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Extrait "L'EUROPE. Encyclopédie historique"

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De la fin de l’Antiquité à nos jours circulent les cultures, se métissent les peuples, se transforment les sociétés, s’étendent les pouvoirs au sein d’une Europe aux dimensions variables selon les époques et ses rapports changeants avec le reste du monde. L’Europe livre tous les éléments indispensables pour comprendre la multiplicité des strates, des conflits ou des échanges qui ont fait naître, déployé ou remodelé ce continent. Celui-ci cumule paradoxes et contradictions historiques : à la fois fort et faible, temporairement réuni ou profondément divisé ; y alternent phases d’expansion et de repli, périodes de certitude et de supériorité proclamée et moments de dépression ou de décadence réelle ou supposée. En ressort un portrait polyphonique et dynamique, raisonné et critique, d’une civilisation, une et plurielle, à bien des égards plus unie qu’on ne le croit, dont l’histoire tour à tour exalte, instruit ou désespère. Ce faisant, L’Europe offre le guide d’exploration nécessaire au moment crucial que nous traversons : – une organisation des savoirs à la fois chronologique et thématique ; – une présentation des cultures matérielles et immatérielles ; – la diversité spatiale et temporelle des Europes ; – la pluralité productive des approches historiques : intellectuelle, politique, économique, sociale, technique, religieuse, culturelle, symbolique ; – la contribution multinationale de plus de 430 spécialistes.

ACTES SUD DÉP. LÉG. : OCT. 2018 59 e TTC France www.actes-sud.fr

L’EUROPE ENCYCLOPÉDIE HISTORIQUE

L’EUROPE ENCYCLOPÉDIE HISTORIQUE sous la direction de Christophe Charle et Daniel Roche en collaboration avec Paul Boulland, Christophe Duhamelle, Bruno Dumézil, Antoine Lilti, Brigitte Marin, Stéphane Van Damme et Blaise Wilfert-Portal

ISBN 978-2-330-10643-0

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ACTES SUD

ACTES SUD


L’EUROPE

Encyclopédie historique sous la direction de Christophe Charle et Daniel Roche en collaboration avec Paul Boulland, Bruno Dumézil, Christophe Duhamelle, Antoine Lilti, Brigitte Marin, Stéphane Van Damme et Blaise Wilfert-Portal

ACTES SUD


Sommaire L’Europe, pourquoi, comment, jusqu’où ?

Christophe Charle et Daniel Roche........................................................

31

FONDEMENTS ET PERMANENCES

Généalogies réelles et imaginaires

Christophe Charle et Stéphane Van Damme......................................... 51

Frontières et périphéries

Brigitte Marin........................................................................................ 99 Alpes : du passage au refuge Claude Reichler..................... 101 Barbares : dehors ou dedans ? Bruno Dumézil...................... 104 Climat : une vieille histoire Emmanuel Le Roy Ladurie.... 108 Configuration de l’Europe Christophe Brun.................... 112 Continent européen, continent incertain Axelle Chassagnette................ 116 Crimée : la porte et le verrou Kerstin S. Jobst...................... 122

5 Sommaire

L’Atlantide : entre mythe et utopie Gilles Van Heems.................. 53 Décadence : thèmes et variations Jean-François Dunyach.......... 54 L’Empire romain comme mythe européen Claudia Moatti....................... 58 Les Étrusques : passeurs culturels Vincent Jolivet....................... 61 Généalogie : une passion européenne André Burguière..................... 63 Homme de Neandertal : un nouvel ancêtre ? Nathalie Richard.................... 68 L’Inde : une fascination renouvelée Arundhati Virmani-Boutier.... 69 Indo-Européens Bernard Sergent..................... 73 Jérusalem : « si loin, si proche » Vincent Lemire...................... 76 Mythe celte Bruno Dumézil...................... 79 Mythologie classique Charles Delattre..................... 81 Mythologie germanique Marc-André Wagner.............. 84 Origines des peuples Magali Coumert.................... 87 Sparte : norme ou exception ? Nicolas Richer........................ 90 Tahiti : une idée neuve du bonheur en Europe ? Stéphane Pujol....................... 92 Troie : entre guerre et mythe Gilles Van Heems.................. 95


Danube : un fleuve en partage Christine Lebeau.................... 124 Forêt : la nature apprivoisée Martine Chalvet..................... 126 Frontières : entre coupure et couture Bernhard Struck..................... 129 Les îles : entre savoirs et imaginaire Axelle Chassagnette................ 132 Irlande : l’île rebelle Karine Bigand........................ 134 Maghreb, Afrique du Nord, Barbarie Pierre Vermeren..................... 140 Mer de la Manche : canal ou fossé ? Renaud Morieux.................... 144 « Noirs » : les limites de l’Europe blanche Pap Ndiaye............................ 147 Nomades, nomadisme et transhumance Jean-Pierre Digard................. 150 L’Oural : frontière tardive de l’Europe Lutz Häfner........................... 152 Paysages : du pittoresque au patrimonial François Walter...................... 154 Paysages méditerranéens : les charmes du contraste Armand Frémont................... 157 Rhin : axe Nord-Sud ou frontière Est-Ouest ? Peter Schöttler........................ 161 Sicile : l’île au carrefour des mondes Francesco Benigno................. 163 Suisse(s) : images d’Europe Élisabeth Salvi........................ 165 Les Tsiganes : un peuple européen Henriette Asséo...................... 174 6

Capitales

Sommaire

Christophe Charle................................................................................. 181 Capitales européennes Christophe Charle.................. 183 Athènes André Reszler......................... 189 Barcelone Stéphane Michonneau........... 193 Bruxelles Robert Frank.......................... 195 Budapest Catherine Horel..................... 198 Édimbourg Stéphane Van Damme........... 201 Florence Caroline Callard..................... 204 Genève Michel Porret......................... 208 Londres Christophe Charle et Stéphane Van Damme....... 214 Madrid Mauro Hernández Benítez..... 222 Moscou Emilia Koustova..................... 225 Munich Peter Jelavich......................... 229 Paris Colin Jones............................ 232 Prague Bernard Michel...................... 236 Rome Catherine Brice...................... 241 Saint-Pétersbourg Ewa Bérard............................ 244 Stockholm Corinne Péneau..................... 247


Strasbourg Isabelle Laboulais................... 251 Vatican Gilles Ferragu......................... 253 Versailles Mathieu Da Vinha................. 256 Vienne Christine Lebeau.................... 258 Weimar Étienne François.................... 261

Symboles

Christophe Duhamelle........................................................................... 265

Cultures partagées

Antoine Lilti.......................................................................................... 313 Alphabets : l’Europe des lettres Thomas Lienhard................... 315 Archives : l’enjeu politique du passé Sophie Cœuré........................ 317 Bible : le livre toujours réinventé Jonathan Sheehan.................. 320 Bibliothèques : la mémoire de l’Europe Frédéric Barbier..................... 325 Biographie : des hommes illustres aux « gens de peu » Pietro Clemente..................... 331 Catastrophes : la spirale du risque Grégory Quenet..................... 333 Cimetière : vivre près ou loin des morts ? Régis Bertrand....................... 336

7 Sommaire

Abdication : la faiblesse du pouvoir Jacques Le Brun..................... 267 Aigle : une ou deux têtes ? Gilles Lecuppre...................... 269 Arc de triomphe : la gloire du pouvoir Catherine Brice...................... 270 Bleu : la couleur conquérante Gilles Lecuppre...................... 272 Chat : le démon du foyer Bruno Dumézil...................... 273 Château : de la domination à la distinction Philippe Grandcoing.............. 275 Dimanche : du culte au loisir Robert Beck........................... 277 Dragon : le mal vaincu Gilles Lecuppre...................... 279 Drapeaux : les couleurs de l’identité Pascal Ory.............................. 280 L’Europe comme mythe Claude Pouzadoux................. 282 Les frontières culturelles : le visible et l’invisible Didier Francfort..................... 285 Ours : le cousin berné Gilles Lecuppre...................... 290 Paradis : une valeur sûre Guillaume Cuchet................. 291 Places : l’urbanité toujours réinventée Donatella Calabi.................... 294 Reliques : les pouvoirs du saint Dominique Julia.................... 296 Sacrements : l’unité discutée Bruno Dumézil...................... 301 Saint-Sépulcre : le tombeau disputé Alain Dieckhoff...................... 304 Villa : le plaisir hors la ville Claude Massu........................ 305 Ville idéale : le plaisir dans la ville Marco Folin........................... 308


Sommaire

8

Contes : il était une fois l’Europe Nicole Belmont...................... 340 Cultures juives et civilisation européenne Didier Francfort..................... 343 Cultures tsiganes et cultures européennes Henriette Asséo...................... 348 École : le long chemin vers l’unité Anne-Marie Chartier............. 355 Les formes de l’écriture Roger Chartier....................... 361 Émotions : entre raison et passion Damien Boquet..................... 367 L’idée d’empire : un passé plein d’avenir Barbara Stollberg-Rilinger...... 370 Fête et carnaval : de la transgression à la mise sous tutelle Éva Guillorel.......................... 377 Grec : l’éternel retour Didier Pralon......................... 384 Hébreu : déclin et résurrection d’une langue Mireille Hadas-Lebel.............. 391 Inscriptions urbaines : la mémoire de la ville Anne Béroujon....................... 398 Islam : l’autre religion Franck Frégosi et Mohamed Tozy................. 401 Les langues des Européens Astrid von Busekist................ 409 Les langues nationales Claude Hagège....................... 411 Les langues vernaculaires Michel Banniard.................... 416 Latin : la langue qui ne veut pas mourir Françoise Waquet.................. 419 Lecture : les révolutions de la pratique Roger Chartier....................... 421 Attitudes devant la mort Michel Vovelle....................... 429 Platonisme et néoplatonisme Didier Ottaviani.................... 435 Saints et sainteté André Vauchez....................... 437 Sports : héritages et conquêtes Thierry Terret........................ 440 La traduction : un continent européen englouti Blaise Wilfert-Portal............... 447 Travestissement : troubler le genre Sylvie Steinberg...................... 451

Cultures matérielles

Daniel Roche......................................................................................... 455 Bière Alban Gautier........................ 457 Bimétallisme monétaire Michel-Pierre Chélini............ 458 Charrue Jean-Marc Moriceau.............. 461 Cheval Daniel Roche......................... 462 Chien Renata Ago............................ 466 Égout Sabine Barles.......................... 469 Élevages Clément Gurvil...................... 471 Sources d’énergie Paolo Malanima..................... 475


Environnement Caroline Ford......................... 480 Fromage Philippe Meyzie..................... 484 Lit Renata Ago............................ 486 Luxe Renata Ago............................ 489 Modes Nicole Pellegrin..................... 493 Mouton José Ubaldo Bernardos Sanz.... 496 Olivier Patrick Boulanger................... 498 Pain Simona Laudani..................... 500 Porc Clément Gurvil...................... 504 Ressources naturelles Alice Ingold............................ 506 Seigle Gérard Béaur......................... 509 Sous-vêtement Françoise Tétart-Vittu........... 511 Sucre Mohamed Ouerfelli............... 515 Vache José Ubaldo Bernardos Sanz.. 517 Vin Philippe Meyzie..................... 520

Institutions et relations sociales

Daniel Roche......................................................................................... 525 9 Sommaire

Amitié : les liens qui libèrent Damien Boquet..................... 527 Bourgeoisie : les voies de la domination David Garrioch...................... 529 Citoyenneté : l’extension des droits Pietro Costa........................... 535 Divorce : une progression à pas comptés Vincent Gourdon et Ulrike Krampl.................... 539 Domestiques : les inconnu(e)s dans la « maison » Jean-Pierre Gutton................. 543 Droit romain : permanence et variations Emanuele Conte.................... 546 Entrepreneur : « assumer l’incertitude » Hélène Vérin.......................... 550 Famille : les lois de la parenté Gérard Delille........................ 553 Honneur : « une vertu déraisonnable » ? Sylvie Joye.............................. 559 Impôts : les ressorts des États Nicolas Delalande.................. 564 Justice : les révolutions du droit Antonio Manuel Hespanha.... 568 Mariage et consanguinité : les jeux de la parenté Gérard Delille........................ 574 Noblesse : savoir durer Maria Malatesta..................... 578 Notariat : le contrôle des familles Jean-Paul Barrière.................. 586 Papiers d’identité : le contrôle de l’État Vincent Denis........................ 589 Paysans : variétés et diversité Gérard Béaur......................... 591 Pêcheurs : esprit commun et fragilités Alain Cabantous.................... 595 Peines corporelles : le lent recul de la cruauté Falk Bretschneider................. 597


Postes : la première union européenne Prison : le grand enfermement et ses limites Racisme : la politique du préjugé Rapt : le mariage forcé Règles successorales : l’exception française Sectes : l’Europe divisée Statut des femmes : les origines des inégalités entre les sexes Systèmes agraires : trois Europes en mutation Ville : du privilège à l’expansion

Muriel Le Roux...................... 599 Falk Bretschneider................. 601 Silvia Falconieri, Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani..... 605 Sylvie Joye.............................. 612 Fanny Cosandey.................... 614 Anne Morelli.......................... 616 Elena Brambilla...................... 619 Nadine Vivier........................ 629 Jean-Luc Pinol....................... 632

L’EUROPE MÉDIÉVALE, NAISSANCE ET RENAISSANCE DES EUROPES 10

Pouvoirs et contre-pouvoirs

Sommaire

Bruno Dumézil...................................................................................... 641 Arabes : dialogues et tensions Armure : de la protection à l’objet culturel Attila : fléau ou fondateur ? Capétiens : une dynastie à l’échelle européenne Carolingiens : pères de l’Europe ? Charlemagne : le mythe impérial Château fort : forteresse et lieu de mémoire Chevaliers : l’icône médiévale Chypre : une île entre deux mondes Clovis : la mémoire partagée Commune : essor et limites d’un pouvoir local Dynastie des Comnènes : le renouveau byzantin Constantinople : l’autre Rome

Alain Messaoudi..................... 643 Pascal Brioist.......................... 647 Michel Rouche....................... 648 Xavier Hélary......................... 650 Steffen Patzold....................... 656 Michel Sot............................. 659 Xavier Hélary......................... 661 Bruno Dumézil...................... 663 Marc Aymes........................... 665 Michel Rouche....................... 668 Alice Ingold............................ 669 Jean-Claude Cheynet............. 673 Jean-Claude Cheynet............. 674


Chrétientés

Bruno Dumézil...................................................................................... 715 Bénédictins : le rayonnement d’une règle Daniel-Odon Hurel............... 717 Saint Benoît : père du monachisme André Vauchez....................... 720 Bernard de Clairvaux : réforme et croisade Cédric Giraud........................ 722 Cathédrales : cœur des villes médiévales Dominique Iogna-Prat........... 724 Chrétiens orthodoxes : ententes et schismes Anastassios Anastassiadis........ 727 Chrétienté latine : l’Église comme force d’unification Bruno Dumézil...................... 732 Cluny : une principauté monastique Dominique Iogna-Prat........... 737 Compostelle : les chemins de la foi Adeline Rucquoi.................... 739 Conciles : lieux d’autorité ou forum de discussion Bruno Dumézil...................... 741

11 Sommaire

Hôtel de ville : le pouvoir urbain revendiqué Renaud Payre......................... 676 Lombards : migrants ou premiers Italiens François Bougard................... 679 Lotharingie : l’échec d’un État Anne Wagner et Bruno Dumézil.................. 680 Magna Carta : la première « constitution » anglaise Frank Rexroth........................ 683 Mérovingiens : la dynastie barbare Bruno Dumézil...................... 685 Normands : conquête et acculturation Pierre Bauduin....................... 688 Ordre teutonique : la conquête de l’Est Mathieu Olivier..................... 690 Ordres militaires : moines et soldats Mathieu Olivier..................... 691 Batailles de Poitiers : lieux de mémoire incertains Philippe Contamine............... 693 Reconquista : entre mythe et histoire María Asenjo González.......... 696 Régicide : une fonction à risque Nicolas Le Roux..................... 699 Templiers : un ordre transnational Mathieu Olivier..................... 701 Tournois : l’entraînement guerrier Bertrand Schnerb................... 703 Vandales : le peuple repoussoir Bruno Dumézil...................... 707 Vassalité : le contrôle de la noblesse Bruno Dumézil...................... 709 Partage de Verdun : fin d’empire, naissance de royaumes Geneviève Bührer-Thierry...... 712 Wisigoths : de la mer Noire à Tolède Céline Martin........................ 713


Sommaire

12

Croisades : à l’intérieur comme à l’extérieur Xavier Hélary......................... 745 Diable : les métamorphoses de l’ennemi Bruno Dumézil...................... 747 Dominicains : prêcher contre l’hérésie Paul Bertrand......................... 749 Droit canonique : une loi au-dessus des États François Jankowiak................ 751 Encycliques : instruments de l’autorité pontificale Philippe Levillain................... 754 Enfer(s) : pour soi et pour les autres Guillaume Cuchet................. 755 Évangélisation : l’unification religieuse d’un continent Bruno Dumézil...................... 758 Évêques : premier pouvoir urbain Mario Rosa............................ 761 Ex-voto : piétés partagées Bernard Cousin...................... 765 Franciscains : la quête spirituelle André Vauchez....................... 767 Grégoire le Grand : pape des Barbares Bruno Judic........................... 769 Inquisition : réalités et fantasmes Gerd Schwerhoff.................... 770 Millénarismes : la terreur récurrente Marina Caffiero..................... 775 Monastères : des lieux synthétiques Cécile Caby............................ 780 Ordre de Malte : nouvelle chevalerie Angelantonio Spagnoletti....... 785 Ordres religieux : par-delà les frontières Sophie Hasquenoph............... 787 Papauté : patriarcat occidental ou universel Philippe Levillain................... 793 Pèlerinages : la géographie dévotionnelle Dominique Julia.................... 796 Purgatoire : une invention occidentale Guillaume Cuchet................. 802 Schisme d’Orient : la rupture insoluble Claudine Delacroix-Besnier.... 804 Thomas d’Aquin : la foi et la raison Cédric Giraud........................ 807 Culte de la Vierge : une dévotion partagée Dominique Julia.................... 810

Visions du monde

Bruno Dumézil...................................................................................... 815 Amour courtois : le beau Moyen Âge Damien Boquet..................... 817 Aristotélisme : le philosophe et ses masques Bénédicte Sère........................ 819 Art gothique : « art français » ? Patrick Demouy..................... 822 Art roman : la fascination des origines Xavier Barral i Altet................ 828 Averroès, Aristote revisité Cristina Cerami..................... 832 Dante Alighieri : le voyageur ultime Claude Perrus......................... 834 Droit barbare : plus romain qu’il n’y semble Marcelo Candido Da Silva..... 836


