans une des flûtes à champagne qu’il a sorties du placard. Sofia entend une voix dans une pièce attenante, un entretien tenu sur un ton professionnel, un chef qui parle. Elle tente de lever la tête pour regarder par la fenêtre et voir s’il fait nuit ou jour, mais elle n’y arrive pas. Ça lui fait trop mal aux bras. Elle ignore totalement combien de temps elle est restée ainsi. Il revient dans la chambre et la peur se répand dans le cœur de Sofia comme du poison. La panique afflue dans son crâne, son gosier se contracte et son pouls s’emballe. Ce qui ne devait jamais arriver est arrivé. Elle essaie de se calmer, se disant qu’elle doit à tout prix engager une conversation. Il faut lui faire comprendre qu’il a choisi la mauvaise fille, mais qu’elle ne se formalisera pas s’il la relâche immédiatement.
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Sofia se jure d’arrêter cette activité d’escort-girl, elle fait ça depuis trop longtemps déjà, et de toute façon elle dépense l’argent en futilités. L’homme l’observe avec la même avidité qu’avant et elle s’efforce d’afficher un visage calme. Elle savait dès le départ que quelque chose n’allait pas. Et au lieu de tourner les talons et de s’en aller, elle a ignoré son intuition. Elle a commis une erreur catastrophique, elle s’est comportée avec le même désespoir qu’une héroïnomane. — Je vous ai dit non pour ce genre de rapport, dit-elle en se ressaisissant. — Oui, réplique-t-il avec un sourire qui s’attarde sur ses lèvres quand il parcourt du regard le corps de Sofia. — Je connais des filles qui seraient d’accord, je peux vous donner leurs coordonnées si vous voulez. Il ne répond pas. Se contentant de respirer lourdement par le nez, il se plante au pied du lit face à ses jambes écartées. Elle commence à transpirer abondamment et se prépare à la violence et à la douleur. — Là, c’est de l’abus de pouvoir, vous le comprenez, j’espère ? Il ne répond toujours pas, remonte seulement ses lunettes sur son nez et la contemple d’un air intéressé. — Cette situation est très désagréable et dégradante pour moi, reprend Sofia, mais elle se tait lorsque sa voix se met à trembler. Elle se force à calmer sa respiration. Il ne faut pas qu’elle lui montre sa peur, il ne faut pas le supplier. Qu’aurait fait Tamara ? Sofia voit devant elle le visage constellé de taches de rousseur de son amie, son petit sourire moqueur, son regard dur. — J’ai vos coordonnées dans un carnet chez moi, dit-elle en le fixant droit dans les yeux. — Quelles coordonnées ? demande-t-il avec indifférence. — Votre nom, qui est sûrement inventé, mais aussi votre adresse, votre adresse mail, l’heure du rendez-vous… — Très bien, comme ça je suis au courant.
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Le matelas rebondit quand il commence à ramper vers elle sur le lit. Il s’arrête entre ses cuisses, se balance un peu, saisit sa culotte et tire dessus d’un coup sec. La douleur fuse jusqu’à son épaule, comme si elle se l’était luxée. L’homme tire de nouveau, des deux mains. La culotte cisaille ses hanches, mais les coutures des élastiques tiennent bon. Il chuchote quelque chose pour lui-même et l’abandonne sur le lit. Le matelas bouge encore une fois. Sofia sent qu’elle va avoir une crampe à la cuisse. Un souvenir fugace des entraînements de foot lui traverse l’esprit. Elle se rappelle le petit serrement du mollet, annonçant la contraction musculaire, quand elle tentait de retirer les petites mottes de terre et d’herbe agglutinées entre les crampons de ses chaussures. Les visages rouges et chauds de ses copines. Le plancher bruyant des vestiaires, l’odeur de transpiration, de pommade et de déodorant. Comment est-ce possible ? Comment a-t-elle pu se retrouver ici ? Sofia lutte contre les larmes. Elle a l’impression qu’elle sera fichue si elle montre à quel point elle a peur. L’homme revient avec des ciseaux à ongles, coupe la culotte des deux côtés et la retire. — Il y a beaucoup de filles qui sont d’accord pour le bondage, tente Sofia. Je connais… — Je ne veux pas des filles qui sont d’accord, l’interromptil, et il balance la culotte à côté d’elle sur le lit. — Ce que je veux dire, c’est que ça les excite d’être attachées, précise-t-elle. — Tu n’aurais pas dû venir, constate-t-il simplement. Sofia perd son calme et se met à pleurer. La terreur lui fait tendre le dos et tirer sur les courroies qui lui lacèrent la peau. Le sang coule et forme de petits ruisseaux sur son avant-bras droit. — Ne faites pas ça, le supplie-t-elle. L’homme retire sa chemise et la lance par terre, descend un peu son pantalon puis déroule un préservatif sur son sexe à moitié dressé.
