GESUINO NÉMUS
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Juillet 1969. Durant les jours qui suivent celui où l’homme pose pour la première fois le pied sur la Lune, des événements dramatiques se déroulent à Telévras, un village du Sud de la Sardaigne. Le prêtre jésuite, don Cossu, veille sur l’éducation du petit Matteo, véritable enfant prodige dont le meilleur ami est Gesuino, un gamin presque mutique. Or, le père de Matteo, un homme en cavale recherché pour séquestrations, est retrouvé mort dans un fossé, à quelques kilomètres de chez lui. Le maréchal De Stefani, un Piémontais hâbleur et nul en matière de chasse au sanglier, mène l’enquête, aidé par le jeune carabinier sarde Piras et par don Cossu lui-même. Mystères, secrets de famille peu à peu révélés et rebondissements se succèdent jusqu’aux années 1980 et à la révélation finale : la vérité est toujours hérétique et potentiellement révolutionnaire. Dans ce premier roman polyphonique, Gesuino Némus, conteur virtuose capable de passer de la drôlerie la plus loufoque à la gravité, adresse une ode à la Sardaigne, une île partagée entre traditions ancestrales et modernité, et à la dignité de ses habitants.
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : FÉV. 2019 / 22 e TTC France ISBN 978-2-330-11820-4
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La théologie du sanglier
La théologie du sanglier
roman traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli
Illustration de couverture : © Francesca Pignataro
Gesuino Némus (de son vrai nom Matteo Locci) est né en 1958 à Jerzu, un petit village de Sardaigne. Il vit actuellement à Milan. Depuis son adolescence, il a pratiqué d’innombrables métiers pour survivre. Publié en Italie en 2015 par les éditions Elliot, ce livre a remporté pas moins de cinq prix littéraires, entre autres le prix Campiello Opera Prima et le prix John-Fante. Deux autres romans ont suivi, chez le même éditeur : I bambini sardi non piangono mai (2016) et Ora pro loco (2017).
GESUINO NÉMUS
actes noirs
ACTES SUD
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1 IS LÙNIS DE ANTONI ESULÒGU LES LUNDIS D’ANTONI ESULÒGU
Telévras, juillet 1969
Pendant des heures et des heures, il lui arrivait de penser à des choses sans aucune importance. Une vieille comptine, un proverbe, une cantilène, un virelangue. Son préféré, depuis au moins trois lundis, était : “Apu bittu s’oppài ’e Putzu scorrovèndu cussu fussu, a piccu, a panga e a trebùssu.” (J’ai vu le parrain de Putzu, il creusait une fosse avec la pioche, la bêche et la fourche.) En soi, rien qui fût digne de passer à la postérité, mais ce n’était pas un détail insignifiant, pour quelqu’un qui avait été le seul témoin du meurtre de Bachisio Trudìnu ; en tout cas, c’était ce qu’il disait sous forme de refrain poétique chaque fois que le maréchal De Stefani essayait de l’interroger. Le fait était que lui, Antoni Esulògu, ne les avait pas tous dans la tête, les jours du calendrier. Peut-être un, si on veut être optimiste ; les autres appartenaient à une sorte de temps circulaire, un temps bien à lui où les samedis et les dimanches étaient des jours ordinaires et les lundis, contrairement au reste du monde, des jours de fête et de ripailles. À sa façon, bien entendu. Il s’habillait de pied en cap, descendait au village, emportant avec lui deux ou trois morceaux de casu 7
