LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS L’inspecteur Ibarra a été transféré depuis trois ans dans un com missariat de sa Galice natale après avoir brillamment résolu l’af faire de la petite disparue de Málaga. Le 20 août 2010, 0 h 15, il est appelé par l’hôpital de La Corogne au chevet d’une femme grièvement blessée. Elle ne veut parler qu’à lui. Dans un sombre compte à rebours, le récit des événements qui l’ont conduite à ce triste état fait écho à l’urgence, au pressentiment qu’il pourrait être encore temps d’éviter un autre drame. À mesure que l’auteur tire l’écheveau emmêlé de ces deux vies, leurs histoires – tragiques et sublimes – se percutent de plein fouet sur une côte galicienne âpre et sauvage. Une fillette fantasque qui se rêvait oiseau marin survolant les récifs, un garçon craintif qui, pour n’avoir su la suivre, vit au rythme de sa voix, un vieux chapelier argentin qui attend patiemment l’heure du châtiment, un vétéran des Malouines amateur de narcisses blancs… Aucun personnage n’est ici secondaire et l’affliction du passé ne saurait réduire quiconque au désespoir. Chacun est convaincu que le bonheur reste à venir, ou tente pour le moins de s’inventer des raisons de vivre. C’est ainsi que, dans ce saisissant roman choral, l’auteur parvient à nimber de beauté l’abjection des actes, et de poésie la noirceur des âmes.
VÍCTOR DEL ÁRBOL La veille de presque tout
VÍCTOR DEL ÁRBOL
La veille de presque tout roman traduit de l’espagnol par Claude Bleton
Víctor del Árbol est né à Barcelone en 1968. Après des études d’histoire, il a travaillé dans les services de police de la communauté autonome de Catalogne. Actes Sud a publié La Tristesse du Samouraï en 2012 et La Maison des chagrins en 2013. Son dernier roman, Toutes les va gues de l’océan, a été élu grand prix de Littérature policière, roman étranger, 2015.
Photographie de couverture : © Anka Zhuravleva
ISBN 978-2-330-07266-7
ACTES SUD DÉP. LÉG. : JANV. 2017 22,50 e TTC France www.actes-sud.fr
couv_la_veille_de_presque_tout.indd 1,3
9:HSMDNA=U\W[[\:
ACTES SUD
actes noirs
ACTES SUD
08/11/2016 16:33
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 6
09/11/2016 15:09
Pour la compagne de ma vie, Lola. Car elle seule me regarde pour me voir. C’est cela aussi, aimer.
7
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 7
09/11/2016 15:09
8
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 8
09/11/2016 15:09
L’enfer, c’est les autres. Jean-Paul Sartre, Huis clos.
Fou est l’homme qui a tout perdu sauf sa raison. Gilbert K. Chesterton, Orthodoxie.
9
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 9
09/11/2016 15:09
10
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 10
09/11/2016 15:09
PROLOGUE Málaga, été 2007
Germinal poussa un profond soupir. Il ne se ferait jamais à la chaleur du Sud. Elle était insupportable. Même pour ceux qui étaient habitués à ce lambeau de néant. Les gouttes de sueur glissaient sur son visage comme des fourmis importunes, mais il ne se donnait plus la peine de les essuyer d’un revers de main. Elles lui brouillaient les yeux, d’un bleu pâle, pendant qu’il balayait la lande du regard. La seule chose qui dérangeait l’horizon, aussi loin que pouvait porter sa vue, c’était un bouquet de peupliers qui ressemblait à une oasis dans ce désert. À quelques mètres, coulait une tranchée d’irrigation dont le filet d’eau glauque était survolé par une nuée d’insectes. La brise laissait entendre un murmure de vie stérile qui se mêlait au vrombissement des bourdons. Il cracha, se tourna vers la voiture et ouvrit la portière du passager. — Descends, ordonna-t-il à l’homoncule. Il n’y avait pas moyen de nommer autrement cette silhouette insignifiante qui, blottie sur le siège, l’observait avec terreur, les mains menottées protégeant sa pommette enflée. Il avait le nez cassé et la lèvre fendue. — J’ai commis une erreur, bredouilla l’homoncule. Germinal secoua lentement la tête, écœuré. Il n’y avait pas d’erreur, et le temps des excuses était révolu. — Je t’ai dit de descendre ! L’ordre retentit à ses oreilles, mais l’homoncule refusa de bouger, en sorte que Germinal dut l’attraper par son revers et 11
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 11
09/11/2016 15:09
