Né en 1963, Liu Cixin est une véritable légende de la SF en Chine. La trilogie du Problème à trois corps est en cours de publication dans le monde entier.
Roman traduit du chinois par Gwennaël Gaffric
LIU CIXIN
Un demi-siècle après l’Ultime Bataille, l’équilibre précaire dû à la dissuasion de la forêt sombre continue de maintenir les envahisseurs trisolariens à distance. La Terre jouit d’une prospérité sans précédent grâce au transfert des connaissances et des technologies trisolariennes. La science humaine connaît des progrès pour ainsi dire quotidiens, les Trisolariens découvrent avec fascination la culture humaine et l’espoir grandit que les deux civilisations puissent bientôt coexister pacifiquement sans la terrible menace d’une annihilation réciproque. Mais lorsqu’une ingénieure en aéronautique originaire du début du xxie siècle sort de son hibernation, elle réveille avec elle le souvenir d’un programme qui menace cet équilibre. Bientôt, l’humanité aura à faire un choix : partir à la conquête d’autres univers ou mourir dans son berceau. Après Le Problème à trois corps et La Forêt sombre, Liu Cixin referme l’un des cycles de science-fiction les plus ambitieux de ce siècle.
LA MORT IMMORTELLE
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
LIU CIXIN LA MORT IMMORTELLE
Illustration de couverture : © Stephan Martiniere, 2018 ISBN 978-2-330-11384-1
DÉP. LÉG. : OCT. 2018 26 € TTC France www.actes-sud.fr
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TABLE CHRONOLOGIQUE
Ère de la Grande Crise 201X-2208 Ère de la Dissuasion 2208-2270 Ère de la Post-Dissuasion 2270-2272 Ère de la Diffusion 2272-2332 Ère des Bunkers 2333-2400 Ère de la Galaxie 2273-incertain Ère du Champ noir pour le système DX3906 2678-1890641 Début de la chronologie de l’univers 647 1890641-…
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EXTRAIT DE LA PRÉFACE DES CHRONIQUES DU HORS-TEMPS
À l’heure de rédiger cet ouvrage, j’aurais pu choisir le terme d’“histoire” mais, ne pouvant me fier qu’à mes propres souvenirs, il lui aurait manqué la rigueur dont doit faire preuve tout historien qui se respecte. Le mot “Chroniques” n’est d’ailleurs guère plus approprié, car les événements relatés ici n’appartiennent ni au passé, ni au présent, ni au futur. Mon intention n’est pas de consigner des détails, mais d’offrir le cadre historique et mémoriel le plus large possible. Car les détails qui ont été préservés sont déjà abondants. Enfermés dans des bouteilles flottant à la dérive, ils échoueront peut-être sur les rivages d’un nouvel univers où j’espère qu’ils sauront demeurer. Aussi, je me bornerai à élaborer un contexte général pour qu’un jour celui-ci puisse être complété par toutes les informations qui auront été récoltées. Bien sûr, ce jour-là, ce ne sera pas à nous qu’incombera cette tâche. J’espère simplement qu’il viendra. Pourtant – et je le regrette – ce jour n’existera ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans le futur. Je déplace le soleil vers l’ouest et, tandis que se réajuste l’angle de ses rayons, des gouttes de rosée cristallines commencent à scintiller sur les jeunes pousses des champs, comme d’innombrables yeux s’ouvrant soudain. Je réduis la luminosité du soleil, j’avance l’heure du crépuscule, puis je contemple mon ombre qui se dessine dans l’horizon distant. Je secoue la main, et cette silhouette découpée dans 9
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le couchant me répond. En l’observant, je me sens encore jeune. C’est une heure agréable, l’heure idéale pour se souvenir.
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MOIS DE MAI DE L’AN 1453. LA MORT DE LA MAGICIENNE
Rassemblant ses pensées, Constantin XI Paléologue repoussa devant lui la pile de cartes des défenses de la cité, il resserra sa robe violette et attendit en silence. Il possédait un sens du temps très précis : les vibrations retentirent au moment attendu, comme si elles naissaient dans les profondeurs de la terre, sourdes, mais violentes. Les oscillations firent fredonner le candélabre d’argent. Une volute de poussière, attendant probablement depuis un millénaire accrochée au plafond du Grand Palais, se détacha et perla sur les flammes, explosant en étincelles. L’onde de choc était provoquée par un des boulets de granit de deux cents livres qui frappait les murs de Constantinople toutes les trois heures – le temps nécessaire aux Ottomans pour recharger le gigantesque canon imaginé par l’ingénieur Urbain. Ce que bombardait ce canon, c’étaient les murs les plus résistants du monde : bâtis sous le règne de Théodose II au ve siècle, ils n’avaient cessé d’être étendus et renforcés au fil du temps et constituaient aujourd’hui la principale défense des Byzantins contre leurs ennemis. Mais les boulets creusaient maintenant des trous dans ces remparts, comme si ces derniers étaient lentement grignotés par un géant informe. L’empereur pouvait imaginer la scène : des débris jaillissaient dans les airs et, avant qu’ils ne retombent, soldats et citoyens se ruaient vers les ouvertures créées par les projectiles telle une colonie de fourmis vaillantes sous une averse de poussière, s’appliquant à colmater les brèches à l’aide de briques et de morceaux de charpente arrachés à d’autres bâtiments de la cité, de sacs en lin bourrés 13
