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Extrait "La lumière de la nuit"

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LALUMIEREDELANUIT_A LA VOLTAIRE ! 07/04/15 10:09 Page1

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS Alors qu’un prêteur sur gages est retrouvé assassiné dans un immeuble en construction d’Osaka, le policier Sasagaki établit rapidement que la dernière personne à avoir vu la victime avant sa mort est une femme vivant seule avec sa fille Yukiho. Celleci a une dizaine d’années, tout comme Ryōji, le fils du prêteur sur gages, et fréquente la même école. Pour le reste, l’enquête est dans l’impasse. L’année suivante, un ami de cette femme meurt dans des circonstances étranges, puis c’est elle-même qui disparaît. La police conclut à l’accident dans un cas, au suicide dans l’autre. Le temps passe. Yukiho devient lycéenne, puis étudiante ; elle se marie, divorce, se remarie. Rien ne semble pouvoir arrêter son ascension sociale. Ryōji, de son côté, vit en marge de la société, s’enrichit dans des combines douteuses et se débarrasse par tous les moyens possibles des obstacles qu’il rencontre sur sa route… Quand le policier Sasagaki – désormais en fin de carrière, et hanté par l’échec de l’enquête sur la mort du prêteur sur gages – rouvre le dossier, la mort frappe à nouveau. Formidable conteur, Higashino livre avec La lumière de la nuit un roman d’une ampleur et d’une ambition inégalées, dans lequel la précision millimétrique de l’écriture, toute au service de l’intrigue, s’enrichit d’une imposante fresque sociologique du Japon. Adapté plusieurs fois pour le grand et le petit écran, ce roman du maître Higashino s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires dans la péninsule.

KEIGO HIGASHINO

KEIGO HIGASHINO

La lumière de la nuit

La lumière de la nuit roman traduit du japonais par Sophie Refle

Keigo Higashino est né en 1958 à Osaka. Ses romans policiers connaissent un succès considérable au Japon. La lumière de la nuit est son sixième ouvrage à paraître dans la collection “Actes noirs”, après La Maison où je suis mort autrefois (2010 ; prix Polar international de Cognac 2010), Le Dévouement du suspect X (2011), Un café maison (2012), La Prophétie de l’abeille (2013) et L’Équation de plein été (2014). Photographie de couverture : © Reylia Slaby ISBN 978-2-330-05089-4

ACTES SUD DÉP. LÉG. : MAI 2015 23,80 € TTC France www.actes-sud.fr

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actes noirs ACTES SUD

ACTES SUD


KEIGO HIGASHINO

La lumière de la nuit roman traduit du japonais par Sophie Refle

ACTES SUD


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I

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1 Il sortit de la gare Kintetsu-Fuse et suivit les voies de chemin de fer vers l’ouest. L’air était encore chaud et moite en ce début d’octobre mais chaque camion qui passait soulevait des tourbillons de poussière. Il grimaça et frotta ses yeux irrités. Le pas de Sasagaki Junzō n’était pas léger. Il était en congé et avait prévu de passer sa journée à lire le dernier roman de Matsumoto Seichō qu’il avait gardé pour une telle occasion. Il aperçut un square sur la droite, grand comme un terrain d’entraînement de base-ball, avec une balançoire et un toboggan dans son aire de jeux. Une pancarte indiquait que l’endroit, vaste pour le quartier, s’appelait parc Masumi. Rien dans l’apparence de l’immeuble de six étages qui se dressait de l’autre côté ne laissait deviner qu’il était vide. Sasagaki le savait car il avait travaillé au commissariat de Fuse-Ouest, dont dépendait ce secteur, avant sa nomination au quartier général de la police de la préfecture d’Osaka. Un attroupement de curieux s’était déjà formé autour des quelques voitures de police garées devant le bâtiment. Il ne continua pas jusqu’à l’immeuble mais tourna à droite, juste avant le square, dans la rue où se trouvait un stand qui vendait des crêpes à la seiche. Assise derrière le réchaud qu’elle utilisait pour les faire griller, une quinquagénaire corpulente lisait le journal. Elle n’avait pas d’autre client dans la petite échoppe qui vendait aussi des friandises pour enfants. — Une crêpe, s’il vous plaît, demanda Sasagaki. — Tout de suite, répondit la femme qui mit son journal de côté et se leva. 9


