LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Clenhburran : cent cinquante âmes en hiver, ses routes sinueuses entre vallons verdoyants et récifs escarpés, ses tourbières et ses fleurs sauvages. C’est en Irlande, dans ce hameau du comté de Donegal, que le célèbre compositeur Peter Harper est venu trouver refuge dans une maison isolée sur la plage. Pour s’accommoder d’un divorce orageux et renouer avec la musique. Au retour d’un dîner chez des amis par une nuit de tempête, il tente de dégager la branche d’un vieil orme qui lui barre le chemin, quand il est frappé par un éclair d’une rare violence. S’ensuit une migraine chronique qu’aucun traitement ne par vient à apaiser, suivie, quelques jours plus tard, par de récurrents cauchemars sanglants où peu à peu apparaissent ses voisins et ses propres enfants, qu’il attend pour les vacances. Ces rêves semblent l’avertir d’un danger imminent auquel personne n’est disposé à croire. Saisi d’une angoisse vertigineuse lorsqu’il constate que jour après jour des pans entiers de ses visions nocturnes s’incarnent dans la vie réelle, il doit lutter seul contre la menace qui désormais enserre les siens. Dans ces paysages irlandais aussi grandioses qu’inhospitaliers, c’est la part d’ombre de chaque personnage qui se dévoile, tous rattrapés par ce qu’ils sont ici venus fuir. Un rythme vertigineux, un suspense tramé au cordeau : un début fracassant pour un auteur surnommé déjà le “Stephen King espagnol”.
MIKEL SANTIAGO La dernière nuit à Tremore Beach
MIKEL SANTIAGO
La dernière nuit à Tremore Beach roman traduit de l’espagnol par Delphine Valentin
Mikel Santiago est né en Biscaye en 1975. Après de longs séjours en Irlande et aux Pays-Bas, il vit à Bilbao où il partage son temps entre l’écriture, le rock’n’roll et la programmation informatique.
Photographie de couverture : © Getty Images
ISBN 978-2-330-06321-4
ACTES SUD DÉP. LÉG. : MAI 2016 22,50 e TTC France www.actes-sud.fr
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ACTES SUD
actes noirs
ACTES SUD
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À mon père, parti avant de voir ce livre publié. Pour lui.
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J’ai entendu dire que certains écrivains appellent ça le tunnel. Quelque chose qui s’ouvre, par magie, dans leur tête et leur permet de voyager vers un lieu où les histoires, les faits et leurs personnages se révèlent avec clarté. Alors l’écrivain n’a plus qu’à devenir le chroniqueur de ce qu’il voit. Il écrit ou tape sur son clavier aussi rapidement que possible pour ne perdre aucun détail, avant que la porte ne se referme. Il regarde ses personnages, leurs expressions, sent ce qu’ils ressentent et les observe évoluer dans leur quête. Lui, il les suit, comme un espion, pour ensuite nous le raconter. La source d’inspiration n’est pas très différente pour un musicien. Dans mon cas, je dirais que ça “vient du ciel”, ne me demandez pas pourquoi, j’ai toujours pensé que “cela” venait du ciel, comme une révélation. Une mélodie, tout le monde peut la voir, mais très peu savent la saisir. Comme pour attraper un papillon farouche, nous, les musiciens, avons un filet dans la tête. Il y a des filets plus ou moins grands, plus ou moins précis, mais quoi qu’il en soit, nous sommes tous motivés par le même but : capturer cette mélodie, ce soupir magique dont nous “pressentons” l’existence autour de nous, le maîtriser et, comme une vieille relique, restaurer chacun de ses infimes et merveilleux détails que seul un être suprême a été capable de concevoir. Nous sommes, d’une certaine manière, des médiums capables de communiquer avec l’autre monde. Un monde de fantômes merveilleux et fuyants. Des fantômes qui sont là pour nous rappeler que nous sommes davantage qu’un animal né dans la douleur et destiné à mourir. Des fantômes qui 7
pourraient nous expliquer l’origine du monde, le temps et les étoiles. Peter Harper Contemporary Music Writer Magazine, 8 février 2003.