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de terre et de précieux tapis arabes… Il était même en mesure de se représenter les grains de poussière imprégnant l’atmo sphère du crépuscule et flottant chaotiquement vers le cœur de la ville pour recouvrir peu à peu tout Constantinople sous un linceul d’or… Depuis cinq semaines que la ville était assiégée, ces vibrations se manifestaient sept fois par jour, espacées par des intervalles aussi réguliers que le tic-tac des aiguilles d’une immense et impitoyable horloge. Un temps et une cadence d’un autre monde, un temps païen. Par comparaison, les deux énormes cloches de bronze aux têtes d’aigle qui sonnaient le temps chrétien paraissaient faibles et impuissantes. Les tressautements s’étaient calmés depuis un moment déjà lorsque, lentement, et non sans effort, les pensées de Constantin XI revinrent à la réalité du présent. Il adressa un signe au garde placé en faction devant la porte, indiquant qu’il était prêt à recevoir ses visiteurs. Le protovestiaire Sphrantzès entra sans bruit, suivi d’une femme d’apparence maigre et chétive. — Majesté, voici Theolona, annonça Sphrantzès en pointant la femme qui se cachait derrière lui, puis il fit signe à cette dernière de s’avancer. L’empereur devina l’identité de cette visiteuse dès le premier coup d’œil. Il existait entre les membres de la cour byzantine et les couches populaires une grande inégalité vestimentaire. Les femmes issues de la noblesse s’habillaient de robes étincelantes, parées d’éléments décoratifs, tandis que celles du peuple se drapaient de la tête aux chevilles de fripes blanches à manches longues. Sur cette Theolona paraissaient pourtant cohabiter l’élégance de la noblesse et la rusticité du peuple : enveloppée dans une somptueuse cape, elle n’était pas vêtue au-dessous d’une tunique brodée de fils d’or, mais d’une banale robe blanche et large ; par ailleurs, au lieu d’être violette ou rouge – les couleurs de la noblesse – sa cape était jaune. Son visage, maquillé de façon gracieuse et sensuelle, lui donnait l’air d’une fleur préférant mourir au sommet de sa beauté plutôt que de flétrir sans bruit. Une prostituée. Et qui avait l’air de bien gagner sa vie. Le corps frissonnant de peur, elle baissa les yeux, mais Constantin XI remarqua dans ceux-ci 14
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une lueur fiévreuse, de laquelle sourdaient une excitation et une attente qu’on ne voyait que rarement chez les gens de sa condition. — Tu connais donc la magie ? demanda l’empereur à Theolona. Il voulait que tout cela se termine au plus vite. Sphrantzès était un homme pondéré et soigneux. Des quelque huit mille soldats qui défendaient maintenant la ville, seul un petit nombre appartenait au corps de l’armée régulière, et deux mille étaient des mercenaires génois. Sous la responsabilité de Sphrantzès, le reste des hommes avaient été enrôlés parmi les cent mille citoyens de la ville. L’empereur n’éprouvait qu’un intérêt limité pour cette femme se présentant devant lui, mais il devait accorder quelque égard à son fidèle conseiller. — Oui, Votre Majesté, je suis capable de tuer le sultan, répondit Theolona d’une voix frémissante en s’agenouillant. Cinq jours plus tôt, elle s’était présentée à la porte d’Andrinople, demandant à rencontrer l’empereur. Devant le refus opposé par les gardes, elle avait soudain sorti un objet de sa robe et l’avait brandi devant eux, les laissant un instant abasourdis devant cette chose dont ils ne connaissaient ni l’origine ni la nature, sinon son caractère exceptionnel. Non seulement on ne lui avait pas accordé d’audience avec l’empereur, mais elle avait été arrêtée et interrogée pour découvrir comment elle avait bien pu dérober cette pièce. Ses aveux une fois obtenus par les gardes, elle avait été conduite auprès du protovestiaire. Sphrantzès dévoilait à présent l’objet contenu dans le paquet en lin et le posa délicatement sur l’écritoire de l’empereur. Le regard de Constantin eut aussitôt la même expression de surprise que celui des gardes quelques jours plus tôt, à la différence près que lui connaissait la nature de cet objet. C’était un calice en or fin incrusté de pierres précieuses, dont l’éclat scintillant était d’une beauté à couper le souffle. Il avait été moulé neuf cent seize ans plus tôt, durant le règne de Justinien. Il en existait deux exemplaires, parfaitement identiques, mis à part la taille et l’agencement des pierres précieuses. L’un des deux calices se transmettait depuis ces temps reculés d’empereur à 15
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empereur, tandis que l’autre était précieusement gardé avec d’autres reliques dans une salle secrète et entièrement scellée quelque part dans les fondations de la basilique Sainte-Sophie depuis 537, l’année de sa reconstruction. De toute évidence, la coupe qu’il avait devant les yeux était la seconde, car celle qu’il conservait dans le palais était plus terne, et marquée par les traces du temps. Par contraste, ce calice-ci brillait d’un éclat tel qu’il paraissait être sorti des forges pas plus tard que la veille. Au début, nul n’avait accordé de crédit à la confession de Theolona, considérant que l’objet n’était qu’un simple trésor chapardé à l’un de ses riches clients. Certes, beaucoup connaissaient l’existence de la chambre secrète sous la basilique, mais rares étaient ceux qui auraient pu donner son emplacement exact : nichée quelque part entre les roches, sous les fondations profondes de l’église, sans porte ni même de galerie permettant d’y accéder et, par-dessus tout, inaccessible à moins d’entreprendre un immense chantier. Quatre jours plus tôt, toutefois, l’empereur, dans la crainte de la chute de la cité, avait ordonné de rassembler les trésors et les archives de la ville. Il voulait organiser leur transfert sans tarder, tout en étant bien conscient que les routes terrestres et maritimes étaient coupées et qu’il serait bien malaisé d’organiser la fuite de ces richesses. Il avait fallu trois jours entiers à trente ouvriers avant de parvenir à pénétrer dans la chambre secrète, dont les murs de roche étaient presque aussi larges que ceux de la pyramide de Khéops. Les reliques étaient conservées dans un épais sarcophage de pierre placé au milieu de la salle et lui-même entravé par une douzaine de cerceaux en métal. Une demi-journée avait encore été nécessaire pour scier l’ensemble des cerceaux, puis cinq ouvriers s’étaient employés, sous l’étroite supervision des gardes, à déplacer le lourd couvercle du sarcophage. Celui-ci une fois ouvert, le regard des témoins de la scène ne fut pas happé par les trésors renfermés ici depuis un millénaire mais plutôt par une grappe de raisin encore frais qui reposait à leur sommet. Theolona avait prétendu qu’elle l’y avait déposée cinq jours plus tôt et, conformément à sa description, la grappe avait été mangée à moitié : elle n’avait laissé que sept grains de raisin. En comparant les 16