le sortir de force, si brutalement que le petit homme tituba et tomba à plat ventre en soulevant une poussière jaunâtre. Germinal ne l’aida pas à se relever. Il attendit que l’homoncule se remette debout, tremblant comme une feuille sur le point de se détacher de sa branche, mais Germinal n’éprouvait aucune compassion. — Où ? L’homoncule cligna des yeux et plissa les paupières. Les menottes mordaient ses poignets et il ne sentait plus le sang circuler au bout de ses doigts. Le soleil l’éblouissait et il pencha la tête, comme pour l’esquiver. Il montra mollement les peupliers. — Une cabane de bergers abandonnée. — Avance. Ils s’y dirigèrent. Quelques mètres au-delà des arbres et de la cabane en ruine, réapparaissaient la désolation de la plaine desséchée et du ciel sans nuages. Les ruines de la maison de berger se dressaient au milieu du néant comme un vestige préhistorique ou un poste frontière désaffecté. Il ne restait debout qu’un des quatre murs et un petit puits à sec dont la poulie était rouillée. Deux cailles s’envolèrent à leur arrivée. Germinal balaya les lieux d’un regard méfiant, comme s’il craignait une embuscade. L’habitude. Il avança lentement en tenant l’homoncule par le coude, et observa ce qui subsistait de la chaumière. Des cochonneries desséchées, des poutres pourries, des cendres. Des tessons de bouteilles scintillaient comme de fausses émeraudes. Le corps était là. Une immondice parmi d’autres. Sur le ventre, à demi enfoui sous les branchages et les pierres, à la hâte. On voyait émerger les doigts d’une main et un pied chaussé d’une espadrille déchirée. Il ne dégageait pas encore d’odeur. Une foule de petits détails dessinait le scénario de ce qui s’était passé. Ils n’étaient pas très visibles, il suffisait de détourner le regard pour ne pas les voir ; mais ils étaient là : la terre griffée, les mouchoirs en papier froissés pour essuyer le sperme, quelques taches éparses sur les pierres, qui auraient pu être de la pluie sèche, pourtant il n’était rien tombé dans la région 12
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 12
09/11/2016 15:09
depuis le Déluge. Germinal remarqua quelque chose qui n’aurait jamais dû être là : une chaînette en or, brisée, à côté d’un sous-vêtement noirci par les excréments et l’urine, qui laissait deviner une vie gâchée. Des pois multicolores sur une culotte d’enfant. Il respira à fond, essayant de contrôler les spasmes de son estomac, son envie de crier à s’en briser la gorge. Il releva la tête. Un sillage de vapeur traçait une courbe ascendante dans le ciel. Un avion brillait, lointain et minuscule, objet inaccessible. Si un passager avait regardé à cet instant précis par le hublot, il aurait cru qu’il n’y avait rien ni personne à cet endroit, sur le sol. Aucune route proche, aucun lotissement. Et si un chasseur de lapins était passé dans le coin, il n’aurait pas repéré le corps à moins d’avoir eu ses chiens avec lui. Le soleil et les insectes auraient fait le reste. Le vent aurait érodé les os comme il use les montagnes. Il les aurait réduits en cendres. Comme s’ils n’avaient jamais existé. L’homoncule pleurnichait. C’est toujours pareil, quand ils se savent découverts. Il secouait la tête et ses larmes semblaient sincères. Il tournait en rond sur lui-même, épouvanté. — C’était un accident, vous devez me croire ! “Des fous !” se dit Germinal. Le monde est plein de dégénérés pour qui les autres sont des éléments du paysage où se déroule leur vie. Ces dingues ne voient pas les gens, ils n’ont pas conscience de leur existence, ils leur marchent dessus ou les transpercent, les utilisent, les écrasent et les jettent comme des déchets. Il se redressa d’un bond et enfonça les doigts dans la clavicule de l’homoncule qui poussa un cri étouffé. Germinal augmenta la pression et l’obligea à s’agenouiller devant le corps à demi enterré. — Regarde-la, fils de pute, et dis-moi… pourquoi ? — Vous ne pouvez pas comprendre, murmura l’homoncule. Vous ne pouvez pas comprendre. Je l’aimais. Le vrombissement des mouches était une chanson macabre. Germinal refusa d’en entendre davantage. — Qu’allez-vous faire ? demanda l’homoncule, les yeux exorbités. Sa voix grinçait comme les cris d’un rat. 13
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 13
09/11/2016 15:09