Fragile renaissance

Bruno Dumézil...................................................................................... 881 Armement maritime : la logistique de la puissance Pierrick Pourchasse................ 883 Artisans : métiers et corporations Geoffrey Crossick................... 886 La mer Baltique : Méditerranée nordique Marie-Louise Pelus-Kaplan.... 890 Cheminée : le confort domestique Renata Ago............................ 893 Comptabilité : des chiffres et des lois Yannick Lemarchand............. 896 Crises démographiques : épreuves des civilisations Guido Alfani et Vincent Gourdon............... 899 Denier d’argent : l’argent des échanges Yann Coz............................... 901 Enfance : une invention récente ? Didier Lett............................. 903 Épices : coûteuse passion Gilbert Buti............................ 906 Famine : la peur ancestrale Gérard Béaur......................... 908 Florin : le retour de l’or Étienne Cavalié...................... 911 Foires : rendez-vous des marchands Dominique Margairaz............ 913

13 Sommaire

Droit coutumier : querelles d’autorité Mario Caravale...................... 839 Figures de l’épopée germanique : nos ancêtres les Germains Danielle Buschinger............... 843 Guerre juste : justifier la guerre ? Nicolas Offenstadt................. 846 Héraldique : les symboles de l’identité Gilles Lecuppre...................... 849 Héros littéraires européens : modèles partagés Hans-Jürgen Lüsebrink.......... 850 Légende du Graal et légende arthurienne : mythes polymorphes Alban Gautier........................ 855 Mobilité étudiante : les routes du savoir Willem Frijhoff...................... 857 Pétrarque : le poète voyageur Ève Duperray......................... 862 Querelle des universaux : définir les concepts Bénédicte Sère........................ 863 Rachi (Salomon ben Isaac) : l’exégète Sylvie-Anne Goldberg............ 865 Scolastique : l’école du raisonnement Jacques Verger........................ 866 Scriptorium : le conservatoire des textes Paul Bertrand......................... 870 Universités : les nouvelles communautés du savoir Jacques Verger........................ 872 Yiddish : lingua franca du judaïsme Jean Baumgarten.................... 877


Froment : le blé précieux Gérard Béaur......................... 917 Hanse : les commerçants du Nord Marie-Louis Pelus-Kaplan...... 919 Hareng : la grande pêche Anne Wegener Sleeswijk........ 923 Lettre de change : outil du commerce Vincent Demont.................... 925 Loup : une guerre de deux mille ans Jean-Marc Moriceau.............. 927 Marchands : pratiques et sociabilités Vincent Demont.................... 929 Peste : le choc épidémique Bruno Dumézil...................... 932 Servage : les formes de la dépendance Laurent Feller......................... 934 Le Sund, entre Baltique et mer du Nord Éric Schnakenbourg............... 938

L’EUROPE DES GUERRES, DES RÉFORMES ET DES LUMIÈRES

États en construction

Christophe Duhamelle........................................................................... 943

Sommaire

14

Ambassadeur : du courtisan à l’expert Isabelle Dasque...................... 945 Armée prussienne : l’invention d’une tradition Jakob Vogel............................ 949 Arsenal : la puissance maritime Pierrick Pourchasse................ 953 Assemblées parlementaires : le pouvoir du verbe Jean-Marie Carbasse............... 955 Bandits et brigands : le pouvoir des faibles Dominique Kalifa.................. 961 Bicamérisme : pouvoir et contre-pouvoir Michel Troper........................ 963 Dynastie des Bourbons : une dynastie européenne Angelantonio Spagnoletti....... 966 Bureaucraties : le pouvoir anonyme Antonella Alimento................ 968 Censure : la peur des mots Mario Infelise......................... 971 Cérémonial et rangs : la hiérarchie en marche Maria Antonietta Visceglia..... 975 Charles Quint : la fatigue du pouvoir Jean-Michel Sallmann............ 981 Congrès de paix : négocier en Europe Claire Gantet......................... 982 Déclaration des droits de l’homme : le pouvoir des mots Yannick Bosc......................... 986 Despotisme : le pouvoir sans frein ? Mario Rosa............................ 989 Dynasties princières européennes Claude Michaud.................... 992


15 Sommaire

Frédéric II de Prusse : l’avènement d’une puissance Christophe Duhamelle........... 994 Le Gotha : cabinet des titres de l’aristocratie européenne Christophe Duhamelle........... 996 Guerre de Trente Ans (1618‑1648) : traumatisme et survie Claire Gantet......................... 997 Habeas corpus : le frein au pouvoir Luc Foisneau.......................... 999 Dynastie des Habsbourg : « Du ciel à la terre et de la terre au ciel » Claude Michaud.................... 1002 Dynastie des Hanovre : régner au loin Christophe Duhamelle........... 1004 Bataille de Lépante (1571) : victoire en trompe-l’œil Géraud Poumarède................ 1006 Louis XIV : roi de France pour l’éternité Martin Wrede........................ 1008 Mercenaires : mourir pour de l’argent Hervé Drévillon..................... 1011 Monarchies : les jeux de l’alliance et de la guerre Fanny Cosandey.................... 1015 Paix de Westphalie (1648) : un nouvel ordre pour l’Europe Claire Gantet......................... 1019 Pirates et corsaires : tout est permis sur la mer Mirella Mafrici....................... 1021 Polices : pratiques locales et modèles européens Vincent Milliot...................... 1024 Potsdam : capitale militaire et vie « Sans-Souci » Étienne François.................... 1028 Reines, épouses, mères et régentes Fanny Cosandey.................... 1029 République : un idéal et ses avatars Thomas Maissen.................... 1032 Saint Empire : un État sans modèle Christophe Duhamelle........... 1040 Société de cour : policer l’aristocratie Jeroen Duindam.................... 1044 Traité d’Aix-la-Chapelle (1748) : « se battre pour le roi de Prusse » Lucien Bély............................ 1048 Traité de Paris (1763) : la France humiliée Lucien Bély............................ 1050 Traités d’Utrecht (1713‑1714) : l’équilibre européen Lucien Bély............................ 1052 Traités de commerce : les échanges encadrés Éric Bussière et Dominique Margairaz........ 1054 Traités de paix : les palimpsestes de la guerre Lucien Bély............................ 1061


Turcs : ennemis ou alliés ? Géraud Poumarède................ 1068 Uniforme : l’habit fait le soldat Hervé Drévillon..................... 1071 Siège de Vienne (1683) : l’empire préservé Claude Michaud.................... 1074

Combats religieux et débats d’idées

Brigitte Marin........................................................................................ 1077

Sommaire

16

Archiconfréries : la centralité romaine en action Bernard Dompnier................ 1079 Aufklärung (Lumières allemandes) : des universités aux capitales princières Anne Saada............................ 1081 L’idée de bonheur Philippe Roger....................... 1086 Calvin : polémiste et bâtisseur Denis Crouzet........................ 1087 Caractères nationaux : déterminisme climatique et psychologie des peuples Balázs Trencsényi................... 1091 Controverse de Valladolid (1550‑1551) : les conquêtes du Nouveau Monde en débat Bernard Vincent..................... 1095 Déchristianisation : le difficile arrachement Michel Vovelle....................... 1097 Érasme : la foi dans l’homme Gérald Chaix.......................... 1100 Franc-maçonnerie : une « République universelle » Pierre-Yves Beaurepaire.......... 1102 Jésuites : une vocation universaliste contestée Antonio Trampus.................. 1105 Libéralisme : de la liberté d’esprit au principe de gouvernement Julien Vincent........................ 1109 Libertins et libertinage : la pensée et les mœurs Stéphane Van Damme........... 1114 Lorette et ses répliques Dominique Julia.................... 1119 Lumières : libérer la critique John Shovlin.......................... 1120 Lumières juives : éclairer le judaïsme Dominique Bourel................. 1124 Machiavel : « prince » des malentendus Sandro Landi......................... 1129 Marranes : la religion cachée Natalia Muchnik.................... 1132 Mauristes : des bénédictins au service de l’histoire Daniel-Odon Hurel............... 1135 Mélancolie : la créativité des idées noires Sarah Charbonnier................. 1137 Mesmérisme : pouvoir de l’imagination Nicole Edelman..................... 1139 Missions : l’impérialisme du religieux Charlotte de Castelnau-L’Estoile............ 1141


Opinion publique : la fin du monopole politique Hans Erich Bödeker............... 1144 Plans de paix : une utopie d’entente universelle Nicolas Offenstadt................. 1148 Protestantismes : une Europe sans pape Thomas Kaufmann................ 1150 Saint-Barthélemy (1572), mortelle intolérance Denis Crouzet........................ 1158 Sociétés secrètes : de la tradition initiatique à l’action politique Éric Saunier........................... 1161 Tolérance : de la coexistence à la liberté de conscience Nicole Lemaître..................... 1163 La traduction : entre l’autel et le trône Blaise Wilfert-Portal............... 1167 Tremblement de terre de Lisbonne (1755) : repenser la catastrophe Grégory Quenet..................... 1173 Utopies : un autre monde est possible Michèle Riot-Sarcey............... 1175 Voltaire : le pouvoir de l’écrit Stéphane Pujol....................... 1178

Inventions culturelles

Antoine Lilti.......................................................................................... 1181 17 Sommaire

Académies, académisme (beaux-arts) : des écoles pour les artistes Olivier Bonfait....................... 1183 Académies : des communautés pour le progrès des savoirs Nicolas Schapira.................... 1186 Alphabétisation : la lente levée des barrières sociales Marina Roggero..................... 1191 Anglophilie : l’autre pays de la liberté Fabrice Bensimon.................. 1197 Boulevard : les voies de l’urbanité Laurent Coudroy de Lille....... 1202 Cafés : les fabriques des opinions Brian Cowan.......................... 1203 Chine : l’autre civilisation ? Isabelle Landry-Deron et Pierre-Étienne Will............ 1210 Civilité : l’invention du savoir-vivre Antoine Lilti.......................... 1215 Classique et classicisme : classer les œuvres Élisabeth Decultot................. 1217 Clubs et cercles : les nouveaux lieux de la sociabilité Hans Erich Bödeker............... 1224 Concert : l’expansion de la société musicale Patrice Veit............................ 1226 Correspondances : les pratiques épistolaires Cécile Dauphin...................... 1229


Sommaire

18

Courses hippiques : l’aristocratique Nicole de Blomac conquête de l’Europe et Daniel Roche..................... 1233 Culture baroque : une culture pour temps critiques Daniel Roche......................... 1235 Don Juan : le théâtre de la séduction Jean-Louis Backès.................. 1243 Don Quichotte : premier roman européen Roger Chartier....................... 1245 État civil : l’enregistrement des individus Vincent Denis........................ 1249 Faust : la modernité du diable Jean Lacoste........................... 1252 Gastronomie : l’art de manger Philippe Meyzie..................... 1256 Goethe : le dernier Européen universel Michel Espagne...................... 1259 L’harmonie : un langage musical Jean Gribenski....................... 1261 Jardins : styliser la nature Hervé Brunon........................ 1263 Le Laocoon : l’Antique en discussion Élisabeth Decultot................. 1267 Marché de l’art : la réputation aux enchères Charlotte Guichard................ 1270 Marionnettes : le théâtre pour tous Vincent Robert...................... 1273 « Le siècle des Médicis » Jean Boutier........................... 1276 Mozart : la gloire posthume Jean Gribenski....................... 1277 Musée : du trésor du prince à la mémoire du monde Dominique Poulot................. 1279 Opéra : fortune et mutations d’un genre princier Mélanie Traversier................. 1284 Patrimoine : préserver les trésors du passé Dominique Poulot................. 1288 L’invention de la perspective Pascal Dubourg-Glatigny....... 1293 Renaissance Éva Guillorel.......................... 1295 Romans et romanciers européens : la découverte de l’incertitude Christophe Charle.................. 1301 Salons : l’art de la conversation Antoine Lilti.......................... 1306 Schlözer : « conseiller en publicité de l’Empire » Martin Gierl........................... 1310 Shakespeare : le théâtre en liberté Laetitia Coussement-Boillot.... 1313 Symphonie : l’avènement de la musique pure Jean Gribenski....................... 1315 Les salles de théâtre : la société en représentation Carlotta Sorba........................ 1317 Vies des hommes illustres : les vertus de l’exemple Dominique Julia.................... 1320 Zoo : le théâtre des animaux Éric Baratay............................ 1322


Nouveaux mondes à conquérir

Daniel Roche......................................................................................... 1325

Petite encyclopédie des lettres, des sciences et des arts

Stéphane Van Damme........................................................................... 1385 Astronomie : la nouvelle carte du ciel Beccaria : la réforme pénale

Guy Boistel............................ 1387 Michel Porret......................... 1389

19 Sommaire

Amérique latine et civilisation européenne : l’échange inégal Annick Lempérière................. 1327 e Anne Wegener Sleeswijk........ 1334 Amsterdam : capitale du xvii siècle Atlantique : l’autre Méditerranée Silvia Marzagalli..................... 1337 Cadix : porte de l’Amérique Manuel Bustos Rodríguez...... 1339 Café : trois continents pour une tasse Philippe Meyzie..................... 1341 Canaux : civiliser les eaux Salvatore Ciriacono................ 1343 Captifs : l’économie de la rançon Wolfgang Kaiser..................... 1345 Caravelle : le vaisseau conquérant Michel Vergé-Franceschi........ 1346 Casanova : l’Europe est une aventure Jean-Marie Goulemot............ 1348 Colportage : le marché du pauvre Laurence Fontaine................. 1350 Coton : la folie des indiennes Serge Chassagne..................... 1353 Diasporas : étrangers malgré eux Natalia Muchnik.................... 1355 Eldorado, Pérou, Potosí : la soif de l’argent Jean-Marie Goulemot............ 1359 Fugger : la première multinationale Christophe Duhamelle........... 1361 Grand Tour : « apprendre le monde » Gilles Bertrand....................... 1363 Grandes découvertes : le monde est ouvert Jean-Pierre Duteil.................. 1367 Marine à voile : la conquête des mers Gilbert Buti............................ 1369 Parfums et cosmétiques : le travail des apparences Catherine Lanoë..................... 1372 Pomme de terre : un nouveau pain pour les pauvres Philippe Meyzie..................... 1374 La porcelaine de Meissen : se mettre à l’école des Chinois Philippe Saudraix................... 1375 Thé : une boisson distinguée venue d’ailleurs Philippe Meyzie..................... 1377 Traité de Tordesillas : le premier partage du monde (1494) Bernard Vincent..................... 1379 Ville coloniale : l’ordre urbain européen Xavier Huetz de Lemps.......... 1381


Sommaire

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Bibliothèque Palatine : les livres disputés Christophe Duhamelle........... 1391 Blumenbach : la « variété » de l’espèce humaine Céline Trautmann-Waller...... 1393 Botanique : l’inventaire de la nature Staffan Müller-Wille.............. 1395 Brevets : la primauté de l’invention Liliane Hilaire-Pérez.............. 1397 Cabinets de curiosités : coffres aux merveilles Naïma Ghermani................... 1401 Cartographie de l’Europe : entre mappemonde et carte mentale Genoveffa Palumbo............... 1402 Cartographie en Europe : la science du territoire Axelle Chassagnette................ 1408 Collections : des reliques au marché Charlotte Guichard................ 1411 Comète de Halley : un retour énigmatique Guy Boistel............................ 1414 Contrefaçon du livre : pirates et plagiaires Jean-Pierre Vittu.................... 1417 Descartes : penser en Europe Stéphane Van Damme........... 1422 Dictionnaires : l’ordre des mots Ulrich Johannes Schneider..... 1426 Économie politique : l’ordre des biens Julien Vincent........................ 1428 L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : tous les savoirs du monde Ulrich Johannes Schneider..... 1436 Encyclopédies : les mondes du savoir Ulrich Johannes Schneider..... 1440 Galilée : la science a besoin de héros Antonella Romano................. 1442 Gutenberg : le livre a son héros Frédéric Barbier..................... 1445 Histoire naturelle : une science mondaine Pierre-Yves Lacour................. 1448 Histoires de l’Europe : le conflit des interprétations Marcello Verga....................... 1451 Historiens de l’Europe : une communauté en devenir Christian Amalvi.................... 1455 Humanisme : les vertus de la critique textuelle Pascal Brioist.......................... 1458 Mathématiques : entre théorie et pratique Jean Dhombres...................... 1463 Mercantilisme : enrichir l’État Anne Conchon...................... 1479 Modèle économique : naissance et usages d’une notion Guillaume Garner.................. 1482 Newton et le newtonianisme : l’attraction européenne John Bennett Shank............... 1486 Oxygène : le premier élément Patrice Bret............................ 1491


Raison d’État : justifier le pouvoir Sanskrit : retrouver la langue originelle Séparation des pouvoirs : le conflit des interprétations Adam Smith : philosophe de l’économie politique Société civile : l’émergence d’un nouveau concept politique Vitre : plus de lumière

Pierangelo Schiera.................. 1494 Roland Lardinois................... 1498 Jean-Louis Halpérin............... 1501 Guillaume Garner.................. 1504 Julien Vincent........................ 1506 Jean-François Belhoste........... 1512

L’EUROPE DES DISCORDANCES, DEPUIS LA FIN DU xviiie SIÈCLE

Géopolitique des empires impossibles, entre l’abîme et l’espoir

Blaise Wilfert-Portal............................................................................... 1517

21 Sommaire

Les Aides américaines au secours de l’Europe Gérard Bossuat....................... 1519 Années de plomb (années 1970) : l’Europe terrorisée Dominique Linhardt.............. 1523 Anti-européens : la souveraineté au-dessus de tout Robert Frank.......................... 1526 Atlantisme : géopolitique d’une « civilisation » Robert Frank.......................... 1528 Auschwitz : l’enfer en Europe Annette Wieviorka................. 1530 Les Balkans : le même et l’autre en Europe Fabrice Jesné.......................... 1533 Barbelé : traiter les hommes comme des bêtes Daniel Roche......................... 1537 Bombardements : la destruction des villes Patrick Facon......................... 1538 Camps de concentration Annette Wieviorka................. 1539 Colonialisme et anticolonialisme Emmanuelle Sibeud............... 1541 Colonies Xavier Huetz de Lemps.......... 1544 Concile Vatican I (1869‑1870) : la papauté contre le monde Étienne Fouilloux.................. 1552 Concile Vatican II (1959‑1965) : la papauté s’ouvre au monde Étienne Fouilloux.................. 1553