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reliques présentes à l’intérieur avec la liste gravée sur une plaque de bronze placée sous le couvercle, on avait en effet découvert qu’un calice manquait. Sans le témoignage de Theolona, et si l’objet n’avait pas été retrouvé entre ses mains, tous les individus présents au moment de la découverte auraient beau avoir prétendu que la chambre et le sarcophage étaient intacts au moment de leur ouverture, ils auraient eu bien du mal à échapper à une condamnation à mort. — Comment es-tu parvenue à t’emparer de ceci ? demanda l’empereur en désignant la coupe. Theolona se mit à trembler de plus belle. Manifestement, ses pouvoirs magiques ne lui suffisaient pas à se sentir en sécurité ici. Elle fixa l’empereur d’un regard terrorisé et ne répondit qu’après de longues minutes : — Pour moi, ces lieux sont… Ils sont… (Elle peinait à trouver le mot juste.) Ils sont ouverts. — Peux-tu m’en faire la démonstration ? Sortir quelque chose d’un récipient fermé sans l’ouvrir ? Theolona secoua la tête, si terrifiée qu’elle était incapable de prononcer le moindre mot. Elle implora Sphrantzès du regard. Ce dernier répondit pour elle : — Elle raconte qu’il n’y a qu’un seul lieu où elle peut exercer ses pouvoirs. Elle refuse de dire lequel et prétend que personne ne peut la suivre, ou bien la magie échouera et disparaîtra à jamais. Theolona se tourna vers l’empereur et hocha vigoureusement la tête. — En Europe, on t’aurait depuis longtemps condamnée au bûcher, soupira Constantin. Transie de peur, Theolona s’écroula sur le sol et roula son corps frêle en boule. Elle avait l’air d’une enfant. — Sais-tu tuer ? l’interrogea l’empereur. Theolona continuait à trembler. Assise sur le sol, elle finit par faire oui de la tête, sur l’insistance du protovestiaire. — Qu’il en soit donc ainsi, dit Constantin à Sphrantzès. Mettez-la à l’épreuve. 17
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Sphrantzès entraîna Theolona dans un long escalier. Des appliques murales supportant des torches projetaient tous les quelques paliers des halos de lumière. Sous chacune des torches étaient placés en faction deux gardes en armure, dont les casques reflétaient la lueur des flammes vacillantes sur les parois. Tous deux arrivèrent enfin devant une cellule plongée dans la pénombre. Saisie par le froid, Theolona s’emmitoufla dans sa cape. C’était jadis le lieu où la cour impériale emmagasinait des blocs de glace durant la saison estivale. Cependant, il n’y avait plus de glaçons dans la cellule. Sous une torche accrochée dans un coin de la pièce était recroquevillé un homme, un prisonnier de guerre. Malgré son uniforme usé, on pouvait reconnaître un Anatolien, probablement un ancien officier de l’armée ottomane. Sous la clarté des flammes, il foudroya ses visiteurs d’un regard de loup féroce. Sphrantzès et Theolona s’immobilisèrent devant la lourde porte aux barreaux de fer. — Peux-tu le voir ? demanda le protovestiaire en désignant le prisonnier. Theolona hocha la tête. Sphrantzès lui tendit un sac en cuir de mouton puis, désignant l’homme, il déclara : — Va maintenant. Et avant que le jour se lève, rapportemoi sa tête. Du sac, Theolona sortit un cimeterre, dont la lame chatoyait dans l’obscurité comme un morceau de lune. Elle le rendit à Sphrantzès : — Je n’en aurai pas besoin, Excellence. Puis elle enfouit à moitié son visage derrière sa cape, se retourna et remonta les escaliers d’un pas silencieux. À mesure de son ascension, elle paraissait changer de silhouette – tantôt féminine, tantôt féline – sous les halos lugubres des torches, jusqu’à ce qu’elle disparaisse enfin dans l’obscurité. Sphrantzès l’observa s’éloigner, et ce ne fut que lorsqu’elle fut entièrement sortie de son champ de vision qu’il s’adressa à l’officier de la garde impériale qui se trouvait à ses côtés : — Redoublez la surveillance ici, fit‑il avant de pointer le prisonnier : Ne le quittez pas des yeux. 18
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L’officier partit, et Sphrantzès agita la main. Un homme émergea de l’obscurité, drapé dans une robe de moine noire qui lui avait permis jusqu’ici de se fondre dans la pénombre. — Garde tes distances, même au risque de la perdre de vue mais, surtout, tâche de ne pas te faire voir, murmura Sphrantzès. L’homme hocha la tête et emprunta les escaliers du même pas silencieux. Cette nuit-là, comme chaque nuit depuis le début du conflit, Constantin XI eut du mal à trouver le sommeil : les soubresauts provoqués par les boulets ennemis s’écrasant contre les murs de la ville le réveillaient chaque fois qu’il parvenait enfin à s’endormir. Avant l’aube, enveloppé dans sa cape, il se rendit dans la bibliothèque où il découvrit que Sphrantzès l’attendait déjà. Il avait oublié l’histoire de la sorcière. Contrairement à son père Manuel II et à son grand frère Jean VIII, Constantin était un pragmatique : il savait que ceux qui ne s’en remettaient qu’aux miracles finissaient généralement par mourir sans sépulture. Sphrantzès fit un geste de la main en direction de la porte, Theolona entra sans bruit, son visage toujours teinté de la même peur et son corps agité par les mêmes tremblements que lors de leur dernière rencontre. Elle tenait entre les mains le grand sac en cuir de mouton. Au premier coup d’œil qu’il jeta sur le sac, l’empereur comprit qu’il avait perdu son temps : il était plat et nulle goutte de sang n’en exsudait. De toute évidence, il ne contenait aucune tête. Pourtant, l’expression sur le visage de Sphrantzès n’était pas celle de la déception, son regard était distrait, confus, celui d’un somnambule. — Elle n’a pas pris ce qu’elle devait prendre, n’est-ce pas ? demanda l’empereur. Sphrantzès prit le sac des mains de Theolona et le déposa sur le lutrin. Il l’ouvrit et adressa un étrange regard à l’empereur, comme si c’était un fantôme. — Pas tout à fait, Majesté. L’empereur regarda à l’intérieur du sac. Au fond reposait quelque chose de gris, mou, comme du suif de mouton. 19