Il sortit une cigarette, l’alluma et lut le gros titre de la première page : “Selon le ministère de la Santé, la consommation de poissons est sans risques.” Le tribunal de Kumamoto avait rendu en mars son jugement sur la maladie de Minamata*, qui suivait ceux des années précédentes sur la maladie de Minamata de Niigata, l’asthme causé par la pollution atmosphérique à Yokkaichi, et la maladie itai itai, due à la pollution au cadmium. Les firmes à l’origine de ces problèmes de santé avaient toutes été reconnues coupables. Sensibilisés aux questions environnementales par ces grands procès, les Japonais redoutaient que le poisson ne soit pollué au mercure ou aux PCB (polychlorobiphényles). Sasagaki se mit soudain à douter de la seiche qu’il s’apprêtait à manger. L’odeur qu’elle dégageait en cuisant dans sa pâte de farine et d’œufs aiguisait son appétit. La femme eut un peu de mal à la détacher une fois qu’elle fut à point. Elle l’enduisit de sauce Worcester, l’enveloppa dans un papier brun, et la lui tendit. Il paya la somme de quarante yens indiquée sur le menu. Elle le remercia aimablement et se rassit pour reprendre sa lecture. Il quitta le stand au moment où une femme d’âge mûr passait devant l’échoppe, un panier à la main. Elle salua la marchande. — Il y en a du monde, là-bas ! Il a dû arriver quelque chose de grave, commenta-t-elle en pointant l’immeuble du doigt. — Oui, à en juger par le nombre de voitures de police qui sont passées. J’imagine qu’un enfant s’est fait mal, répondit la femme corpulente dans le même dialecte d’Osaka que son interlocutrice. Sasagaki se retourna. — Un enfant ? Les enfants vont dans cet immeuble ?

* Il s’agit de mars 1973, lorsque la société Chisso fut reconnue coupable de la pollution au mercure à l’origine de la maladie de Minamata. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

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— Ils en ont fait leur terrain de jeu. Ça fait longtemps que je me dis qu’il y en a un qui finira par se blesser, et ça a dû se produire, répondit-elle, sans accent cette fois-ci. — Mais à quoi ils jouent là-bas ? Il avait posé sa question en dialecte d’Osaka. — J’en sais rien. Je ne comprends pas que personne ne fasse rien pour les empêcher d’y entrer. C’est dangereux ! Sasagaki finit sa crêpe et se dirigea vers l’immeuble en sentant le regard de la commerçante sur lui. Elle devait le prendre pour un quadragénaire curieux. Il passa sous la corde qui avait été mise en place pour tenir le public à l’écart et répondit au regard courroucé que lui lança un des policiers en tenue en posant le doigt sur la poche de son veston, pour lui faire comprendre que sa carte de police s’y trouvait. L’homme hocha la tête. L’architecte avait sans doute prévu que l’accès à l’immeuble se ferait par une porte en verre, mais pour le moment il n’y avait que des planches dont l’une avait été enlevée pour permettre le passage. Sasagaki salua l’agent en faction. Il faisait sombre à l’intérieur. L’air sentait la poussière et le moisi. Il resta immobile quelques instants pour permettre à ses yeux de s’acclimater à l’obscurité et entendit un bruit de voix. Au bout de quelques instants, il commença à distinguer ce qu’il y avait autour de lui : deux portes métalliques qui signifiaient qu’il était à côté de l’ascenseur, ainsi que des matériaux de construction et du matériel électrique empilés sur le sol. L’ouverture carrée percée dans le mur devant lui ne laissait pas passer assez de lumière pour qu’il vît ce qui se trouvait de l’autre côté. Peut-être était-ce ce qui deviendrait le parking. Quelqu’un, probablement un des ouvriers du chantier, avait écrit à la craie : “Défense d’entrer” sur le panneau en aggloméré qui servait de porte à la pièce sur sa gauche. Les deux hommes qui en sortirent s’arrêtèrent en voyant Sasagaki. Il les connaissait bien car ils travaillaient dans son service. — Tu es là aussi ? C’est pas de chance, un jour de repos, fit le plus âgé des deux en utilisant le dialecte d’Osaka. 11