Germinal allait faire ce que d’autres auraient dû faire depuis longtemps. Il dégaina son Beretta et frappa l’homoncule à la tête à coups de crosse. Une, deux, trois, cinq fois consécutives… Mais sa rage ne se calmait pas. Et il continua de frapper, avec hargne, comme s’il s’agissait d’une vengeance. Il ne pensait plus à cette fille assassinée. Il pensait à un autre enfant, à un autre lieu et à un autre temps. Un temps lointain, mais qui le tourmentait tous les jours de sa vie. Sa chemise était trempée de sueur et ses mains ensanglantées tremblaient. Dans la boîte à gants, il avait une bouteille de gin, tiède, mais il but jusqu’à s’étrangler et recracha poussière et salive. Il se tourna vers le siège du passager et vit, sur le tapis de sol, le cahier qu’il avait récupéré dans l’appartement de l’homoncule. De nouveau, il feuilleta les pages manuscrites qu’il avait déjà lues jusqu’à la nausée. C’étaient ces mots écrits sur un papier d’une texture épaisse qui l’avaient amené jusqu’à cette zone désertique. Cette autoaccusation de l’homoncule, rédigée d’une écriture minuscule, à peine lisible, même les paragraphes où l’encre ne s’était pas diluée. Un florilège chaotique qui englobait des références littéraires, des pensées intimes et des poèmes. Certains passages étaient raturés avec un soin méticuleux et les traits étaient si énergiques qu’ils avaient déchiré le papier. Mais ces mots contenaient plus qu’une confession. Ils s’adressaient à lui, Germinal ; l’homoncule l’interpellait personnellement : J’attends toujours. Est-ce aujourd’hui que tu vas m’attraper ? Je commence à me lasser. Tout fait partie d’un atrezzo déprimant, n’est-ce pas ? La lumière, les visages, les déguisements qu’on croise quotidiennement, au milieu desquels on se camoufle en feignant d’être comme eux. Des gens normaux, ainsi se qualifient-ils, avec fierté. Mais toi et moi, Germinal (j’espère que cela ne te dérange pas que je t’appelle par ton prénom), nous savons que tout 14
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 14
09/11/2016 15:09
s’imprègne d’une lumière grise qui tombe sur le carton-pâte d’un décor imparfait. Pour des gens comme nous, comme toi et moi, qui vivons dans les détails, cet endroit, ce monde, est une mort annoncée. Nos bourreaux seront l’ennui, la répugnance et l’affliction devant tant de laideur. L’abrutissement de l’homme ne connaît pas de bornes. Plus personne n’a envie de voir Anna Sten et Mae Clarke dans Nana, un film déclaré indécent par la National Legion of Decency dans les années 1930. Qui peut prétendre que le rôle de Joel McCrea ou celui de Humphrey Bogart dans Rue sans issue soient réactionnaires ? Non, monsieur, on ne veut voir que de la chair, écouter des banalités, comme si c’était cela, le modèle de liberté. On ne perçoit plus la subtilité des dialogues d’antan, l’érotisme véritable du regard de Miriam Hopkins, sa façon de se caresser les cheveux, de fumer. C’était une rébellion dans les règles, beaucoup plus subversive que tout ce qu’on veut faire passer maintenant pour moderne et qui n’est que vulgaire. Il est difficile de trouver poétique ou esthétique ce monde écœurant. Toi, comment fais-tu pour survivre ? Je trouve ça parfois dans un réverbère cassé, à l’autre bout de la rue où je vis. Cette même rue que tu espionnes dans ta voiture depuis des semaines, en croyant que je ne te vois pas. La nuit, un moucheron volette et se cogne contre le verre, comme s’il voulait entrer dans le noyau de cette lumière qui finira par le brûler, jusqu’au moment où enfin il trouve un interstice par où se faufiler, et sa danse folle et suicidaire s’achève dans un grésillement. Le moucheron tombe, mais immédiatement un autre assure la relève. Les moucherons morts s’entassent au pied du réverbère dans un brasier de sacrifices inutiles. Si quelqu’un d’autre était plus doué pour les métaphores poétiques, il pourrait tirer une conclusion de tout cela. Mais les gens normaux n’ont pas ce genre de talent. Ils ne voient que des insectes stupides qui se sacrifient pour rien. Dans la nature des choses, il n’y a rien de gratuit. Je sais que tu me comprends. Tu me trouves peut-être répugnant, mais au fond tu me comprends. Nous sommes seuls, Germinal. Seuls dans un monde déprimant, triste et peu généreux. 15
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 15
09/11/2016 15:09
Je suis convaincu qu’il y a des jours où toi aussi tu te regardes dans la glace et où tu as la sensation d’être composé de rien, de vapeur, de fumée, de vent. Toi, tu es comme moi une araignée attrapée dans de l’ambre.
Germinal reposa le cahier sur le tableau de bord. Le soleil déclinait, mais si lentement qu’il anéantissait tout espoir de fraîcheur. Il s’assit dans la voiture et y resta longtemps, sous cette boule sphérique intraitable, sans penser à rien. Il alluma une cigarette et fuma sans plaisir. Il ferma les yeux. Cette maudite chaleur rendait les hommes fous.