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PREMIÈRE PARTIE
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1 La tempête, baptisée Lucifer par un agent du service de météorologie amateur de style biblique, était annoncée depuis plusieurs jours. Elle allait être carrément exceptionnelle, même pour Donegal, alors attention : on risquait de voir voler les tuiles ou les poteaux électriques. Le type de Radio Costa nous avertissait toutes les soixante minutes : “Remplissez le réservoir de vos groupes électrogènes. Des produits dans le congélateur ? Des boîtes de haricots à la tomate ? En quantité suffisante ? N’oubliez pas non plus d’acheter des bougies et des allumettes. Et pour ceux qui vivent tout près de la côte, amarrez bien vos barques. Si possible, mettez les voiliers en cale sèche pour la nuit.” Ce matin-là, on annonçait des vents de cinquante-cinq nœuds et il était recommandé d’éviter de prendre la route dès la mi-journée. Il fallait s’attendre à de fortes pluies et à des inondations à l’intérieur des terres. Quant aux maisons du littoral, tout le monde se préparait à une nuit de tous les diables ! Moi, j’étais allé à Clenhburran très tôt pour faire quelques provisions et achats de dernière minute. Clenhburran était le seul petit village à des miles à la ronde, ce qui signifie beaucoup quand tout ce qui vous relie au monde extérieur est une route étroite et sinueuse entre roches et falaises. La première tâche sur ma liste consistait à apporter ma tondeuse en réparation à l’atelier de John Durran. — Vous avez protégé vos fenêtres, monsieur Harper ? m’a demandé Durran en personne dès qu’il m’a vu entrer dans sa boutique. Vous habitez à Tremore Beach, pas vrai ? Ça va cogner fort là-bas, cette nuit. 11
Durran comptait parmi ceux qui s’en mettaient plein les poches grâce au momentum créé par le cyclone. Sur l’un des murs latéraux de la boutique, à côté de la porte, étaient amoncelées des planches d’aggloméré de deux ou trois mètres de hauteur. Accroché au toit, au-dessus des planches, un panneau fluorescent alertait les clients : “Protégez vos fenêtres !” Il y avait aussi une offre spéciale sur les groupes électrogènes, les bougies, les poêles à gaz et autre matériel de survie. Les rares touristes ou résidents du week-end qui se trouvaient dans le coin remplissaient leurs voitures et Durran se frottait les mains. Quel dommage – pour lui – que la haute saison ne débute officiellement qu’un mois plus tard. Je lui ai répondu que je m’étais organisé pour la nuit alors qu’en réalité, je n’avais pas installé le moindre petit bout de bois sur mes fenêtres. Leo Kogan, mon unique voisin en bord de plage, n’avait pris aucune précaution non plus, et me l’avait même déconseillé : “Ça ne sera pas si terrible.” Jusqu’à présent, j’avais fait confiance à son expérience, en tant que plus ancien résident de la plage, mais je reconnais que l’atmosphère “préguerre nucléaire” qui régnait dans la boutique de Durran, ainsi que les quelques maisons entièrement recouvertes de planches que j’avais vues depuis la route ce matin, commençait à me rendre un peu nerveux. J’ai poussé la tondeuse jusqu’à l’atelier et expliqué à Brendan, le mécanicien, que la veille, j’avais une nouvelle fois – la seconde en deux mois – percuté la plaque d’égout en béton qui dépassait à moitié de ma pelouse. — Une Wolf toute neuve et elle est déjà pleine de cicatrices de guerre. Si vous voulez, on peut installer une grille métallique ou un autre truc sur cette plaque. Je lui ai répondu que l’agence immobilière allait s’en charger – si tant est qu’elle se décide à le faire au cours de ce siècle – et lui ai demandé quand la tondeuse serait prête. — Il faut changer la lame et jeter un coup d’œil au moteur. D’ici deux ou trois jours, environ. J’ai confirmé que je reviendrais à l’atelier à ce moment-là, puis je suis parti faire un petit tour du côté du port. En descendant Main Street, j’ai vu les pêcheurs protéger leurs bateaux, et 12