Sommaire

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Conférence de Berlin (1885) : l’invention de la « mission civilisatrice » Emmanuelle Sibeud............... 1555 Conférence de Munich (1938) : la paix à tout prix Georges-Henri Soutou........... 1556 Le XXe congrès du parti communiste : l’empire ébranlé Jean-Paul Depretto................ 1558 Démocraties populaires : « l’autre Europe » Sandrine Kott........................ 1561 Déportés Annette Wieviorka................. 1565 Dissidents de l’Est : la mauvaise conscience de l’Europe Sophie Cœuré........................ 1567 Droit international Florian Couveinhes Matsumoto............................ 1570 Européocentrisme : la bonne conscience de l’Europe Romain Bertrand................... 1577 Génocide : la politique du pire Gilles Ferragu......................... 1584 Grande Guerre : le premier suicide de l’Europe Nicolas Offenstadt................. 1595 Grippe espagnole : l’autre hécatombe Anne Rasmussen.................... 1593 Guerres de Cent Ans franco-anglaises : le meilleur ennemi Robert Tombs........................ 1595 Guerre de Sécession (1861‑1865) : les États-(dés)Unis divisent l’Europe Nicolas Barreyre..................... 1598 Guerre froide : la guerre par procuration Sabine Dullin......................... 1600 Guerre totale : gagner à tout prix Enzo Traverso........................ 1606 Guerres d’unification et d’indépendance Catherine Brice...................... 1608 Le régime de l’indigénat Isabelle Merle......................... 1612 Lausanne : capitale mondiale du sport Hans-Ulrich Jost.................... 1616 Mitteleuropa : rêve cosmopolite ou rêve impérial ? Jacques Le Rider.................... 1618 Mur de Berlin : on n’arrête pas l’histoire Marie-Bénédicte Vincent....... 1621 Napoléon : imposer l’Europe française Annie Jourdan........................ 1624 Nations : une passion européenne Anne-Marie Thiesse............... 1629 Neutralité helvétique : saisir les opportunités Hans-Ulrich Jost.................... 1632 Pacifisme : un mouvement européen à éclipses Nicolas Offenstadt................. 1641 La Pologne entre deux Europes François Bafoil....................... 1644


Rideau de fer : la tectonique des « blocs » Sabine Dullin......................... 1648 Rivalités coloniales Emmanuelle Sibeud............... 1650 Seconde Guerre mondiale : le second suicide Pieter Lagrou......................... 1652 Suez : naissance et mort du condominium franco-britannique Nadine Picaudou................... 1659 Tannenberg : entre batailles et mythe (1410‑1914) Frithjof Benjamin Schenk...... 1663 Traité de Versailles (1919) : l’impossible pacification Georges-Henri Soutou........... 1665 Traité de Vienne (1815) : restaurer l’Europe des princes Lucien Bély............................ 1666 Les Tsiganes : entre répression, exclusion et génocide Henriette Asséo...................... 1668 Verdun (1916) : bataille pour la mémoire Antoine Prost......................... 1672 Yalta (février 1945) : le faux partage de l’Europe Gérard Bossuat....................... 1676 23

Paul Boulland........................................................................................ 1679 Anarchistes Uri Eisenzweig....................... 1681 Anticléricalisme Jacqueline Lalouette............... 1685 Antisémitisme Pierre Birnbaum..................... 1691 Centenaires de la Révolution en Europe Patrick Garcia........................ 1695 Communisme Bernard Pudal........................ 1700 Démocratie Christophe Voilliot................ 1705 Démocratie chrétienne Jean-Marie Mayeur................ 1710 L’affaire Dreyfus, une affaire européenne Christophe Charle.................. 1714 Écologie politique Catherine Larrère................... 1719 Élections Michel Offerlé....................... 1722 Exil et exilés Sylvie Aprile........................... 1726 Fascismes Enzo Traverso........................ 1730 Fédéralistes européens Bertrand Vayssière.................. 1733 Homosexualité Florence Tamagne................. 1737 Intellectuels Christophe Charle.................. 1741 Intelligentsia Christophe Charle.................. 1746

Sommaire

Combats politiques


Sommaire

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Les Internationales Paul Boulland........................ 1750 Laïcité Jean-Claude Monod.............. 1757 Mai 68 : les répliques d’une révolte Gerd-Rainer Horn................. 1764 Marche des fiertés, Gay Pride : imposer la différence Florence Tamagne................. 1768 La Marseillaise, hymne européen Michel Vovelle....................... 1769 Monument aux morts : tous des héros Catherine Brice...................... 1771 Mouvements pro-européens Bernard Bruneteau................. 1773 Municipalisme : réguler la vie urbaine Renaud Payre......................... 1775 Nazisme Jean Solchany......................... 1780 Négationnisme Gilles Ferragu......................... 1786 Les pères fondateurs de l’Europe Bernard Bruneteau................. 1788 Philhellénisme : la Grèce idéale Gilles Pécout.......................... 1791 er 1 Mai : la longue marche Danielle Tartakowsky............ 1793 Printemps des peuples : l’Europe des nations libérées Jean-Claude Caron................ 1795 Prise de la Bastille : un mythe pour la révolte Anna Maria Rao..................... 1798 Résistances européennes : « l’été des peuples » Claire Andrieu....................... 1800 Révolution française Anna Maria Rao..................... 1803 Révolutions Francesco Benigno................. 1809 Révolutions russes Sophie Cœuré........................ 1813 Saphisme Nicole G. Albert.................... 1818 Sionisme Georges Bensoussan............... 1820 Social-démocratie Paul Pasteur........................... 1823 Terrorisme Gilles Ferragu......................... 1826 Torture Raphaëlle Branche................. 1829 Xénophobie Laurent Dornel...................... 1831

Combats d’idées et affrontements culturels

Christophe Charle................................................................................. 1837 Architecture : du classicisme au modernisme Athéisme Avant-garde : l’histoire de l’art écrite au futur Aventure : sortir du monde fini Bandes dessinées : un art en devenir

Gérard Monnier..................... 1839 Jacqueline Lalouette............... 1845 Béatrice Joyeux-Prunel........... 1851 Sylvain Venayre...................... 1854 Pascal Ory.............................. 1856


25 Sommaire

Bayreuth : temple du wagnérisme Myriam Chimènes................. 1858 Beethoven : le sacre du musicien Didier Francfort..................... 1860 Cinéma : l’écran mélancolique Antoine de Baecque............... 1862 Cinéma européen : circulations et transferts Dimitri Vezyroglou................ 1866 Les querelles du cosmopolitisme Blaise Wilfert-Portal............... 1870 Dandy : la nostalgie de l’aristocratie Henriette Levillain................. 1873 Danse et ballet : l’ère des révolutions Claire Paolacci....................... 1875 Dracula : une légende moderne Solène Robert......................... 1878 Féminisme : convergences et divergences européennes Sylvie Chaperon..................... 1880 Football : les terrains de la discorde Marion Fontaine.................... 1885 Guernica : l’art en guerre Béatrice Joyeux-Prunel........... 1888 Victor Hugo : prophète de l’Europe Maurice Agulhon, Christophe Charle et Gilles Pécout........... 1896 Hymnes européens Didier Francfort..................... 1899 Kant, kantisme, néokantisme : une philosophie européenne ? Myriam Bienenstock.............. 1901 Langues artificielles : créer une langue pour l’Europe Anne Rasmussen.................... 1903 Marxisme : les « aventures de la dialectique » Jean-Numa Ducange............. 1905 Musique européenne : le concert des nations Didier Francfort..................... 1912 Occultisme : la science contestée Nicole Edelman..................... 1916 Opérette : l’opéra pour tous ? Jean-Claude Yon.................... 1917 Presse : « l’âge du papier » Gilles Feyel............................. 1919 Radio : le concert des ondes Cécile Méadel........................ 1923 Réalisme : l’esthétique du désenchantement Jacques Le Rider.................... 1926 Revue des Deux Mondes : une revue pour l’Europe lettrée Thomas Loué......................... 1929 Revues littéraires : la culture en mouvement Thomas Loué......................... 1931 Revues savantes : les collèges invisibles Gilles Feyel............................. 1934 Romantisme : les « mal du siècle » Michel Espagne...................... 1937 Rugby : l’empire partiel de « l’ovalie » Stéphane Van Damme........... 1940 Tintin : aventurier européen Olivier Monbrun................... 1942 Traductions et littérature industrielle Blaise Wilfert-Portal............... 1944


La valse : le couple mis en scène Claire Paolacci....................... 1953 Verdi : opéra national, opéra européen Didier Francfort..................... 1955 Wagnérisme : « l’art et la révolution » Myriam Chimènes................. 1956

Repousser les limites ?

Christophe Charle................................................................................. 1959

Sommaire

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Alpinisme : réinventer la montagne Alessandro Pastore................. 1961 Anthropologie physique : du classement aux hiérarchies raciales Carole Reynaud-Paligot......... 1963 Anthropologie sociale : décoloniser les esprits Emmanuelle Sibeud............... 1968 Anthropométrie : mesurer pour surveiller Ilsen About............................ 1971 Archéologie : les antiquaires et le passé Alain Schnapp........................ 1974 Aviation : l’envolée européenne Marie Thébaud-Sorger........... 1983 Bioéthique : le droit et la vie Stéphanie Hennette-Vauchez.... 1986 Cadastre Antonella Alimento................ 1989 cern (Centre européen de recherches nucléaires) : l’Europe de la science Dominique Pestre.................. 1991 Choléra : contrôler la menace Patrice Bourdelais.................. 1993 Congrès internationaux et communautés savantes Anne Rasmussen.................... 1996 Darwin et darwinisme Jean Gayon............................ 1999 Égyptologie et égyptomanie : les profondeurs de l’histoire Bénédicte Savoy..................... 2004 Albert Einstein : le nouvel espace-temps Françoise Balibar.................... 2008 Eugénisme : corriger la nature Anne Carol............................ 2010 Freud : le continent englouti Jacques Le Rider.................... 2014 Internet : la fin des frontières Stéphane Van Damme........... 2015 Inventions : dynamiser le progrès Liliane Hilaire-Pérez.............. 2018 Laboratoire : inventer le futur Dominique Pestre.................. 2022 Mètre, métrologie : unifier le monde Ken Alder............................... 2025 Mondialisation : les trois phases de la modernité Jürgen Osterhammel.............. 2031 Olympisme : la compétition universelle Françoise Hache-Bissette....... 2036 Orient-Express : quitter l’Europe en y restant Edhem Eldem........................ 2038 Paquebots : l’océan conquis Gilbert Buti............................ 2040


Phénoménologie : revenir « aux choses mêmes » Louis Pinto............................ 2042 Prix Nobel : étalonner le génie des nations Anne Rasmussen.................... 2046 Psychanalyse : la face cachée de l’esprit Françoise Fonteneau.............. 2048 Saint-Simon et les saint-simoniens : un projet pour l’Europe Philippe Régnier.................... 2052 Sociologie : penser les sociétés Johan Goudsblom et Johan Heilbron.................. 2055 Surréalisme(s) : « dernier instantané de l’intelligence européenne » José Vovelle............................ 2062 Technologie : les moteurs du changement Kristine Bruland.................... 2065 Tourisme : la fuite sans fin Sylvain Venayre...................... 2070 Union académique internationale Martin Gierl........................... 2076 Vitesse : l’Europe pressée Christophe Studeny............... 2078 Max Weber : désenchanter le monde Catherine Colliot-Thélène..... 2082

Une nouvelle Europe ?

Assurances sociales Michel Dreyfus...................... 2087 Automobilisme : la révolution routière Mathieu Flonneau................. 2090 Banque centrale : une invention européenne Olivier Feiertag...................... 2094 Bicyclette : l’Europe du vélo Christophe Charle.................. 2105 Bourse : le cœur du capitalisme Youssef Cassis........................ 2114 Charbon (mines) : grandeur et décadence Joël Michel............................. 2118 Chemins de fer : la première toile François Caron...................... 2122 L’invention du chômage Bénédicte Reynaud................ 2126 City : la capitale de la finance Youssef Cassis........................ 2131 Code civil : le « code du siècle » Jean-Louis Halpérin............... 2133 Communautés européennes Bertrand Vayssière.................. 2136 Conscription : tous unis pour la patrie Odile Roynette...................... 2145 Côte d’Azur : la cure de soleil Gilles Bertrand....................... 2150 Croix-Rouge : humaniser la guerre Claire Fredj............................ 2152 Ellis Island : la porte étroite de l’Amérique Stéphane Van Damme........... 2154 État providence : l’Europe sociale fragmentée Nicolas Delalande.................. 2155

27 Sommaire

Blaise Wilfert-Portal............................................................................... 2085


Sommaire

28

Expositions universelles : la compétition pacifique Anne Rasmussen.................... 2161 Faubourgs et banlieues : les marges de la ville recomposées Thibault Tellier...................... 2165 Habitat social : loger les pauvres Charlotte Vorms.................... 2168 Machinisme et antimachinisme : les engrenages du progrès François Jarrige...................... 2172 Migrations dans et hors de l’Europe Philippe Rygiel....................... 2178 Organisations philanthropiques Axelle Brodiez-Dolino............ 2184 Ouvriers Michel Pigenet....................... 2187 Pizza : le plat universel Sylvie Sanchez........................ 2191 Première industrialisation : « la grande divergence » Patrick Verley......................... 2193 Propriété intellectuelle : les droits de l’intelligence Hannes Siegrist...................... 2199 Protectionnisme : la tentation périodique Pierre Dockès......................... 2204 Les reconstructions après 1945 Danièle Voldman................... 2213 Réseaux routiers : la grande mutation Mathieu Flonneau................. 2216 Restaurants : les nouvelles manières de table Philippe Meyzie..................... 2222 Syndicats et syndicalismes : solidarités et particularismes Blaise Wilfert-Portal............... 2225 Télévision européenne : la coopération difficile Myriam Tsikounas................. 2242 Tunnels et ponts : réunir les espaces Mathieu Flonneau................. 2248 L’unité européenne Gérard Bossuat....................... 2252 Urbanisme : repenser la ville Laurent Coudroy de Lille....... 2259 Usine : les creusets de la société industrielle Nicolas Hatzfeld.................... 2264 Villes nouvelles Loïc Vadelorge....................... 2267 Villes thermales Jean-Luc Pinol....................... 2272 Annexes

Espaces européens (cartes)......................................... avant la p. 2321 Table des cartes........................................................................ 2278 Index nominum................................................................................. 2281 Index toponymique.......................................................................... 2343 La direction éditoriale................................................................. 2382 Les auteurs........................................................................................ 2386 Les traducteurs........................................................................ 2397 Remerciements.......................................................................... 2398


L’Europe, pourquoi, comment, jusqu’où ?


L’Europe, pourquoi, comment, jusqu’où ? introduction

31 introduction

Cette encyclopédie historique de l’Europe se fixe pour objectif de mettre en valeur et d’analyser ce qui, dans l’ensemble des cultures et des sociétés présentes en Europe depuis la fin de l’Antiquité jusqu’à nos jours, a durablement marqué l’histoire du continent, hors du berceau local, régional ou national de leur apparition. L’éventail des thèmes est délibérément large : c’est ce qu’implique la notion d’encyclopédie, en référence au titre du fameux Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, cette synthèse des ambitions du mouvement des Lumières conçue comme organisation critique des connaissances en vue d’éclairer ceux et celles qui, selon le mot d’ordre de Kant, veulent « oser savoir » (sapere aude). C’est aussi l’une de nos ambitions. Nous tentons d’explorer tous les aspects de l’histoire de l’Europe, des plus matériels aux plus philosophiques ou savants, des plus ancrés dans la longue durée à ceux typiques de tournants historiques majeurs ou singuliers, en évitant toutefois les articles les plus courants, déjà présents dans des dictionnaires classiques. Seront convoqués au fil des notices les notions juridiques ou les institutions présentes dans plusieurs pays, les événements mémorables aux larges conséquences, certains personnages réels ou imaginaires à rayonnement étendu, des œuvres littéraires ou artistiques de référence au-delà d’une culture singulière, les inventions et les découvertes marquantes, les courants religieux, philosophiques ou politiques influents dans l’espace européen, des innovations scientifiques majeures, certains objets ou modes de vie spécifiques diffusés au sein du continent, des transformations économiques décisives, certains styles esthétiques qui dépassent les frontières, des lieux, villes clés ou pays symboles d’un moment ou d’une idée, les mouvements sociaux ou culturels de vaste portée. Pour mieux percevoir les interactions et liaisons entre toutes ces réalités, notions ou représentations historiques, nous les avons regroupées en thèmes apparentés ou en parcours chronologiques convergents : l’enjeu, au-delà de la foisonnante variété des entrées, était bien pour nous de penser et comprendre l’Europe, ses formes, ses espaces et ses temporalités. Bien que le terme « civilisation » ait pris des connotations idéologiques discutables dans une certaine région du spectre politique, l’ensemble de ces thèmes dessine bien un processus de civilisation spécifique entendu comme ce qui circule, s’échange, se métisse entre les cultures, les sociétés, les histoires locales ou nationales dans l’espace plus large d’un continent aux dimensions elles-mêmes variables selon les époques et en fonction de ses rapports changeants avec le reste du monde. Par cette approche, nous sommes fidèles à une distinction mise en


valeur par Marcel Mauss : « Les phénomènes de civilisation sont ainsi essentiellement internationaux, extranationaux. On peut donc les définir en opposition aux phénomènes sociaux spécifiques de telle ou telle société : ceux des phénomènes sociaux qui sont communs à plusieurs sociétés plus ou moins rapprochées : rapprochées par contact prolongé, par intermédiaire permanent, par filiation à partir d’une souche commune 1. » Notre perspective historique englobante souligne les multiples héritages, flux et transformations à l’œuvre au sein de l’Europe. Elle vise à montrer par quels processus se sont constituées les spécificités de cet espace de civilisation sans exclusive et sans a priori normatif 2. Nous souhaitons ainsi permettre au lecteur d’aujourd’hui de comprendre la multiplicité des strates, des conflits ou des échanges qui ont construit, étendu ou remodelé, de siècle en siècle, ce monde européen qui cumule les paradoxes : à la fois fort et faible, temporairement uni et profondément divisé, alternant phases d’expansion et de repli, époques de certitude et de supériorité proclamée et moments de dépression ou de décadence réelle ou imaginaire cultivée jusqu’à l’autodénigrement.

La civilisation européenne comme paradoxe historique

introduction

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De nombreux essais, depuis l’apparition de la notion de civilisation dans le vocabulaire européen, ont tenté de la définir, avant que Marcel Mauss n’introduise la perspective anthropologique comparée résumée dans la citation qui précède. Lucien Febvre, à qui l’on doit la première enquête de sémantique historique sur la genèse de l’idée de civilisation, a mis en évidence son lien avec le mouvement des Lumières, en particulier en France 3. Plus significative encore que ses conclusions (les relations de cette idée avec le développement de la critique philo­ sophique, puis sa diffusion européenne avec l’époque révolutionnaire) est l’année de parution de cette enquête (1929). C’est l’époque où nombre d’intellectuels, outre Mauss et Febvre, se sont interrogés de manière plus historique sur cette question. Après la catastrophe de la Première Guerre mondiale, où l’ensemble ou presque des pays d’Europe ont paru renoncer, au nom d’enjeux nationaux, patriotiques ou, pour certains, impérialistes et cyniques, à ce qui constituait 1.  Marcel Mauss, « Les civilisations. Éléments et formes », dans Lucien Febvre et al., Civilisation. Le mot et l’idée, La Renaissance du livre, Paris, 1930, p. 86 (Première semaine internationale de synthèse, 20‑25 mai 1929). 2.  Selon Jean Starobinski, l’essentiel est de comprendre la relation entre la « civilisation-valeur » et la « civilisation-fait » (« Le mot civilisation », Le Temps de la réflexion, vol. 4, Gallimard, Paris, 1983, p. 13‑51, en particulier p. 48). 3.  Lucien Febvre, « Civilisation, évolution d’un mot et d’un groupe d’idées », dans Lucien Febvre et al., Civilisation. Le mot et l’idée, op. cit., p. 10‑59.