16
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 16
09/11/2016 15:09
1 La Corogne, vendredi 20 août 2010 0 h 15
À travers le rideau à rayures de son bureau, Ibarra regarde la rue déserte et les passages piétons, sur lesquels se reflètent les changements de couleur des feux, que personne n’emprunte. Cette quiétude froide et lunaire, cette solitude, a un côté fantomatique. Chaque frange horaire a son caractère et ses habitués ; comme si les heures avançaient vers un horizon que personne ne peut voir, étrangères à la volonté de ceux qui l’habitent. Avant, il aimait la nuit, car on n’y trouve pas d’ombres. Tout était clair dans l’obscurité. Lui et les autres – le reste du monde – séparés par une membrane invisible, mais impénétrable. Plus maintenant. Maintenant, il a peur de trop penser, d’être obligé de noyer le silence qui l’entoure dans les bruits de sa tête. Ce soir, il y aura une pluie d’étoiles filantes, et le bulletin d’informations à la radio conseille à qui veut la voir de choisir un endroit à l’abri de la pollution lumineuse, et d’avoir à portée de main un vœu à formuler. Les gens sont convaincus que cette lumière qui dure le temps d’un battement de paupières possède un pouvoir magique. Toutefois, pour Ibarra, les étoiles filantes sont des choses mortes qui s’éteignent sans rien laisser, des fragments de roche qui se consument en entrant dans l’atmosphère ; le feu qui les fait briller ne leur appartient pas, ne vient pas d’elles, mais de la friction extérieure. Il n’y a rien de magique dans ce phénomène. 17
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 17
09/11/2016 15:09
D’après Carmela, sa femme, il est devenu un mécréant. Il devrait l’écouter et aller avec elle aux cours de yoga. Elle pense que ces cours l’aideraient à “se connecter” avec son être intérieur, à balayer les toiles d’araignée qui l’encombrent. Avec le fanatisme d’une néophyte fraîchement convertie, son épouse assure qu’elle n’est plus la même depuis qu’elle prend ces cours ; elle affirme savoir ce qui lui arrive et pourquoi. Mais quand Ibarra lui demande quels sont ces problèmes qu’elle peut maintenant affronter, Carmela regarde ses mains, les referme lentement et détourne les yeux : — Tu sais très bien de quoi je parle. Ah oui, bien sûr qu’il le sait ; Ibarra n’a pas besoin d’un yogi barbu pourvu d’un diaphragme en gélatine pour savoir ce que renferme le silence de son épouse. Carmela peut se raser la tête si elle le veut, porter une tunique violette et remplir la maison d’encens et de myrrhe, de clochettes et de tapis de coco, cela n’y changera rien. Ibarra ne peut cesser d’être ce qu’il est. Son bras avance sur la table, rapproche un lourd cendrier, allume une cigarette et presque aussitôt y secoue sa cendre. Un léger ronflement nasal lui échappe à chaque expiration, comme s’il était un mineur silicosé. Son père respirait de la même façon. Curieusement, c’est le souvenir le plus net qu’il ait conservé des visites à son géniteur : les doigts dont la face intérieure était tachée de nicotine, l’odeur lourde, les dents jaunes et sa respiration sifflante. Son père, qui est mort coincé dans sa propre guerre, incapable d’échapper à son passé – la vie dans les montagnes, la prison –, semble lui parler du fond de ses poumons goudronnés, mais Ibarra refuse de l’écouter. En fin de compte, il y a des leçons qu’on n’apprend jamais. Il se laisse tomber dans le fauteuil pivotant, devant son bureau, et observe la pièce. Tous les soirs il se pose la même question, et n’a toujours pas trouvé de réponse : quel est le sens de son travail ? Tant d’années à accumuler des papiers, des dossiers, des fiches. Les personnes qu’il a eues entre ses mains, résumées en quelques dates, des synthèses froides, accumulées sur sa table et vite oubliées ; des visages sous la forme de 18
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 18
09/11/2016 15:09
photocopies noir et blanc. Des visages qui attendent quelque chose de lui, qu’il ne peut leur donner. Au mur sont suspendus l’attestation du mérite policier et l’instantané de son heure de gloire : la coupure de journal avec sa prouesse, la légende héroïque qui l’accompagnera toujours, où qu’il aille, la même histoire inlassablement racontée, si bien rodée qu’à force de la répéter il en a fait un discours machinal et sans fissures. Un policier exemplaire en grand uniforme qui, trois ans plus tôt, a résolu l’affaire Amanda, la petite disparue de Málaga. Cependant, sur cette photographie son expression rigide est un peu irréelle, une expression où affleure la perplexité d’un instant de gloire qu’il n’a pas voulue. Il est à côté du commissaire en chef et du délégué du gouvernement, les yeux miclos, sans doute gêné par l’impact lumineux des appareils qui le bombardent. On dirait qu’il se prend pour un imposteur, otage de cet instant qui ne lui appartient pas. À cinquantetrois ans, il ne s’y attendait plus. La promotion, les télévisions, les phrases convenues pour répondre aux interviews, les poignées de main (des centaines, qui ne s’attardent pas entre ses doigts ; toutes sortes de mains : mielleuses, décidées, timides, reconnaissantes, méfiantes), les gens qui klaxonnent en le reconnaissant dans la rue. Ils l’aimaient, se sentaient mieux protégés avec une telle personne veillant sur leur sommeil, celui de leurs enfants et de leur famille. Tout cela, c’est du passé. Les gens oublient la peur dès qu’ils se sentent libérés de ce qui en est l’origine. Alors, viennent les questions, les témoignages – faux ou réels –, les confidences à la presse, les soupçons, les doutes. Il paraît qu’on va rouvrir le dossier Amanda, qu’il y a eu des irrégularités, des preuves qui doivent être réexaminées ; on risque même de l’accuser de torture et d’assassinat. Certains sont jaloux de lui depuis des années, rejoints par d’autres pour le lynchage. On sait comment l’atteindre. Pour Ibarra, tout cela est un cauchemar qui l’oblige à remonter à cet été étouffant de 2007. Mais les pires ne sont pas ceux qui le harcèlent d’appels anonymes ou se cachent derrière un pseudonyme pour l’insulter sur les réseaux sociaux. Pas même ceux qui osent aller plus loin et déposent des mots menaçants dans sa boîte aux lettres ou sur le 19
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 19
09/11/2016 15:09
pare-brise de sa voiture. Non, les pires sont ceux qui lancent leurs torpilles en connaissant sa ligne de flottaison : Samuel. Rien ne blesse plus Ibarra qu’ouvrir au hasard une page internet et découvrir les voix anonymes de ceux qui se retranchent derrière une fausse identité pour couvrir son fils de moqueries et d’insultes ; ou trouver dans sa boîte une photographie de Samuel avec des commentaires infamants sur sa maladie. “Gnome”, “épouvantail”, “monstre” : le genre de quolibets féroces suscités par son aspect. Samuel est fragile, cassable, on dirait qu’il a été construit au mépris de ses composantes et de la raison. Il souffre du syndrome de Williams, une mutation génétique due à l’absence du chromosome 7, ce qui lui donne un visage particulier. Mais son aspect n’est pas le plus grave ; le pire est que le défaut de matériel génétique est à l’origine de sa maladie psychique, de ses problèmes visuels, dentaires et stomacaux. Cette maladie terrible est aussi la cause de son oreille étonnante en musique, même si personne ne semble s’intéresser à ce don. À travers la musique, Samuel est capable d’exprimer ses états d’âme, de communiquer avec le monde. Un monde qui, la plupart du temps, est hermétique et indifférent. Si Samuel vivait assez longtemps, il pourrait être un musicien extraordinaire… S’il vivait assez longtemps. Drôle de formulation. La première fois qu’on l’a opéré, Samuel avait quatre ans. Il vient d’en avoir vingt et les cicatrices se succèdent. Il n’atteindra pas la trentaine : il s’éteindra très lentement, ou peut-être dans un spasme horrible. Le cœur, les reins ou le foie provoqueront la rupture. Et lui, son père, le héros, ne peut lui épargner un seul atome de souffrance. Personne ne se doute de ce qu’Ibarra pense quand Samuel se tord et souffre, quand il crie, puis se tait pour le regarder fixement comme un animal épuisé. Parfois, Ibarra imagine qu’il sort son fils de son lit et l’emmène dans la forêt pour mettre fin à leurs souffrances à tous les deux. Ce serait rapide. La brume envelopperait le sous-bois, les troncs humides, les pierres lisses et les ruisseaux. Un passant quelconque découvrirait, quelques jours plus tard, leurs corps à demi enfouis sous les feuilles mortes. Tous deux paisibles, enfin. Cette pensée, tuer son propre fils, le terrifie, mais il ne parvient pas à s’en débarrasser. 20
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 20
09/11/2016 15:09
Il regarde le pistolet posé sur la table : le canon tourné vers lui chuchote des promesses de paix et d’oubli. Ibarra le soupèse dans la main droite, tire la glissière qui claque quand il la relâche. Une balle est un objet parfait, esthétique. Un comprimé contre la douleur, un remède définitif. Prêt à l’emploi, attendant qu’il se décide. Comme tous les soirs depuis trois ans. Il ouvre la bouche et accueille le frisson provoqué par le contact du métal avec sa langue. Il serre les dents autour du canon pour ne pas trembler et baisse la main qui tient l’arme. Une détonation, un éclair. Fondu au noir. Simple, à condition de ne pas hésiter. Quand on ne peut plus revenir en arrière, cet instant de doute est fatal. Il l’a remarqué chez d’autres. Il vaut mieux maintenir son poignet avec l’autre main, serrer fort et fermer les yeux pour ne pas les voir éclater. Il retient son souffle, les paupières lourdes, cherche la détente avec son index. Il appuie – jamais assez – et recule, danse macabre qui lui détruit les nerfs. “Vas-y une bonne fois pour toutes !” crie-t-il dans sa tête ; et pourtant, ce soir aussi l’impossibilité l’emporte. Il laisse retomber le pistolet entre ses jambes avec un cri muet. Un désespoir sans fin. “Lâche, tu es un foutu lâche.” Pendant quelques minutes, il reste prostré, absent. Puis il ouvre la petite boîte en bois de santal sculptée à la main, avec la déesse Parvati sur le couvercle. Un cadeau de son épouse, pour le préserver des mauvaises vibrations. Ibarra sourit : une grimace éteinte. Les “mauvaises vibrations”. Il n’y range qu’une seule chose, les cachets de perphénazine et de clozapine qu’il prend en secret. Si ses supérieurs le savaient, ils le suspendraient immédiatement. Il les avale sans eau et essaie de ne pas réfléchir. Mais les pensées s’enracinent dans sa tête. C’est pourquoi il a besoin d’entendre une autre voix, de sortir de ce silence assourdissant qui le paralyse comme un piège. Un agent en uniforme l’aborde au moment où il franchit la porte de la rue. — Inspecteur, on vient de recevoir ce fax de Barcelone. Ibarra jette à peine un coup d’œil sur la feuille que l’agent lui tend. C’est un portrait au fusain d’un type sans signes 21