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agédu*1 encore chaud et un gigot froid de brebis rôtie, quelques feuilles de pistóccu*, un litre de cannonau*, et il s’asseyait devant l’église. C’était sa manière à lui de festoyer, pendant que le reste de l’univers était aux prises avec le jour le plus triste de la semaine. Don Cossu, le curé, avait fini par s’y habituer : ça faisait au moins trois lundis que la scène se reproduisait. Au début, il lui criait dessus, puis, vu que l’autre se tenait tranquille sous l’acacia séculaire du parvis sans effrayer les vieilles de la messe matinale, il avait même rouvert la fontaine qui, conformément à la tradition, ne devait fournir de l’eau que le jour de la Saint-Antoine et pour les autres fêtes du mois de juin. En quelque sorte, une faveur pour lui permettre de tremper le pistóccu qui, sans cela, aurait été immangeable. Il avait même tenté de le confesser, mais ça l’avait tellement retourné qu’il s’était mis à le surveiller en douce, depuis une petite fenêtre traîtresse du clocher. Elle semblait factice, mais dissimulé derrière, on voyait tout, et don Cossu s’en servait pour recenser ceux qui, le dimanche, accompagnaient leur femme à la messe de onze heures, puis restaient dehors à fumer et à bavarder. “Ces gens, ces gens, tout ce qui les intéresse, c’est les apparences. Fàrsus… Hypocrites. Allez, Matte’, prépare l’autel !” Matteo non plus n’était pas tout à fait normal. À douze ans, il était, par ordre d’apparition : organiste, chef des enfants de chœur, lecteur d’épîtres, entonneur de chants, allumeur des cierges à cent lires, préposé à la 1. Pour les termes sardes en italique et suivis d’un astérisque, le lecteur pourra consulter un glossaire en fin de volume. (Toutes les notes sont de la traductrice.)
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petite cloche en raison de sa taille, première voix pour les mystères joyeux, deuxième pour les mystères glorieux, thuriféraire aux messes d’enterrement, chantre officiel lors des neuvaines de Noël et, rôle dont il n’était pas peu fier, goûteur du muscat que les fidèles offraient pour les célébrations importantes. Un vrai pro des sacrements, en échange desquels il recevait des livres, des repas réguliers, des leçons de latin, la promesse de pouvoir poursuivre ses études aux frais de don Cossu et cinq mille lires par mois qu’il apportait à sa mère, car de l’argent, il en fallait toujours, et elle, elle en mettrait sûrement une partie de côté pour lui permettre d’aller plus loin, peut-être en l’envoyant étudier chez les jésuites, puisque tel était son désir. Quoi qu’il en soit, le jour où don Cossu avait tenté de confesser Antoni Esulògu, il avait dû être extrêmement troublé car il s’était mis à fréquenter le maréchal De Stefani qu’il appelait ironiquement su geniòsu, “le gros futé”. Ils n’étaient pas fâchés à mort, mais don Cossu n’en pouvait plus de l’entendre dire, chaque fois qu’il se passait quelque chose : “Si seulement ils pouvaient parler, ne serait-ce qu’une fois, ces foutus Sardes” ; “Et vous verrez, personne n’aura rien vu” ; “Et vous verrez, ils étaient tous chez Tore à jouer aux cartes”. Ayant confessé, dans le passé, les plus grands bandits en cavale, don Cossu était tenu à l’omerta par obligation professionnelle, mais il était agacé par “ces foutus Sardes”. Un jour, alors que Matteo testait une nouvelle marque d’encens dont un représentant de Nuoro avait laissé un échantillon, il avait entendu don Cossu crier sa colère. — Ça suffit, maréchal ! Vous espérez quoi ? À part le fait qu’ils sont de l’Ogliastra ou de la Barbagia… vous 9