Il avait deux ans de plus que Sasagaki, tandis que le deuxiè­me n’avait été affecté à la police judiciaire qu’un an auparavant. — J’ai eu un mauvais pressentiment ce matin, et j’aurais pré­­ féré qu’il ne signifie rien. Le vieux est de quelle humeur aujour­­ d’hui ? ajouta-t-il en baissant la voix. Son interlocuteur fit une grimace et agita la main de côté pendant que son jeune collège esquissait un sourire gêné. — Hum. C’est vrai qu’il nous avait dit qu’il avait envie de tranquillité. Et que se passe-t-il à l’intérieur ? — Le docteur Matsuno vient d’arriver. — Je vois. — On va faire un tour dehors. — D’accord, répondit Sasagaki qui les regarda partir en pensant qu’ils avaient dû recevoir l’ordre d’enquêter dans le voisinage. Il enfila des gants et ouvrit doucement la porte. Il faisait moins sombre, car la pièce d’une trentaine de mètres carrés avait des fenêtres. Les enquêteurs étaient rassemblés du côté du mur opposé à la porte. Ceux qu’il ne connaissait pas venaient sans doute du commissariat de Fuse-Ouest. Parmi les autres qui ne lui étaient que trop familiers, le premier à remarquer sa présence fut Nakatsuka, le chef de sa section. Les cheveux coupés court, il portait des lunettes cerclées de fer dont la partie supérieure était teintée en violet. Même lorsqu’il souriait, les rides verticales qui barraient son front ne disparaissaient pas. Nakatsuka le salua et ne lui fit aucun reproche à propos de son arrivée tardive. Il vint à sa rencontre après lui avoir intimé du menton de s’approcher. La pièce ne comptait que quelques meubles, dont un canapé en skaï noir près du mur, assez grand pour que trois personnes puissent s’y asseoir. C’est là que le corps était allongé. Le mort était de sexe masculin. Matsuno Hideomi, professeur de l’université de médecine du Kinki et médecin légiste de la police de la préfecture d’Osaka depuis plus de vingt ans, était en train de l’examiner. 12


Sasagaki tendit le cou pour mieux voir. L’homme qui devait avoir entre quarante-cinq et cinquante ans mesurait moins d’un mètre soixante-dix. Il avait un léger embonpoint sans être véritablement gros. Il portait un veston marron de bonne qualité mais n’avait pas de cravate. Une tache rouge d’une dizaine de centimètres de diamètre était visible sur sa poitrine. Il avait d’autres blessures, mais ne paraissait pas avoir perdu beaucoup de sang. Il n’avait pas dû se battre car ni ses vêtements ni ses cheveux coiffés en arrière n’étaient en désordre. Le professeur, un homme de petite taille, se redressa et se tourna vers les policiers. — C’est un meurtre, sans aucun doute, déclara-t-il d’un ton tranchant. Le corps porte cinq blessures à l’arme blanche, deux à la poitrine, trois à l’épaule. Celle qu’il a sur le côté gauche du thorax est probablement la cause de la mort. La lame est passée entre les côtes à quelques centimètres du sternum et l’a probablement touché au cœur. — Il serait mort sur le coup ? demanda Nakatsuka. — En moins d’une minute, je pense. Le sang qui a jailli de l’artère coronaire a fait pression sur le cœur, et la victime est probablement morte d’une tamponnade péricardique. — Le sang aurait pu gicler sur le meurtrier ? — Je ne pense pas. — Et l’arme ? Le professeur avança la lèvre inférieure avec une expression dubitative. — Une lame petite et acérée, probablement plus fine que celle d’un couteau à fruits. En tout cas pas un couteau de cuisine ni un couteau d’alpiniste. Sasagaki en déduisit que l’arme du crime n’avait pas été retrouvée. — Combien de temps s’est-il écoulé depuis sa mort ? lançat-il. — La rigidité cadavérique est complète et il n’y a aucune tache cadavérique. La cornée est très opaque. Je dirais entre dix-sept et vingt-quatre heures. L’autopsie permettra sans doute de le préciser. 13