4.  Stefan Zweig, Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen, trad. fr., Belfond, Paris, 1993, p. 20 (1re éd. all., 1946). 5.  Voir Vincenzo Ferrone et Daniel Roche (dir.), Le Monde des Lumières, Fayard, Paris, 1999 ; Bronislaw Baczko, Michel Porret et François Rosset (dir.), Dictionnaire critique de l’utopie au temps des Lumières, Georg, Genève, 2016. 6.  Voir Hartmut Kaelble, Europäer über Europa. Die Entstehung des modernen europäischen Selbstverständnisses im 19. und 20. Jahrhundert, Campus, Francfort-sur-le-Main, 2001, et Gérard Bossuat (dir.), Inventer l’Europe. Histoire nouvelle des groupes d’influence et des acteurs de l’unité européenne, Peter Lang, « Euroclio », 27, Berne, 2003. 7.  Lucien Febvre, L’Europe. Genèse d’une civilisation, cours au Collège de France en 1944‑1945, texte établi, présenté et annoté par Thérèse Charmasson et Brigitte Mazon avec la collaboration de Sarah Lüdemann, préface de Marc Ferro, Perrin, Paris, 1999. Sur la genèse de ce cours, voir Bertrand Müller, « Lucien Febvre, l’Europe, l’histoire », dans Denis Crouzet (dir.), Historiens d’Europe, historiens de l’Europe, Champ Vallon, « Époques », Ceyzérieu, 2017, p. 279‑300.

33 introduction

l­’essence même de leur héritage de « civilisés », cette génération qui avait participé, comme Lucien Febvre et Marc Bloch, au conflit armé ne pouvait pas échapper à une interrogation gênante ou déstabilisante : comment expliquer cet écart immense entre l’image flatteuse que les principaux pays du continent entretenaient d’eux-mêmes avant 1914 et leur incapacité à contrôler le déchaînement sans limites de la violence et de la barbarie dans une guerre totale ? Comme l’écrivit Stefan Zweig en se remémorant cette avant-guerre : « On croyait aussi peu à des rechutes vers la barbarie, telles que des guerres entre les peuples d’Europe, qu’aux spectres et aux sorciers 4. » Pourquoi ces Européens, qui se posaient en parangons du progrès et de la « civilisation », n’avaient-ils pu résoudre leurs querelles selon les principes de bon sens que certains penseurs des Lumières avaient justement prônés plus d’un siècle auparavant, en réalisant l’arbitrage des conflits par une « société des nations » ou un tribunal international 5 ? Renouant avec des mouvements pacifistes des années 1860‑1900, plusieurs associations ou groupes d’intellectuels s’efforcèrent de faire revivre un idéal européen commun aux anciens ennemis pour écarter toute nouvelle confrontation qui risquait de ruiner définitivement l’idée même de civilisation européenne 6. Ces premières tentatives trop limitées à des élites et baignées dans un idéalisme en partie coupé des âpres réalités (économiques, sociales, financières) de l’entredeux-guerres n’ont eu qu’un succès limité, comme on sait, même si elles ont semé quelques graines fécondes pour l’après-1945. Après la nouvelle catastrophe et les dévastations du second conflit mondial, à l’issue duquel les interrogations sur la civilisation et l’héritage européens se posèrent de manière encore plus radicale, Lucien Febvre a repris l’enquête sur cette histoire paradoxale, dans ses cours professés dès 1944‑1945 au Collège de France mais publiés près d’un demi-siècle plus tard 7. L’historien du xvie siècle


introduction

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y remonte très en amont pour retracer la « genèse » de cette civilisation, ­explorer ce « temps long » que son disciple Fernand Braudel va théoriser peu après à propos du monde méditerranéen dans sa thèse soutenue en 1947, et prolonger par une grammaire comparée des civilisations au fil de ses ouvrages ultérieurs 8. Par ce retour sur la charnière entre l’Antiquité et le Moyen Âge (« L’Europe, je crois, a surgi très exactement quand l’Empire romain a croulé », selon les mots de Marc Bloch repris et cités par Lucien Febvre 9), avant même que l’Europe en tant qu’agent de l’histoire globale n’existe vraiment, l’auteur de Martin Luther, un destin explore les contradictions permanentes de l’histoire de cet espace de civilisation aux limites floues et changeantes. Comment cet ensemble a-t‑il pu garder malgré tout un minimum d’identité commune alors qu’il est fragmenté entre des peuples et des États aux tailles et aux statuts multiples, qu’il y coexiste, tant bien que mal, des religions en conflits souvent violents, des dizaines de langues, les unes apparentées, les autres pas du tout, des économies concurrentes mais entrelacées, des villes et des campagnes inégalement ouvertes sur l’extérieur, des réseaux de commerce ou d’argent divisés et en compétition pour s’approprier les richesses d’un monde de plus en plus vaste ? Comment, pour penser et dépasser d’incessants antagonismes, querelles, rivalités, guerres internes et externes, certains philosophes européens ont-ils pu à la fois concevoir au xviiie siècle l’idée de civilisation comme horizon pacificateur et intégrateur 10, proposer l’idéal des droits de l’homme et de l’unité de l’humanité autour de valeurs communes, rêver de sociétés futures dépassant les frontières nationales, qui effaceraient les barrières d’ordre ou de classe, prôner la tolérance, ou encore inventer de nouvelles sciences, de nouveaux arts et techniques ? Comment des intellectuels ou savants audacieux ont-ils pu élaborer enfin des conceptions du monde radicalement en rupture avec toute tradition (à la différence des autres grandes civilisations où la tradition et la transmission demeuraient les normes directrices jusqu’à l’irruption des « Barbares » venus d’Europe) et parfois entraîner certaines parties du monde, de gré ou de force, dans une séquence historique inédite ou révolutionnaire ?

8.  Fernand Braudel, La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin, Paris, 1966 (1re éd., 1949) ; Grammaire des civilisations, Flammarion, Paris, 1987. Sur la notion de « civilisation » et d’Europe chez Braudel et ses limites ou impensés discutables, voir Denis Crouzet, « De l’Europe “confuse” à l’Europe révélée… ou les contradictions d’une modélisation », dans Denis Crouzet (dir.), Historiens d’Europe, historiens de l’Europe, op. cit., p. 149‑177. 9.  Marc Bloch, « Problèmes d’Europe », Annales d’histoire économique et sociale, 1935, t. VII, p. 476, cité approximativement par Lucien Febvre, L’Europe. Genèse d’une civilisation, op. cit., p. 87. 10.  Voir Antoine Lilti et Céline Spector (dir.), Penser l’Europe au xviii e siècle : commerce, empire, civilisation, Voltaire Foundation, « Oxford University Studies in the Enlightenment », Oxford, 2014.


Cet écart entre ce qui forme les spécificités de l’histoire européenne et la réalité tragique des comportements ordinaires des soi-disant peuples civilisés d’Europe, qu’il s’agisse de l’histoire de chaque partie de l’Europe, de son histoire générale ou des rapports de domination brutale qu’elle a souvent entretenus avec les autres mondes et les autres cultures, a été déjà souligné à maintes reprises. Le xxe siècle n’est pas la seule époque où l’on pourrait recourir à l’image du « dark continent » (continent sombre) proposée par Mark Mazower 11. Les réponses classiques à ce problème historique et philosophique dérangeant restent incertaines ou incomplètes, conditionnent ce qu’il faut entendre par civilisation européenne et pèsent sur les conclusions de plus longue portée qu’on peut tirer de cette histoire singulière. Rappelons-en quelques-unes sans pouvoir être exhaustif tant elles sont nombreuses.

Expliquer l’inexplicable ?

11.  Mark Mazower, Dark Continent, trad. fr., Le Continent des ténèbres, une histoire de l’Europe au xx e siècle, Complexe, Paris, 2005 (1re éd. angl., 1998). 12.  Norbert Elias, Les Allemands, précédé de Barbarie et « dé-civilisation », par Roger Chartier, trad. fr., Le Seuil, Paris, 2017 (1re éd. all., 1989). Les thèses d’Elias ont suscité de multiples débats qu’on ne peut analyser en détail ici. Voir notamment Quentin Deluermoz (dir.), « Norbert Elias et le xxe siècle », Vingtième siècle revue d’histoire, 106, avril-juin 2010 ; rééd., Perrin, « Tempus », Paris, 2012 ; Françoise Lartillot (éd.), Norbert Elias, études sur les Allemands, lectures d’une œuvre, L’Harmattan, Paris, 2009 ; Mary Fulbrook (éd.), Uncivilizing Processes? Excess and Transgression in German Society and Culture. Perspectives debating with Norbert Elias, Rodopi, Amsterdam, 2007.

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Au moment où Lucien Febvre, entre Strasbourg et Paris, réfléchissait à l’idée de civilisation européenne, Norbert Elias, à Francfort, entamait ses recherches sur le « processus de civilisation » dont la société de cour était, selon lui, le laboratoire occidental et en particulier « français ». Ce processus toujours en cours n’empêchait nullement des régressions vers des phases de « décivilisation » comme ­lui-même allait en faire la cruelle expérience, en tant qu’intellectuel juif, persécuté et exilé par son pays natal, l’Allemagne, qui prétendait, en 1914, par la voix de ses universitaires et écrivains les plus reconnus incarner la « vraie » « Kultur » face à la fausse « civilisation » française, « décadente ». Pourtant, quand Elias applique son schéma très général à la longue durée de l’histoire occidentale en combinant sociologie génétique des interdépendances entre les hommes et psychanalyse des contraintes intériorisées, force est de constater les limites de ce modèle d’interprétation. Il semble plus adapté aux sociétés restreintes, telle la société de cour d’Ancien Régime, qu’aux sociétés de masse contemporaines, ou à des crises historiques majeures comme l’irruption du nazisme 12. De la même façon, la thèse complémentaire d’Elias sur la monopolisation progressive de la violence légitime (reprise en partie d’une célèbre définition


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de l’État par Max Weber), source de la « dynamique de l’Occident » vers l’unification nationale 13, trouve sa limite indépassable dans l’affrontement particulièrement violent et destructeur des États-nations, en Europe comme ailleurs. Les principaux États d’Europe, promus au rang de « sociétés impériales 14 » ou y aspirant au cours du xxe siècle, refusent obstinément de soumettre ce monopole étatique à un niveau de régulation supérieure, ce dont l’Europe et la civilisation à une échelle globale furent les principales victimes à travers les deux grands conflits du xxe siècle puis la guerre froide. Elias l’affirma non sans provocation dans une interview tardive : « Si je devais caractériser notre temps, je dirais que nous sommes les barbares modernes 15. » Il déplorait ainsi que les pays d’Europe n’aient pas franchi la dernière étape dans la monopolisation pacifiée de la violence à une échelle globale, celle qui marquerait l’entrée dans la véritable civilisation. Une seconde tentative d’interprétation des contradictions de l’histoire européenne a été fournie par les intellectuels critiques de l’époque de la décolonisation. Selon eux, l’écart manifeste entre les idéaux universalistes des pays colonisateurs d’Europe et leur déni pratique dans les politiques appliquées pendant plusieurs siècles aux peuples colonisés ou à certaines minorités persécutées internes à l’Europe s’expliquerait par la revendication abusive de certains États d’Europe (et pour certains même bien avant, dans les cas espagnol, portugais, anglais ou français) d’être les foyers d’une civilisation supérieure. Pour justifier à bon compte l’exploitation des mondes extérieurs ces États coloniaux détournèrent notamment les thèses évolutionnistes ou les savoirs anthropologiques à travers ces productions idéologiques politiquement dévastatrices que furent le darwinisme social, la raciologie ou les thèses (et parfois les pratiques) eugénistes, voire les formes plus bénignes en apparence du « droit des gens ». Ainsi pouvait s’instaurer un « deux poids, deux mesures » selon la « nature » des ­ethnies non européennes 16. Ces conceptions antiégalitaires ont coïncidé aussi avec le moment où les sociétés européennes sont de plus en plus dominées par des intérêts économiques 13.  On résume ici à grands traits les ouvrages de Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, trad. fr., Calmann-Lévy, Paris, 1973, et La Dynamique de l’Occident, trad. fr., Calmann-Lévy, Paris, 1975 (1re éd. all., 1939) ; La Société de cour, trad. fr., Flammarion, « Champs », Paris, 1985 (1re éd. all., 1969). 14.  Voir Christophe Charle, La Crise des sociétés impériales. Essai d’histoire sociale comparée de l’Allemagne, de la France et de la Grande-Bretagne, 1900‑1940, Le Seuil, Paris, 2008 (1re éd., 2001). 15.  Norbert Elias, J’ai suivi mon propre chemin, traduit et présenté par Antony Burlaud, Éditions sociales, Paris, 2016, p. 73. 16.  Voir notamment Carole Reynaud-Paligot, La République raciale, 1860‑1930, Presses universitaires de France, Paris, 2006, et De l’identité nationale. Science, race et politique en Europe et aux États-Unis, xix e-xx e siècles, Presses universitaires de France, Paris, 2011 ; Martti Koskenniemi, The Gentle Civilizer of Nations. The Rise and Fall of International Law 1870‑1960, Cambridge University Press, Cambridge (uk), 2002.


17.  Sur ce thème, voir Céline Spector, « Civilisation et empire : la dialectique négative de l’Europe au siècle des Lumières », dans Antoine Lilti et Céline Spector (dir.), Penser l’Europe au xviii e siècle : commerce, empire, civilisation, op. cit., en particulier p. 100‑115. 18.  Philip T. Hofman, Why Did Europe Conquer the World?, Princeton University Press, Prince­ ton, 2015.

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auxquels les idéaux politiques ou humanistes ont dû se soumettre. L’Europe, du moins certains de ses pays les plus dynamiques, a été en effet précocement le berceau d’une conception du monde social où la sphère économique au sens le plus restreint est devenue la mesure de toute chose, trait là encore spécifique de sa sortie du monde ancien de l’économie « encastrée », selon l’expression de Karl Polanyi, et qui la distingue de la plupart des autres sociétés, pour le meilleur ou pour le pire. Cet économisme civilisateur, inventé en Europe sous l’expression charmeuse de « doux commerce 17 », domine encore largement les débats contemporains, qu’il s’intitule libéralisme, libre-échangisme ou néolibéralisme. Il peut proposer ainsi la vision enchantée d’une dynamique sans limite pour participer au grand banquet de la consommation et de l’innovation, qui s’est diffusée depuis la publication de l’Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations d’Adam Smith jusqu’aux « zones économiques spéciales » de la Chine de Deng Xiaoping et aux Silicon Valleys des pays émergents, en passant par le capitalisme sauvage des Robber Barons états-uniens de la fin du xixe siècle. En revanche, par un renversement inédit, les appels au développement durable, lors des récentes conférences mondiales sur le climat où les pays de l’Union européenne, pour une fois, semblent défendre la raison universelle et le bien commun de la planète face aux égoïsmes pollueurs des tard-venus du développement, se heurtent maintenant aux objections émises par ces pays des autres continents désormais convertis à la religion du salut par la croissance. Pour se dispenser d’efforts écologiquement vertueux, nombre d’entre eux ont beau jeu de pointer la responsabilité historique du processus d’industrialisation et de modernisation d’origine européenne qui a mis le premier sur les rails puis sur les routes cette folle machine à vapeur ou à pétrole et fait pousser, comme des champignons, ces usines chimiques d’où s’échappent les gaz à effet de serre et les éradicateurs d’espèces. L’Europe de l’Ouest a ainsi allumé, bien avant les autres parties du monde, tous les flux incontrôlés de la pollution et les sources du dérèglement climatique. Les pays « émergents » enjoignent donc aux Européens et à leurs disciples trop doués d’Amérique du Nord, shootés au pétrole et aux gaz de schiste, de payer les traites qu’ils ont tirées avant les autres sur l’avenir et l’équilibre de la nature. Un récent modèle global d’interprétation de cette trajectoire impériale de l’Europe a été proposé par l’historien économiste américain Philip T. Hofman 18.


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À partir d’une comparaison à large échelle spatiale et temporelle, il tente d’expli­ quer la conquête, temporaire mais réelle, de plus des trois quarts de la planète par quelques États européens. Tout partirait, selon cet auteur, du fait que les souverains en compétition sont restés marqués par la culture du tournoi et du défi guerrier transmise d’âge en âge, des conflits féodaux pour la suzeraineté aux croisades et à la Reconquista, des guerres religieuses aux affrontements entre monarchies de l’époque moderne, des « guerres de Cent Ans » francoanglaises aux « guerres de Trente Ans » du xviie et du xxe siècle. Ces guerres perpétuelles aux théâtres d’opération de plus en plus étendus sont considérées le plus souvent comme une simple preuve d’un penchant violent ou d’un point d’honneur mal placé des dirigeants, masqué tant bien que mal par de glorieux motifs : diffuser la « vraie » religion, faire triompher le droit civilisé sur la barbarie des non-Européens, renforcer le prestige de l’État, etc. Cette dynamique guerrière serait en fait le moteur caché et partiellement non voulu qui a poussé à un progrès constant des armements après l’avènement de la poudre par peur, non imaginaire, d’être dépassé par le voisin. Pour couvrir ces coûts croissants en hommes et en armements, il fallut par ailleurs affiner les techniques d­ ’extorsion d’argent aux sujets taillables et corvéables (dont les taux d’imposition étaient bien supérieurs par tête à ceux des autres grands empires de la planète). Ces derniers avaient la chance d’être moins pris par cet enchaînement de conflits ou confrontés à des peuples aux techniques de guerre différentes (peuples cavaliers et nomades contre lesquels les armes à feu et les canons perdaient leur efficacité). Comme vaincre et rançonner le voisin ne suffisaient jamais pour payer les dettes des conflits, il fut tentant de se lancer dans les conquêtes ultramarines, plus aisées contre des populations indigènes dépourvues d’armes modernes pour résister aux « visages pâles » aux Amériques, en Asie ou en Afrique. Ce modèle séduisant par ses enchaînements présente lui aussi ses fragilités : il rend mieux compte des aventures coloniales que des guerres « nationales » ou civiles internes à l’Europe. Il surestime probablement aussi les liens finance-course aux armements et la capacité à augmenter l’efficacité fiscale – l’une des origines de la Révolution française n’est-elle pas la crise financière de la monarchie consécutive à la guerre d’Amérique ? Surtout, il n’explique pas une autre forme d’expansion européenne par les « migrations blanches » dues à la misère et à l’excédent démographique à partir du xixe siècle, surplus de population qui renvoient à l’amélioration des taux de survie des classes rurales et ouvrières (résultat de progrès sanitaires ou dans l’alimentation), non complètement absorbées par l’économie industrielle encore sous-développée dans de larges parties de l’Europe. Tous ces paradoxes, toutes ces contradictions, toutes ces interférences entre histoire locale, nationale et globale qui forment la trame historique du


Choix éditoriaux

C’est pourquoi nous avons refusé un discours faussement continu et simplificateur, et opté pour une polyphonie hiérarchisée et entrecroisée des notions et faits historiques. La longueur inégale des articles dessine des lignes de force, leur répartition chronologique et thématique révèle la stratification des phases de construction ou de régression de la civilisation européenne, les découpages flexibles selon les moments ou les échos d’un article à l’autre ouvrent des parcours multiples mais raisonnés. Ce sont autant d’itinéraires d’exploration offerts à une lecture vagabonde comme à une progression plus orientée ou aux surprises des rapprochements qu’opèrent parfois les caprices de l’alphabet au sein des sections du livre. Autant d’invitations à pratiquer le « cadavre exquis » ou à feuilleter les rayonnages d’une bibliothèque borgésienne. L’histoire européenne est aussi faite de rencontres improbables.