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Sphrantzès approcha le chandelier et l’empereur put voir et reconnaître la nature de cette chose. — Un cerveau. Celui de l’Anatolien. — Elle a donc ouvert son crâne ? s’étonna Constantin XI en fixant Theolona. Elle se tenait là, enveloppée dans sa cape, toujours tremblante, avec les yeux d’une souris apeurée. — Non, Majesté, le crâne du prisonnier est intact. Vingt gardes, répartis en cinq patrouilles, avaient reçu pour consigne de le surveiller sans répit. Même un moustique n’aurait pu entrer dans la cellule, et pourtant… Sphrantzès s’interrompit, comme s’il était encore ébranlé par le souvenir de ce qui s’était ensuite passé. L’empereur lui fit signe de poursuivre : — Deux heures à peine après le départ de la fille, le prisonnier a soudain été pris de convulsions terribles, ses yeux se sont révulsés, puis il est tombé raide mort. Parmi les observateurs présents se trouvaient un médecin grec aguerri et des vieux soldats qui ont passé leur vie à servir dans l’armée : tous ont juré n’avoir jamais vu un homme mourir de la sorte. Plus d’une heure plus tard, elle est revenue avec ceci. Le médecin a procédé à l’autopsie du crâne. Il était vide. Constantin examina encore une fois minutieusement le cerveau, il était en parfait état et ne présentait aucune trace de blessure ou de fêlure. S’agissant de la partie la plus fragile du corps humain, il avait dû être prélevé avec beaucoup de soin pour être en aussi bon état. Les yeux de l’empereur s’arrêtèrent sur la main de Theolona qui tenait le revers de sa cape. Il s’imagina ses longs doigts fins extraire ce cerveau avec la même minutie que si elle cueillait des champignons dans un bosquet ou une fleur à peine éclose sur la branche d’un arbre… Constantin détourna son regard et leva les yeux au plafond, comme si ceux-ci pouvaient transpercer les murs et contempler quelque chose s’élevant lentement à l’horizon. Les vibrations du boulet de canon reprirent mais, pour la première fois, il ne les perçut pas. Si les miracles existaient, c’était le moment pour que l’un d’eux se produise. 20
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Constantinople paraissait se tenir devant un gouffre, mais tout espoir n’était pas perdu. Après plus de cinq semaines d’une guerre sanglante, l’ennemi lui aussi était touché. En certains lieux, les cadavres des Turcs s’entassaient à une hauteur pareille à celle des murs de la cité, et les vivants étaient aussi accablés de fatigue que leurs ennemis. Quelques jours plus tôt, l’équipage héroïque d’un navire génois avait réussi à forcer le blocus du détroit du Bosphore et à faire entrer le bateau dans le chenal de la Corne d’Or, acheminant à son bord de précieux soldats et ravitaillements. Tous avaient cru qu’il s’agissait là de l’avantgarde d’un nombre beaucoup plus important de renforts originaires d’Europe de l’Ouest. Le désespoir avait rapidement gagné le camp ottoman et la plupart des généraux recommandaient d’accepter les dernières conditions de la cour byzantine et de rendre les armes. Mais les Ottomans n’avaient finalement pas reconnu leur défaite. Et c’était l’œuvre d’un seul homme. Un homme qui comprenait parfaitement le latin, un grand connaisseur des arts et des sciences, un homme à l’érudition légendaire, un homme qui était allé jusqu’à noyer son propre frère dans sa baignoire pour s’assurer de monter sur le trône, un homme qui, pour démontrer qu’il ne succomberait à aucune tentation, avait décapité la plus belle de ses esclaves devant toute son armée… Il était l’axe autour duquel tournaient désormais les rouages de l’énorme machine de guerre ottomane. Si cet axe venait à rompre, la machine se désagrégerait aussitôt. Peut-être un miracle s’était‑il vraiment produit. — Pourquoi demandes-tu qu’on te confie cette mission ? demanda l’empereur, les yeux toujours levés au plafond. — Je veux devenir sainte, répondit immédiatement Theolona, qui s’attendait manifestement à ce qu’il lui pose cette question. Constantin hocha légèrement la tête. C’était la réponse la plus crédible. L’argent et les trésors ne valaient rien pour elle si aucun caveau en ce monde ne pouvait lui résister. Mais quoi de plus éloigné d’une sainte qu’une prostituée ? Rien d’autre n’aurait pu avoir autant de valeur à ses yeux que d’être sanctifiée. 21
