LOTTE ET SØREN HAMMER
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Le cadavre d’une jeune prostituée africaine est retrouvé dans un marais au nom funeste perdu en pleine campagne. Le corps est dans un état de décomposition avancée, la mort remonte à plus de six mois. Pourtant, personne n’a signalé la disparition. Le bloc de pierre auquel la dépouille est attachée exclut l’hypothèse d’un décès accidentel, mais l’absence d’indices complique considérablement les investigations. Après une bourde très médiatisée de la police locale, l’affaire se retrouve sur le bureau du chef de la brigade criminelle de Copenhague, l’inspecteur Simonsen. Si tous les moyens sont alors donnés aux membres de son équipe pour élucider l’affaire, ils se heurtent aux portes fermées et aux secrets bien gardés d’une élite prête à tout pour dissimuler sa compromission. La piste les mène notamment à l’énigmatique Benedikte Lerche-Larsen mais la jeune femme, animée par une ambition dévorante et forte d’une formation de nombreuses années auprès de son père qui a bâti son empire sur la misère des femmes, ne cesse de leur glisser entre les doigts. Le cynisme glacial et le mépris de la vie humaine sont au rendez-vous dans ce quatrième volet, tant attendu, des enquêtes de l’imperturbable Konrad Simonsen.
La fille dans le marais de Satan
LOTTE ET SØREN HAMMER
La fille dans le marais de Satan roman traduit du danois par Frédéric Fourreau
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : SEPT. 2018 / 23 e TTC France ISBN 978-2-330-10333-0
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Illustration de couverture : © Rimel Neffati
Lotte et Søren Hammer sont frère et sœur. Le duo a débuté sur la scène littéraire danoise avec la première enquête de Konrad Simonsen et de son équipe, Morte la bête (Actes noirs, 2011), suivi de Le Prix à payer (Actes noirs, 2012) et Le Cercle des cœurs solitaires (2013).
actes noirs ACTES SUD
ACTES SUD
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LOTTE ET SØREN HAMMER
La fille dans le marais de Satan roman traduit du danois par Frédéric Fourreau
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1 La première vraie journée du printemps 2008 arriva au milieu du mois de mars. Un soleil tiède et clair brillait audessus du Danemark. Il se reflétait dans les flaques d’eau matinales, invitait les anémones les plus téméraires à jaillir du sol forestier, et poussait les alouettes criardes à s’envoler au-dessus des champs de blé. Il s’invita même dans les mai‑ sons, où son éclat, rendant illisibles les écrans des ordina‑ teurs, arrachait aux enfants assis devant des hurlements de protestation. Dans le Sjælland du Nord, quelque part entre les loca‑ lités de Lillerød et de Lynge, une Audi r8 noire avalait les kilomètres sur la nationale. Des regards envieux la suivaient chaque fois qu’elle accélérait pour s’extirper sans effort du trafic après avoir marqué un arrêt à un stop ou à un passage pour piétons. Les obstacles de cette nature étaient désormais derrière et la route était dégagée aussi loin que portait la vue. Le conducteur appuya légèrement sur l’accélérateur, puis un peu plus fort, savourant la manière dont la voiture collait pour ainsi dire à la chaussée, tandis que défilait le paysage, et, avec sa fougue juvénile, il lâcha quelques chevaux supplé‑ mentaires. — Ralentis. Henrik Krag jeta un regard en coin à l’homme conforta‑ blement assis dans le siège passager, les yeux mi-clos, comme s’il dormait, mais bel et bien éveillé. Avec lui, on ne savait jamais. Par moments, il était absent, presque hors de por‑ tée, même quand il était resté sobre une semaine entière. 7