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voudriez quoi ? Qu’ils vous disent que c’est leur cousin qui a volé des brebis ? Ici, ils sont tous parents. Au pire, ils se les volent entre eux, les brebis. À Pâques, ils mangent celles qu’ils ont volées à Noël et à Noël celles qu’ils ont volées à Pâques. Ils s’invitent entre eux, ça leur évite de s’entretuer. — Un vrai repas de famille ! — Famille ou pas, ça se passe comme ça. C’est inutile, maréchal. — Qu’est-ce qui est inutile ? — Maréchal, ne faites pas votre Piémontais : vous savez que, de toute façon, je ne peux rien vous dire. — Je ne conteste pas la règle de la confession, mais tâchez de comprendre… dites-moi au moins si vous l’avez vu… — Vu qui ? — Allons, vous le savez très bien, il a blessé deux carabiniers. Tout le monde sait qu’il est venu ici… — Et d’après vous, Peppinu Golòvru viendrait ici, chez moi ? Il se tape cinquante kilomètres à pied à travers bois pour venir jusqu’au presbytère et, comme personne ne l’a suivi, on déguste ensemble un bon café et un verre de fil’e ferru*… Ça tombe sous le sens, maréchal ! — C’est ce que tout le monde raconte, au village. — Et vous, vous n’avez qu’à poser la question à tout le monde. Tout le monde vous répondra avec enthousiasme, vous devrez appeler les renforts de Nuoro pour les interroger, maréchal. Préparez le pistóccu et le fromage, dehors, il y aura la queue ! — D’accord, don Cossu… mais il dort ici, le gamin ? — Laissez Matteo tranquille. Il dort ici parce que chez lui il n’y a pas assez de place : ils n’ont qu’une chambre et pas de salle de bains. 10
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— Pourtant, il est fils unique. La place pour dormir, ils l’ont. — Il dort ici : et après ? Il dort avec ma sœur Matilde, au moins comme ça, il mange, il peut jouer de l’orgue et me donner un coup de main. — Mais non, don Co’, c’était juste parce que, à la caserne, on se posait la question. Vous savez, depuis que son père a disparu. Bref, il est introuvable ; la foire aux bestiaux, ça dure trois jours, pas… — Ça dépend. Ils ont peut-être eu beaucoup à vendre. Une fois, mon cousin de Desulo a été absent plus de trois mois : qu’est-ce que vous en savez, vous… — Sauf votre respect, on raconte que Peppinu et le père étaient très amis et qu’après sa disparition, disonsle, la mère a reçu un peu d’argent provenant de la dernière séquestration. Ils se sont remis à acheter de la viande, et même deux fois par semaine ; peut-être que, en toute innocence, il pourrait poser une petite question, l’air de rien… — Laissez les enfants tranquilles, maréchal ! C’est moi qui lui donne l’argent pour la viande. Comment osez-vous ? Sortez ! — Mais don Cossu, je ne voulais pas… excusez-moi… Don Cossu était hors de lui, et lorsqu’il se rendit compte que Matteo avait écouté derrière la porte, il l’apostropha sur un ton qui, certes, admettait des répliques, mais à la manière sarde : en silence et les yeux pleins de reproches. — Et toi, déguerpis ! Tu n’as rien entendu ! Oublie, et méfie-toi du maréchal ! C’est un Piémontais. — Entendu quoi, don Co’ ? — Ce qu’a dit le maréchal De Stefani. — Le maréchal De Stefani ? J’étais convaincu que vous étiez en train de parler seul. 11
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— Étiez ? Tu veux dire fussiez ? — Étiez, don Co’, concordance des temps. C’est écrit dans le livre que vous m’avez donné. Il était comme ça, don Cossu. Au lieu d’apprécier l’omerta de Matteo, il était vexé d’être pris en défaut sur la concordance des temps. Il ne supportait pas ce pédanteau qu’il avait à l’église. — Tu te trompes, Matte’, monsieur je-sais-tout. Et en plus, ce n’est pas une faute grave, mais légère. — Don Co’, elle n’est même pas légère. Il n’y a aucune faute. — Mais qu’est-ce que tu me chantes là ! File préparer les vêpres. Aiò, bouge-toi ! Tiàlu chi t’at criàu ! (C’est le diable qui t’a créé !) Que vous étiez… mais regardezmoi ça ! À vrai dire, le corps de Bachisio Trudìnu n’avait pas encore été retrouvé. Presque un mois s’était écoulé depuis qu’il avait été tué, disait‑on, lors d’une fusillade près de Corr’e Boi ; au village, on racontait qu’il n’était pas mort sur le coup et qu’il s’était traîné au milieu du bois comme un sanglier blessé, pour mourir loin de chez lui et ne pas trahir ses compagnons, vu que la bande de Peppinu Golòvru ne pardonnait pas les écarts de conduite et se serait vengée sur la famille. Qu’il soit mort, nul n’en doutait, mais dans la région, on préférait ne pas donner suite aux recherches. Les militaires eux-mêmes ne se démenaient guère pour trouver la vérité. Plus que d’omerta, c’était une question de misère. Les enterrements coûtaient cher, et un bandit en cavale qui disparaissait sans laisser de trace rendait un double 12