Chester lui-même, le petit vieux du tabac-presse, m’a déclaré qu’un truc “énorme” s’annonçait pour ce soir. — Vous avez remarqué qu’il n’y a plus de mouettes ? a-t-il dit en rangeant ma commande dans un sac : un Irish Times, une cartouche de Marlboro et le dernier polar à succès. Un ciel si clair, et pas une seule de ces bestioles qui cherche à manger. C’est parce qu’elles le sentent, vous voyez. Elles ont toutes filé dans les terres, et à l’heure qu’il est, si ça se trouve, elles sont en train de chier sur les toits de Barranoe ou de Port Laurel. Si vous voulez mon avis, je crois que c’est du lourd qui nous arrive. Je n’ai pas vu une telle veille d’orage depuis 1951. Et cette nuit-là, les moutons et les tracteurs ont volé au-dessus des champs. L’enseigne du magasin, celle que vous voyez là, dehors, elle a disparu dans les airs, c’est mon cousin Barry qui l’a trouvée sur la route de Dungloe, à plusieurs miles d’ici. Mais je me suis à nouveau souvenu de mon voisin, Leo, qui m’avait répété de ne pas m’inquiéter ; qu’excepté le problème du sable qui collait aux vitres et quelques tuiles arrachées, il ne se produirait rien de spectaculaire. Et ça faisait trois ans qu’il habitait au bord de la plage. D’ailleurs, l’arrivée du cyclone n’avait pas modifié ses projets de dîner. La date était cochée sur le calendrier depuis deux semaines et, la veille, il avait appelé pour confirmer : “Tu crois que c’est prudent de traverser la plage cette nuit, avec cette apocalypse sur le point de s’abattre sur la côte ?” “À peine deux miles, Peter ! avait-il répondu avec son optimisme habituel. Qu’est-ce qui peut t’arriver sur deux miles ?!” Vers 18 heures, quand je me suis réveillé de la sieste, le front orageux était déjà un immense tapi tendu sur le ciel déclinant. Je me suis redressé sur le canapé et j’ai observé l’horizon à travers les grandes baies vitrées du salon : une formation titanesque de nuages, haute comme un abîme et couvrant toute la vue qu’on avait d’ici, avançait telle une armée implacable. Ses noires ténèbres étaient zébrées d’éclairs, promettant une bataille acharnée contre la Terre. Je me suis levé et le best-seller – dont les cinquante premières pages avaient réussi à m’endormir – est tombé sur le doux tapis 13
aux motifs aztèques qui décorait le centre du vaste salon. J’ai ramassé une guitare qui traînait aussi par terre et l’ai déposée au milieu des coussins. Puis je me suis approché des baies vitrées, j’ai ouvert la large porte coulissante et suis sorti. Un vent furieux m’a cueilli, qui agitait la pelouse et les plantes de mon jardin comme des hochets. La clôture, une rangée de piquets blancs entourant le terrain, résistait aussi à la violence de cet assaut. En bas, sur la plage, le sable se soulevait, formant des nuages et bombardant la côte. J’ai reçu des dizaines de grains piquants sur le visage. En voyant cette monstrueuse tempête s’approcher du littoral, je me suis senti comme un minuscule insecte sur le point d’être englouti par un géant. J’ai pensé aux planches de John Durran et j’ai regretté de ne pas m’en être procuré quelquesunes. Merde alors, on aurait dit un monstre prêt à dévorer la côte. Pete, qu’est-ce que t’as foutu ? Je suis retourné à l’intérieur et j’ai fermé la vitre. Le verrouillage n’était jamais bien ajusté, mais je lui ai filé un bon coup de sorte qu’il se retrouve hermétiquement clos. “Du calme, Harper, ce n’est pas la fin du monde.” Je suis monté au premier étage et j’ai vérifié, contrôlé une à une toutes les fenêtres qui donnaient côté nord. En haut, la maison se résumait à une vaste chambre principale, plus une autre pièce avec deux lits (qui recevrait d’ici quelques semaines ses premiers invités : mes enfants), et une salle de bains. Sous le toit, il y avait un petit grenier rempli de cartons