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D’autres fois, il faisait preuve d’une étonnante vivacité, bien qu’il se fût largement abreuvé à la flasque qu’il trimbalait en permanence sur son ventre proéminent. L’homme s’appe‑ lait Jan Podowski, et Henrik ne pouvait toujours pas le cer‑ ner, ne savait même pas s’il l’appréciait, même si cela faisait maintenant presque deux mois qu’ils faisaient équipe. — Mais tu ne vois pas que la voie est libre ? — Ce que je vois, c’est que tu vas perdre des points si tu lèves pas un peu le pied. Et encore, tu pourras t’estimer heu‑ reux si tu gardes ton permis. De toute façon, c’est pas une suggestion, c’est un ordre. La voix de Jan Podowski était calme, son ton ne laissait transparaître aucun signe d’agacement. Et ce n’était pas né‑ cessaire. Entre les deux hommes, la hiérarchie était claire‑ ment établie, et Henrik Krag s’exécuta sans s’offenser. C’était un jeune homme au début de la vingtaine, avec des cheveux blonds en pétard, des yeux bleus inspirant la confiance, un corps musclé et un casier judiciaire bien rempli. De plus, il était fermement déterminé à bien faire son nouveau job, à apprendre de son partenaire plus expérimenté et à se bouger le cul, pour une fois. Et jusque-là, il était plutôt satisfait de lui. C’est du moins ce qu’il aurait répondu si on lui avait posé la question, ce que personne ne faisait jamais. Il dit : — Elle est cool cette bagnole. On va l’avoir combien de temps ? — Jusqu’à ce que le mécano ait réparé la nôtre. — Et ce sera quand ? L’homme plus âgé répondit sur un ton indifférent : — Mardi ou mercredi, peut-être plus tard. — Je suis pas pressé de la récupérer. Ils roulèrent quelques kilomètres en silence, puis Henrik demanda : — En fait, ça coûte combien une Audi comme ça ? — Plus que tu ne gagneras jamais dans toute ta vie, arrête de rêver. À l’arrière, une voix se joignit à la conversation : — Pourquoi ça ? Laisse-le donc rêver, Paw Pojanski. C’est bien d’avoir des rêves, ça motive les gens. Je suis certain que 8
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toi aussi tu as tes petits désirs irréalistes… comme vivre en‑ core quelques années, par exemple. Un rire cristallin retentit aux oreilles des deux hommes. Jan Podowski se redressa sur son siège et dit : — J’aimerais bien que tu arrêtes de m’appeler comme ça, Benedikte Lerche-Larsen. Tu sais parfaitement comment je m’appelle. Elle rit à nouveau et Henrik l’imita malgré lui. Il n’avait pas pu résister, même s’il aurait voulu soutenir son collègue. Il ajusta le rétroviseur et examina à la dérobée la femme qui s’était prononcée en faveur de ses rêves, tandis qu’un silence oppressant s’installait une fois de plus dans l’habitacle. Benedikte était séduisante, dans un style frais et direct. Henrik supposait qu’elle devait avoir le même âge que lui, peut-être un peu moins. Il ne faisait aucun doute que c’était une belle femme. Rousse, de jolies pommettes hautes et marquées, des traits réguliers, une expression chaleureuse, effrontée et désinvolte, comme si elle était constamment sur le point de sourire. Elle le surprit en train de l’observer dans le rétroviseur et lui retourna un sourire provocateur, tandis qu’elle balançait la tête d’avant en arrière en le fixant. Henrik la regarda faire, incapable de l’ignorer, bien qu’il aurait dû s’abstenir. Sans doute. Soudain, elle se mit à l’invectiver : — Arrête de me mater comme ça. Pour qui est-ce que tu te prends ? — Désolé. — Je vais te dire, moi, combien coûtent les caisses de mon père. Il en a trois, et celle-ci, c’est la moins chère. Elle vaut environ vingt-cinq putes, à condition qu’elles daignent bos‑ ser, et c’est là que tu entres en jeu, le maigrichon, parce que certaines d’entre elles préfèrent rester assises sur leurs culs plats et dépenser notre fric plutôt que faire leur boulot. Elle fit un signe de tête en direction du quatrième et der‑ nier passager de la voiture. — Oui, c’est de toi que je parle, la frangine. On t’a sortie de la misère, on t’a offert la possibilité de goûter à la civilisa‑ tion et toi, tu refuses de remplir ta part du marché. Mais je 9
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te laisserai pas baiser ma famille et je te garantis que tu vas bientôt t’en rendre compte. L’autre fille était jolie, elle aussi. Même si, dans les circons‑ tances actuelles, cela ne sautait pas aux yeux. Son âge était difficile à deviner, mais pas sa terreur. Elle était recroquevil‑ lée sur le siège arrière, le plus loin possible de Benedikte, et lorsque cette dernière lui adressa la parole, elle recula encore de quelques centimètres, bien qu’elle ne comprît pas la moitié de ce qu’on lui disait. Personne à part elle ne connaissait son vrai nom, ici, au Danemark, elle s’appelait Jessica. Toutes les femmes qui avaient été expédiées avec elle avaient reçu des pré‑ noms commençant par la lettre “J”. C’était plus simple ainsi. Henrik lui lança un