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service à sa famille : il alimentait l’espoir qu’il était encore en vie, et, par conséquent, la légende de son impunité, véritable rente à durée indéterminée. Dans tous les cas, en “ne se faisant pas retrouver”, il permettait aux siens, et surtout à l’église, de réaliser des économies substantielles, étant donné que don Cossu en était de sa poche quand on trouvait des cadavres encore chauds, et que les aumônes ne suffisaient même pas à payer un cercueil en aggloméré portugais. Don Cossu aussi aurait été ravi que l’on ne retrouve pas le corps de Bachisio Trudìnu, et cela pour deux excellentes raisons : parce qu’on économiserait l’argent du cercueil, et à cause du fait, un tantinet plus noble, que Bachisio Trudìnu était le père de Matteo.
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2 LE SANGLIER EST UNE PRIÈRE
Le maréchal De Stefani chassait depuis une vie et Mlle Matilde disait qu’il avait attrapé le “mal de Sardaigne”. Comme tous les Italiens qui ont eu l’occasion de voir l’île dans les années 1950 et 1960, le maréchal ne savait pas si l’endroit où on l’avait envoyé était l’enfer ou le paradis. Don Cossu racontait souvent son arrivée après les six heures de voyage en autocar qui séparaient Porto Torres du village. Parfois, il allait jusqu’à l’imiter : “Uè alùra… deux cent quatre-vingts kilomètres de pistes. Mais c’est l’Afrique, ici ? Sans parler de la traversée !” Matteo riait de bon cœur chaque fois qu’il entendait un accent du Nord, et don Cossu le faisait rire aux larmes quand il racontait la scène des présentations avec le vétérinaire du village. — Lui, c’est le médecin, avait‑il dit à De Stefani, sur un ton grave. — Ah, enchanté. Pardon de profiter de vous. Je suis arrivé hier de Porto Torres. Un voyage qui… vous voyez ce que je veux dire. — On connaît, on connaît… acquiesça Pòddighe, le vétérinaire. — J’ai dû attraper une petite fièvre. Vous ne pourriez pas me faire une piqûre, comme ça, par précaution ? 14
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— Mais bien sûr, maréchal. Et il sortit l’énorme seringue qu’il utilisait pour vacciner les chevaux. Le maréchal écarquilla les yeux et crut à une plaisanterie, mais don Cossu le rassura : — Maréchal, ici, on n’a pas de médecin généraliste, c’est le Dr Pòddighe qui nous rend aimablement service. Le carabinier Piras ne vous l’a pas dit ? Extractions dentaires, maux de ventre, accouchements, pose d’attelles, fièvre espagnole… Ils vont tous chez lui, parce que, le temps d’arriver à Nuoro, ils seraient déjà morts, maréchal. — C’est une question de dosage. Un trentième de ce que j’administre aux chevaux… et voilà1 ! ajouta le Dr Pòddighe le plus sérieusement du monde. L’ennui, c’était que même la trentième partie, dans une seringue de vingt centimètres, n’était pas une dose rassurante ; le maréchal De Stefani préféra garder sa petite fièvre de fatigue. Il ressuscita en trois jours et, après la messe chantée du dimanche de Pâques, don Cossu le présenta aux autres notables du village : le cavaliere Cherchi, propriétaire terrien ; M. Usài, l’instituteur ; M. Maxia, le chauffeur du seul autocar ; M. Pulighéddu, l’entrepreneur des pompes funèbres, et M. Tranàga, dit Pinotto, propriétaire du cinéma, même si plus personne n’y entrait parce qu’après deux ans de Ben Hur, il n’avait projeté, les six derniers mois, que Les Deux Orphelines et Ursus dans la vallée des Lions, en alternance, tous les dimanches. Chasseur ou pas, flair ou pas, le maréchal De Stefani n’en avait jamais attrapé un, non seulement de sanglier, mais aussi de criminel recherché. 1. En français dans le texte. 15