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continent européen ne sauraient donc se réduire à une causalité unique ni même en combinant plusieurs modèles. En effet sa diversité interne est aussi grande que ses traits distinctifs par rapport aux autres aires de civilisation du monde. La force explicative des grilles politiques, juridiques, sociologiques, coloniales, économiques ou militaires brièvement esquissées plus haut est valide surtout pour les temps modernes ou l’époque contemporaine. D’autres composantes de longue durée de cette histoire (traditions religieuses, inventions culturelles, constructions politiques, vie matérielle), comme leur hiérarchie de domination interne selon les parties de l’Europe ou les domaines, devraient être intégrées aux modèles d’interprétation. Elles contribuent également à découper et fonder les reliefs historiques tourmentés de ce promontoire de l’Asie, tout au long des quinze cent années embrassées dans cette encyclopédie. Elles aussi ont nourri, à des degrés divers, rapprochements et antagonismes, affirmations identitaires et syncrétismes inattendus, combats pour l’orthodoxie et révoltes, hérésies ou rébellions multiples, dissidences et avantgardes. Inlassablement, tous ces dissidents remettent en cause les héritages et les règles établies, des cathares aux hussites et aux sectes protestantes, des « niveleurs » anglais aux jacobins allemands ou italiens, des sans-culottes parisiens aux anarchistes espagnols, du Greco à Courbet, de Kandinsky à Schoenberg, de Shakespeare à Ibsen ou Beckett, du rire d’Érasme ou de Rabelais aux sarcasmes de Thomas Bernhard, de l’ironie de Swift et de Voltaire aux dystopies d’Orwell, sans oublier la longue lignée des utopistes, des hétérodoxes de l’économie politique ou des féministes, inlassables prospecteurs de meilleurs des mondes. Un tableau d’ensemble de cette Europe multiforme et multilingue doit également donner toute leur place à ces sécessions multiples, à ces croyances déviantes comme aux esthétiques de la discorde.


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Ce double parti pris permet d’embrasser le maximum d’objets et de notions, sans se perdre dans une poussière d’impressions fugitives. L’organisation en parties et en chapitres propose des lectures globales mais souples et des hypothèses non dogmatiques pour une histoire toujours en mouvement où les comparaisons éclairent sans aveugler ou simplifier, permettent de remettre en cause les stéréotypes historiques convenus, sans sombrer dans le scepticisme destructeur de toute rationalité historique. Ce qu’il faut saisir pour comprendre la dynamique de cette histoire à l’échelle continentale, c’est le jeu des divisions, des frontières, des oppositions, qui n’interdit pas mais au contraire provoque souvent les multiples interactions et interférences, remises en cause et circulations, transferts matériels, culturels ou symboliques. C’est ce que disait Lucien Febvre à sa façon, pour lequel l’Europe (comme civilisation) « ne se définit pas par de strictes limites géographiques […] », mais « du dedans par ses manifestations mêmes, par les grands courants qui ne cessent de la traverser, et depuis bien longtemps : courants politiques, courants économiques, courants intellectuels, scientifiques, artistiques, courants spirituels et religieux 19 ». La matière de cette encyclopédie historique s’organise à partir de cinq ma­trices ou axes principaux. Le rapport au monde religieux, tout d’abord, est à concevoir comme expérience du sacré où le triomphe du christianisme sur les paganismes est à son tour défié ou mis en péril de l’intérieur (hérésies, schisme orthodoxe, dissidences, réformes, religions concurrentes) ou de l’extérieur (défi musulman et invasions arabes, invasion ottomane et islamisation des Balkans). Cette fragmentation est à l’origine de multiples conflits théologiques, idéologiques, culturels, politiques, militaires, mais source aussi d’une créativité inventive dans le rapport à l’inconnu qui rejaillit sur l’effervescence intellectuelle ou artistique. Malgré le déclin des pratiques religieuses à partir du xixe siècle (avec toutefois des moments de « réveil » ou de flambées sectaires ou intégristes), l’espace européen y est toujours ancré à travers le calendrier de la semaine et des fêtes, le patrimoine monumental le plus diffusé des édifices culturels ou l’organisation de l’espace quotidien dans les campagnes, ou encore l’imprégnation morale de valeurs communes même dans les catégories déchristianisées. La deuxième dimension correspond au rapport au monde, à sa connaissance, à sa compréhension, au-delà des apparences et des mythes, par la raison, la méthode scientifique ou des voies hétérodoxes. Intimement liés au précédent par le débat entre théologie, philosophie religieuse et philosophie naturelle forgé au sein des mêmes institutions culturelles (écoles, universités, bibliothèques, 19.  Lucien Febvre, L’Europe. Genèse d’une civilisation, op. cit., p. 38.


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académies), nouveaux savoirs et nouvelles sciences s’en séparent peu à peu aux termes de multiples conflits, débats et polémiques, condamnations ou réconciliations, en fonction du dogmatisme variable des gardiens du temple. Un troisième ensemble regroupe l’affirmation de plus en plus autonome de la sphère économique et technique qui bouleverse à son tour l’ordre des croyances et l’ordre des sciences et interagit constamment avec elles. À un ancien régime de production fortement lié aux ressources du sol, au régime de propriété foncière, aux servitudes paysannes, aux économies morales communautaires et à l’êthos aristocratique se surimpose, puis peu à peu se substitue, un régime nouveau ancré dans les villes, tourné vers la mobilité, l’argent, la propriété privée, les circulations marchandes, puis la mise en mouvement généralisée des sociétés par l’industrialisation, suivant des voies très diversifiées selon les parties de l’Europe. Tout en est bouleversé, l’ordre social, le rapport au temps et à l’espace, la hiérarchie des valeurs morales, la vision de l’avenir et du rôle (secondaire ou central), selon les époques, de l’État. Ordre instable en proie aux crises périodiques, il stimule de nouvelles réflexions politiques et l’invention de nouvelles sciences ou projections d’avenir (économie politique, socio­logie, nouveaux droits) puisqu’il augmente sans cesse les productions matérielles, la diffusion de l’argent et des biens de consommation comme il finit par bousculer les hiérarchies sociales héritées. Ce nouvel ordre économique capitaliste suscite immanquablement le manque et l’insatisfaction, faute d’harmonie des intérêts, et partage de plus en plus inégalement les richesses nouvelles dont une partie provient de l’exploitation sans vergogne des mondes d’outre-mer colonisés et réduits à l’esclavage ou à des formes de travail contraint. Longtemps liées à l’espace sacré, la sphère esthétique et l’inventivité littéraire et langagière s’en détachent progressivement à partir de la fin du Moyen Âge. Au moment où l’économie s’autonomise, le monde des arts revendique à son tour d’inventer ses propres règles dans des institutions à part (académies, ateliers, conservatoires, théâtres, salons), en fonction de nouveaux corpus théoriques (genres, règles, méthodes d’apprentissage), pour s’offrir non plus à tous, comme dans les édifices religieux, mais à des groupes d’amateurs (mécènes, érudits, collectionneurs, marchands) plus étroits, voire aux seuls artistes euxmêmes. Ce mouvement de clôture qui culmine avec les avant-gardes et l’art pour l’art à la fin du xixe siècle et pendant le premier xxe siècle va de pair avec une circulation croissante des styles, des œuvres, des modèles, au point que si l’Europe a existé à certaines époques, avant même d’être conçue comme espace politique transnational possible, c’est au travers de ce partage des cultures lettrées, savantes, musicales et picturales d’Édimbourg à Saint-Pétersbourg, de Stockholm à Lisbonne, d’Helsinki à Athènes, de Paris et Londres à Moscou, en passant par Berlin, Barcelone, Budapest, Florence, Genève, Vienne ou Prague.


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Tous les grands styles ont traversé les frontières : du gothique au néogothique, des formes de la Renaissance au baroque, du réalisme au symbolisme, de l’art nouveau au surréalisme et à l’abstraction 20. Mais ces républiques des lettres et des arts partiellement inclusives sont en réalité des mondes élitistes, très longtemps dépendants des grands (et maintenant des riches) de ce monde, avant que l’utopie progressivement réalisée de l’imprimé bon marché et de la création accessibles pour tous enclenche, pour la première fois dans l’histoire, une possible démocratisation de l’écrit, des images et des musiques ou de la participation de tous aux arts, populaires ou non, grâce aux musées, aux écrans, aux mouvements associatifs, aux ondes et aux réseaux électroniques. Enfin, le politique a connu lui aussi ce processus d’autonomisation par rapport au religieux, depuis la lutte du « sacerdoce » et de l’Empire jusqu’à l’extension de l’opinion puis du vote à de nouvelles couches citoyennes, masculines d’abord, beaucoup plus tard féminines, à la fin du xviiie siècle. Sans cesse bridée ou longtemps retenue par l’instabilité de l’ordre européen et la multiplicité des modes d’organisation des États monarchiques ou des formes alternatives (espaces féodaux ou républicains), la naissance de l’espace public renvoie également à l’émancipation intellectuelle, permise par le partage des savoirs évoqué précédemment, et aux transformations sociales produites par le changement économique – « bourgeois » et « citoyen » se disent avec le même mot allemand, Bürger. La liberté de l’artiste préfigure d’une certaine manière la liberté politique et les deux combats convergent au cœur du xixe siècle avec le romantisme puis le réalisme. Le jugement des pairs entre savants implique l’idéal d’égalité et la critique appliquée à tout sans respect excessif des autorités établies des anciennes cultures. Hors des villes même, l’espace du politique est porté par l’aspiration démocratique issue des petites communautés rurales, notamment dans les vallées suisses et pyrénéennes ou dans les premières républiques urbaines. Nulle téléologie pour autant : l’avènement d’un ordre politique libre et démocratique fut particulièrement laborieux et douloureux en Europe comme dans les autres parties du monde, plein d’échecs, de victimes massacrées sur l’autel de l’ordre et de reculs durables après des flambées d’espoir. Il fut très inégalement réalisé d’un bout à l’autre du continent et très relatif jusqu’à la dernière décennie du xxe siècle, tant que subsistèrent les dictatures du Sud et de l’Est européen. De nos jours même, cette belle histoire de la démocratie achevée dont l’Union européenne se veut désormais la défense et l’illustration 20.  Pour une analyse plus détaillée de ce processus de dérégulation culturelle, voir Christophe Charle, La Dérégulation culturelle. Essai d’histoire des cultures en Europe au xix e siècle, Presses universitaires de France, Paris, 2015, et Emmanuelle Loyer, Une brève histoire culturelle de l’Europe, Flammarion, Paris, 2017.


se heurte, dans certaines régions, au retour des vieux démons autoritaires et xénophobes ou à la gangrène de la corruption des mafias, des oligarchies et des paradis fiscaux, sans parler de la mise sous tutelle des pouvoirs institués par lobbies interposés.

« Seule l’histoire peut nous débarrasser de l’histoire 21 »

21. Pierre Bourdieu, Leçon inaugurale de la chaire de sociologie, 23 avril 1982, Collège de France, Paris, 1982, et Leçon sur la leçon, Éditions de Minuit, Paris, 1982, p. 10.

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L’histoire européenne fut hantée, du fait de ses héritages philosophiques, politiques et religieux les plus anciens (philosophie grecque, citoyenneté romaine, christianisme des origines), par un rêve d’unité et d’harmonie. Certains souverains le réactivèrent à plusieurs reprises se référant entre autres à l’Empire romain comme idéal politique mythifié. Certaines figures religieuses nostalgiques de l’Église unitaire initiale le magnifièrent comme « cité de Dieu » pour unifier les esprits. Encore teinté de christianisme primitif ou laïcisé, on le retrouve aussi chez les réformateurs sociaux à la recherche de la société sans classe des utopies ou des abbayes de Thélème. Pourtant l’histoire du « vieux continent » n’a cessé d’apporter la preuve de son incapacité à se rapprocher durablement de tels projets. De multiples tentatives d’éphémères empires, de Charlemagne à Charles Quint, de Napoléon à Hitler, se sont terminées par de plus en plus tragiques dénouements. Pourtant d’autres grands États du monde, dont le substrat culturel et social n’était pas moins divers, sont parvenus à des échelles temporelles plus longues à englober des espaces parfois plus vastes sous un ordre politique, social ou spirituel unifié, de la Chine des grandes dynasties aux États-Unis, de l’Empire britannique à la Russie soviétique. Même actuellement, l’unification partielle du continent sous l’égide de l’Union européenne masque de moins en moins la puissance rémanente des forces centrifuges internes, des « passés qui ne veulent pas passer », des complexes nationalistes, régionalistes ou minoritaires. Elles cultivent ou réactivent les conflits d’antan avec constance tandis qu’aucune psychanalyse de l’inconscient historique européen n’a entrepris la cure libératrice. Et pourtant, ce n’est pas faute d’interrogations mémorielles depuis plus de cinquante ans ! L’impuissance à mettre en œuvre ces aspirations unitaires cohabite toutefois en permanence avec des convergences, des échanges, des combinaisons le plus souvent involontaires ou non programmées. Leur fécondité, à moyen ou long terme, redonne sens à l’idée d’une civilisation possible qui surmonterait ses fractures et ses contradictions et que des moments originaux ont fixé dans l’héritage commun européen : Renaissances, réformes, âge baroque, Lumières, romantismes, âges des révolutions, pour s’en tenir à des sténographies simplistes


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de l’historiographie courante, sont significatifs de pulsations réverbérées de l’histoire de l’Europe et parfois toujours vivants. À l’heure où chaque nation européenne semble hésiter entre le narcissisme des différences et les nécessités du vivre-ensemble face à un monde de plus en plus hostile et incertain, au moment où les fervents du roman national s’insurgent contre ceux qui proposent d’autres lectures de l’histoire simplement plurielles et croisées, donc critiques et dérangeantes, cette encyclopédie entend démontrer l’intérêt et la fécondité de ce regard alternatif englobant. Les héros invisibles et sans statue sur les places publiques de notre histoire peuvent être le « cheval » (et non le conquérant), les « tunnels » et les « ponts », producteurs de toute une civilisation d’échanges (et non les déclarations de guerre), la caravelle qui ouvre la voie à des mondes nouveaux et rapporte des plantes ­inconnues, mais aussi une nouvelle idée des hommes après la rencontre des « Autres », le chemin de fer et le télégraphe, premières instances d’intégration de l’espacetemps européen malgré les frontières nationales. Nous redonnons aussi sa place à l’humble bicyclette, première machine de mobilité accessible à tous, du dandy au prolétaire, dont la résurrection est en cours après une éclipse face aux engins à moteur de l’ère du tout-pétrole. À l’autre extrême d’une histoire plus attendue, grands hommes et grands moments du continent ne sont pas pour autant complètement exclus. Mais ils sont enlevés aux pieuses commémorations de leur pays natif pour être replacés dans un horizon plus vaste qui leur redonne une nouvelle jeunesse et un rayonnement inédit. Bien entendu, le lecteur exigeant s’étonnera peut-être de certains « oublis » qu’il pourra en général corriger par une lecture thématique d’autres articles. Il n’était pas question, comme Balzac, de faire concurrence à l’état civil, de ­proposer, comme Auguste Comte, les nouveaux saints du calendrier de ­l’Europe idéale ou d’élever les stèles mémorielles du chemin de croix européen. La perspective choisie implique à l’inverse de toujours privilégier le collectif ou le transversal sur l’individu, même d’exception, le regard sur l’inattendu, voire le banal (la cheminée, le mouton, le porc, la pizza), sans négliger l’incarnation de la puissance (Charles Quint, Napoléon), ou du génie (Beethoven, Einstein, Victor Hugo, Picasso) quand elle bouscule tout ou partie du continent avec une symphonie, une équation, un roman, un tableau… ou une abdication ! Le rapport d’une civilisation à son environnement naturel ou urbain, sa manière de penser l’avenir, la mort ou l’au-delà, sa capacité d’organiser l’espace ou le temps, de nouer des relations sociales ou économiques, le choix de ses héros imaginaires (Faust, Don Quichotte, Don Juan) en disent souvent plus long sur sa réalité et ses représentations que l’exégèse savante d’une multitude d’écrits lus par des minorités ou, dans le meilleur des cas, transformés par de multiples erreurs d’interprétation ou déformations


22.  Il est formé d’une historienne et de huit historiens spécialistes des diverses périodes (médiévale, moderne, contemporaine), ayant travaillé sur des thèmes ou des problématiques complémentaires (histoire intellectuelle, histoire politique, histoire économique et sociale, histoire culturelle, histoire comparée) et qui ont noué des liens constants avec les historiographies des autres parties de l’Europe (monde anglophone, monde germanique et Europe centrale, Europe méditerranéenne principalement).