regard furtif par-dessus son épaule. Quand ils l’avaient récupérée, une heure plus tôt, elle avait pleuré. À présent, elle recommençait. Benedikte examina la fille avant de s’en désintéresser et de se pencher en avant, entre les deux sièges. — Tu as expliqué au grand dégingandé ce qui allait se passer ? La question était adressée à Jan Podowski, et la réponse arriva à contrecœur : — Ce n’est pas dur à deviner. — Donc, tu lui as pas dit non plus que c’était la deuxième fois qu’elle faisait ça ? — Non. Elle se tourna vers Henrik. — Waouh, ça va être intéressant. Ce sera ta première fois, Henrik, mais pour la pleurnicharde, ce sera la deuxième, et t’as pas la moindre idée de ce que tu vas lui faire. Ce sera un vrai baptême du feu. Henrik se garda de tout commentaire. Qu’aurait-il pu dire, de toute façon ? Quoi qu’il fasse, elle aurait toujours le dernier mot. Cette fille était tout simplement inabordable. — Comment elle s’appelait, déjà, la dernière qui a eu be‑ soin d’un deuxième voyage avant de comprendre pourquoi on l’avait importée ? Non, ne dis rien, Jan, je le sais, attends, attends… Isabella, elle s’appelait Isabella, c’est pas ça, Jan ? — Si. 10
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— Ah, je savais que je m’en souvenais, mais écoute-moi bien, Henrik, tu sais ce que Jan lui a fait ? Il a utilisé les câbles de démarrage de sa voiture, il en a relié un à sa langue et l’autre à… enfin, tu peux deviner à quoi il l’a accroché. Je peux te dire qu’elle a couiné comme une truie – et bien avant qu’on commence à lui envoyer le jus. La voiture fit une brusque embardée sur la voie oppo‑ sée, légère, mais suffisamment marquée pour révéler que Henrik n’avait guère goûté l’image qui avait jailli dans son esprit. Benedikte, satisfaite de son effet, tendit la main et en‑ roula délicatement une mèche de cheveux blonds du jeune homme autour de son doigt. — Apparemment, c’était pas si compliqué à deviner. Mais tu te goures, mon chéri, on ferait jamais un truc pareil, bien sûr que non. On ne doit pas abîmer la marchandise. Qui voudrait payer… Jan Podowski l’interrompit : — Si tu as de la coke sur toi, tu serais bien inspirée de la balancer par la portière, Benedikte. — De quoi est-ce que tu parles ? — Du fait qu’il vaudrait mieux que la petite antiquité dorée que tu trimbales dans ton sac puisse supporter une fouille. À moins que tu aies envie d’aller faire un petit tour au commissariat de Hillerød. Henrik aussi les avait vus. Il ralentit et donna un coup de tête pour libérer ses cheveux du doigt de sa passagère. Quelques centaines de mètres plus loin, plusieurs voitures étaient rangées sur le bas-côté pour être contrôlées, tandis qu’un motard de la police se tenait au milieu de la chaussée, facilement reconnaissable avec son gilet fluorescent muni de bandes blanches réfléchissantes. Benedikte tendit le cou et demanda, avec un brin d’hésitation dans la voix : — Qu’est-ce qui se passe, Jan ? — Aucune idée. Contrôle d’alcoolémie, de vitesse ou de véhicules, comment je le saurais ? — Tu penses que ça a quelque chose à voir avec nous ? — Non, mais ça le pourrait si tu ne te ressaisis pas tout de suite. 11
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Benedikte enfonça la main dans son sac et en tira un boî‑ tier doré joliment gravé, mais au lieu d’en vider le contenu par la vitre de sa portière, elle le confia à Henrik en lui or‑ donnant sèchement : — Garde-moi ça. Henrik interrogea Jan du regard. Le vieil homme hocha la tête d’un air résigné et Henrik fourra le boîtier dans sa poche, puis demanda : — Et Jessica ? Si elle essaie de se barrer ? — Pourquoi elle ferait ça ? — À cause des flics, je veux dire… Ils sont censés aider les gens, pas vrai ? — Ce n’est pas comme ça que ça marche. — Qu’est-ce que tu entends par là ? — Ce n’est pas comme ça que le système fonctionne. Si elle va voir les flics, elle sera renvoyée au Nigeria, et il y a dans son pays d’origine des gens qu’elle craint bien plus que nous. — Et elle est au courant ? — Oh oui, elle est au courant. Elles le sont toutes. Jan avait raison. L’Africaine ne profita pas de l’opportunité pour solliciter la protection des forces de l’ordre lorsqu’on leur fit signe de passer. Au lieu de cela, elle se mit à trembler et à marmonner des paroles