poussiéreux et de vieilles valises. Pour la première fois depuis des mois, j’y suis monté afin de m’assurer que le velux était bien fermé. Au passage, je me suis ravitaillé en bougies que j’ai réparties dans la maison, au cas où l’électricité serait coupée en pleine nuit. J’ai débranché toutes les prises et suis retourné au rezde-chaussée. La cuisine n’avait qu’une seule fenêtre face à la mer, en double vitrage, qui semblait aussi solide que les dents d’un cheval. J’ai rejoint l’arrière du jardin par la porte de la cuisine. J’ai attrapé les deux chaises en bois, les ai pliées et rangées dans la remise. Il y avait ici des outils et des planches qu’un locataire précédent avait achetés pour une raison quelconque. 14
Il y avait même une petite hache avec laquelle j’avais un jour coupé du bois. J’ai caressé l’idée de me mettre à l’œuvre et de construire une sorte de protection de mon cru, mais l’ai immédiatement rejetée. Je ne parviendrais probablement qu’à me couper un doigt, avec cette hache, ou pire encore. Et dans ce coin-là, sans personne qui puisse m’entendre, je pourrais bien me vider de mon sang et crever tout seul. J’ai fermé la remise et je suis retourné dans la maison. Les vitres du salon tremblaient, secouées par de violentes rafales. Pourraient-elles se briser ? Autant limiter les risques. J’ai déniché une assez grande bâche en plastique dans le débarras du vestibule. Nous l’avions utilisée durant le déménagement pour envelopper mon Steinway & Sons et j’ai pensé que cela protégerait au moins le piano au cas où les vitres céderaient, laissant la pluie s’engouffrer dans le salon. Une fois l’instrument couvert (un piano à queue de deux mètres de long et de presque trois cent cinquante kilos), j’ai débloqué les roues et l’ai poussé loin de la fenêtre. Il laissait derrière lui un espace vide entouré de cahiers, de partitions, de boîtes à crayons et de multiples boules de papier froissé. J’ai éteint et fermé mon MacBook Pro et l’ai rangé tout en haut d’une étagère à bonne distance de la baie vitrée. J’ai fait de même avec un clavier numérique que j’utilisais pour mes enregistrements. Après cela, le salon était prêt à recevoir la mère de tous les orages. Les gouttes de pluie commençaient à frapper les vitres et au loin on entendait d’occasionnels coups de tonnerre, mais sans apercevoir le moindre éclair. Le téléphone a alors sonné. J’ai couru vers l’appareil. Et j’ai entendu la voix de Leo à l’autre bout. — Salut Harper, on est sur le point de commencer. Tu viens ou quoi ? Avec tout ce bazar, j’avais presque oublié mon rendez-vous chez les Kogan. — Désolé, Leo, ça m’était carrément sorti de la tête, ai-je dit, en m’approchant de la baie vitrée. Écoute, tu es toujours certain qu’on n’aura pas besoin de planches sur les fenêtres ? Je l’ai entendu rire, ce qui ne m’a que partiellement rassuré. 15
— Durran t’a foutu la trouille au ventre, hein ? Tant mieux pour lui. Écoute, Pete, à moins qu’il ne se mette à tomber des météorites, je ne vois vraiment pas ce qui pourrait faire exploser tes vitres cette nuit. Par contre, amène-toi avant que ce nuage géant n’atteigne la côte. Il paraît qu’il va y avoir beaucoup d’éclairs. Je lui ai promis d’être chez lui dans dix minutes. Puis j’ai raccroché en riant un peu de ma propre peur. “Tu voulais vivre sur la plage, non ? Petit poltron de la ville !” J’ai monté l’escalier et pris une douche chaude pour finir de me stimuler. J’avais fait une longue sieste cet après-midi, après être revenu du village. La nuit précédente, je n’avais pas fermé l’œil, à cause d’un coup de fil tardif de Pat Dunbar, mon agent, qui m’avait remué les tripes. Pat, cinquante-six ans, en surpoids, sous la menace constante d’une attaque cardiaque, divorcé et remarié avec une élégante jeune Russe de vingt et un ans, vivait à cette époque à Londres, même s’il avait l’habitude de passer de longs mois dans une splendide villa au bord de la Méditerranée. Il fumait moins qu’avant, mais buvait toujours autant. Nous avions quasiment une relation de père à fils, au détail près que j’étais (ou tout du moins avait été) un fils qui générait une commission de vingt pour cent. — J’ai rencontré Alexander Wells au gala des Bafta Awards, a-t-il dit, après avoir amorcé la conversation par un civilisé “quoi de neuf sur ton île déserte ?”