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Il se met à genoux, et elle sent l’odeur de caoutchouc sur ses doigts quand il lui enfonce sa culotte en lambeaux dans la bouche. Ça lui donne la nausée, elle manque de vomir. Sa langue est complètement desséchée et des larmes coulent sur ses joues. Il comprime un de ses seins à travers le tissu de la robe, puis s’allonge lourdement sur elle. De peur, Sofia fait pipi, un fleuve brûlant d’urine qui se répand sous elle. Quand il essaie de la pénétrer, elle se tourne sur le côté et le repousse avec sa hanche. Une goutte de sueur tombe du bout du nez de l’homme sur son front. Il saisit son cou d’une main, la regarde avec des yeux scintillants, lui serre la gorge et s’allonge sur elle de nouveau. Sous son poids, Sofia s’enfonce dans le matelas et ses cuisses s’écartent encore davantage. Ses chevilles brûlent et les montants du lit craquent. En manque d’oxygène, elle rejette la tête sur le côté et parvient à inspirer un peu d’air par le nez. Les doigts serrent plus fort son cou, des points noirs surgissent devant ses yeux et la pièce s’assombrit. Il tente à nouveau de la pénétrer, et elle lutte pour lui résister, mais c’est impossible, il la violera quoi qu’elle fasse. Elle ne peut pas rester dans son corps, il faut qu’elle pense à autre chose, qu’elle disparaisse ailleurs. Des réminiscences surgissent sous forme de flashes : les froides soirées sur le grand terrain gazonné, la respiration douloureuse, la fumée qui sort de la bouche et la quiétude du côté du lac et de la vieille école de Bollstanäs. L’entraîneur montre le ballon, donne un coup de sifflet et le silence se fait. Les mains autour de son cou desserrent leur étreinte. Sofia tousse et expulse la culotte, aspire de l’air, cligne des yeux. Elle entend au loin quelques notes de musique électroniques. L’homme se remet à genoux. Quelqu’un sonne à la porte au rez-de-chaussée. Il attrape son menton, l’écrase brutalement pour lui faire ouvrir la bouche et y fourre de nouveau la culotte. La nausée revient, elle respire par le nez, n’arrive pas à déglutir.
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La sonnette retentit une deuxième fois. L’homme lui crache dessus, se lève, remonte son pantalon et sort en emportant sa chemise. Dès qu’il a disparu par la porte, Sofia tire sur sa main droite de toutes ses forces, bravant la souffrance. Au prix d’une douleur abominable, sa main se libère de la sangle. La culotte dans sa bouche l’empêche de hurler. Elle tremble de tout son corps et manque de s’évanouir. Elle s’est peut-être fracturé le pouce ou déchiré les ligaments ; sa peau a été arrachée comme on retire un gant et le sang coule le long de son bras quand elle le lève vers sa bouche pour ôter la culotte. Avec des gémissements hystériques, elle s’acharne sur la lanière autour de sa main gauche. Ses doigts glissent sans arrêt mais elle réussit à défaire la boucle et détache rapidement la courroie, s’assied et se débarrasse des attaches autour de ses pieds. Elle se met debout sur ses jambes flageolantes, plaque sa main blessée contre son ventre et commence à marcher sur l’épaisse moquette. Le choc et la douleur font bourdonner sa tête, ses pieds sont ankylosés et sa robe, froide et mouillée, colle à ses fesses. Sofia quitte la chambre en silence et se faufile dans le couloir où l’homme vient de disparaître. Elle s’arrête avant d’atteindre l’escalier. Au rez-de-chaussée, elle entend une autre voix, et se dit qu’elle va appeler au secours. Elle ne peut pas saisir les paroles et elle s’avance prudemment. Des vêtements sont posés sur la rambarde du palier, tout juste récupérés au pressing. À travers le mince plastique protecteur, elle aperçoit plusieurs chemises blanches, toutes identiques. Elle s’éclaircit doucement la voix pour appeler à l’aide lorsqu’elle comprend soudain la situation en bas. La deuxième personne n’est pas à l’intérieur de la maison. Sa voix provient de l’interphone. C’est un livreur qui se tient devant la grille et demande qu’on lui ouvre. Wille répète qu’il devra revenir plus tard, raccroche et revient vers l’escalier.
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Sofia chancèle, mais parvient à conserver son équilibre. Ses orteils brûlent et picotent lorsque le sang commence à y affluer de nouveau. Le parquet grince sous ses pieds quand elle recule. Elle regarde autour d’elle et devine une autre pièce au fond du couloir aux murs décorés de portraits peints. Elle pourrait y courir, ouvrir une fenêtre et appeler à l’aide, mais elle réalise qu’elle n’en aura pas le temps.
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LARS KEPLER
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Lorsque le ministre des Affaires étrangères est sauvagement assassiné au beau milieu d’ébats sadiques avec une prostituée, les autorités redoutent un acte terroriste. Les premiers indices convergent en direction d’un homme incarcéré qui aurait des liens avec un réseau d’extrémistes. La police décide alors de faire appel à l’inspecteur Joona Linna qui purge une peine de quatre ans dans une prison de haute sécurité, la couverture est idéale. Il pourra approcher le prisonnier et tenter de lui soutirer des informations. Mais le temps presse, le meurtrier n’en est qu’à ses débuts. Des hommes influents tombent les uns après les autres dans des circonstances toujours plus sordides, et les crimes présentent la même troublante signature : juste avant de mourir, les victimes entendent un enfant chanter une comptine macabre sur dix petits lapins. Plus angoissant que jamais, le nouvel opus de Lars Kepler est un thriller psychologique d’une efficacité redoutable. Distillant la peur, Le Chasseur de lapins tient, dès les premières pages, sa proie effarée dans la lumière éblouissante de son intrigue. Il est alors déjà trop tard pour prendre la fuite…
Le chasseur de lapins
LARS KEPLER
Le chasseur de lapins roman traduit du suédois par Lena Grumbach
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : AVRIL 2018 / 23,80 e TTC France ISBN 978-2-330-09666-3
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Photographie de couverture : © Flora Borsi
Lars Kepler est le pseudonyme du couple d’écrivains Alexander et Alexandra Ahndoril. Actes Sud a déjà publié L’Hypnotiseur (2010), Le Pacte (2011), Incurables (2013), Le Marchand de sable (2014), Désaxé (2016) et Playground (2017).
ACTES SUD
actes noirs
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