incohérentes. La voiture quitta la nationale et s’engagea sur un chemin forestier. Henrik parvint à éviter les pires nids-de-poule. Ils ne tardèrent pas à bifurquer à nouveau et suivirent les ornières creusées dans la glaise au fil des ans par une multitude de véhicules. Audessus d’eux, des conifères sombres bloquaient la lumière du soleil, tandis que, pour ménager la suspension, Henrik prit au ralenti un large virage. Ils finirent par déboucher dans une clairière au bout de laquelle se trouvait un cabanon en rondins sans prétention. Dès que la voiture s’arrêta, Benedikte en descendit et se précipita sur le chemin de terre qui s’enfonçait dans la forêt. Les deux hommes restèrent à bord. Jan porta sa flasque à sa bouche et but une gorgée. Henrik l’interrogea : — Elle va où ? 12
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— Je suppose qu’elle a un besoin pressant. — Pourquoi elle est là ? Je croyais qu’on devait régler ça nous-mêmes. — Oublie-la et concentre-toi sur le job pour lequel on te paie. Henrik acquiesça, mais demanda : — C’était vrai ce qu’elle a dit à propos de cette Isabella ? — Plus ou moins. Elle a un peu exagéré, mais ne t’en fais pas, on n’utilise plus cette méthode. C’était trop difficile à contrôler, et en plus, je ne pouvais plus démarrer la bagnole après. — Alors c’est quoi la nouvelle méthode ? Il voulait donner un ton décontracté à sa question, comme s’il lui importait peu qu’ils eussent recours à un type de tor‑ ture ou à un autre. Sa tentative échoua lamentablement. Sa nervosité n’échappa pas au vieil homme, qui répondit tran‑ quillement : — Du calme, tout va bien se passer, ça n’a rien de si ter‑ rible. Viens, on va se dégourdir un peu les jambes, ça ne nous fera pas de mal. Ils descendirent et se placèrent chacun de leur côté de la voiture. Henrik remarqua que son partenaire râlait au moindre mouvement, encore plus que d’habitude. Quand Jan eut retrouvé son souffle, ils reprirent leur conversation par-dessus le toit de la voiture. — Il n’y a aucune raison de te cacher que c’est la plus sale partie de ce boulot, mais ça n’arrive pas souvent, deux ou trois fois par an maximum, et ça devient de plus en plus facile à chaque fois. La première est de loin la pire. Henrik hocha la tête, même s’il estimait que c’était un bien maigre réconfort. — Je veux dire, elles ont toutes passé au moins deux mois dans des bordels quand on les récupère, et là-bas je peux t’assurer qu’ils savent les dresser. En plus, les filles qui ont besoin d’être rappelées à l’ordre de temps en temps finissent par comprendre le message après quelques beignes dans la tronche et des menaces bien placées. Il est rare qu’on ait besoin d’en arriver là. Et c’est sa dernière chance. 13
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Si après ça elle n’a toujours pas compris, on la renverra d’où elle vient. — Pourquoi ? — Parce que la violence ne correspond pas à notre concept des affaires. La grande majorité de nos partenaires en affaires n’apprécient pas ce genre de pratiques. — Qu’est-ce qu’elle a fait ? — La question est plutôt : qu’est-ce qu’elle n’a pas fait ? Elle reste sans bouger comme un tas de viande morte pendant que les clients la sautent. Il y a déjà eu plusieurs plaintes et on a dû rembourser sept passes, peut-être huit, je ne me sou‑ viens plus exactement. Mais c’est tout récent. Jusque-là, elle faisait son boulot correctement, on n’avait aucun reproche à lui faire. Personne ne sait ce qui lui est arrivé. — Et elle, qu’est-ce qu’elle en dit ? — Rien. Ou en tout cas rien de sensé. — Peut-être qu’elle ne le sait pas elle-même ? Une lueur d’espoir s’alluma dans l’esprit de Henrik. Peutêtre valait-il mieux parler avec la fille, la ramener à la raison, pour ainsi dire. C’est ce qu’il suggéra, mais Jan doucha aus‑ sitôt son espoir : — Eh bien, qui sait ? On le découvrira ce soir. — Elle a un client ce soir ? — Bien sûr. Au fait, si c’est l’hiver ou en tout cas s’il gèle, sache que ça peut être une bonne idée de les attacher dehors sans vêtements pendant une demi-heure. C’est simple, mais incroyablement efficace. J’ai déjà essayé cette méthode trois fois, et par la suite, les trois filles ne nous ont plus jamais posé de problèmes, même pas en été. Il éclata de rire, comme s’il avait raconté une blague, et Henrik rit avec lui. — Tiens, la demoiselle a terminé sa promenade. Tu em‑ mènes Jessica dans le cabanon, moi je vais ouvrir la porte et je m’occupe du matériel. Henrik se retourna. Benedikte approchait. Il était temps de se mettre au travail. C’était un cabanon de chasse tout ce qu’il y a de plus rustique : bâti en rondins bruts, une seule pièce avec deux 14