Sasagaki consulta sa montre. Il était quatorze heures quarante. La victime avait donc été tuée entre quinze et vingtdeux heures la veille. — Pouvons-nous vous l’envoyer immédiatement pour l’autopsie ? — Oui, répondit le médecin légiste à Nakatsuka. Koga, un jeune inspecteur, fit son apparition. — La femme de la victime est arrivée. — Enfin ! Commençons par lui demander d’identifier le corps. Fais-la entrer. Koga hocha la tête et quitta la pièce. — On sait déjà qui c’est ? demanda tout bas Sasagaki à un de ses collègues, qui acquiesça de la tête. — Il avait son permis de conduire et des cartes de visite sur lui. C’est un prêteur sur gages du quartier. — Un prêteur sur gages ? On lui a volé quelque chose ? — On ne le sait pas, mais son portefeuille a disparu. Il y eut du bruit, et Koga revint. Il invita la personne derrière lui à entrer. Les policiers reculèrent de quelques pas pour s’écarter du corps. Une femme apparut. Sasagaki remarqua d’abord la couleur orange. Juchée sur des talons de presque dix centimètres de haut, elle portait une robe à carreaux orange et noirs. Ses longs cheveux bien coiffés donnaient l’impression qu’elle sortait de chez le coiffeur. Elle tourna de grands yeux très maquillés vers le canapé, porta ses deux mains à sa bouche, poussa un cri qui ressemblait à un hoquet, et resta figée sur place quelques secondes. Les enquêteurs la regardaient en silence parce qu’ils savaient qu’il n’aurait servi à rien de lui parler. Elle s’approcha ensuite lentement du corps, s’arrêta devant le canapé et baissa les yeux vers le visage de l’homme. Sasagaki remarqua que son menton tremblait. — C’est votre mari ? demanda Nakatsuka. Elle ne répondit pas mais se cacha le visage des deux mains. Elle s’accroupit sur le sol. Sasagaki eut l’impression qu’elle jouait la comédie. Elle se mit à sangloter. 14


2 Le mort était un certain Kirihara Yōsuke qui tenait un établissement de prêts sur gages du même nom dans la maison où il vivait avec sa famille, à un kilomètre environ de l’immeuble où il avait été trouvé. Les techniciens de la police mirent sur un brancard le corps que Mme Kirihara venait de formellement identifier. Sasagaki les aida et quelque chose arrêta son regard. — Il a été tué après avoir mangé, murmura-t-il. Debout à côté de lui, Koga lui demanda de répéter ce qu’il venait de dire. Sasagaki lui fit remarquer que la ceinture avait été desserrée de deux crans. Koga hocha la tête. De marque Valentino, elle était en cuir marron. Le troisième cran était usagé, son trou plus grand : la victime avait donc coutume de l’utiliser, mais l’ardillon était à présent dans le cinquième. Sasagaki demanda à un jeune technicien de la prendre en photo. La plupart des policiers s’en allèrent après le départ du corps afin d’aller poser des questions dans le voisinage mais Sasagaki et Nakatsuka restèrent avec les techniciens. Debout au milieu de la pièce, Nakatsuka en fit à nouveau le tour des yeux, la main gauche posée sur la hanche, et la droite sous son menton, comme à son habitude quand il réfléchissait. — Tu en penses quoi, Sasa ? Tu vois le tueur comment ? — Pour l’instant, je ne le vois pas, répondit son subordonné en observant la pièce. La seule chose qui me paraît certaine est que la victime le connaissait. 15


Il en était convaincu car rien n’indiquait que la victime s’était défendue. De plus, les coups avaient été portés de face. Nakatsuka hocha la tête. Il semblait d’accord. — Tout le problème est de savoir ce que la victime et l’assassin faisaient ici, dit-il. Sasagaki examina à nouveau la pièce des yeux. Elle avait dû servir de bureau pendant que l’immeuble était en chantier. Le canapé devait dater de cette époque. Le bureau en métal, les deux chaises métalliques et la table pliante posée contre le mur étaient couverts de poussière. Cela faisait deux ans et demi que le chantier était à l’arrêt. Son regard s’arrêta sur un point du mur à côté du canapé, une ouverture carrée destinée à laisser passer une conduite juste en dessous du plafond, qui aurait dû être protégée par une grille mais ne l’était pas. Sans elle, le corps n’aurait pas été découvert aussi rapidement. L’enfant qui l’avait trouvé était arrivé par là. Un policier du commissariat de Fuse-Ouest lui avait appris qu’il avait neuf ans et fréquentait l’école voisine. C’était un samedi, les élèves n’avaient cours que le matin. Il était venu dans le bâtiment avec quatre camarades sitôt les cours finis, non pas pour jouer au ballon, mais pour s’amuser dans le labyrinthe des conduites. Progresser à quatre pattes dans les passages étroits était probablement une aventure excitante pour de jeunes garçons. Sasagaki ignorait les règles de leur jeu, mais l’auteur de la découverte n’avait pas suivi les autres et s’était égaré. Il était entré dans cette pièce à la recherche d’une sortie. Il n’avait pas tout de suite compris que l’homme allongé sur le canapé était mort. Quand il l’avait aperçu, il avait eu peur de se faire gronder. Mais l’homme n’avait pas réagi. Intrigué, il s’en était approché craintivement et avait immédiatement remarqué les taches de sang. Il était rentré chez lui un peu avant treize heures et en avait parlé à sa mère. Il lui avait fallu une vingtaine de minutes pour la convaincre qu’il disait la vérité. Le registre du commissariat de Fuse-Ouest indiquait qu’elle avait appelé à treize heures trente-trois. 16