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— Es-tu descendante de croisés ? — Oui, Majesté. Mon aïeul a pris part à la dernière croisade. Après un instant, elle ajouta avec précaution : Je ne parle pas de la quatrième*. L’empereur plaça sa main sur la tête de Theolona, qui s’accroupit lentement. — Va, mon enfant, tue Mehmet II : ainsi, tu auras sauvé la ville sainte et tu deviendras ce à quoi tu aspires. Les habitants de Constantinople te rendront grâce. À la nuit tombante, Sphrantzès conduisit Theolona en haut des remparts de la porte de Saint-Romanus. Le champ de bataille s’étendait à perte de vue devant eux. Plus près, sous les remparts, le sol sablonneux rendu brun par le sang était jonché de cadavres qui paraissaient être tombés en averse depuis le ciel. Un peu plus loin, l’épaisse fumée blanche des canons, seule chose légère et gracieuse en ce monde, planait au-dessus de la plaine. Encore plus loin, sous la chape gris plomb du ciel, les tentes ottomanes se déployaient jusqu’à l’horizon et une forêt de bannières à croissant de lune étaient frénétiquement battues par un humide vent marin. Dans la direction opposée, on voyait les navires ottomans recouvrir la surface du Bosphore comme un tapis de clous métalliques noirs épinglant la mer, empêchant celle-ci de se soulever dans la brise. Theolona ferma les paupières, comme subjuguée par la scène : c’est mon champ de bataille, c’est ma guerre. Dans son esprit resurgirent les légendes de ses ancêtres que son père n’avait de cesse de raconter dans son enfance : en Europe, de l’autre côté du détroit, il était une ferme en Provence. Un jour, un nuage céleste descendit du ciel. Du nuage sortit un ange, à la tête d’une armée d’enfants sur les casques desquels luisait une croix rouge. Répondant à leur appel, son aïeul rejoignit leurs rangs. Ils traversèrent la Méditerranée pour se * En 1204, pendant la quatrième croisade, les croisés s’emparèrent de la ville de Constantinople, et fondèrent l’Empire latin d’Orient. La capitale fut reprise par les Byzantins en 1261. (N.d.A.)
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rendre jusqu’en Terre sainte où ils se battirent pour la gloire du Tout-Puissant. Durant la guerre, son ancêtre fut adoubé chevalier de l’ordre du Temple. Plus tard, dans la ville de Constantinople, il rencontra une jeune croisée, ils s’éprirent l’un de l’autre et donnèrent naissance à une grande lignée… Devenue grande, Theolona avait compris la vérité : le fond de l’histoire était globalement exact, mais si son aïeul s’était en effet engagé dans la Croisade des enfants, c’était surtout parce que la peste noire venait de frapper l’Europe occidentale, que les champs étaient dévastés et que c’était le seul espoir pour lui de manger à sa faim. Il n’avait en revanche participé à aucune guerre sainte : il avait débarqué en Égypte et, comme des milliers d’autres enfants, on lui avait attaché des boulets aux pieds et il avait été vendu comme esclave. Par chance, il avait réussi à s’enfuir quelques années plus tard et avait erré jusqu’à Constantinople. Ici, il avait bien rencontré une croisée, de plusieurs années son aînée. Cependant, le sort de cette dernière n’avait pas été plus heureux. La cour byzantine attendait avec impatience des troupes d’élite d’Europe de l’Ouest pour combattre les mécréants à leurs côtés, mais elle avait vu arriver à la place des troupes de mendiantes incapables de livrer bataille. Bien vite, les Byzantins leur avaient coupé les vivres, et ces femmes vouées à devenir saintes avaient fini par se prostituer. L’une d’entre elles avait été l’ancêtre de Theolona… Pendant plus d’un siècle, cette glorieuse famille n’avait en réalité jamais mangé à sa faim, et la génération de son père avait vécu dans une misère encore plus absolue. La faim avait poussé Theolona à épouser la même vocation que son ancêtre. Quand son père l’avait appris, il l’avait frappée avec fureur, et lui avait assuré que si elle recommençait, il la tuerait, sauf si… sauf si elle parvenait à ramener ses clients chez lui, qu’elle lui laissait négocier le prix de la prestation et recueillir l’argent. Dès lors, Theolona avait quitté le domicile familial et avait poursuivi seule sa vie de débauche. Elle s’était rendue à Jérusalem et à Trabzon, et avait même voyagé par bateau jusqu’à Venise. Elle n’avait plus faim et portait de beaux habits, mais elle savait qu’elle n’était qu’un brin d’herbe dans une flaque 23
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de boue et qu’à force d’être piétinée elle finirait par s’amalgamer avec elle. Jusqu’au jour où le miracle avait eu lieu, ou plutôt jusqu’au jour où elle avait pu pénétrer au cœur du miracle. Theolona n’était guère impressionnée par la figure de cette sainte européenne apparue plus de vingt ans plus tôt au cours d’une guerre européenne – Jeanne. Après tout, qu’avait‑elle obtenu de Dieu, sinon une épée tombée du ciel ? Ce que le Seigneur avait accordé à Theolona la ferait devenir la deuxième sainte après la Vierge Marie. — Regarde, voici le camp de Fatih*, dit Sphrantzès en désignant la direction située en face de la porte de Saint-Romanus. Theolona se contenta d’un regard et hocha la tête. Sphrantzès lui tendit un nouveau sac en cuir de mouton : — À l’intérieur, tu trouveras trois de ses portraits, peints selon des angles différents et dans divers accoutrements ; voici aussi une dague que tu prendras avec toi. Cette fois, nous ne voulons pas que son cerveau, nous voulons sa tête. Le mieux est d’agir la nuit, en entrant dans sa tente, il en est absent le restant de la journée. Theolona reçut le sac : — Excellence, c’est à présent à moi de vous demander de bien retenir mes mots. — Parle et sois rassurée. Theolona lui adressa les mêmes avertissements : ne pas la suivre et, surtout, ne pas entrer là où elle entrera, ou sa magie disparaîtrait à jamais. L’espion qui avait la dernière fois suivi Theolona avait rapporté à Sphrantzès qu’après avoir quitté les geôles souterraines elle s’était montrée très prudente, essayant de le semer dans des virages, puis elle avait fini par pénétrer dans le quartier des Blachernes, au nord de la muraille de Théodose II. En entendant son récit, le protovestiaire avait été surpris : il s’agissait de la zone la plus durement touchée par les canons de l’ennemi et personne, en dehors des soldats, n’osait s’y aventurer. L’espion avait enfin vu la cible de sa filature entrer à l’intérieur * “Le Conquérant”, surnom donné au sultan ottoman Mehmet II. (N.d.A.)