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Il était arrivé en avril 1965 et, en quatre ans, il y avait eu, dans la circonscription dont il était responsable, 2 enlèvements non suivis de libération, plus de 50 vols de bétail, environ 30 rixes avec blessures par patta‑ dèsa*, 7 suicides par pendaison, et, sans compter celui de Bachisio Trudìnu, qui était encore douteux, 3 homicides sans cadavre. Total : 62 crimes graves (suicides compris). Coupables trouvés : 0 (suicides mis à part). Suspects : 2 873. À part don Cossu, pratiquement tout le village de Telévras. Trop peu pour pouvoir espérer une promotion et une mutation sur le continent. Raison pour laquelle Mlle Matilde disait que, désormais, il avait attrapé le “mal de Sardaigne”. Durant ces quatre années, il n’était retourné qu’une seule fois dans le Piémont – à la mort de son père –, puis, plus rien. Il passait les jours fériés et les permissions à aller à la chasse en tenue de camouflage, sur le Pitz’e Monti. Il utilisait la jeep de service, et trouver des compagnons de chasse pour le conduire à travers les bois des tacchi1 de l’Ogliastra était un jeu d’enfant. Don Cossu se joignait souvent à lui malgré l’interdiction de l’évêque, du moins avant son coup de gueule au presbytère. Matteo les entendait partir à l’aube, tous les mercredis. C’était devenu un rite agréable, qui se répétait depuis deux ans : le moteur de la jeep qui tournait au ralenti, don Cossu qui buvait le poison saveur café que 1. Littéralement : talons. Affleurements rocheux calcaires, aux parois abruptes, typiques de certaines régions de Sardaigne, en particulier de l’Ogliastra. 16
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Mlle Matilde lui préparait entre cinq heures moins le quart et cinq heures, après quoi, besace en bandoulière et fusil déjà chargé, le prêtre dévalait les deux volées de marches séparant le presbytère du parvis de l’église, dans un bruit infernal de bottes militaires, cadeau du carabinier Piras. Matteo faisait semblant de dormir, juste pour voir Mlle Matilde qui, derrière les carreaux de la fenêtre, les saluait avec deux doigts, en un geste de bénédiction champêtre, puis s’en retournait au lit. L’été, les premières lueurs du matin créaient à contrejour un jeu de transparences, et Matteo imaginait une nudité qui n’était qu’illusoire, puisque Mlle Matilde, même pendant les jours les plus chauds de juillet, portait une robe de chambre en molleton ; été comme hiver, il n’y avait pas de différence, c’était son uniforme jusqu’à six heures du matin, heure à laquelle elle aidait Matteo à ouvrir le portail de l’église. Comme dans tous les rites champêtres, le soir, on procédait à une conclusion en bonne et due forme, avec répartition du butin. Don Cossu était le magicien des lièvres, le carabinier Piras celui des perdrix, et le maréchal De Stefani, qui ne prenait même pas une grive, celui des sangliers. C’était ce qu’il disait, pour justifier le fait qu’il n’avait pas tiré un seul coup de fusil. — On n’en a pas vu un seul, boia fauss1, disait‑il à Mlle Matilde qui, avec la pattadesìna*, écorchait le lièvre destiné à Matteo, qui l’apporterait à sa mère pour le dîner. — Mais ce n’est pas la saison, le consolait‑elle. — Hum… attendons l’hiver. Je rêve de manger un bon ragoût de sanglier comme celui que vous avez 1. Exclamation piémontaise exprimant la stupeur ou la colère. 17