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fenêtres à croisillons sur chaque façade. À une extrémité de la pièce, deux lits superposés avaient été installés contre le mur et deux matelas en mousse prenaient la poussière. De l’autre côté, il y avait un poêle à bois en fonte doté d’un tuyau qui traversait le toit. L’équipement du caba‑ non était spartiate et se résumait à de lourdes chaises en bois autour d’une longue table clouée au sol. Rien d’autre hormis une gravure sur acier jaunissante représentant un chasseur avec son chien et divers types de ramures de cer‑ vidés sur des crânes blancs aux globes oculaires vides. Il flottait dans l’air une odeur de renfermé. Henrik plissa le nez. Un mélange de bière rance, de nicotine, de graisse avariée, de moisi et d’humidité. Il envisagea d’ouvrir une fenêtre, mais son intention ne dépassa pas le stade de la pensée. Ils ordonnèrent à la fille de se déshabiller, ce qu’elle refusa, si bien qu’ils durent lui ôter ses vêtements eux-mêmes, de force. Puis ils la suspendirent avec une corde à une poutre de la charpente, repliée sur elle-même, la tête en bas. Jan lui avait habilement ligoté les mains avant de les passer derrière ses genoux et de glisser un solide bâton entre ses bras et le creux de ses genoux. Il hissa sa victime à environ un mètre du sol et attacha à la va-vite l’extrémité de la corde autour du poêle. Elle poussa un gémissement qui était davantage pleurnichard que réel‑ lement plaintif. Ses cheveux crépus pendaient au-dessus du sol, telles des touffes de laine noire emmêlée, tandis que ses yeux se révulsaient. Henrik se dit que c’était n’importe quoi et s’autorisa à regarder ailleurs un instant avant que Jan lui tende la matraque. Elle était recouverte d’un câble électrique soigneusement tressé, lourd mais en même temps flexible. Il observa à nouveau la fille. Un de ses élastiques noirs avait glissé de sa chevelure et s’accrochait à une mèche, comme un insecte cherchant à se camoufler. — Il faut que tu la frappes derrière les cuisses, sur les fesses… Enfin, sur son cul, quoi, puis sur le dos ou sur les épaules. Fais gaffe de ne pas lui abîmer les reins, la nuque ou les parties génitales. 15
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Jan désigna de manière pédagogique les zones à éviter sans toucher la fille. Henrik acquiesça et demanda : — Combien de coups je dois lui donner ? — Tu la frappes jusqu’à ce que je te dise d’arrêter. — Fort ? — De toutes tes forces. Il n’avait plus de questions à poser et donc plus aucune raison de faire tarder les choses. Henrik soupesa de nouveau la matraque, puis frappa de façon brutale mais contrôlée le dos de la fille. Elle poussa un rugissement désespéré et, se tordant de douleur, se balança au bout de sa corde. Comme une piñata, pensa Henrik en serrant les dents pour ne pas se mettre à pleurer. — Tu peux faire mieux, mets-y plus de force, mec. Il cogna à nouveau, au même endroit, mais cette fois aussi fort qu’il put. La fille hurla pitoyablement. Benedikte dé‑ tourna les yeux, Jan acquiesça d’un air las. Henrik sentit une rage étrange monter en lui. Peut-être était-ce à cause des hurlements de la fille, ou parce qu’il avait dû la traîner de la voiture jusqu’ici par l’oreille, ou encore parce qu’elle l’avait obligé à la déshabiller, ou peut-être tout simplement parce qu’elle se balançait, impuissante, devant lui et que c’était son job de la frapper ? Après ça, il n’eut plus aucun mal à lâcher ses coups. Il frappa cinq fois, dix fois, vingt fois. Puis il ar‑ rêta de compter. Les hurlements de la fille ne formaient plus qu’un, qu’elle interrompait juste occasionnellement pour re‑ prendre son souffle. Et tout à coup, alors que tout se dérou‑ lait selon le plan, Henrik heurta la corde avec la matraque et le nœud se défit, envoyant la fille tête la première sur le sol. Sa nuque se rompit avec un vilain petit craquement. Puis il y eut un silence de mort.