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d’un minaret en ruine qui avait jadis fait partie d’une mosquée. Quand Constantin avait ordonné de démolir toutes les mosquées de la cité, ce minaret était resté debout car, lors de la dernière épidémie de peste bubonique, des malades s’y étaient réfugiés et y étaient morts, si bien que nul ne s’avisait de s’en approcher. Après le début du siège, un boulet de canon tiré par on ne sait quelle salve avait fait s’écrouler la moitié de la tour. Suivant les ordres donnés par le protovestiaire, l’espion n’était pas entré dans le minaret, mais il avait interrogé deux soldats qui s’y étaient hasardés avant sa destruction partielle. Ceux-ci avaient d’abord eu comme idée d’établir un poste d’observation à son sommet, avant de constater que la hauteur n’était pas suffisante. D’après eux, il ne s’y trouvait rien d’autre que des cadavres si décomposés qu’ils ne seraient bientôt plus que des squelettes. Cette fois-ci, Sphrantzès n’envoya personne pour suivre Theolona. Il accompagna du regard son départ : elle se faufila au milieu des soldats postés sur les remparts aux armures couvertes de sang et de poussière et à côté desquelles sa cape apparaissait resplendissante. Mais ces hommes en armes, exténués par une bataille qui durait depuis des jours, ne firent pas attention à elle. Elle descendit rapidement de cette portion de muraille et passa la deuxième porte. Cette fois-ci, elle ne donna pas l’impression d’essayer d’échapper à une filature et fit directement route vers les Blachernes, avant de disparaître dans les plis du voile de la nuit qui venait de recouvrir la cité. Constantin XI avait les yeux rivés sur les flaques d’eau qui s’évaporaient sur le sol en même temps que ses derniers espoirs. Les flaques avaient été laissées par douze soldats de la marine byzantine qui venaient juste de prendre congé. Le lundi de la semaine précédente, coiffés de turbans et vêtus des uniformes rouges de l’armée ottomane, ils avaient franchi le blocus ennemi à bord d’un petit voilier. Ils devaient accueillir les troupes des vaisseaux européens supposés venir en renfort pour les informer de la situation du camp ottoman. Mais ils n’avaient rencontré rien d’autre qu’une mer Égée vide, 25
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sans l’ombre des légendaires armées d’Europe occidentale. Le cœur lourd et l’esprit las, les guerriers avaient tout de même poursuivi leur mission et retraversé les lignes ottomanes pour rapporter à l’empereur la funeste nouvelle. Constantin comprenait enfin à présent que les renforts promis n’étaient qu’une chimère : le reste de la chrétienté abandonnait froidement Byzance et regarderait cette millénaire cité sainte tomber aux mains des infidèles. Dehors, on entendit des hurlements d’angoisse. Un garde rapporta qu’une éclipse lunaire était en cours. C’était un présage extrêmement clair, car on racontait depuis toujours que tant que la lune illuminerait la ville de ses rayons, Constantinople ne chuterait pas. À travers la fenêtre, l’empereur regardait la lune s’assombrir en une tombe céleste. Il avait le pressentiment que Theolona ne reviendrait pas et qu’il n’obtiendrait jamais la tête de son ennemi. Un jour et une nuit passèrent, puis une nouvelle aube. Et toujours aucune nouvelle de Theolona. Sphrantzès et un groupe d’hommes à cheval firent halte et descendirent de monture lorsqu’ils furent arrivés devant le minaret des Blachernes. Ils restèrent un instant époustouflés : baignée par la faible clarté de la lune qui s’élevait à peine, la tour apparaissait parfaitement indemne. Son sommet effilé pointait dans la nuit étoilée. L’espion, qui menait le groupe, jura que lors de sa dernière venue la moitié de l’édifice était manquante. Les autres soldats qui les accompagnaient indiquèrent qu’eux aussi avaient vu la tour à demi effondrée. Sphrantzès fixa l’espion avec une colère froide. Peu importe combien d’entre eux étaient prêts à témoigner, il était certain qu’ils mentaient, car l’intégrité du minaret était plus irréfutable que n’importe quelle autre preuve. Toutefois, Sphrantzès n’eut guère le temps de punir qui que ce soit, car le dernier jour de la ville était arrivé, et nul ne pourrait échapper à l’ultime dénouement. Un soldat qui se trouvait à côté n’osa exprimer ce qu’il avait sur le cœur, mais il savait au fond de lui que la moitié jadis manquante du minaret n’avait pas été détruite par 26