— Un prêteur sur gages… grommela Nakatsuka. Je me demande ce qui a pu l’amener à donner rendez-vous à quel­ qu’un ici. — Il ne voulait pas être vu avec cette personne, ou ne devait pas être vu avec elle. — Même dans ce cas, pourquoi venir ici ? Il y a beaucoup d’endroits discrets aux alentours. Il aurait aussi pu choisir un lieu plus éloigné de chez lui. — C’est vrai, reconnut Sasagaki en grattant son menton qu’il n’avait pas eu le temps de raser avant de partir de chez lui. — Sa femme est sacrément voyante, reprit son supérieur en parlant de Kirihara Yaeko. Elle doit avoir à peine trente ans. Et lui, cinquante-deux. Un bel écart. — Elle devait travailler dans un bar avant, répondit Sasagaki à voix basse. Nakatsuka hocha la tête pour exprimer son accord. — Les femmes sont vraiment extraordinaires. Elle habite tout près d’ici, mais elle s’est quand même maquillée pour venir. Et qu’est-ce qu’elle a pleuré en le voyant… — D’une manière aussi ostentatoire que son maquillage ? — Je n’ai pas dit ça, fit Nakatsuka avec un sourire, avant d’ajouter, le visage à nouveau sérieux : J’imagine qu’ils ont fini de l’interroger. Sasa, je peux te demander de la ramener chez elle ? — Oui, chef. Il se dirigea vers la porte. Dehors, il y avait moins de curieux que tout à l’heure, mais les journalistes avaient fait leur apparition, et parmi eux des gens de la télévision. Sasagaki tourna les yeux vers les voitures de police et vit que Kirihara Yaeko était assise sur le siège arrière de la deuxième la plus proche de l’entrée, à côté de Kobayashi, un de ses collègues. Koga était devant, au volant. Sasagaki s’en approcha et tapa à la vitre de la fenêtre arrière. Kobayashi ouvrit la portière et descendit. —  Alors ? — Nous avons fini de l’interroger. Elle est encore sous le choc, répondit Kobayashi en se cachant la bouche de la main. 17


— Vous lui avez fait vérifier le contenu de ses poches ? — Oui. Il aurait dû avoir son portefeuille sur lui. Et un briquet. — Un briquet ? — Un briquet Dunhill, cher. — Hum. Et il avait disparu depuis quand ? — Il est sorti de chez lui hier après-midi entre deux et trois heures, sans dire où il allait. Elle s’est inquiétée quand il n’est pas rentré ce matin. Elle voulait attendre encore un peu avant de nous signaler sa disparition, mais nous lui avons appris sa mort avant qu’elle ait eu le temps de le faire. — Son mari avait rendez-vous avec quelqu’un ? — Elle l’ignore. Elle ne se souvient pas s’il a reçu un coup de fil avant de sortir. — Il était comment quand il est parti ? — Comme d’habitude, apparemment. Sasagaki se gratta le menton de l’index. Elle ne leur avait fourni aucune indication utile. — J’ai l’impression qu’on va avoir du mal à retrouver le coupable. Son collègue acquiesça, embarrassé. — Vous lui avez demandé si elle savait quelque chose à propos de ce bâtiment ? — Oui. Elle connaissait son existence, mais rien de plus. Jusqu’à aujourd’hui, elle n’y avait jamais mis les pieds, et son mari ne lui en a jamais parlé. Sasagaki esquissa un sourire peiné. — Si je comprends bien, elle ne vous a rien appris. — J’en suis désolé. — Ce n’est pas ta faute. Je vais la raccompagner chez elle, Koga conduira, d’accord ? demanda-t-il en donnant une petite tape sur l’épaule de son subordonné. — Très bien. Sasagaki monta dans la voiture, et indiqua leur destination à Koga. — N’y va pas directement. Les journalistes ne savent peutêtre pas que la victime habite tout près. — Bien, répondit son jeune collègue. 18