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2 Le lac était coincé entre deux pentes abruptes irrégulières, comme s’il y avait juste assez de place pour le contenir. À l’aube des temps, la fonte des glaces avait creusé ici une vallée dans le paysage, où des feuillus formaient aujourd’hui un îlot de verdure au milieu de cette forêt de conifères si‑ nistre et silencieuse. Le long de la rive, sur environ trois cent soixante degrés, il y avait de larges étendues de roseaux, de joncs et de glycéries flanquées d’herbe à coton, dont les touffes blanches – aussi connues sous le nom de coton du pauvre et de jouet du vent de mai – annonçaient l’été. Le lac n’avait pas de nom officiel. Il était trop insignifiant et inaccessible. Les locaux l’appelaient simplement le petit lac, et les étrangers, principalement des ornithologues et des chasseurs, ne lui portaient que peu d’intérêt. Toutefois, la rive orientale constituait une exception car d’anciennes cartes faisaient référence à cette zone sous le nom de ma‑ rais de Satan. D’après la légende, un détachement de l’ar‑ mée suédoise en route pour Copenhague y avait établi son camp pour la nuit, en 1658, au cours d’un des innombrables conflits entre le Danemark et son voisin. Dans la soirée, les envahisseurs s’étaient divertis avec les filles des fermiers des alentours, certaines consentantes, d’autres non. Une orgie qui avait connu son point culminant quand le pasteur de l’église de Kolleløse avait été noyé dans le lac par les sou‑ dards, après avoir tenté bravement de s’interposer, avec pour toute arme la parole de Dieu et sa propre colère. L’histoire ne respectait peut-être guère la réalité des événements, mais 17
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les gens du coin s’accrochaient à leurs légendes et croyaient toujours que si l’on voulait couper des roseaux dans le ma‑ rais de Satan, il était préférable de se signer trois fois au préalable, sans quoi on s’exposait à de grands malheurs avant la fin de l’année. Jan ne prit pas la peine de se signer. D’une part parce qu’il ignorait la légende, d’autre part parce que le malheur l’avait déjà frappé. Il se tenait au bord du lac, regardant onduler les roseaux, qui étaient de la taille d’un homme. Benedikte attendait der‑ rière lui, silencieuse. Entre eux se trouvait un gros bloc de granite grossièrement taillé, qui avait été attaché à deux ro‑ bustes branches d’épicéa avec la corde qu’ils avaient utilisée pour torturer la fille. Jan se retourna. — Tu as fait du très bon boulot, Benedikte. Il désigna du pied le bloc de granite, une borne kilomé‑ trique partiellement couverte de peinture blanche écaillée. Malgré son poids, Henrik et elle l’avaient traînée sur presque deux kilomètres, et bien que le mérite en revînt principa‑ lement à son partenaire, sa prestation n’en demeurait pas moins impressionnante. Toutefois, le compliment n’eut pas d’effet sur elle. C’était comme si elle ne l’avait pas entendu. Au bout d’un certain temps, elle finit par prendre la parole : — Qu’est-ce que tu vas raconter à mon père ? — Qu’il s’est produit un accident, dont il n’a certainement pas envie de connaître les détails et, bien sûr, qu’il a perdu un investissement. — C’est tout ? — C’est suffisant. Ton père et ta mère prennent en compte ce genre de déconvenues. C’est prévu dans leur budget. — Et moi ? — Quoi, toi ? — Tu vas leur dire que j’étais là ? Avant de répondre, le vieil homme attendit qu’un butor, tapi dans la végétation, ait terminé de chanter. — Je croyais que tu nous avais accompagnés sur ordre de ta mère. Pour t’assurer qu’on ne soit pas trop tendres avec la pute. 18