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 21
09/11/2016 15:09
particuliers, accompagné d’une description tellement ambiguë qu’elle pourrait être celle de n’importe qui. Dans les observations, on précise qu’il est le principal suspect de l’assassinat d’un vieil homme à Barcelone, la cité comtale. Toute la journée, il n’a été question que de cela à la télévision. L’information a circulé dans tous les commissariats du pays. C’est une priorité. Mais pas pour Ibarra. — Distribue-le aux patrouilles et punaise-le au panneau d’affichage. Sans se retourner, il sort et s’arrête au bord du trottoir. Il contemple la lune en allumant une cigarette. Au moins, la nuit ne lui pose pas de questions. Il y a toujours un bar ou une boîte providentiels près d’un commissariat, comme il y a toujours des pompes funèbres près d’un cimetière, ou un marchand de bonbons près d’un collège. L’enseigne au néon clignote au bord de la route, donnant un air irréel à deux palmiers en plastique. Devant la porte du club, un petit bassin où stagnent deux ou trois mégots. Le portier salue Ibarra avec un ricanement entendu. — Bonsoir, inspecteur. Une visite pour le travail ? Ibarra ne répond pas. Il entre et se faufile entre les ombres fugaces qui bougent sur la piste. À droite, un long comptoir en verre dépoli rythmé par des tabourets ; à gauche, près d’une estrade équipée d’une barre de danse, le salon privé : fauteuils bas et petits guéridons ornés de chandeliers électriques et d’ors en plastique. Ibarra s’affale sur un canapé qui a trop d’odeurs corporelles et trop de brûlures de cigarettes. Mais la nuit avale tout, et quand elle vomira, aux premières lueurs de l’aube, il n’y aura plus de témoins. Les femmes de cet antre ressemblent à ce qu’elles sont : des fantômes maigrelets, peinturlurés de façon ridicule et triste. Il en reconnaît quelques-unes. D’autres sont nouvelles, même si tous les visages se fondent dans une même désolation qui résiste encore à leur décrépitude. L’une d’elles s’approche. Le bustier moulant rehausse sa poitrine enduite de brillantine. Elle s’assied sur les genoux de l’inspecteur avec la familiarité 22
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 22
09/11/2016 15:09
hardie d’une personne pressée de sauter les préliminaires inutiles. On l’appelle Oiseau de Paradis, sans italique. — On m’appelle comme ça, parce que je peux faire voler n’importe qui, proclame-t-elle avec une lasciveté lasse, plus désolante qu’excitante. Elle dégage une légère odeur de cigarette mentholée. Son regard, bas et fuyant, souligne les fissures de son rire. Ses bras blafards ont la consistance d’une pomme, ses coudes osseux sont sillonnés de veines trop épaisses et outrageusement masculines. — Tu es venu pour reluquer ou pour baiser ? — Je suis venu picoler. Oiseau de Paradis sourit et ses dents attestent d’une longue route, commencée depuis longtemps, qui a accumulé les traces de nombreuses pertes. Le voudrait-on qu’on ne pourrait s’empêcher de voir ses cicatrices. Pourtant, l’inspecteur se retrouve peu après dans une cham bre du club, assis sur une petite chaise inconfortable, et il la regarde se masturber, nue sur le lit. — Rien que pour toi, chéri. Ibarra essaie de ne pas voir les chevilles, les fesses et les jambes maigrelettes de la prostituée. Elle a des orteils minuscules et crispés, comme ceux d’une fillette. Elle se contorsionne sans pudeur, les yeux tournés vers les miroirs du plafond, en quête d’un ciel ouvert. Enfin, Oiseau de Paradis feint de jouir, un finale digne d’une opérette. — Tu as aimé ? demande-t-elle en récupérant ses affaires avant de passer à la salle de bains. Ibarra voit très exactement à quoi elle ressemble sans maquillage, quand elle se réveille le matin et prépare le café pour un petit ami qui ignore peut-être la nature de ses activités. Il imagine comment elle fait l’amour avec une personne qu’elle désire réellement. Un savoir antique dans les mains et sur les lèvres. — Tu as raison. Tu es fascinante. Oiseau de Paradis sourit avec un air de fillette ravie et s’enferme dans la salle de bains. Pendant ce temps, l’inspecteur allume la télévision et met une chaîne d’information à la place de la chaîne porno. 23
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 23
09/11/2016 15:09