Sasagaki se tourna vers sa voisine et se présenta. Elle lui répondit d’un hochement de tête. Elle n’avait visiblement aucune intention de se souvenir de son nom. — Il n’y a personne chez vous ? — Si, l’employé du magasin. Et mon fils, qui est rentré de l’école, répondit-elle sans relever la tête. — Vous avez un fils ? De quel âge ? — Il est en cinquième année d’école primaire. Ce qui signifiait dix ou onze ans, calcula Sasagaki. Il la regarda d’un autre œil. Il devina quelques rides sous son maquillage et vit que sa peau n’était pas très fine. Elle pouvait avoir un enfant de cet âge. — Hier, quand il est sorti, votre mari ne vous a rien dit, n’est-ce pas ? Il faisait cela souvent ? — Parfois. Il lui arrivait d’aller ensuite boire un verre. C’est ce que j’ai pensé hier soir, et je ne me suis pas inquiétée. — Passer la nuit dehors, il le faisait souvent ? — Non, c’était extrêmement rare. — Il ne vous téléphonait pas dans ces cas-là ? — Quasiment jamais. Je lui demandais toujours de m’appeler s’il rentrait tard, il me répondait, “d’accord, d’accord” mais n’en faisait jamais rien. Je m’y suis habituée. Mais je n’aurais jamais pensé qu’il serait tué… répondit-elle en portant la main à la bouche. La voiture qui avait roulé au hasard dans le quartier s’arrêta près d’un poteau électrique où il était écrit : “Ōe 3-chōme”. La rue était bordée de petites maisons collées les unes aux autres. — C’est là-bas, fit Koga en désignant une maison à une vingtaine de mètres devant eux. Un panneau indiquait qu’il s’agissait du prêteur sur gages Kirihara. Les journalistes n’avaient pas encore découvert l’identité de la victime, car il n’en vit pas dans la rue. — Je vais raccompagner madame, tu n’as pas besoin de m’attendre, dit Sasagaki. Le rideau de fer de la devanture du magasin était abaissé jusqu’à la hauteur de son visage. Il passa dessous après la femme de la victime. Divers objets s’alignaient dans la vitrine. “Kirihara”, était-il écrit en caractères dorés sur la porte en verre opaque. 19


Yaeko la poussa et Sasagaki la suivit à l’intérieur. — Vous êtes rentrée, s’exclama un homme debout derrière le comptoir. Âgé d’une quarantaine d’années, mince, il avait un menton pointu. Une raie de côté séparait ses cheveux d’un noir de jais. Yaeko soupira et s’assit sur un fauteuil sans doute destiné à la clientèle. — Alors… commença l’homme, le visage sombre, les sourcils froncés. C’était bien lui… Elle fit oui de la tête. — Mais pourquoi ? Pourquoi ? L’homme se cacha la bouche de la main et baissa les yeux comme pour rassembler ses pensées. Il regarda le policier. — Sasagaki, de la police judiciaire de la préfecture d’Osaka. Je vous présente mes condoléances. Il tendit à l’inconnu son livret avant de lui demander qui il était. — Mon nom est Matsuura, et je travaille ici, expliqua son interlocuteur en prenant une carte de visite dans un tiroir. Sasagaki le remercia. Il remarqua que l’homme, dont il lut qu’il s’appelait Matsuura Isamu et qu’il était le responsable du magasin, portait une bague en platine au petit doigt de la main droite. Cela lui parut prétentieux. — Vous travaillez ici depuis longtemps ? — Euh… cinq ans. Donc, depuis relativement peu de temps, se dit Sasagaki qui aurait aimé savoir ce qu’il avait fait avant cela et comment il était arrivé ici. Il décida cependant de ne rien lui demander pour le moment. Il aurait l’occasion de revenir. — M. Kirihara est sorti hier après-midi ? — C’est exact, vers deux heures et demie. — Il ne vous a pas dit où il allait ? — Non. M. Kirihara avait un côté autoritaire, et me demandait rarement mon avis. — Vous n’avez rien remarqué de particulier quand il est sorti hier ? Je ne sais pas, par exemple la façon dont il était vêtu ? Ce qu’il a emporté avec lui ? 20