. On a parlé de toi. Il voulait savoir ce que tu fabriquais, si tu étais dans le creux de la vague. Ils sont en train d’enregistrer une nouvelle série sur Drake le pirate. Bon, il n’y a guère que les Espagnols qui le considèrent comme un pirate. En Angleterre, c’est un héros ou pas loin. Bref, une série avec des bateaux et des bagarres. — Je connais Francis Drake, ai-je dit, tout en me raidissant un peu. Je savais déjà où Pat voulait en venir. — Bien. Parfait. Je peux faire l’impasse sur le contexte historique. Alors, quand est-ce qu’on s’y met ? Ils cherchent un compositeur, ils en ont besoin dans un mois. Je lui ai dit que j’allais t’en parler. Tu pourrais le rencontrer à Londres… disons, la semaine prochaine ? 16
Je suppose que c’était inévitable. Pat était mon agent, pas ma mère. — Tu pensais que j’allais te demander des nouvelles de ta santé ? — Pat, tu sais bien ce qui se passe, ai-je répondu. Je me suis engagé dans autre chose. Au moins jusqu’à septembre. Je ne vais pas laisser tomber en plein milieu. Il y a eu une courte pause. Je connaissais Pat Dunbar depuis des années et j’aurais parié qu’il se répétait mes mots, en faisant une tête de crétin. — Je ne te demande pas de laisser tomber quoi que ce soit en plein milieu, Pete, revint-il à la charge, en tentant d’adoucir le ton. Je respecte tes décisions. Je les ai toujours respectées, non ? C’est pas vrai ? Je te demande juste d’avoir un petit contact avec la réalité. De sortir de cette retraite bouddhiste le temps d’un week-end, d’enfiler un costume et de prendre un café avec Wells et son producteur. Pour qu’ils t’exposent leurs idées. Je te connais, tu vas leur coucher le thème principal sur une serviette en papier après cinq minutes de conversation. Qu’est-ce que t’en dis ? Du Pat Dunbar tout craché, ai-je pensé, le génie de la psychologie de comptoir, expérimentant une technique d’hypermotivation. — Je dois être fidèle à mes projets, Pat. Rencontrer Alex Wells, ce n’est rien moins que m’engager. Ce ne serait bon ni pour toi ni pour moi que j’y aille sans être totalement convaincu. Tu le sais. Il faut montrer qu’on a les dents longues dans ce genre d’entretien, et de toute façon j’ai un autre projet entre les mains. — Vraiment ? a-t-il répondu. Tu en es sûr ? — Qu’est-ce que tu veux dire par là ? ai-je lancé, un peu vexé. — Oui, je sais : ton projet personnel, un disque expérimental. C’est ce que je raconte à tout le monde depuis onze mois. “Pete prend du temps pour lui.” Onze mois, mec ! Tu sais tout ce qui se passe pendant ce temps ? J’ai refusé… — Je sais, Pat. Tu m’as déjà dressé la liste un certain nombre de fois : deux projets à six chiffres pour des jeux vidéo, un film et, en comptant celle-ci, trois séries. — Tu m’autorises à te dire ce que tu ne veux pas entendre ? 17
Les gens commencent à t’oublier. Tu es en train de te créer une image de mec bizarre, imprévisible, et ça, c’est comme la peste : la pire réputation qu’on puisse se tailler. Quel que soit le prestige de tes récompenses aux Bafta Awards, de tes Golden Globes et de ta nomination aux Oscars, tu n’es pas encore un Elfman, ni un Williams, ni un Zimmer, ne l’oublie pas, d’accord ? Je suis désolé de jouer le rôle du sale type, mais je crois que tu as besoin que quelqu’un te le rappelle : tu n’es pas en position de te permettre certaines extravagances. Bon, c’était le savon auquel je m’attendais depuis un bon moment. Il était enfin arrivé. J’avais franchi les