L’écran montre des images de l’assassinat de Barcelone. On les passe en boucle depuis le début de la matinée : on n’est pas aux États-Unis, et on n’a pas tous les jours un cadavre en pleine rue. Les jambes dépassent des véhicules garés, cagneuses, dans une position étrange, les chaussures en éventail. Le pantalon froissé laisse voir un mollet très pâle et la marque de l’élastique de la chaussette noire. Contre le bord du trottoir, le front baigne dans une flaque de sang qui pourrait être n’importe quoi d’autre. Il a été touché à la nuque, et ses cheveux clairs sont un amalgame confus autour d’une obscurité profonde. Il a les pupilles figées, comme celles d’un jouet ; ces yeux ne sont pas réels, on dirait qu’ils sont peints. Les mains rigides, contre le corps, ont les paumes ouvertes. Ibarra monte le son. La voix du narrateur invisible raconte avec véhémence ce qui est arrivé. Le mort avait un livre de Juan Gelman dans la poche de sa veste, détail romanesque sur lequel le journaliste revient avec un excès de dramatisme. — Comme si les morts n’avaient pas le droit de lire de la poésie, grommelle Ibarra. — Ils ne devraient pas déplacer le corps d’une façon si peu délicate, murmure Oiseau de Paradis. Tout habillée, elle se sèche les cheveux dans une serviette. Ses yeux, de nouveau prêts à la guerre, glissent sur les images avec une émotion attentive. — Un 9 millimètres lui a collé une balle dans la nuque à bout portant. Peu importe la façon de le déplacer ! Il était mort avant de toucher le sol. Oiseau de Paradis dévisage l’inspecteur, ses cheveux poivre et sel, l’ombre d’une barbe autour de la bouche, les pommettes saillantes. Il a de jolis yeux bleus. Dommage que le regard soit si dur. — Ça ne t’intéresse pas de savoir qui était cet homme, son histoire ? Ibarra se gratte le menton avec le pouce en regardant les images, comme s’il n’était pas concerné. — Nous avons tous notre histoire, mais je m’en tiens surtout au rationnel pour résoudre une affaire. Ensuite, j’essaie d’oublier. 24
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 24
09/11/2016 15:09
Elle sourit à la manière de certains animaux de nuit, avec prudence. — “Rationnel”, un mot qui n’oblige pas à s’engager. — Mais qui implique une certaine expérience, complète Ibarra. Elle réfugie ses yeux tristes sur l’écran de la télévision. Et insiste : — Pourquoi l’avoir tué ? L’inspecteur s’impatiente. — On a tiré sur lui et il est mort. C’est ce qui compte ! déclare-t-il en se raccrochant à la logique insuffisante de la cause et de l’effet. Bien que ce ne soit pas son intention, il est désagréablement cynique. Oiseau de Paradis le dévisage avec une pointe de méfiance. — Tu n’aimes pas beaucoup l’espèce humaine, on dirait ? Ibarra hausse les épaules. Il pense à Carmela et à ses cours de yoga. — Écoute, je suis sûr que quelqu’un t’attend, et que tu vas lui prendre la main pour le consoler. Ibarra a allumé une cigarette sur le parking du club. Il fume lentement, assis sur le capot de la voiture, et regarde les constellations dont il a appris les noms et les formes quand il était petit. Pas trace des Larmes de saint Laurent. Il pense aux rêves émaillés d’épines de son fils, aux cauchemars qui l’empêchent de dormir et le chassent du lit, trempé de sueur. Il est sûr que Carmela doit être en ce moment au lit avec Samuel, essayant de le calmer, regardant par la fenêtre et lui conseillant de fermer les yeux très fort et de formuler un vœu en attendant son étoile filante. — Fais un vœu, Samuel. — Comme je veux ? — Comme tu veux. — Je veux diriger mon propre orchestre. Ibarra fume sa cigarette jusqu’au mégot et comprend qu’il n’a pas d’échappatoire possible. À part faire le dos rond. 25
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 25
09/11/2016 15:09
La sonnerie de son portable le fait sursauter. C’est un appel du commissariat. Il laisse sonner et se demande, en regardant l’écran, ce qui se passera s’il ne répond pas. Rien. Le monde n’a pas besoin de lui pour continuer de tourner. Quelques minutes plus tard, le téléphone se remet à sonner. Cette fois, Ibarra décroche. L’opérateur de service a reçu un appel de l’hôpital provincial. Une femme apparemment victime de violences a été accueillie aux urgences. Dans un état grave. Ibarra ne s’y intéresse pas. Il ordonne d’envoyer une patrouille en uniforme. Mais l’opérateur insiste. — La femme ne veut parler qu’à vous, inspecteur. Elle affirme vous connaître personnellement. Ibarra grommelle un juron entre ses dents mais se traîne jusqu’à la voiture et part pour l’hôpital sans se presser. Il allume la radio : c’est une émission où des noctambules appellent uniquement pour savoir s’il y a quelqu’un à l’autre bout de leur silence. Il éteint. Les gens sont seuls et devraient apprendre à l’accepter. La doctoresse des urgences essaie de sauver les apparences, mais elle ne peut cacher son épuisement. Chacun sa vie, mais ce soir elles semblent toutes au bout du rouleau. Ibarra est conscient que ses vêtements sentent le tabac et qu’il a l’haleine pâteuse des buveurs qui essaient de la dissimuler en mâchant du chewing-gum. Il s’écarte de la doctoresse – qui sent l’hygiène immaculée – et se concentre sur la femme prostrée sur le brancard. C’est un corps qui n’a pas grand-chose d’humain. — Nous avons dû lui administrer un puissant sédatif pour pallier la douleur. C’est un miracle qu’elle soit encore en vie. “Encore une qui croit aux miracles”, songe Ibarra. La doctoresse lui énumère la longue liste des lésions. Le corps humain a environ deux cents os. Peu de traumatologues pourraient les citer de mémoire, et beaucoup de gens ne savent même pas pourquoi ils sont là, sous les couches de peau, de graisse et de muscles. Nous les portons toute notre vie sans leur prêter attention, jusqu’au jour où ils commencent à s’user, à se casser, 26