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préparé en mars ; cette fois, c’est moi qui fournirai la matière première. C’était le même refrain depuis trois saisons de chasse. Le fait était que les incendies avaient déplacé le pâturage d’is sirbònis – les sangliers – de plus en plus au nord, et pour en trouver un, ils auraient dû crapahuter quasiment une journée entière, trouver au moins une mare d’eau stagnante, parsemer la coulée de glands et de fruits secs, lui préparer son parcours et se poster contre le vent, sur un chêne, pour éviter la charge après la blessure, attendre la nuit, monter une torche sur le fusil, attendre patiemment et surtout, ne pas se laver, ne pas se raser, ne pas utiliser de dentifrice, de déodorant ni de savon, au moins pendant les trois jours précédant la chasse. Cela ne posait pas de problème à Antoni Esulògu, qui vivait dans un enclos à brebis depuis sa naissance, mais pour un fonctionnaire ou un curé, c’était différent. En tout cas, et c’était la raison pour laquelle Matteo les admirait beaucoup, ils étaient les seuls chasseurs à ne pas utiliser de chien. Le sanglier est une prière. Avec les chiens c’est un rosaire. Sans chiens, un Te Deum. Sans chiens, de nuit et illéga‑ lement, c’est l’ Hosanna. C’était, à peu de chose près, l’incipit du texte contenu dans le cahier noir à liseré rouge, qu’il avait provisoirement intitulé Théologie du sanglier (selon Cossu don Egisto). Une œuvre unique, écrite sous forme de journal intime qui, en d’autres temps, eût été vouée au bûcher. Mais lui, il était comme ça. Il était à la fois instinct et raison et, à sa manière, il essayait de rendre la tâche du chasseur extrêmement difficile. 18
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Si ça n’avait tenu qu’à lui, il aurait fallu chasser avec des flèches ou bien, à la rigueur, à l’arbalète, mais lors qu’il avait essayé, les villageois s’étaient moqués de lui et l’avaient surnommé Robin, ce qui avait eu le don de le mettre en rage. Il avait été converti au fusil par le Dr Pòddighe ; il abjura sans pénitence et tua du premier coup une bête de quarante kilos sans l’aide de personne. Pendant une semaine, Matteo, les membres de sa famille, Mlle Matilde et le Dr Pòddighe mangèrent du sanglier rôti, en daube, en ragoût, avec des haricots, des fèves, en sauce tomate, avec des pâtes, des légumes, des petits pois et du vinaigre, au point qu’il leur sortait par les yeux. Don Cossu possédait un réfrigérateur, mais il fut obligé d’en donner un peu à des petites vieilles qui n’avaient que leur pension de veuves de guerre, faute de place pour tout caser. Si le frigo avait été plus grand, Matteo aurait pu douter de la générosité du curé, ne fût-ce que parce qu’il connaissait l’amour profond que don Cossu vouait au gibier. Le curé n’était entré qu’une seule fois dans l’unique boucherie du village. Il n’avoua jamais, pas même à Mlle Matilde, pourquoi il n’achetait pas – surtout pas – de viande hachée dans cette boutique. L’été aussi, ç’aurait été un plaisir d’entendre crépiter le feu et de voir la broche bestìu de sirbòni, vêtue de sangliers. Avec l’aide du carabinier Piras, don Cossu avait installé dans la cour intérieure du presbytère, juste contre le figuier centenaire qui donnait la seule ombre possible 19