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— Arrête, Jan ! Tu sais bien que c’était un mensonge. Il savait pertinemment que ce n’était pas sa mère qui l’avait envoyée, mais il savait également qu’elle nourrissait l’ambition de connaître tous les aspects des affaires de ses parents et qu’il n’avait pas intérêt à la contrarier. C’est pour cette raison qu’il dit : — Je suppose que tu as parfaitement conscience que tes parents ne pourraient pas te sortir de ce merdier. Tu pren‑ drais au moins dix ans, comme Henrik et moi. Elle hocha la tête, agacée. — J’ai, comment tu as dit ?… parfaitement conscience qu’on est tous les trois dans la merde. Henrik avait réussi à descendre la pente escarpée avec son fardeau sur les épaules sans le lâcher ni trébucher une seule fois, en zigzaguant entre les arbres. Une fois à leur hauteur, il s’approcha et s’agenouilla à côté du bloc de granite avant de déposer délicatement le cadavre dénudé de la fille. Jan demanda : — Personne ne t’a vu ? La question était superflue. S’il avait croisé quelqu’un, il n’aurait certainement pas été aussi calme. Mais Jan savait qu’il avait pris un énorme risque en le laissant porter la fille de cette manière. De toute façon, les alternatives auraient été risquées, elles aussi. — Je ne crois pas. — Et le cabanon est prêt à être incendié ? — Oui. Benedikte avait tourné le dos au cadavre et aux deux hommes. À ce moment-là, elle demanda : — Pourquoi tu veux le brûler ? Ça va attirer l’attention. — Parce qu’on n’a pas le choix. On a laissé des dizaines d’indices, là-bas, et si la police scientifique débarque, ils vont les trouver, tu peux me croire. Sur les instructions de Jan Podowski, ils ligotèrent le corps de la Nigériane à la pierre et aux branches. L’opéra‑ tion prenait du temps et Henrik craignait qu’ils ne fussent découverts par un garde forestier ou par un groupe de chas‑ seurs armés de fusils. Mais rien de tout cela n’arriva et ils 19
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purent accomplir leur tâche macabre en toute tranquillité. D’abord, ils libérèrent la pierre du treillis de branchages, après quoi Jan leur ordonna de creuser des sillons parallèles d’environ cinquante centimètres de long et cinq de profon‑ deur. À l’aide d’un bâton, il traça des traits sur le sol et, bien qu’ils n’eussent que leurs doigts pour creuser la terre noire et boueuse, les deux jeunes gens s’exécutèrent sans poser de questions. Henrik pour ne pas passer pour un idiot, Bene‑ dikte parce qu’elle avait rapidement compris que le meilleur moyen d’en finir avec le cauchemar qu’elle était en train de vivre était d’obéir à l’ancien sans hésiter. Lorsqu’ils eurent terminé de creuser, ils posèrent les branches d’épicéa en travers des sillons, puis firent rouler le bloc de granite dessus. Pour finir, ils placèrent la fille dans une posture obscène, comme si elle enlaçait la pierre, les bras et les jambes pendant de chaque côté. Jan et Henrik l’attachèrent le plus fermement possible, Benedikte passant l’extrémité de la corde dans les sillons qu’ils avaient creusés sous la pierre chaque fois que c’était nécessaire. Il ne leur res‑ tait plus qu’à porter l’ensemble jusque dans le lac. Ils durent s’y mettre à trois. Cette fois encore, Jan prit le commandement. — Il va falloir qu’on enlève nos vêtements. On ne peut pas se permettre de rentrer trempés. Ni Henrik ni Benedikte ne protestèrent. Jan poursuivit : — Quand vous serez prêts, vous remettrez vos chaus‑ sures. Et préparez-vous à souffrir. L’eau ne doit pas faire plus de cinq degrés, alors on ne va pas pouvoir passer plus de quelques minutes dans le lac, c’est compris ? Ils acquiescèrent et commencèrent à se dévêtir. Jan les arrêta. — Non, attendez qu’on ait décidé qui fait quoi. Pas la peine d’en discuter pendant qu’on se les gèle. Quelques instants plus tard, les hommes se retrouvèrent en caleçon et Benedikte en culotte et soutien-gorge, tous avec leurs chaussures aux pieds. Henrik n’avait pas renoué ses lacets qu’il grelottait déjà de froid. Une légère brise qu’il n’avait pas remarquée jusque-là lui mordait agressivement le corps. 20