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 26
09/11/2016 15:09
à s’ankyloser. À ce moment-là, le métacarpe, la malléole latérale, le condyle, la crête iliaque ou la scapula prennent beaucoup d’importance. Tout ce qui nous maintient se brise avec une facilité déconcertante et l’édifice corporel s’effondre. Ibarra n’écoute pas. Il s’est concentré sur les ecchymoses, les coupures, les déchirures. Son esprit échafaude déjà des hypothèses. — Elle a été violée ? La doctoresse ne dément pas. — Il n’y a pas trace de sperme et nous n’avons pas trouvé non plus d’érosions vaginales ni anales lors de l’exploration gynécologique. Mais nous allons faire d’autres examens. — Vous dites qu’elle m’a demandé. La doctoresse acquiesce. — Je pensais que vous pourriez nous dire qui elle est. On n’a rien pour l’identifier. Pas de papiers, pas de téléphone. Ibarra plonge dans la galerie d’images et de visages de son esprit embrumé par les médicaments et l’alcool. Il ne croit pas avoir vu cette femme de toute sa vie. Pourtant, il aimerait l’aider et lui dire que ce qui lui est arrivé, c’est déjà du passé. Mais il n’en sait rien, il ne sait pas si elle a connu le pire ou si elle n’en est qu’au début. — Qui l’a amenée ? — Aucune idée. Quelqu’un l’a déposée sur la rampe des urgences. Elle était inconsciente. — Il y a des caméras de surveillance ? — On n’est pas dans une prison. Ici, les gens entrent et sortent sans complications. Mais je peux poser la question. Ibarra approuve. — J’aimerais voir ses affaires. La doctoresse montre les vêtements entassés sur une chaise. — Tout est là. Il a fallu découper le jean pour le lui enlever, idem pour le tee-shirt à col roulé. Les chaussures de marche ont des traces de boue et de brins d’herbe. Ibarra examine minutieusement le soutien-gorge, la culotte et les chaussettes. Puis il se concentre sur les semelles et sur les poches du pantalon. Quelques pièces en euros, deux clés et un élastique à cheveux. En retournant 27
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 27
09/11/2016 15:09
les poches, des résidus de végétal glissent entre ses doigts. Il les flaire : de la marihuana. Il dévisage la femme. Elle semble dormir, mais ce n’est pas certain. L’inspecteur sait qu’il faut parfois se tenir à la frontière de deux réalités, se maintenir dans une tourbe gluante pour supporter la douleur. — Qui es-tu ? souffle-t-il. Pas de réponse.
28
La_veille_de_presque_tout_BAT.indd 28
09/11/2016 15:09
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS L’inspecteur Ibarra a été transféré depuis trois ans dans un com missariat de sa Galice natale après avoir brillamment résolu l’af faire de la petite disparue de Málaga. Le 20 août 2010, 0 h 15, il est appelé par l’hôpital de La Corogne au chevet d’une femme grièvement blessée. Elle ne veut parler qu’à lui. Dans un sombre compte à rebours, le récit des événements qui l’ont conduite à ce triste état fait écho à l’urgence, au pressentiment qu’il pourrait être encore temps d’éviter un autre drame. À mesure que l’auteur tire l’écheveau emmêlé de ces deux vies, leurs histoires – tragiques et sublimes – se percutent de plein fouet sur une côte galicienne âpre et sauvage. Une fillette fantasque qui se rêvait oiseau marin survolant les récifs, un garçon craintif qui, pour n’avoir su la suivre, vit au rythme de sa voix, un vieux chapelier argentin qui attend patiemment l’heure du châtiment, un vétéran des Malouines amateur de narcisses blancs… Aucun personnage n’est ici secondaire et l’affliction du passé ne saurait réduire quiconque au désespoir. Chacun est convaincu que le bonheur reste à venir, ou tente pour le moins de s’inventer des raisons de vivre. C’est ainsi que, dans ce saisissant roman choral, l’auteur parvient à nimber de beauté l’abjection des actes, et de poésie la noirceur des âmes.
VÍCTOR DEL ÁRBOL La veille de presque tout
VÍCTOR DEL ÁRBOL
La veille de presque tout roman traduit de l’espagnol par Claude Bleton
Víctor del Árbol est né à Barcelone en 1968. Après des études d’histoire, il a travaillé dans les services de police de la communauté autonome de Catalogne. Actes Sud a publié La Tristesse du Samouraï en 2012 et La Maison des chagrins en 2013. Son dernier roman, Toutes les va gues de l’océan, a été élu grand prix de Littérature policière, roman étranger, 2015.
Photographie de couverture : © Anka Zhuravleva
ISBN 978-2-330-07266-7
ACTES SUD DÉP. LÉG. : JANV. 2017 22,50 e TTC France www.actes-sud.fr
couv_la_veille_de_presque_tout.indd 1,3
9:HSMDNA=U\W[[\:
ACTES SUD
actes noirs
ACTES SUD
08/11/2016 16:33