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ultérieures au fil des générations. Les idées, et on en a produit à foison et oublié ou refoulé plus encore en Europe, ne transforment le monde que si le monde les a déjà transformées. Par la multiplicité des registres et des formats d’article, il s’agit, tout en veillant à leur respect de la perspective générale, de retrouver l’histoire en partie commune aux hommes et aux femmes de cet espace intensément conflictuel parce que divisé et subdivisé, et pourtant perpétuellement à la recherche de recompositions et de réunifications éphémères ou durables, au-delà des fractures apparentes qu’on invoque toujours, qu’elles soient linguistiques, ethniques, religieuses, sociales, économiques, politiques, géographiques ou mentales. Au moment historique où l’Union européenne rassemble presque tous les peuples et nations de ce kaléidoscope, où pourtant ces peuples et leurs dirigeants eux-mêmes s’interrogent sur le sens de l’aventure (voire sont en passe de la refuser comme en Grande-Bretagne ou en Hongrie) et où des conflits qu’on croyait relever du passé refont surface, cet ouvrage propose l’image multiple, mais raisonnée et critique, d’un espace de civilisation, un et pluriel, comme toutes les réalités historiques de longue durée, peut-être plus uni cependant qu’il ne le croit malgré son pluralisme et ses querelles souvent tragiques. Pour réaliser un tel programme qui refuse les simplifications des essais unilatéraux et les œillères qu’induirait une équipe nationale ou un parti pris thématique, le comité de rédaction 22 a eu le souci de rassembler des historiens et historiennes de toute l’Europe et d’outre-Atlantique, de traduire et de mettre en écho des articles pensés et écrits dans des langues variées (allemand, anglais, espagnol, français, italien), de mobiliser plusieurs générations allant des chercheurs et professeurs émérites aux jeunes docteur(e)s, et appartenant à autant de spécialités que possible (histoire, histoire des arts, droit, économie, sociologie, science politique, linguistique, archéologie, philosophie, lettres, histoire des sciences…). Cette encyclopédie historique de l’Europe propose à la fois un instrument de travail à jour de l’historiographie récente et une invitation à la lecture personnalisée, à la découverte ou à la redécouverte des inventions, réalisations et héritages d’un continent sans lequel le monde d’aujourd’hui est ­incompréhensible, mais qui est également incompréhensible sans le reste du monde. C’est pourquoi l’Inde, la Chine ou l’Amérique du Nord et latine font partie de la traversée de ces quelque quinze siècles. Il fournit enfin un guide


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­ ’exploration transversale pour changer le regard sur une histoire conçue toud jours de manière linéaire, centrée sur chaque nation, ou fragmentée par les grandes coupures conventionnelles ou thématiques qui, en général, ne coïncident nullement d’une partie du continent à l’autre. Bref, il se veut à l’image du regard historique de notre temps où les espaces, les rythmes de l’histoire et leurs discordances, les notions acquises sans discussion ont perdu les ordonnancements rassurants des époques apaisées, où les frontières sont moins que jamais assurées et sans cesse questionnées, où les historiens et les citoyens doivent s’efforcer de remettre en cause leurs certitudes, de rompre avec les clichés transmis par la tradition pour essayer d’anticiper les avenirs possibles et affronter de nouvelles questions posées par le présent. Il s’agit d’aider à repenser les époques proches et lointaines et les interférences entre espaces en s’aidant des masses de connaissances dormantes dans les revues et monographies savantes que seuls des spécialistes peuvent mettre en perspective, et de les offrir au lecteur amateur d’une histoire vivante et ouverte sur le doute. On espère ainsi mieux maîtriser ce passé et ce présent pour redonner la conviction que l’Europe comme espace de civilisation, malgré ses périodes sombres ou ses divisions rémanentes, reste une aventure d’avenir à prolonger et améliorer, puisque telle est la signification dynamique originelle du mot « civilisation », hérité des Lumières. Christophe Charle et Daniel Roche


Les frontières culturelles : le visible et l’invisible

285 frontières culturelles

Le terme « Europe » a des significations multiples. Géographiquement, il désigne un continent. Culturellement, l’Europe se fonde d’une part sur des textes et des idées qui remontent à l’Antiquité, de l’autre sur le christianisme. Depuis le siècle des Lumières, elle se présente comme une communauté de valeurs, massivement remise en cause pourtant à maintes reprises, et plus particulièrement au cours des deux guerres mondiales. À partir de 1945 au plus tard, certaines parties de l’Europe se sont considérées comme rattachées à l’« Occident  », ­c’est-­à-dire à une communauté (de valeurs) qui dépasse les limites géographiques de l’Europe et se démarquait en même temps, avant 1989‑1991, de l’Europe de l’Est dominée par l’Union soviétique. Depuis la fondation de la Communauté européenne, l’Europe constitue une entité supranationale politique et économique, dont ­l’expansion se poursuit encore. Toutes ces Europes se recouvrent, tout en possédant une étendue et des frontières différentes. L’Europe est le plus petit des cinq continents de la planète. En même temps, aucun autre n’est aussi fragmenté et parcouru de frontières en constant déplacement. Krzysztof Pomian affirme ainsi : « La civilisation européenne est la seule civilisation de frontières mouvantes. » L’Europe se distingue d’autres civilisations par la dynamique singulière entre des frontières intérieures effectivement mouvantes et des frontières extérieures (principalement coloniales), qui dépassent ses frontières géographiques. Au regard des dimensions relativement réduites de l’Europe, son importance et son influence mondiales entre le début du xvie siècle environ, c’est-à-dire depuis la Réforme, la découverte de l’Amérique et l’invention de l’imprimerie, et la phase de décolonisation des années 1950 et 1960, peuvent sembler franchement paradoxales. Cette domination européenne, d’abord politico-militaire (à partir du xviie siècle) puis économique (depuis le dernier tiers du xviiie siècle) et enfin culturelle sur de vastes régions du monde à l’époque moderne, surtout au zénith de l’industrialisation et de la colonisation, c’est-à-dire approximativement entre 1850 et 1950, peut être analysée notamment à travers l’histoire et la dynamique des frontières intérieures et extérieures de l’Europe. Les frontières sont réelles ou imaginaires, elles possèdent une double fonction : elles sont tout à la fois « coupure » et « couture » (Lucien Febvre), elles définissent l’intérieur et l’extérieur, elles délimitent l’un et l’autre tout en les soudant. Ce n’est qu’en franchissant une frontière que l’on prend conscience


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qu’en tant qu’individu on appartient à une formation sociale plus vaste. En ce sens, les frontières ne sont pas un fait spatial aux conséquences sociologiques, mais « un fait sociologique qui prend une forme spatiale » (Georg Simmel). Ce n’est qu’à l’étranger que l’on se sent étranger, et l’on devient ainsi allemand en France, européen en Asie ou en Amérique du Nord. Correspondances et Mémoires sont nombreux à révéler que les Allemands, Irlandais, Calabrais ou Silésiens qui émigrèrent au Nouveau Monde au xixe siècle ne prirent bien souvent conscience de leur identité européenne ou ne la développèrent qu’après avoir franchi l’Atlantique. Si, en tant que civilisation, l’Europe peut posséder un noyau et des frontières, elle se définit toujours en relation avec un extérieur non européen. Une caractéristique majeure des frontières est d’être mouvantes et conjoncturelles. L’histoire de la civilisation européenne est également celle de ces rythmes de concentration et de dilatation, d’attraction et de déconcentration des frontières à l’intérieur comme vers l’extérieur. Au sein de l’Europe, on ne peut parler de processus de définition des ­frontières entre États qu’à partir de la constitution d’États territoriaux, ­c’est-à-dire depuis le xvie siècle. La naissance de l’État fiscal-militaire absolutiste a permis l’édification d’une infrastructure destinée à contrôler et à dominer un territoire national défini par des frontières. En France, ce phénomène est essentiellement lié aux noms de Louis XIV et du marquis de Vauban. La constitution d’Étatsnations et le tracé de frontières nationales qui parcourent l’Europe constituent pourtant un phénomène historiquement récent. En Italie et en Allemagne, la fondation d’un État-nation ne s’est faite respectivement qu’en 1860‑1861 et en 1870‑1871. Les frontières intérieures, notamment culturelles et linguistiques, sont alors tombées les unes après les autres, tandis que s’établissait le régime frontalier extérieur, interétatique. La fragmentation interne de l’Europe par le biais de frontières interétatiques a atteint son apogée après la Première Guerre mondiale avec la fondation de nouvelles Républiques créées sur le modèle de l’État-nation, dont l’Autriche, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie et la Yougoslavie. L’effondrement en 1989‑1990 de l’Union soviétique, dernier d’une longue série d’empires européens, parachève la progression du morcellement de l’Europe en États-nations tout en ouvrant l’adhésion de nouvelles nations à la Communauté européenne. Les frontières interétatiques intérieures de l’Europe s’aplanissent, elles sont abattues et, de « coupure », se transforment en « couture ». Les barrières linguistiques en revanche tiennent bon. L’anglais, pourtant minoritaire comme langue native en Europe, joue aujourd’hui le rôle qui avait été celui du latin depuis le Moyen Âge européen jusqu’à la Renaissance, et du français entre le xvie et le xixe siècle : il ouvre un espace


287 frontières culturelles

transnational de communication, intellectuelle et culturelle, par-delà les frontières interétatiques intérieures de l’Europe. Alors que ces dernières tendent à disparaître, les frontières extérieures de l’Union européenne se renforcent, militairement et administrativement. C’est également sur cette frontière extérieure que s’achève le champ d’application de la législation établie par l’Union européenne de Bruxelles. Pendant que, d’une part, on s’employait depuis le xviie siècle à tracer des frontières territoriales et, de plus en plus, étatiques au sein de l’Europe, de l’autre, de nombreux États se sont dotés d’empires d’outre-mer à partir du début du xvie siècle. On peut ainsi citer l’Espagne, le Portugal, les Pays-Bas, la France et, surtout, la Grande-Bretagne qui, au sommet de son expansion impériale autour de 1920, dominait approximativement le quart de la superficie du globe. Les deux grands empires continentaux multiethniques, celui du tsar de Russie et celui des Habsbourg, se trouvaient depuis le xviie siècle ou, au plus tard, le xviiie dans une situation d’affrontement militaire (« coupure ») en même temps que de contact culturel (« couture ») avec des civilisations et des États ­extraeuropéens. Quant à l’Empire ottoman, il gouverna de vastes territoires de l’Europe du Sud-Est jusqu’à la fin du xixe siècle, c’est-à-dire jusqu’à l’indépendance de la Roumanie et de la Bulgarie. L’expansion européenne outre-mer et la colonisation de territoires ­extraeuropéens ont entraîné, par le biais de la diffusion des langues des colonisateurs et de l’exportation de leur culture ou de leur architecture, une plus grande diffusion de la civilisation européenne. Les colonies exercèrent en retour de multiples effets sur l’Europe à travers la migration et la réimportation, ou l’hybridation de la culture. L’Argentine, mais aussi les États-Unis à dater de leur fondation dans les années 1770 et grâce à un renforcement de l’immigration européenne au xixe siècle, offrent de bonnes illustrations de ce phénomène d’expansion et de dilatation des frontières de la civilisation européenne. Une expansion non étatique, telle que l’activité missionnaire universelle des jésuites ou d’autres ordres à partir du xvie siècle, a également contribué à la diffusion de la culture chrétienne européenne. À l’exception du Japon et de la Chine, qui ne nouèrent pas de contacts, ou seulement très marginalement, avec l’Europe avant la seconde moitié du xixe siècle, l’expansion de la culture européenne ne connut pour ainsi dire pas de frontières jusqu’à la fin de la décolonisation, dans les décennies qui suivi­rent 1945. Durant une grande partie de l’époque moderne, l’exportation de la culture européenne s’est poursuivie à l’échelle planétaire. En un sens, cette expansion parfois violente s’inscrit dans la logique même de l’Europe. Les deux fondements d’une (prétendue) civilisation européenne ont en effet, par principe, des prétentions universelles. C’est le cas du fondement séculier de l’Europe, qui remonte


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en partie à l’Antiquité, puis aux Lumières ainsi qu’aux Révolutions américaine et française, et qui se réclame de la liberté, de la tolérance et de l’égalité. Mais c’est également le cas la revendication essentiellement universelle du christianisme – le terme « catholique » dérivé du grec (καθoλικoς) ne signifie en effet pas autre chose. Malgré cette prétention à l’universalité des fondements de sa civilisation, l’Europe a toujours été parcourue de l’intérieur par des frontières de civilisation et de culture, et n’a jamais constitué d’entité homogène. Il n’y a pas eu pendant longtemps de prise de conscience de l’existence d’un fondement historico-culturel, aussi bien réel qu’imaginaire, d’une civilisation européenne commune, ou, le cas échéant, cette conscience n’a été que marginale et a été le fait d’une élite intellectuelle, entre le Moyen Âge, la Renaissance et les Lumières. Elle se manifestait tout au plus dans les villes universitaires et les centres culturels. L’essentiel de la population européenne, rurale et majoritairement illettrée jusqu’au xixe siècle, n’y avait pas accès. Pour formuler les choses autrement, une des frontières centrales de la civilisation européenne passait, jusqu’à la fin de l’époque moderne, entre la ville et la campagne. Cette frontière a été concrète durant des siècles, distinctement marquée par les murailles de la ville et par ses portes. De plus, l’Europe a toujours été parcourue par des frontières culturelles moins clairement définies. La tradition de la Germania de Tacite qui remonte au ier siècle et sa redécouverte à la Renaissance ont conduit à la constitution d’une carte mentale de l’Europe, qui divise le continent en une partie septentrionale, « barbare », et une partie méridionale, « civilisée ». Cette séparation a semblé confirmée par la Réforme et par la scission de l’Église en une partie nord, protestante, et une partie sud, catholique. Cette frontière souvent « invisible » passait, en Europe centrale, à travers le Saint Empire romain germanique, et parfois, comme dans le cas d’Augsbourg, en plein cœur de la ville. La longue tradition de frontière de civilisation intra-européenne qui suivrait un tracé nord-sud s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui dans certains pays. Au xixe siècle encore, et jusqu’au Kulturkampf de Bismarck, les voyageurs, journalistes, écrivains et cartographes protestants s’employaient à donner l’image d’un Sud arriéré, peu touché par la civilisation. On trouve une représentation analogue en Italie, avec tous les stéréotypes liés au Mezzogiorno. Le cliché des « deux France », situées de part et d’autre d’une frontière Saint-Malo-Genève, relève de la même pensée, tout comme, en Russie, l’identification de la partie nord du pays, comprenant les capitales, Saint-Pétersbourg et Moscou, avec la civilisation, chargée de coloniser et de policer le Sud « barbare ». Cette frontière européenne intérieure a dominé jusqu’au xviiie siècle. Dans De l’esprit des lois (1748), Montesquieu partageait ainsi l’Europe entre pays du Nord et du Sud, avec des caractéristiques différentes en matière de


Didier Francfort Repères bibliographiques

Anderson, Malcolm, Frontiers. Territory and State Formation in the Modern World, Polity Press, Cambridge (uk), 1996. Delanty, Gerard, Inventing Europe. Idea, Identity, Reality, St Martin’s Press, New York, 1995. Donnan, Hastings et Wilson, Thomas M. (dir.), Borders: Frontiers of Identity, Nation and State, Berg, Oxford-New York, 1999. Febvre, Lucien, Le Rhin. Histoire, mythes et réalités, P. Schöttler (éd.), Perrin, Paris, 1997 (1re éd., 1931). Nordman, Daniel, Frontières de France. De l’espace au territoire, xvi e-xix e siècle, Gallimard, Paris, 1998. O’Leary, Brendan, Lustick Ian S. et Callaghy, Thomas (dir.), Right-Sizing the State: The Politics of Moving Borders, Oxford University Press, Oxford, 2001.

289 frontières culturelles

civilisation. À cette époque, l’« Est » désignait encore les territoires islamiques, extraeuropéens, de l’« Orient ». La perception de cette frontière de civilisation intra-européenne évolue vers 1800, la frontière nord-sud cédant la place à une frontière est-ouest. Des auteurs comme Voltaire ou Rousseau, ainsi que beaucoup d’écrivains et de voyageurs moins connus, considèrent désormais l’« Ouest », c’est-à-dire essentiellement la France et l’Angleterre, comme le centre progressiste et moderne de l’Europe, par rapport à un « Est » prétendument retardé et incomplètement civilisé. Ce dernier était principalement incarné par la Russie tsariste et orthodoxe qui continua, après le congrès de Vienne de 1815 et même au-delà de 1848, à se cramponner à un régime politique autocrate et absolutiste, où le changement social mit bien plus de temps à s’imposer, comme en témoigne l’abolition du servage qui ne s’est faite en Russie que dans les années 1860. Aujourd’hui, l’Europe politique de l’Union européenne avec ses 27 États membres s’achève approximativement sur la frontière que les philosophes et les voyageurs décrivaient depuis la fin du xviiie siècle, c’est-à-dire celle de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine. C’est une situation intéressante, unique peut-être même sur le plan historique et sur celui des frontières intérieures et extérieures de l’Europe : en effet, les nombreuses « Europes », l’Europe géographique, culturelle, intellectuelle et politique – mais aussi l’Europe économique, qui dépasse cependant largement l’Europe par sa dimension mondiale –, se recouvrent à peu de chose près. Mais les frontières sont éternellement mouvantes et l’on peut supposer avec Krzysztof Pomian que celles de l’Europe, aussi bien intérieures qu’extérieures, le resteront, comme l’illustre l’épisode en cours du « Brexit ». Toute autre conception serait anhistorique.


Repères bibliographiques

Bustos Rodríguez, Manuel, Cádiz en el sistema atlántico. La ciudad, sus comerciantes y la actividad mercantil (1650‑1830), Sílex-Universidad de Cádiz, Madrid, 2006. Bustos Rodríguez, Manuel (dir.), Salmonte, Francisco Javier Lomas, Saus, Rafael Sánchez, Santana, Alberto Ramos et Chivite, José Luis Millán, Historia de Cádiz, Sílex, Madrid, 2005, 4 vol. Pérez Serrano, Julio, Cádiz, la ciudad desnuda. Cambio económico y modelo demográfico en la formación de la Andalucía contemporánea, Universidad de Cádiz, Cadix, 1992.

Café : trois continents pour une tasse

1341 Café

Plus qu’une simple boisson, le café est un produit de civilisation qui marque profondément l’Europe à partir du xvie siècle. Originaire de Moka au Yémen, le café demeure d’un usage confidentiel et avant tout médical jusqu’à la fin du Moyen Âge. Introduit par les Turcs, il est diffusé dans un premier temps par les voyageurs entre 1570 et 1650 sur les rives occidentales de la Méditerranée (en 1644 à Marseille). Le café venu d’Orient va conquérir l’Europe et, à partir de la fin du xviie siècle, les Européens vont développer en Amérique une économie de plantation afin de répondre à une demande sans cesse croissante. L’adoption de cette boisson exotique, diffusée de l’Orient à l’Occident et considérée comme stimulante, reste indissociable de l’essor des cafés, lieux de sociabilité essentiels dans l’Europe des xviie et xviiie siècles. Les premiers coffeehouses sont ouverts à Londres dès les années 1650 ; le célèbre Café Procope voit le jour à Paris en 1689. Poètes, philosophes et peintres donnent une dimension culturelle à ces endroits confortables et luxueux destinés à la consommation d’une boisson devenue très vite à la mode chez les élites qui l’associent au plaisir, au spectacle et à l’exotisme. En 1720, on compte déjà 380 cafés publics à Paris et près de 600 à la veille de la Révolution. Lieu de la discussion et de la diffusion des nouvelles, le café devient théâtre de l’opinion et du discernement, valorisation disputée aux xixe et xxe siècles. Cafetières et moulins à café accompagnent alors cette nouvelle forme de consommation qui diffère dans sa préparation des usages en pratique au


Nouveaux mondes à conquérir

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Moyen-Orient. Dans l’Europe moderne en effet, le café est dégusté accompagné généralement de sucre alors que, dans les pays d’origine, il est dégusté le plus souvent pur. Son usage se répand d’ailleurs dans l’ensemble de la société à partir de la fin du xviie siècle, ce qui fait du café la première boisson exotique populaire ; dès 1704, le Dictionnaire de Trévoux pouvait noter dans l’article « Café » : « On boit de ce breuvage à toute heure, & surtout le matin. » L’originalité du café dans la civilisation européenne réside bien dans le succès de cette diffusion généralisée. Consommé à la fin des repas à partir du xviiie siècle à la table des élites, le café, accompagné de lait, supplante le vin en devenant la boisson matinale dans les campagnes françaises du xixe siècle. Le boom des importations témoigne de la place prise par le café dans l’ensemble de l’Europe : 330 000 tonnes par an au milieu du xviiie siècle, deux fois plus à la veille de la Révolution, pour atteindre 1 million de tonnes aux abords de la Première Guerre mondiale. De cette boisson qui voyage, née dans l’Ancien Monde et produite en grande partie dans le Nouveau Monde, chaque pays européen va donner une interprétation différente au fil des siècles. Le café italien, par exemple, court et corsé que l’on retrouve au xxe siècle se rapproche des goûts de l’Orient ; le café long et plus léger domine plutôt dans les nations de l’Europe du Nord. En trois siècles, le café a parfaitement su s’intégrer aux habitudes alimentaires européennes pour devenir une boisson quotidienne indispensable. Philippe Meyzie Repères bibliographiques

Huetz de Lemps, Alain, « Boissons coloniales et essor du sucre », dans J.-L. Flandrin et M. Montanari (dir.), Histoire de l’alimentation, Fayard, Paris, 1996, p. 629‑641. Mauro, Frédéric, Histoire du café, Desjonquères, Paris, 1991.