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et qui protégeait le feu des rafales du mistral, une espèce de four surmonté d’un dôme ; il y faisait cuire le pain, les pàrdulas*, les amaretti, les culurgiónes* rôtis, et “sacrifier” le sanglier gras. Il employait vraiment ce mot : “sacrifier”. Le soir du 21 juillet 1969, jour marqué par l’aube fatidique du débarquement sur la Lune, don Cossu autorisa Matteo à veiller jusqu’à une heure tardive, allant même jusqu’à le laisser boire deux verres de cannonau. Matteo l’entendit se moquer du maréchal De Stefani, avec la complicité du carabinier Piras, du Dr Pòddighe et des petits rires gênés de Mlle Matilde. — Il est trop grand pour vivre ici ! lança don Cossu en guise de préambule. — C’est normal qu’il n’attrape rien. Même les tourterelles s’enfuient dès qu’elles le voient, renchérit Piras. — Mais combien il mesure ? Il doit faire au moins un mètre quatre-vingts, dit Mlle Matilde. — Non, non, plus que ça… Il ne tient pas dans la jeep, poursuivit Piras en riant. — Largària o artària nudda di fàidi. Sa tontèsa est piemontesa ! (Largeur ou hauteur ne comptent pas. La stupidité est piémontaise !) expliqua le Dr Pòddighe, que la première bouteille de cannonau avait rendu méchant. En soi, ce n’était pas une offense. C’était juste une façon de parler, hargneuse et sardonique, pour critiquer le royaume piémontais, la lâcheté, la destruction des forêts séculaires et la répression violente des révoltes indépendantistes. Pour don Cossu aussi, les Piémontais étaient encore des fidèles à la maison de Savoie, et peu importait qu’il se soit écoulé plus d’un siècle depuis l’Unité italienne : tels ils avaient été, tels ils restaient. 20
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— Pour eux, on pue la bique, et pour nous, ce sont des idiots, ou plutôt non, c’est l’idiotie faite chair. Ce type débarque ici et nous rebat les oreilles avec ses leçons ! Alors qu’il est infoutu d’abattre un sanglier… Pour qui il se prend ? déblatéra don Cossu, lui aussi aux prises avec les effets médians du cannonau. Sa colère se transforma de nouveau en rire lorsqu’il poursuivit, imitant à la perfection l’accent piémontais “faussement empressé” du maréchal, qui tentait de lui soutirer des informations sur les otages ou sur les malfaiteurs recherchés. — Ne me dites ni le jour ni l’heure. Dites-moi juste la semaine. Mes hommes et moi, on se poste là, comme ça personne ne vous soupçonnera, le suppliait le maréchal De Stefani. — Maréchal, je vous ai déjà dit que je ne savais rien, et même si je savais, mon premier devoir, en tant que pasteur, serait de convaincre celui qui a commis un tel péché de se livrer à la justice terrestre. — Eh oui, j’attendrai, le jour et la nuit… — Maréchaaaaa’… vous habitez ici depuis des années et vous n’avez pas encore compris que, avant que la famille ne déclare l’enlèvement, il passe un mois et si ça se trouve, la rançon a été versée ; ce qui veut dire que, probablement, le malheureux a déjà été tué et enseveli sous cinq mètres de terre, et les proches font ça parce que désormais, ils espèrent au moins retrouver le corps et faire établir le certificat de décès sans attendre un demisiècle pour se partager l’héritage. Laissez tomber, marécha’, vous êtes condamné à rester ici jusqu’à votre retraite et – qui sait ? – à vous marier avec une femme du lieu. — Une femme du lieu ? Ah non, don Co’, par pitié ! Mais pourquoi, il y en aurait à marier dans le coin ? — Eh, marécha’, vous êtes très demandé. Vous savez, le charme de l’étranger… 21
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— Vraiment ? Vous plaisantez. Elles ne sortent qu’à la Saint-Antoine et, si tout va bien, à l’Assomption… Qui en a jamais vu, des femmes, dans ce village ? — Eh, marécha’, elles ne viennent pas se confesser à l’église, le samedi soir, quand vous êtes de service ? Elles viennent et elles disent… ah, elles en disent de belles. — Et qu’est-ce qu’elles disent ? Elles parlent aussi de moi ? — Si elles parlent… Qu’est-ce qu’elles peuvent bien vous trouver ? C’est peut-être à cause de votre petite moustache ou de votre salaire de fonctionnaire, ne vous faites pas d’illusions, marécha’. — Vous vous moquez de moi. — Basta ! Je vous en ai trop dit, mais quoi qu’il en soit, j’ai la conscience tranquille. Je n’ai pas donné de nom, mais