— Non, rien de spécial, répondit Matsuura, en se passant la main derrière la tête. Sauf qu’il semblait être préoccupé par l’heure. — Par l’heure… — J’ai l’impression qu’il regardait sa montre. Mais je peux me tromper. Sasagaki fit discrètement le tour du magasin des yeux. La cloison coulissante derrière son interlocuteur était fermée. Il y avait sans doute un salon à la japonaise derrière elle. Deux marches y montaient, précédées par un espace où se déchausser. Elles donnaient probablement accès à la maison. Une autre porte se trouvait en haut des marches à gauche, ce qui lui parut un drôle d’emplacement pour un débarras. — Jusqu’à quelle heure étiez-vous ouvert hier ? — Eh bien… commença Matsuura en regardant l’horloge accrochée au mur. Normalement, nous fermons à dix-huit heures, mais hier, il y avait beaucoup à faire, ce qui fait qu’il était presque dix-neuf heures quand j’ai tiré le rideau. — Vous étiez seul ? — Oui, comme je l’étais en général lorsque M. Kirihara s’absentait. — Qu’avez-vous vous fait après la fermeture ? — Je suis rentré chez moi. — Vous habitez où ? — À Teradamachi. — Teradamachi ? Vous venez en voiture ? — Non, en train. En train, cela signifiait environ une demi-heure de transport, avec un changement. S’il était parti d’ici après dix-neuf heures, il avait dû arriver chez lui avant vingt heures. — Vous vivez avec votre famille ? — Non, je suis seul depuis mon divorce, il y a six ans. — Hier vous étiez seul chez vous ? — Oui. Il n’a donc aucun alibi, se dit Sasagaki, sans changer d’expression. Il se tourna vers Yaeko qui n’avait pas quitté son fauteuil. — Et vous, madame, vous ne vous occupez pas des clients, en général ? 21


— Non, je ne connais pas le métier, répondit-elle d’une petite voix. — Et vous êtes sortie, hier ? — Non, je suis restée à la maison toute la journée. — Vous n’êtes même pas allée faire des courses ? — Non, fit-elle avant de se lever en chancelant, comme si elle allait s’évanouir. Cela vous dérangerait si j’allais m’allonger ? Je ne me sens pas bien. — Non, pas du tout, allez vous reposer. Elle ôta ses chaussures en s’appuyant d’une main sur le côté. Il aperçut un escalier lorsqu’elle ouvrit la porte. Cela ne le surprit pas. Il l’entendit le monter malgré la porte fermée. Une fois que le bruit des pas cessa, il vint se placer devant Matsuura. — C’est ce matin que vous avez appris que M. Kirihara n’était pas rentré ? — Oui. Madame et moi trouvions cela bizarre. Ensuite, nous avons reçu un appel de la police et… — Vous avez dû être surpris. — Cela va sans dire, répondit Matsuura. J’ai du mal à y croire. Je n’arrive pas à m’empêcher de penser qu’il s’agit d’une erreur, que M. Kirihara ne peut pas avoir été assassiné. — Donc vous ne soupçonnez personne ? — Non, absolument pas. — Pourtant, dans ce genre de travail, vous recevez toutes sortes de clients, non ? Votre patron n’a jamais eu de conflit avec l’un d’eux, à propos d’argent ? — Je n’irais pas jusqu’à dire que cela n’arrive jamais. Les clients sont parfois bizarres. On leur prête de l’argent, et ils nous en veulent. Mais de là à tuer le patron… répondit-il avec l’accent d’Osaka, en le regardant droit dans les yeux, tout en secouant la tête. Je ne peux pas l’imaginer. — Je comprends que vous ne puissiez pas dire du mal de vos clients, mais nous avons besoin de plus d’informations pour avancer dans notre enquête. Cela nous aiderait si vous pouviez nous montrer le registre de vos clients récents, par exemple, fit le policier en utilisant lui aussi le dialecte. — Le registre des clients… répéta Matsuura d’un ton hésitant. 22