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des boulets. Deux semaines plus tôt, alors que n’avait retenti aucune canonnade, le pinacle avait disparu en une nuit. Ce matin-là, il n’avait remarqué aucun débris de tuiles sur le sol à proximité de la tour. Ici, les murailles constituaient une cible privilégiée pour le gigantesque canon d’Urbain. Les boulets traversaient les murs de la ville pour retomber en gros blocs de pierre, ôtant simultanément la vie d’une dizaine de soldats. Des cratères parcouraient l’édifice tout entier qui menaçait de s’écrouler à tout moment, si bien que personne n’y allait plus. Les deux autres soldats qui avaient suivi l’espion ce matin-là étaient morts au champ de bataille et il n’avait pas voulu en rajouter, car on n’aurait jamais cru ce qu’il aurait dit. Sphrantzès et ses hommes entrèrent par la base du minaret. Ils virent les restes des corps dévorés par la peste, que des chiens errants avaient éparpillés en lambeaux, mais il n’y avait aucun indice d’un être vivant à l’intérieur. Ils gravirent l’escalier en colimaçon et, grâce à la lueur vacillante des torches accrochées aux parois, ils aperçurent Theolona, recroquevillée sous la fenêtre. Elle paraissait endormie, mais ses yeux à demi clos reflétaient la lumière des flammes ; ses vêtements étaient sales et déchirés, ses cheveux, hirsutes, et son visage était strié de griffures sanglantes qu’elle semblait s’être infligées à elle-même. Le protovestiaire balaya l’endroit du regard. Ils étaient à présent au sommet du minaret, dans un espace conique et entièrement vide. Il remarqua que tout ici était recouvert d’une épaisse couche de poussière, dans laquelle la moindre empreinte apparaissait de façon manifeste. Il n’y avait pourtant guère d’autre trace alentour, comme si Theolona venait d’entrer ici pour la première fois. On la réveilla rapidement. Ses deux mains tâtonnèrent pour prendre un appui sur le mur et se relever. Un faisceau de lune perça à travers la fenêtre et métamorphosa sa chevelure ébouriffée en une auréole brumeuse et argentée autour de son visage. Elle ouvrit deux grands yeux ronds et parut mettre un long moment avant de reprendre tout à fait conscience. Soudain, elle referma les paupières, comme si elle voulait s’attarder encore un peu dans le rêve dont on l’avait tirée. — Que fais-tu ici ? lui demanda Sphrantzès avec sévérité. 27
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— Seigneur, je… je n’arrive plus à aller là-bas ! — Là-bas ? Les yeux toujours mi-clos, bien décidée à se cramponner à ses souvenirs comme un enfant à son jouet préféré qu’un adulte voudrait confisquer, elle répondit : — Là-bas, c’est grand, c’est beau, c’est agréable. Ici… Elle ouvrit brusquement les yeux et regarda autour d’elle, terrorisée : Ici, c’est aussi étroit que dans un cercueil, à l’intérieur… comme à l’extérieur. Je dois y retourner ! — Et ta mission ? — Excellence, attendez encore un peu. Theolona fit un signe de croix : Attendez encore un peu… Sphrantzès désigna la fenêtre : — Peut‑on encore attendre ? Un torrent de sons leur parvint de l’extérieur. En écoutant attentivement, ils détectèrent deux vagues provenant de sources différentes. L’une déferlait depuis l’extérieur de la cité. Mehmet II avait décidé le lendemain de lancer son assaut ultime contre Constantinople. Le jeune sultan chevauchait en ce moment même le long des tentes de son armée en adressant cette promesse à ses soldats : “Je ne désire que la ville : les richesses et les femmes vous appartiennent. Quand vous serez entrés dans Constantinople, vous aurez trois jours pour la piller comme bon vous semblera.” La promesse du sultan fut accueillie par les acclamations des soldats, auxquelles s’ajoutèrent les chants des trompettes et des tambours. Ce vacarme se mêla à la fumée et aux étincelles jaillissant des feux de camp et s’éleva dans le ciel de Constantinople en un épais brouillard de mort. Les voix qui résonnaient depuis la cité étaient, elles, sourdes et lugubres. Menés par le patriarche de Constantinople, tous les citoyens avaient entamé une grande procession religieuse et entraient dans la basilique Sainte-Sophie où ils prendraient part à une dernière messe pour apaiser leurs âmes. Ce fut le plus grand office jamais célébré dans l’histoire du christianisme et il n’y en aurait jamais de plus grand. Bercés par la majesté des chants grégoriens, sous la faible lueur des cierges, empereur byzantin, patriarche, fidèles orthodoxes, catholiques 28
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venus d’Italie, soldats en armure, marchands, marins de Venise et de Gênes, et davantage encore de citoyens : tous se rassemblaient devant Dieu, prêts à aller au-devant de leur dernière bataille. Sphrantzès savait qu’il n’y aurait aucune suite. Peut-être Theolona n’était‑elle qu’une menteuse de génie, ne possédait‑elle aucune magie – cela valait d’ailleurs mieux. Mais peut-être en était‑il autrement, peut-être faisait‑il face à un terrible danger, peut-être que Theolona avait réellement des pouvoirs, qu’elle était allée dans le camp ennemi et qu’elle avait accepté une nouvelle mission confiée par les Ottomans. Après tout Byzance, agonisante, n’avait plus rien à lui offrir. La promesse faite par l’empereur de la sanctifier avait bien peu de chances d’être honorée : orthodoxes comme catholiques auraient en effet bien du mal à accepter qu’une prostituée, sorcière de surcroît, devienne une sainte. Elle était peut-être de retour ici avec une nouvelle cible : l’empereur, ou bien lui-même, Sphrantzès. Le cas d’Urbain leur avait pourtant servi de leçon*. Le protovestiaire adressa un regard à l’espion. Ce dernier dégaina son épée et la pointa vers Theolona. La lame traversa la poitrine de la prostituée et ressortit derrière elle en perçant un trou dans