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— Putain, je suis en train de geler sur place. Jan le réprimanda aussitôt : — Arrête de geindre, ça ne fait qu’empirer les choses. Et Benedikte sortit de son silence pour en remettre une couche : — Tu préférerais peut-être être bien au chaud en taule plutôt que d’avoir un peu froid ici ? Allez, maintenant soulève-la. D’un pas décidé, elle se glissa parmi les roseaux et pénétra dans l’eau jusqu’à mi-cuisse. Les hommes la suivirent lente‑ ment, alourdis par leur fardeau. Henrik se mit à haleter sous l’effet du froid, mais ne dit rien. Benedikte avait écarté les roseaux de leur passage et, pas à pas, ils s’enfoncèrent dans la végétation, qui se referma bientôt derrière eux, dissimu‑ lant la rive. Lorsque les hommes eurent de l’eau jusqu’à la taille, la flottabilité leur facilita la tâche, mais l’engourdis‑ sement qui s’emparait de leurs membres mettait un frein naturel à la distance qu’ils pouvaient encore parcourir. — Encore dix pas, dit Jan Podowski, ensuite on la lais‑ sera. Allez, Henrik, tu peux le faire. Plus que dix pas et ce sera fini. Comptons ensemble. Ils comptèrent à l’unisson. Lorsqu’ils arrivèrent à dix, les hommes lâchèrent leur chargement. Ils avaient de l’eau qua‑ siment jusqu’au cou. — Faites gaffe de ne pas rompre ces saletés de roseaux en retournant vers la rive. On repart aussi lentement et pru‑ demment qu’on est venus. Henrik n’entendit presque rien, il capta juste le mot “re‑ part”, mais Benedikte le précéda et repoussa les roseaux d’une main, tandis que, de l’autre, elle l’entraînait vers la berge. Il n’y avait pas besoin d’avoir fait médecine pour comprendre que le froid était en train d’avoir le dessus et qu’il avait besoin de se réchauffer au plus vite. La graisse de Jan constituait une excellente isolation thermique et il n’était pas trop affecté. Il observait les deux jeunes gens. Il allait devoir renvoyer Henrik, avec une coquette indemnité de licenciement, et lui dire de prendre ses distances et, le plus important, d’oublier tout ce qui s’est passé. C’était 21
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dommage, il aimait bien ce gars, mais il n’avait pas d’autre option. Puis il regarda Benedikte et sourit. Pour la toute première fois, il avait vu la digne héritière de ses parents, déterminée, forte et cynique – n’épargnant ni elle-même ni personne d’autre. C’était une facette de sa personnalité bien différente de celle qu’elle affichait au quotidien.
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LOTTE ET SØREN HAMMER
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Le cadavre d’une jeune prostituée africaine est retrouvé dans un marais au nom funeste perdu en pleine campagne. Le corps est dans un état de décomposition avancée, la mort remonte à plus de six mois. Pourtant, personne n’a signalé la disparition. Le bloc de pierre auquel la dépouille est attachée exclut l’hypothèse d’un décès accidentel, mais l’absence d’indices complique considérablement les investigations. Après une bourde très médiatisée de la police locale, l’affaire se retrouve sur le bureau du chef de la brigade criminelle de Copenhague, l’inspecteur Simonsen. Si tous les moyens sont alors donnés aux membres de son équipe pour élucider l’affaire, ils se heurtent aux portes fermées et aux secrets bien gardés d’une élite prête à tout pour dissimuler sa compromission. La piste les mène notamment à l’énigmatique Benedikte Lerche-Larsen mais la jeune femme, animée par une ambition dévorante et forte d’une formation de nombreuses années auprès de son père qui a bâti son empire sur la misère des femmes, ne cesse de leur glisser entre les doigts. Le cynisme glacial et le mépris de la vie humaine sont au rendez-vous dans ce quatrième volet, tant attendu, des enquêtes de l’imperturbable Konrad Simonsen.
La fille dans le marais de Satan
LOTTE ET SØREN HAMMER
La fille dans le marais de Satan roman traduit du danois par Frédéric Fourreau
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : SEPT. 2018 / 23 e TTC France ISBN 978-2-330-10333-0
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Illustration de couverture : © Rimel Neffati
Lotte et Søren Hammer sont frère et sœur. Le duo a débuté sur la scène littéraire danoise avec la première enquête de Konrad Simonsen et de son équipe, Morte la bête (Actes noirs, 2011), suivi de Le Prix à payer (Actes noirs, 2012) et Le Cercle des cœurs solitaires (2013).
actes noirs ACTES SUD
ACTES SUD
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