Barbelé : traiter les hommes comme des bêtes

Daniel Roche Repères bibliographiques

Meyer, Jacques, La Vie quotidienne des soldats pendant la Grande Guerre, Hachette, Paris, 1966. Kogon, Eugen, L’État ss. Le système des camps de concentration allemands, Le Seuil, Paris, 1993. Razac, Olivier, Histoire politique du barbelé. La prairie, la tranchée, le camp, La Fabrique, Paris, 2009 (1re éd., 2000).

1537 Barbelé

Le barbelé est un objet familier qui, depuis plus d’un siècle, ne surprend plus. À l’origine, il n’est pas européen puisqu’il a été expérimenté à la fin du xixe siècle dans la prairie américaine pour enclore les champs des fermiers après le Homestead Act de 1862 qui consacrait l’expansion vers l’ouest. Il permet de clôturer à moindre prix les terres cultivées, il déclenche contre l’open range une véritable guerre du barbelé. Il devient ainsi le symbole d’une conquête défensive de liberté : simple (la torsion de deux fils de fer et une série de barbes fixées sur le premier et maintenues par le second), économique (enclore 8 hectares ne coûte au départ que 5 dollars), solide et résistant, durable et surtout adaptable à toutes sortes d’usages. C’est d’abord l’instrument de l’expansion blanche et de la destruction des cultures indiennes. Ce sont les guerres européennes qui lui donnent sa chance dans le domaine militaire. En 1871, les premiers réseaux de fils de fer apparaissent, et ils se multiplient en 1904‑1905 dans la lutte de la Russie contre le Japon. Entre 1914 et 1918, le barbelé est intégré dans la guerre de tranchées et il devient plus résistant, plus infranchissable, plus léger, plus efficace. C’est un enjeu décisif dans la bataille ordinaire et il tient dans le souvenir des survivants une place saillante et terrible. C’est toutefois son transfert dans les camps de prisonniers et de concentration qui le change en symbole universel. Il fait le camp, et le camp, c’est le barbelé, instrument de clôture et de l’organisation totalitaire. À l’intérieur des barbelés commence et s’achève l’entreprise la plus cruelle de déshumanisation jamais instrumentée, celle du génocide. Avec le barbelé, l’Europe s’est approprié un outil de la gestion matérielle et politique de l’espace. Elle l’a utilisé dans la dynamique de l’exclusion violente, qu’il autorisait dès l’origine. Le barbelé a radicalisé la logique de la fermeture spatiale et de la surveillance comme signe efficace de l’oppression et de la séparation : ce qui s’appliquait aux troupeaux pouvait s’appliquer aux hommes.


toute approche trop irénique, tant le football s’est montré jusqu’ici capable de révéler les aspects les plus clairs, mais parfois aussi les plus sombres de la civilisation européenne. Marion Fontaine Repères bibliographiques

Crolley, Lizz, Football and the European Identity, Routledge, Londres, 2006. Eisenberg, Christiane, Lanfranchi, Pierre, Mason, Tony et Wahl, Alfred (dir.), fifa 1994‑2004. Le siècle du football, Le Cherche Midi, Paris, 2004. Elias, Norbert et Dunning, Eric, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Fayard, Paris, 1994. Holt, Richard, Mangan, John et Lanfranchi, Pierre (dir.), European Heroes. Myth, Identity and Sport, Franck Cass, Londres, 1996. King, Anthony, The European Ritual. Football in the New Europe, Ashgate Publishing Company, Aldershot, 2003. Poli, Raffaele, « Les politiques migratoires dans le football européen. Quotas et naturalisation dans une optique géopolitique », Histoire et sociétés, 18‑19, 2006, p. 46‑61. Smith, Andy, La Passion du sport. Le football, le rugby et les appartenances en Europe, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2002.

Combats d’idées et affrontements culturels

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Guernica : l’art en guerre Guernica, la peinture réalisée en 1937 par Pablo Picasso pour le pavillon de la République espagnole lors de l’Exposition internationale de Paris, est devenue non seulement son œuvre la plus connue, mais encore le symbole convoité d’un rapport authentique à la politique. Ce qui n’était au départ que le soutien d’un artiste internationalement renommé au combat pour la République espagnole, la dénonciation du bombardement du village basque de Guernica le 26 avril 1937 par les avions allemands de la légion Condor, eut un impact étonnant : Guernica fut à la source d’un engagement collectif des ­avant-gardes artistiques européennes qui tardaient à le faire ; la peinture permit l’association de longue durée entre avant-garde et dissidence politique, malgré l’exigence


1889 Guernica

d’une autonomie radicale de l’art et des artistes, propre au système de valeurs moderniste. Jusqu’en 1937 en effet, l’antifascisme n’avait pas relevé de l’évidence dans les milieux artistiques européens. Enlisés dans la crise économique, ils risquaient trop par leurs prises de position politiques de compromettre leur pain quotidien. Le sort des artistes « dégénérés » en Allemagne, étiquetés comme tels dès 1935 et bien avant l’exposition nazie éponyme de 1937, n’émut pas autant les peintres que leurs confrères écrivains, Picasso compris. Pas plus lui que les autres membres des avant-gardes parisiennes n’avaient pris une position claire alors que leurs amis écrivains avaient rejoint dès 1932 l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires, puis en 1934 le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Même le déclenchement de la guerre civile dans son pays natal n’incita pas Picasso à prendre de position publique. Il lui fallut être explicitement sollicité par ses compatriotes pour se poser la question de l’engagement politique. Le peintre accepta d’abord le principe d’une exposition Picasso à Barcelone, ouverte en février 1936, et dont il rédigea lui-même la préface. Si son texte n’accordait pas directement son soutien au Front populaire espagnol, l’association du peintre avec les milieux républicains espagnols marqua cependant une première : un artiste, comme un écrivain, se plaçait officiellement dans une position politique, ou plutôt géopolitique évidente. Picasso se rapprochait, et avec lui l’art moderne dont il était l’artiste le plus en vue, de logiques propres au champ littéraire. Mais son coup de génie fut surtout d’inventer progressivement une manière artistique de s’engager. Depuis sa jeunesse, Picasso s’était placé à la tête de l’avant-garde, donc de ses valeurs, ce qui impliquait une indépendance radicale, excluant a priori toute aliénation partisane de l’art. En 1936, l’artiste se rapprocha des écrivains surréalistes, en particulier de Paul Éluard qui lui présenta la photographe Dora Maar, très engagée à gauche, laquelle devint la maîtresse du peintre au printemps. Le passage de Picasso à une prise de position de type intellectuel n’est pas seulement une histoire de femme cependant ; il est contemporain de son ­investissement plus affirmé dans l’activité poétique, comme un intellectuel. Les œuvres de Picasso, nombreuses pour cette période, nous montrent aussi le peintre en train d’élaborer une manière plastique de traduire son engagement. Picasso dessina la ferveur populaire de l’été 1936 et participa à plusieurs manifestations liées au Front populaire. La rébellion militaire du général Franco, en juillet 1936, mit un terme à cet engagement jovial. La résistance républicaine de Madrid, Barcelone, Valence et dans le Pays basque plongeait l’Espagne dans la guerre civile. La guerre s’enlisa avec le soutien militaire des puissances fascistes. En septembre 1936, Picasso accepta de la République espagnole la direction


honoraire du musée du Prado. Le bombardement de Madrid par la Luftwaffe en novembre 1936, qui toucha le Prado, mit l’artiste au pied du mur : il ne suffisait plus de participer à des comités, de signer des pétitions pour l’engagement de la France aux côtés des républicains, ou d’apporter un soutien financier, amical et logistique aux réfugiés espagnols. Encore fallait-il trouver une manière de faire – de s’engager en peintre, sans sacrifier la nécessité d’une marque artistique novatrice. Cette manière ne produirait ses effets symboliques que si elle différait des pratiques habituelles aux intellectuels engagés.

Trouver la manière

Combats d’idées et affrontements culturels

1890

L’architecte catalan Josep Lluis Sert demanda à Picasso de contribuer, par une grande peinture murale, au pavillon républicain espagnol prévu pour ­l’Exposition internationale de Paris en 1937. Le muralisme était bien connu des ­avant-gardes pour sa puissance propagandiste : les muralistes mexicains des années 1920 et 1930 Diego Rivera, David Siqueiros et Gabriel Orozco avaient dénoncé par leurs fresques la domination des États-Unis outre-Atlantique. La proposition ne plut pas vraiment à Picasso : la peinture murale était peut-être trop propagandiste, ou trop en vogue dans les cercles abstraits que Picasso regardait de haut. L’artiste accepta pourtant. En parallèle à de premières esquisses pour la grande peinture du pavillon espagnol, le peintre se mit en janvier 1937 à une série de gravures caricaturales, Rêve et mensonge de Franco. Le bombardement de Guernica, le 26 avril 1937, lui suggéra un sujet plus dramatique, positif et non pas négatif. Attaqué par des bombardiers de la légion allemande Condor assistée d’escortes italiennes, le village basque avait été victime de sa position stratégique sur la route des troupes républicaines en retraite. Le marché fut massivement bombardé ; les civils en fuite, hommes, femmes, enfants, poursuivis à la mitraillette. L’indignation fut internationale. En France, la presse quotidienne à grand tirage publia des photo­ graphies des enfants morts et de leurs mères. La colère populaire se manifesta lors des défilés du 1er mai 1937. C’est alors que Picasso aurait commencé ses premières esquisses. À l’iconographie du massacre, il mêla des motifs déjà présents dans Rêve et mensonge de Franco, dans ses portraits désarticulés de Dora Maar et dans ses compositions tauromachiques. Picasso introduisait, sous un prétexte politique, l’expression d’agonies insupportables relues par le surréalisme et ses propres déformations de la figure humaine. Yeux révulsés et dissociés, langues percées de lances, mains équarries, bouches hurlantes, animaux et corps humains découpés s’entremêlaient. La simplification des détails et la composition très symétrique de la toile, somme toute classique, la rendaient pourtant lisible. Picasso reprenait au Massacre des Innocents de Guido Reni (1611), à L’Enlèvement des Sabines de Nicolas Poussin (1635)


L’art, plus fort en politique que la politique

Avec Guernica, Picasso parvint ainsi à maintenir le projet avant-gardiste dans une indépendance radicale, tout en adhérant à une cause politique partisane, et même à prouver que cette indépendance donnait plus de force à la politique défendue. Ce modèle ouvrait aux artistes une option collective nouvelle : rendre compatibles autonomie artistique et engagement idéologique. Le reste des avant-gardes européennes put alors suivre la même voie. En outre, les origines des artistes entraient soudain en jeu. Picasso et Miró étaient espagnols. Leur participation au pavillon de leur pays en 1937 est ainsi présentée parfois plus comme une prise de position nationale que comme un acquiescement aux appels internationaux contre le fascisme. En fait, les deux allaient

1891 Guernica

et aux Désastres de la guerre de Goya (1816) des effets de composition. Ils propulsaient le Guernica de 1937 dans l’Histoire et dans celle de la peinture européenne. La toile, aux couleurs noir et blanc d’un instantané photographique, transférait dans une œuvre éternelle les éclats d’horreur des images véhiculées par la presse. Le 24 mai 1937, l’Exposition internationale fut inaugurée alors que certains pavillons n’étaient pas encore terminés. Début juin 1937, Guernica, enfin terminé, fut installé dans l’entrée du pavillon espagnol. Son auteur en avait fait don à la République de son pays natal : Picasso quittait symboliquement les berges de l’école de Paris. Il était accompagné par une petite équipe d’artistes espagnols d’avant-garde, notamment Joan Miró qui avait réalisé lui aussi une peinture murale, Le Faucheur, et conçu une affiche intitulée « Aidez l’Espagne ». La presse, politique comme artistique, parla beaucoup du pavillon qui tenait tête à ceux des grands totalitarismes, Allemagne nazie et Russie soviétique qui se regardaient en chiens de faïence. Guernica montrait que l’alliance avec des mouvements politiques ou nationaux n’était plus incompatible avec les plastiques nouvelles et la liberté intérieure. Avec les œuvres de Miró et de Julio González, la toile posait une nouvelle exigence dans l’art politique : celle de la compassion dont l’expression passerait par la forme, plus que par le sujet. Dans ses premières compositions, Picasso avait figuré au centre un poing fermé, brandi, signe traditionnel dans la gestuelle manifestaire : il l’enleva du résultat final. L’artiste se citait plutôt lui-même (le cheval, ou le profil de femme), autant qu’il citait les maîtres anciens. Avec ce format de type historique (3,5 sur 7,7 m), il confrontait sa peinture à celles de ses plus grands prédécesseurs, lui peintre entré dans l’Histoire, malgré la peinture d’histoire. Guernica permettait à Picasso de proclamer son soutien au Parti républicain espagnol, de dénoncer la perversité du camp nationaliste, mais aussi d’affirmer sa primauté historique dans le progressisme artistique.


Combats d’idées et affrontements culturels

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ensemble, mais de manière complexe : l’identité avant-gardiste avait besoin, pour ne pas être sacrifiée, que l’antifascisme passe par les tripes de l’artiste et non pas une prise de position politique. Le soutien à l’Espagne fut alors traduit comme une plongée dans le terroir natal, celui d’une nation tellurique. Malgré ses arêtes modernes, le pavillon de Josep Lluis Sert contenait des vitrines d’objets artisanaux envoyés par le Museo del Pueblo de Madrid et de grands photo­ montages sur la vie rurale des provinces. Guernica, étape du pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle, puisait dans l’iconographie des femmes assises aux larges courbes, avec leurs paniers, leurs jupons colorés malgré le parti pris du noir et blanc. Ainsi, c’est comme œuvre d’art, historique, et non de propagande, que Guernica fut reçu dans toute l’Europe. Mais aussi comme héritier de l’Espagne éternelle avec des citations d’œuvres espagnoles anciennes. Dès ­janvier-avril 1938, le tableau fut pris en charge par Paul Rosenberg, marchand exclusif de Picasso. Il fut le clou d’une exposition de « maîtres » de l’art contemporain (Matisse, Braque, Picasso et Laurens) envoyé en Scandinavie. Guernica fit le tour des plus grands musées de l’Europe du Nord : Oslo, Copenhague, Stockholm et Göteborg. À son retour, l’œuvre fut stockée dans l’atelier de Picasso, quai des Grands-Augustins à Paris, puis exposée à Londres à ­l’automne. La prise en main du tableau par les groupes surréalistes bien décidés à porter haut la cause antifasciste – voire à la monopoliser à l’échelle internationale – permit à Guernica de poursuivre sa trajectoire internationale, vers les États-Unis, où la toile fut exposée en 1939 au moma de New York très ouvert aux surréalistes. À la mort de Picasso en 1973, elle y était toujours en exil : l’artiste avait refusé tout retour vers l’Espagne (pourtant propriétaire de l’œuvre) tant que la démocratie n’y serait pas réinstaurée. Sa volonté l’emportait sur le droit de propriété. La peinture pouvait, comme l’avait déclaré lui-même Picasso, être un « instrument de guerre ».

Récupérer Guernica ?

S’accaparer Guernica fut d’autant plus stratégique. Ce le fut autant pour les groupes artistiques que pour les institutions et les régimes politiques, surtout après 1945, et pour Picasso lui-même. L’Espagne franquiste victorieuse tenta en vain de normaliser ses relations avec l’artiste ; New York, siège des Nations unies, hébergeait Guernica tandis que le gouvernement états-unien soutenait Franco en échange de bases militaires sur le sol espagnol. L’urss de Staline, ravie du ralliement de Picasso au parti communiste en 1944, préférait s’approprier les colombes de la paix du peintre dans la bataille internationale de la guerre froide, plutôt que de laisser Guernica justifier l’inanité du réalisme socialiste.


1893 Guernica

D’autant plus prégnant que le tableau était loin, le souvenir de Guernica pouvait en Europe commencer sa carrière artistique et politique. Après la Libération, Picasso et le pcf réutilisèrent les premiers la puissante référence à Guernica, alors que le parti était parvenu à s’associer la sympathie donc la réputation ­avant-gardiste d’autres artistes importants. Picasso reprit les mains, les visages et les noirs et blancs de Guernica dans plusieurs toiles contre la guerre, ainsi avec Le Charnier (printemps 1945), ou plus tard Massacre en Corée (1951) qui dénonçait l’impérialisme des États-Unis en Asie. Après 1947, Guernica servit de modèle aux artistes qui rejetaient le diktat du réalisme socialiste lié à la doctrine Jdanov. Avec cet exemple, pouvait-on encore faire croire que seule la peinture figurative, sur des sujets sociaux et politiques directs, répondait aux urgences du Kominform ? Guernica, omniprésent dans les musées imaginaires, prouvait qu’on pouvait résister en peignant autrement. En Espagne, où l’artiste était persona non grata, des reproductions du tableau circulaient clandestinement. Elles contribuèrent à nourrir la réinvention artistique du pays dès les années 1940. En Italie, ce fut une référence centrale pour les artistes qui tenaient à maintenir l’équilibre entre engagement politique et liberté esthétique – ainsi autour du Manifesto del realismo, lancé en mars 1946 par d’anciens membres du groupe Corrente, également désigné comme le Manifesto oltre Guernica. Certains des signataires avaient vu Guernica à Paris en 1937, ou en reproductions. C’est dans la suite de ce manifeste que fut fondé en 1947 le Fronte Nuovo delle Arti. Ce rayonnement posait sans cesse la question de la pertinence des styles modernes dans la propagande politique de gauche. Picasso était très critiqué dans les milieux communistes. En France, les militants prirent très mal la publication dans Les Lettres françaises, dirigées par Aragon, une semaine après la mort de Staline en 1953, d’un portrait qui donnait au dictateur, selon certains, les traits de l’acteur burlesque « Dudule », ou pour d’autres ceux d’« une femme moustachue ». Picasso était tout aussi peu aimé dans le camp adverse – en particulier aux États-Unis : il reçut dès sa prise de carte au pcf une lettre de protestation d’artistes et d’intellectuels de ce pays. La référence à Picasso perdit d’ailleurs très vite du terrain dans une avant-garde nord-américaine abandonnant en quelques mois après la guerre ses convictions politiques. En 1953, Guernica sortit de sa retraite new-yorkaise pour une tournée internationale, entamée symboliquement dans un pays « périphérique » mais en pleine émergence, le Brésil. Puis l’œuvre revint en Europe. En octobre 1953, elle fut exposée au Palazzo Reale de Milan, pour une grande rétrospective Picasso qui attira les foules. Guernica y était entouré du Massacre en Corée de 1951 et des deux panneaux La Guerre et la Paix : la mise en scène mettait sur le même plan les attaques fascistes de la fin des années 1930, la guerre mondiale dont


on sentait encore les séquelles, et l’impérialisme états-unien. En 1955‑1956, l’œuvre repartit en tournée vers Cologne, Paris, Munich, Bruxelles, Stockholm, Hambourg et Amsterdam. L’itinérance était organisée par des musées, non plus par des groupes politiques – sa légitimité était indiscutable, et la tournée historique – mais l’œuvre gardait son aura politique.