dites-moi qui vous plairait et on essaiera de vous arranger un beau mariage avec une indigène, comme ça, vous comprendrez tout seul et vous ne poserez plus de questions. Suivait une série de prénoms et de noms de femmes que don Cossu savait promises à des criminels qui n’auraient pas hésité à intimider un carabinier, piémontais de surcroît. Après quoi, De Stefani s’en retournait content à la caserne et pendant quelques jours, il ne demandait plus rien. Tous avaient ri comme des fous mais plus tard, avant de s’endormir, Matteo ne put s’empêcher de repenser au regard mélancolique de Mlle Matilde. Il la soupçonnait depuis un moment d’avoir un béguin pour le maréchal De Stefani. Désormais, il en était sûr. Dans son demi-sommeil, il se mit à réfléchir à l’étonnante absence de sensibilité de don Cossu. Certes, c’était un jésuite et il disait la vérité à sa façon, laissant entendre ce qui l’arrangeait le plus, recourant 22
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à la plaisanterie pour communiquer des nouvelles terribles, le sourire aux lèvres. Et pourtant, Matteo trouvait étrange que don Cossu n’ait pas compris que si sa sœur passait du temps à la fenêtre, ce n’était sûrement pas pour le saluer, lui, les jours de chasse, mais peut-être pour voir le maréchal De Stefani. C’étaient des raisonnements trop subtils pour l’esprit d’un enfant, même mûr pour son âge, et Matteo préféra le sommeil estival de la nuit du dimanche sous le figuier, bercé par la douce torpeur du cannonau. Il entendit vaguement les derniers éclats de rire du carabinier Piras, occupé qu’il était par le dilemme qui le tourmentait depuis quelque temps : jésuites ou salésiens ?
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GESUINO NÉMUS
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Juillet 1969. Durant les jours qui suivent celui où l’homme pose pour la première fois le pied sur la Lune, des événements dramatiques se déroulent à Telévras, un village du Sud de la Sardaigne. Le prêtre jésuite, don Cossu, veille sur l’éducation du petit Matteo, véritable enfant prodige dont le meilleur ami est Gesuino, un gamin presque mutique. Or, le père de Matteo, un homme en cavale recherché pour séquestrations, est retrouvé mort dans un fossé, à quelques kilomètres de chez lui. Le maréchal De Stefani, un Piémontais hâbleur et nul en matière de chasse au sanglier, mène l’enquête, aidé par le jeune carabinier sarde Piras et par don Cossu lui-même. Mystères, secrets de famille peu à peu révélés et rebondissements se succèdent jusqu’aux années 1980 et à la révélation finale : la vérité est toujours hérétique et potentiellement révolutionnaire. Dans ce premier roman polyphonique, Gesuino Némus, conteur virtuose capable de passer de la drôlerie la plus loufoque à la gravité, adresse une ode à la Sardaigne, une île partagée entre traditions ancestrales et modernité, et à la dignité de ses habitants.
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : FÉV. 2019 / 22 e TTC France ISBN 978-2-330-11820-4
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La théologie du sanglier
La théologie du sanglier
roman traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli
Illustration de couverture : © Francesca Pignataro
Gesuino Némus (de son vrai nom Matteo Locci) est né en 1958 à Jerzu, un petit village de Sardaigne. Il vit actuellement à Milan. Depuis son adolescence, il a pratiqué d’innombrables métiers pour survivre. Publié en Italie en 2015 par les éditions Elliot, ce livre a remporté pas moins de cinq prix littéraires, entre autres le prix Campiello Opera Prima et le prix John-Fante. Deux autres romans ont suivi, chez le même éditeur : I bambini sardi non piangono mai (2016) et Ora pro loco (2017).
GESUINO NÉMUS
actes noirs
ACTES SUD