— Vous devez bien en avoir un, pour savoir à qui vous avez prêté de l’argent, et ce qu’on vous a remis. — Bien sûr que nous en avons un. — Laissez-moi vous l’emprunter, dit Sasagaki en agitant la main. J’en ferai faire une copie au bureau et je vous le rapporterai tout de suite. Il va sans dire que nous ne le montrerons à personne. — Je ne peux pas décider de cela tout seul… — Dans ce cas, je vais vous attendre ici pendant que vous allez demander l’autorisation à madame. — Ah… Les sourcils froncés, l’homme réfléchit quelques instants, avant de hocher la tête. Très bien, je vous le prête, mais je compte sur vous pour qu’il n’y ait pas de fuites. — Je vous remercie. Vous n’avez pas besoin d’en informer Mme Kirihara ? — Ce n’est pas la peine. Je lui dirai plus tard. C’est vrai que maintenant que M. Kirihara n’est plus là… Matsuura fit pivoter sa chaise d’un quart de tour et ouvrit le placard à côté de lui. Sasagaki aperçut plusieurs registres. Au moment où l’employé se penchait pour le prendre, Sasagaki aperçut du coin de l’œil la porte qui menait à l’escalier s’ouvrir sans bruit. Il tourna son regard dans cette direction, et tressaillit. Un garçon d’une dizaine d’années, mince, vêtu d’un sweatshirt et d’un jean, se tenait là. Le policier avait sursauté car il n’avait entendu aucun bruit dans l’escalier. Son regard croisa celui de l’enfant, et il fut surpris par la noirceur qu’il recelait. — C’est toi, le fils ? L’enfant ne répondit pas, mais Matsuura se retourna. — Exactement. Le petit garçon qui continuait à se taire enfila des chaussures de sport. Son visage était inexpressif. — Et tu vas où, Ryō ? Tu ferais mieux de rester à la maison aujourd’hui. L’enfant sortit sans prendre la peine de lui répondre. — Le pauvre, il doit être sous le choc, dit Sasagaki. — Probablement. Mais c’est un garçon un peu particulier. 23


— Comment cela ? — C’est un peu difficile à dire, répondit Matsuura en posant un registre devant le policier. C’est le plus récent. — Vous permettez ? demanda Sasagaki. Il commença à en tourner les pages où s’alignaient des colonnes de noms en pensant au regard sombre de l’enfant.

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LALUMIEREDELANUIT_A LA VOLTAIRE ! 07/04/15 10:09 Page1

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS Alors qu’un prêteur sur gages est retrouvé assassiné dans un immeuble en construction d’Osaka, le policier Sasagaki établit rapidement que la dernière personne à avoir vu la victime avant sa mort est une femme vivant seule avec sa fille Yukiho. Celleci a une dizaine d’années, tout comme Ryōji, le fils du prêteur sur gages, et fréquente la même école. Pour le reste, l’enquête est dans l’impasse. L’année suivante, un ami de cette femme meurt dans des circonstances étranges, puis c’est elle-même qui disparaît. La police conclut à l’accident dans un cas, au suicide dans l’autre. Le temps passe. Yukiho devient lycéenne, puis étudiante ; elle se marie, divorce, se remarie. Rien ne semble pouvoir arrêter son ascension sociale. Ryōji, de son côté, vit en marge de la société, s’enrichit dans des combines douteuses et se débarrasse par tous les moyens possibles des obstacles qu’il rencontre sur sa route… Quand le policier Sasagaki – désormais en fin de carrière, et hanté par l’échec de l’enquête sur la mort du prêteur sur gages – rouvre le dossier, la mort frappe à nouveau. Formidable conteur, Higashino livre avec La lumière de la nuit un roman d’une ampleur et d’une ambition inégalées, dans lequel la précision millimétrique de l’écriture, toute au service de l’intrigue, s’enrichit d’une imposante fresque sociologique du Japon. Adapté plusieurs fois pour le grand et le petit écran, ce roman du maître Higashino s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires dans la péninsule.

KEIGO HIGASHINO

KEIGO HIGASHINO

La lumière de la nuit

La lumière de la nuit roman traduit du japonais par Sophie Refle

Keigo Higashino est né en 1958 à Osaka. Ses romans policiers connaissent un succès considérable au Japon. La lumière de la nuit est son sixième ouvrage à paraître dans la collection “Actes noirs”, après La Maison où je suis mort autrefois (2010 ; prix Polar international de Cognac 2010), Le Dévouement du suspect X (2011), Un café maison (2012), La Prophétie de l’abeille (2013) et L’Équation de plein été (2014). Photographie de couverture : © Reylia Slaby ISBN 978-2-330-05089-4

ACTES SUD DÉP. LÉG. : MAI 2015 23,80 € TTC France www.actes-sud.fr

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Extrait "La lumière de la nuit" by Actes Sud Issuu - Issuu