limites de la patience du grand Pat Dunbar en personne. Son laïus terminé, il est resté silencieux quelques secondes. Il nous a laissés respirer tous les deux. — Écoute, Pete… tu as traversé une sale période, hein, on le sait tous. Moi aussi, j’ai divorcé. Je sais dans quelle merde ça te plonge. Clem t’a mis KO et maintenant tu es en colère. Mais tu dois t’aider toi-même. — C’est justement ce que je m’efforce de faire. — En te cachant du monde entier ? — Je ne me cache pas. J’avais besoin de paix. De m’éloigner de tout. – “Et de toi en particulier”, ai-je pensé. – Et puis, je ne produisais plus que de la merde. Tu le sais. — Ce n’était pas de la merde. Tu étais secoué par le divorce. Appelons ça un accident. Ces types sont hyper-pressés, ils n’attendent personne. Je me suis battu au maximum pour te maintenir dans le jeu. Ça n’a pas marché. Nous évoquions le désastre qui avait – entre autres choses – initié mon exil. Le film que je n’avais pas pu finir. La Fox. Ses avocats. Un petit coup en plus sur la tête de Mr Harper et sur ses finances, après mon divorce avec Clem. — Écoute Pat, ai-je dit en reprenant la main. Je sais que tu es mon ami. Je sais que tu le dis pour mon bien, en plus de tes précieux vingt pour cent, mais je ne veux pas revenir maintenant. Je sens que je suis sur le point de faire un pas en avant, de changer de peau. L’histoire avec Clem, tout ce putain de cauchemar, je crois que ça va m’aider, d’une certaine manière. Mais j’ai besoin de temps. 18
À présent, Pat devait être enfoncé dans son canapé, la tête en arrière et les yeux au plafond, à se dire : “J’ai essayé, j’ai fait tout ce que j’ai pu.” — OK, Harper. Je ne vais pas insister. Je dirai à Wells que c’est non. J’ai toujours eu confiance en ton instinct. Tu as un bon instinct. Continue avec ton album, continue à te soigner et fais-moi signe quand tu veux travailler, OK ? J’ai raccroché. Le “continue à te soigner” résonnait dans ma tête. Mais c’était vrai. Qui allais-je duper ? Je ne prenais pas le risque de rencontrer Alexander Wells parce que je manquais de confiance. Pat le savait, la Fox le savait, la BBC le savait. Tout ce petit monde était au courant. Un direct en pleine mâchoire, mal encaissé, et Peter Harper avait perdu son œil de lynx. Il composait un morceau, l’écoutait et le jetait à la poubelle. Au fond, j’aurais dû remercier Pat, qui continuait à risquer sa réputation pour moi. Un blog dédié au monde du spectacle m’avait consacré l’article suivant quelques mois plus tôt : “Il a tenu en haleine la Fox pendant un an et demi à coups de promesse, en bénéficiant d’une avance plus que juteuse, et ils affirment qu’il n’a été capable de leur remettre qu’une maquette de bruits de la jungle sur fond de violons. On raconte que son divorce a été difficile. Je dirais même que ça l’a mis hors service.” Au cours des trois derniers mois, ma vie créative s’était résumée à une frustrante agonie d’essais et d’erreurs. Une spirale maniacodépressive durant laquelle, la nuit, je croyais tenir quelque chose de merveilleux, la mélodie qui marquerait le tournant de mon néant créatif, mais qui, le lendemain matin, me faisait vomir (au sens figuré, sauf deux ou trois fois où j’ai réellement vomi) à la première écoute. Je quittais le piano, désespéré, et devais sortir de chez moi pour ne pas exploser et, conséquence directe de l’explosion, me mettre à boire. Je partais faire un tour sur les rochers de Tremore Beach, à la recherche de crabes, pris du désir futile et infantile qu’une vague imprévue m’aide à en finir avec cette souffrance, ou me balader le 19