le mur. L’espion voulut retirer son arme, mais en vain. Theolona tenait fermement la poignée. Refusant de toucher ces deux mains, l’espion lâcha prise et s’enfuit en hâte, suivi de Sphrantzès et des autres. Pendant tout le temps de son exécution, Theolona n’avait pas poussé le moindre cri. Sa tête s’affaissa lentement, et l’auréole brumeuse et argentée autour de son visage échappa à la clarté de la lune pour être engloutie par les ténèbres. L’intérieur du minaret s’assombrit et, dans ce * Urbain, ingénieur hongrois, avait jadis rejoint Constantinople pour construire son canon. Toutefois, Byzance, dont les coffres étaient vides, ne fut pas en mesure de lui payer son pourtant modeste salaire. Il rejoignit donc la bannière de Mehmet II pour qui il construisit un canon gigantesque, long de huit mètres, avec un rayon de soixante-quinze mètres, pouvant tirer des boulets de cinq cents kilos capables d’atteindre des cibles à un mille. Cette arme, que l’histoire désignerait plus tard sous le nom de “canon d’Urbain”, fut fatale pour les murailles de la cité de Constantinople. (N.d.A.)
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petit coin de sol éclairé par un pâle faisceau de lune, se mit à onduler un ruisseau de sang, comme un mince serpent noir. Quand Sphrantzès se retrouva à l’extérieur du minaret, les voix provenant de l’intérieur et de l’extérieur de la cité s’étaient tues. Un calme augurant une tempête imminente drapait la terre et l’océan qui servaient de frontière entre l’Eu rope et l’Asie. L’Empire romain d’Orient accueillait sa dernière aube. Au deuxième étage du minaret, la magicienne clouée au mur rendit son dernier soupir. Elle fut peut-être la seule vraie magicienne de toute l’histoire de l’humanité. Et environ dix heures plus tôt, l’âge de la magie aussi s’était éteint. Cet âge éphémère avait commencé le 3 mai 1453 à 16 heures, lorsque les fragments de haute dimension avaient pour la toute première fois croisé le chemin de la Terre ; il s’était achevé le 28 mai de la même année, à 21 heures, à l’instant où les fragments avaient laissé la Terre derrière eux. Il avait en tout duré vingt-cinq jours et cinq heures, avant que le monde retrouve son orbite ordinaire. Le soir du 29 mai, Constantinople tomba. À l’heure où cette guerre sanglante approchait de son épilogue, Constantin XI sortit du palais et se dressa de tout son être face à l’armée ottomane. — N’y a-t‑il donc plus aucun chrétien dans cette ville pour me trancher la tête ? cria-t‑il. Puis il arracha sa robe impériale, dégaina son épée et fondit sur l’ennemi. Son armure argentée scintilla comme une petite feuille d’aluminium lancée dans un récipient d’acide nitrique rouge sombre, puis elle s’éteignit bientôt. On ne prit conscience que bien des années plus tard de l’importance historique de la chute de Constantinople. En ce temps-là, on se disait seulement que l’Empire romain d’Orient avait rendu son dernier souffle. Byzance n’était qu’un sillon millénaire laissé sur la route de l’histoire par les roues de l’Empire romain. Elle avait connu des heures de gloire, mais avait tout de même fini par s’évaporer comme une flaque d’eau sous un soleil ardent. En des temps lointains, les Romains sifflotaient dans leurs magnifiques thermes, persuadés que 30
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l’Empire, comme les bains en granit sous leurs corps, perdurerait jusqu’à la fin des temps. Mais aujourd’hui, les hommes savaient qu’aucun festin n’était éternel. Que tout avait une fin.
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Né en 1963, Liu Cixin est une véritable légende de la SF en Chine. La trilogie du Problème à trois corps est en cours de publication dans le monde entier.
Roman traduit du chinois par Gwennaël Gaffric
LIU CIXIN
Un demi-siècle après l’Ultime Bataille, l’équilibre précaire dû à la dissuasion de la forêt sombre continue de maintenir les envahisseurs trisolariens à distance. La Terre jouit d’une prospérité sans précédent grâce au transfert des connaissances et des technologies trisolariennes. La science humaine connaît des progrès pour ainsi dire quotidiens, les Trisolariens découvrent avec fascination la culture humaine et l’espoir grandit que les deux civilisations puissent bientôt coexister pacifiquement sans la terrible menace d’une annihilation réciproque. Mais lorsqu’une ingénieure en aéronautique originaire du début du xxie siècle sort de son hibernation, elle réveille avec elle le souvenir d’un programme qui menace cet équilibre. Bientôt, l’humanité aura à faire un choix : partir à la conquête d’autres univers ou mourir dans son berceau. Après Le Problème à trois corps et La Forêt sombre, Liu Cixin referme l’un des cycles de science-fiction les plus ambitieux de ce siècle.
LA MORT IMMORTELLE
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
LIU CIXIN LA MORT IMMORTELLE
Illustration de couverture : © Stephan Martiniere, 2018 ISBN 978-2-330-11384-1
DÉP. LÉG. : OCT. 2018 26 € TTC France www.actes-sud.fr
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ACTES SUD
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