long des falaises jusqu’aux ruines du monastère de Monaghan, où j’avais pris l’habitude de parler à Dieu et de lui demander, à ma grande honte, de me filer un coup de main. La plupart du temps, cependant, je restais dans le jardin et me contentais de tondre la pelouse, qui était devenue la principale distraction de ma vie monacale. J’avais un gazon splendide, digne du palais de Buckingham. Après m’être douché, rasé, j’ai enfilé une chemise propre et une veste. Ça faisait du bien de quitter l’uniforme jean teeshirt de temps en temps. J’ai pris la bouteille de vin chilien que j’avais achetée chez Andy’s cette semaine, éteint toutes les lumières et me suis dirigé vers l’entrée. Les clés étaient ac crochées à côté de la porte. Je les ai prises et glissées dans la poche de mon pantalon. Puis j’ai saisi le loquet et j’ai senti le froid de la nuit passer à travers le métal, un léger tremblement sous mes doigts : la porte était agitée par le vent. Et alors c’est arrivé. Ce dont j’allais si souvent me souvenir par la suite. Une voix m’a parlé et m’a dit : “Ne sors pas de la maison.” Ce fut comme une voix sans visage. Comme un fantôme caché dans mes oreilles. Un murmure qui aurait pu être le vent. Je l’ai entendu en moi, quelque part : “N’ouvre pas cette porte. Pas ce soir…” Ma main est restée posée sur la poignée. Mes pieds pétrifiés, plantés dans le sol carrelé. J’ai regardé derrière, dans l’obscurité du salon. Au loin, un éclair a frappé l’océan et la pièce s’est illuminée un instant. Il n’y avait personne ici, évidemment. Cette voix n’appartenait à aucun fantôme. C’était la mienne. Elle avait surgi de ma tête. “C’est ce que tu penses… ? C’est cette voix-là ? Encore une fois ?” Jusqu’alors, de toute ma vie, je ne l’avais entendue qu’en une seule occasion. Si précise, si claire dans son message… “Merde alors, mais cette fois-là ce n’était que de la peur, me suis-je dit. Comme cette nuit. Ne fais pas le gamin, Peter Harper. Ces choses-là n’existent pas.” (“Mais n’avait-elle pas eu raison, cette autre fois ?”) 20
— Allez, ne fais pas le gamin, ai-je dit à voix haute, dans la solitude de mon vestibule. J’ai éteint la lumière, je suis sorti de la maison et j’ai fermé la porte d’un geste net, comme si je voulais effrayer un fantôme.
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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Clenhburran : cent cinquante âmes en hiver, ses routes sinueuses entre vallons verdoyants et récifs escarpés, ses tourbières et ses fleurs sauvages. C’est en Irlande, dans ce hameau du comté de Donegal, que le célèbre compositeur Peter Harper est venu trouver refuge dans une maison isolée sur la plage. Pour s’accommoder d’un divorce orageux et renouer avec la musique. Au retour d’un dîner chez des amis par une nuit de tempête, il tente de dégager la branche d’un vieil orme qui lui barre le chemin, quand il est frappé par un éclair d’une rare violence. S’ensuit une migraine chronique qu’aucun traitement ne par vient à apaiser, suivie, quelques jours plus tard, par de récurrents cauchemars sanglants où peu à peu apparaissent ses voisins et ses propres enfants, qu’il attend pour les vacances. Ces rêves semblent l’avertir d’un danger imminent auquel personne n’est disposé à croire. Saisi d’une angoisse vertigineuse lorsqu’il constate que jour après jour des pans entiers de ses visions nocturnes s’incarnent dans la vie réelle, il doit lutter seul contre la menace qui désormais enserre les siens. Dans ces paysages irlandais aussi grandioses qu’inhospitaliers, c’est la part d’ombre de chaque personnage qui se dévoile, tous rattrapés par ce qu’ils sont ici venus fuir. Un rythme vertigineux, un suspense tramé au cordeau : un début fracassant pour un auteur surnommé déjà le “Stephen King espagnol”.
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MIKEL SANTIAGO
La dernière nuit à Tremore Beach roman traduit de l’espagnol par Delphine Valentin
Mikel Santiago est né en Biscaye en 1975. Après de longs séjours en Irlande et aux Pays-Bas, il vit à Bilbao où il partage son temps entre l’écriture, le rock’n’roll et la programmation informatique.
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