Icône de la résistance ou de la démocratie ?

Combats d’idées et affrontements culturels

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Le soutien de Picasso à la cause républicaine fut indéfectible, jusqu’à sa mort en avril 1973, deux ans avant celle de Franco. Cette persévérance empêchait Guernica de perdre son caractère révolté au profit d’une concorde démocratique et internationale molle. Alors que le régime franquiste avait cru presque calmer les ardeurs antifranquistes de Picasso, au détour d’une ouverture progressive à l’art abstrait après 1953, et d’une politique décidée pour montrer à l’international les progrès du régime, les années 1960 furent au contraire une période plus tendue où soudain Guernica reprit son souffle dans la résistance à la dictature. En 1962, Picasso apporta son soutien à la révolte ouvrière des Asturies, autant par sa voix et ses écrits que par ses œuvres. Après la répression sévère de la révolte, il participa aux comités pour la libération d’artistes et de critiques emprisonnés, notamment Agustín Ibarrola. En soutenant Ibarrola, Picasso encourageait aussi la « deuxième avant-garde » espagnole, qui après 1962 opta pour une dissidence culturelle systématique, dans et hors du pays, surtout lorsque le régime célébra avec cynisme ses « 25 années de paix », en 1964. Outre de nombreuses pétitions et manifestations, organisées notamment à Paris par la communauté espagnole en exil, une exposition España Libre circula en Italie en 1964, avec le soutien d’un réseau international de critiques d’art très engagés politiquement : preuve à l’international de l’identification entre ­avant-garde artistique en Espagne et dissidence politique ; preuve aussi que la propagande extérieure de l’Espagne soucieuse d’attirer les touristes avait de bons ennemis. España Libre montrait tous les types d’avant-garde, pour finir sur Picasso, incluant notamment des gravures de Songe et mensonge de Franco qui fut repris pour l’affiche de l’exposition. Picasso n’avait jamais refusé l’appropriation de son travail par les dissidents intellectuels et artistiques espagnols, en particulier de Guernica. Quand la jeunesse dissidente espagnole en affichait les reproductions sur les murs de ses chambres, l’avant-garde plus récente détournait Guernica dans ses expérimentations. Du collectif d’artistes Equipo Crónica, formé à Valence en 1964, une série de peintures intitulées Guernica, en 1969, confronte les figures torturées du tableau de Picasso à un espace d’exposition conventionnel (le White Cube du moma), à des personnages de la peinture espagnole du Siècle d’or, ou à des personnages de bande dessinée, symbolisant l’invasion de la culture


Béatrice Joyeux-Prunel Repères bibliographiques

Barreiro López, Paula, « Classified Files: Picasso, the Regime and the Avant-garde in Francoist Spain », dans J. Harris et R. Koeck (dir.), Picasso and the Politics of Visual Representation. War and Peace in the Cold War Era and Since, Liverpool University Press, Liverpool, 2013.

1895 Guernica

populaire états-unienne, donc l’impérialisme nord-américain dans une Espagne appauvrie, réduite à vendre ses terres pour y laisser installer des bases militaires. La connexion à Guernica eut un sens particulier lors des révoltes de Mai 68, année où le gouvernement espagnol se mit soudain à réclamer officiellement le « retour » de l’œuvre en Espagne. Les artistes opposés au franquisme continuèrent à se réapproprier Guernica dans les années 1970 (Agustín Ibarrola en particulier), ses personnages, ses couleurs, sa structure et son mouvement. Guernica disait, on ne pouvait plus vite, la dénonciation du régime, représentant une Espagne symbolique de la dissidence, éparpillée peut-être mais unie et internationale. La censure du gouvernement n’y pouvait rien, de la fermeture des expositions où des copies circulaient, à l’emprisonnement des individus. Les copies trouvées lors des perquisitions de la Brigada Político-Social, dans les années 1960 et 1970, étaient systématiquement arrachées. Le régime interdit de célébrer les 90 ans de Picasso le 25 octobre 1971 – une manifestation dans le quartier de l’université fut suivie d’emprisonnements. Même après la mort de l’artiste en 1973, Guernica n’eut droit de séjour que dans les réclamations du régime auprès du moma pour récupérer la pièce. Le retour de la démocratie en Espagne, et après elle le retour de la toile, installée à Madrid en 1981, n’ont pas ôté à Guernica sa puissance référentielle. La présence spatiale de l’œuvre en Espagne, reproduite en murales, en carrelages ou en mosaïques sur les murs des villes et des métros, rappelle que Guernica, c’est l’Espagne, mais une Espagne où l’on écrit autant sur les murs qu’on y a fusillé, à l’époque de Napoléon comme à celle de la guerre civile, puis sous la férule de Franco. Guernica continuera probablement longtemps à focaliser les références des protestations contre l’État. Lors des manifestations des Indignados, en mai 2011 à Madrid, un immense Guernica parcourait les rues, signé par des centaines de personnes apposant leurs réclamations sur une copie du tableau. Malgré son écrin royal, le musée Reina Sofia, Guernica garde encore la puissance d’un cahier de doléances porté par une figure symbolique qu’il représente, un peuple souffrant, martyr, ancré dans une terre et défendant ses droits – belle idée régulatrice pour une Espagne qui surmonte mal ses divisions et surmonte plus mal encore l’héritage d’un franquisme qui ne passe pas.


Gervereau, Laurent, Autopsie d’un chef-d’œuvre. Guernica, Paris-Méditerranée, Paris, 1996. Held, Jutta et Potts, Alex, « How Do the Political Effects of Pictures Come About? The Case of Picasso’s “Guernica” », Oxford Art Journal, 11, 1, 1988, p. 33‑39. Hofmann, Werner, « Picasso’s “Guernica” in its Historical Context », Artibus et Historiae, 4, 7, 1983, p. 141‑169. Joyeux-Prunel, Béatrice, Les Avant-gardes artistiques. Une histoire transnationale, Gallimard, « Folio Histoire », Paris : I. 1848‑1918, 2016 ; II. 1918‑1945, 2017 ; III. 1945‑1968, 2018. Van Hensbergen, Gijs, Guernica. The Biography of a Twentieth-Century Icon, Bloomsbury Publishing, New York, 2004.

Victor Hugo, prophète de l’Europe

Combats d’idées et affrontements culturels

1896

Fils d’un général d’Empire, le jeune Victor Hugo a d’abord connu une Europe sous domination française, ses premiers souvenirs d’enfance sont liés aux postes occupés par son père en Italie puis en Espagne en pleine guerre de résistance à l’occupant français. Son œuvre, on le sait, sera durablement marquée par cette expérience espagnole, du choix du cadre de ses pièces les plus connues (Hernani, Ruy Blas) à certains poèmes fameux de La Légende des siècles comme « Après la bataille » ou à son horreur de la guerre civile et de la guerre tout court. La seconde strate biographique qui prépare la vision européenne du poète des Châtiments est sa passion ancienne pour le gothique, seul art national de la France selon l’interprétation qu’il propose dans Notre-Dame de Paris (1831), mais aussi seul art européen authentique par sa diffusion sur le vaste espace de l’Europe médiane. La plupart des voyages en Europe de Victor Hugo, nombre de ses dessins (Burgs de la vallée du Rhin, églises, paysages) sont une exploration permanente de ce socle esthétique commun aux peuples d’Europe occidentale. La Suisse, l’Allemagne, la Belgique, la Hollande, le Luxembourg sont les contrées où il se rend constamment de 1825 à la fin de sa vie, contraste frappant avec ses contemporains plutôt fascinés par l’Italie, la Grèce ou l’Orient de Goethe à Byron, de Chateaubriand à Renan ou Nietzsche. Le Rhin est l’axe central de cette Europe personnelle d’Hugo, instrument d’unification,


Albert Einstein, le nouvel espace-temps

Repousser les limites ?

2008

« Je suis Einstein. Le professeur Albert Einstein. Né le 14 mars 1879 à Ulm. En 1902, j’étais ingénieur-expert à l’Office des brevets de Berne. C’est là que j’ai conçu ma théorie originale de la relativité qui a transformé la physique. Puis je suis devenu membre de la Preussische Akademie der Wissenschaften. Ensuite je suis devenu émigrant. Parce que je suis juif. On me doit la formule E = mc2 qui est la clé de la transformation de la matière en énergie. J’aime les hommes et mon violon, mais c’est sur ma recommandation qu’on a construit la bombe atomique. Je suis Einstein. Le professeur Albert Einstein. » Ce résumé, par lequel l’acteur qui tient le rôle d’Einstein dans la pièce de Friedrich Dürrenmatt Les Physiciens présente son personnage, dit l’essentiel du destin européen d’Einstein. Européen, Einstein, « devenu émigrant », en 1933, ne cessera pas de l’être à Princeton, jusqu’à sa mort en 1955. On oublie souvent que si les ÉtatsUnis sont devenus une grande puissance scientifique, c’est grâce au transfert d’Europe vers les États-Unis de savants juifs qui, ayant trouvé refuge dans les universités américaines, y ont transmis leur savoir et leurs compétences, donnant à la recherche américaine une orientation théorique qui lui manquait jusqu’alors. La physique théorique, invention européenne, et plus spécifiquement germanique, n’a acquis son statut actuel de physique « fondamentale » (fondement du développement technologique) qu’après avoir été chassée, en tant que « physique juive », d’Allemagne d’abord, d’Europe ensuite. Le fait est que la physique théorique, dont Einstein est le représentant le plus illustre et le plus accompli, a eu du mal à s’imposer, bien avant l’arrivée des nazis au pouvoir, et pas seulement en Allemagne. Probablement parce qu’elle accorde une importance constitutive à la pensée mathématique, la physique théorique s’est longtemps vu reprocher de ne pas être en prise avec les « faits » et la « réalité », et par là même susceptible de distorsions idéologiques. La théorie de la relativité d’Einstein, par exemple, eut beaucoup de mal à s’imposer en France, dans les années 1920, au seul motif de son origine « allemande ». Qualification douteuse puisque Einstein, « né en 1879 à Ulm », était certes allemand à sa naissance, mais avait acquis la citoyenneté suisse à l’âge de 20 ans ; cependant, en 1920, il faisait effectivement partie de l’establishment de la science allemande, comme le rappelle Dürrenmatt. Ainsi s’explique le scandale qui entoura le voyage que Einstein fit à Paris en 1922, invité au Collège de France par Paul Langevin (l’un des rares physiciens français à avoir accepté


Françoise Balibar Repères bibliographiques

Albert Einstein, Physique, philosophie, politique (textes choisis et commentés), Le Seuil, Paris, 2002. Collected Papers of Albert Einstein (The), Princeton University Press, Princeton (nj), depuis 1985 (par ordre chronologique ; les écrits d’Einstein sont en allemand et les commentaires en anglais ; 14 volumes sont actuellement disponibles allant jusqu’en 1923). Œuvres choisies d’Albert Einstein, Le Seuil-cnrs Éditions, Paris, 1989‑1993 (6 vol. de traductions, introductions et annotations : I. Quanta, II et III. Relativités ; IV. Science, éthique, philosophie ; V. Correspondances françaises ; VI. Écrits politiques).

2009 Einstein

et à enseigner sa théorie), et fortement encouragé par Walther Rathenau, alors ministre des Affaires étrangères, au nom de la réconciliation entre les peuples. Venant de Berlin, Einstein fut obligé de descendre du train avant l’arrivée, dans la banlieue de Paris, car il était attendu à la gare de l’Est par un groupe d’extrémistes qui pensaient défendre l’honneur de la France en s’attaquant à l’auteur d’une théorie scientifique « allemande ». À noter que, quelques dizaines d’années plus tard, la théorie de la relativité ayant acquis le statut de « théorie qui a transformé la physique », il se trouva des gens pour la revendiquer comme théorie « française » en invoquant l’héritage d’Henri Poincaré. Du nationalisme à l’anticosmopolitisme et de là à l’antisémitisme, devenu doctrine officielle en Allemagne, le chemin est aisé. Si l’on ajoute à cela un ­anti-intellectualisme endémique, ravivé par la deuxième révolution théorique que fut la théorie quantique, à la construction de laquelle de nombreux savants juifs « émancipés » participèrent, on comprend que la physique théorique ait pu jouer le rôle d’abcès de fixation de l’antisémitisme européen dans le domaine de la physique. Le principal ennemi de la physique théorique, Philipp Lenard, convaincu que « la science est, comme tout ce qui est produit par les hommes, conditionnée par la race et le sang » (Lenard, 1936), prit Einstein comme cible privilégiée de ses attaques contre ce qu’il baptisa la physique « juive », déconnectée de l’expérience, par opposition à la physique « aryenne », la Deutsche Physik, expérimentale et réaliste. Dès 1930, la Deutsche Physik était devenue la doctrine officielle ; elle acquit une puissance (et même une exclusivité) institutionnelle avec la loi qui en 1933 chassa les Juifs de la fonction publique. Einstein, qui se trouvait en Californie au moment où, en janvier 1933, Hitler accéda à la chancellerie, revint en Europe pour apprendre à son arrivée à Anvers que sa maison avait été saccagée par les ss. Malgré les propositions de poste d’accueil au Collège de France que réussit à bricoler Langevin dans le courant de l’été, il quitta définitivement l’Europe à l’automne 1933.


de l’indépendance des banques centrales ne s’expliquent-elles pas, fondamentalement, par les évolutions de la fonction spécifique de médiation qu’assument les banques centrales « à la zone frontière » (Jean Bouvier) des logiques politiques des États souverains et des forces globales du marché ? Cette capacité à exercer une médiation n’est pas l’héritage le moins important de l’Europe au reste du monde. Olivier Feiertag Repères bibliographiques

2105 Bicyclette

Bouvier, Jean, Un siècle de banque française. Les contraintes de l’État et les incertitudes des marchés, Hachette, Paris, 1973. Feiertag, Olivier et Margairaz, Michel (dir.), Les Banques centrales et l’État-nation, Presses de Sciences Po, Paris, 2016. Goodhart, Charles E., The Evolution of Central Banks. A Natural Development?, London School of Economics and Political Science, Londres, 1985 ; rééd. sous le titre The Evolution of Central Banks, MIT Press, Cambridge (Mass.), 1988. James, Harold, Making the European Monetary Union, The Harvard University Press, Cambrige (Mass.), 2012. Murphy, Anne, « La Banque d’Angleterre, valet de deux maîtres : les actionnaires et l’État (1694‑1720) », dans O. Feiertag et M. Margairaz (dir.), Gouverner une banque centrale, Albin Michel, Paris, 2010, p. 23‑42.

Bicyclette : l’Europe du vélo La bicyclette est un objet caractéristique de la modernité européenne et d’un nouveau mode de vie né avec la deuxième révolution industrielle. Sa physionomie classique à la fin du xixe siècle est le produit des efforts conjoints d’inventeurs de plusieurs pays différents : un Allemand, le baron Karl von Drais, avec l’idée de la draisienne (1817), deux Français, Pierre et Ernest Michaux, avec celle du vélocipède pourvu de pédales (1861), deux Anglais, James Starley et William Hillmann, pour la roue à rayons, de nouveau un Anglais, Henry John Lawson, pour la transmission par chaîne (1879) et le terme nouveau de « bicyclette », la


chaîne est améliorée par un Suisse Hans Renold (1880). Un Écossais, John Boyd Dunlop, introduit le pneumatique gonflable (1888) qui devient démontable grâce à un Français Édouard Michelin (1891) ; on doit enfin à un Allemand, M. Sachs, le roulement à billes et la roue libre à cliquet (1898). C’est au moment où toutes ces inventions cumulées ont abouti à un moyen de transport simple et efficace et pas trop difficile d’usage que la production en série, permise par les nouvelles industries mécaniques et métallurgiques, abaisse les prix sensiblement.

Conquérir les masses

Une nouvelle Europe ?

2106

Ce qui n’était jusque-là qu’une curiosité distractive pour classe de loisir entre 1870 et 1900 accède alors au rang d’objet de consommation utilitaire (transport quotidien) mais aussi festif (promenade, cyclotourisme) pour l’ensemble des classes moyennes puis, de plus en plus, des classes populaires. Au même moment, le vélo donne naissance, par les courses sur route (les premières dès la fin des années 1860) puis sur piste dans toute l’Europe, au statut de ­sport-spectacle médiatisé et très populaire. Ce nouveau véhicule, largement diffusé, suscite bientôt la convoitise des États qui, d’abord en France puis dans de nombreux autres pays (comme les Pays-Bas), lèvent une taxe sur les propriétaires de cycles. Cette fiscalité désagréable a du moins le mérite de permettre aux historiens sociaux de mesurer la diffusion du premier moyen de transport populaire multi-usage. La bicyclette ne remet pas seulement en cause ce privilège de classe que représentait le cheval ou la voiture à chevaux depuis les plus anciennes civilisations. Elle contribue bientôt à bouleverser l’ordre des sexes puisque les femmes s’en emparent à leur tour, malgré les rappels à l’ordre des médecins, censeurs et moralistes de tout poil qui y voient un nouvel accès de « féminisme », d’indépendance, de dévergondage ou d’indécence. Le nouvel engin implique en effet une modification des vêtements (la jupe-culotte, le bloomer, voire, pour les audacieuses, le pantalon) et de l’hexis corporelle qui rapproche un peu plus les sexes. Le vélo bouscule aussi l’ordre des générations avec ses multiples modèles adaptés à toutes les morphologies individuelles, des plus jeunes aux plus âgés, des plus malingres aux plus robustes (vélo d’enfant, tricycle, tandem, vélo de course, vélo à remorque plus tard triporteur, aujourd’hui vélo tout-terrain, mountain bike ou vélo électrique). Immanquablement, toute massification d’un moyen de transport suscite aussitôt des contre-feux distinctifs pour préserver les distances sociales des privilégiés d’autrefois. L’avènement de la bicyclette comme véhicule courant est presque contemporain de celui de l’automobile, la plus redoutable concurrente et bientôt menace contre la « petite reine » (accident, pollution atmosphérique). Mais, avant 1914, l’automobile accessible au grand nombre n’apparaît


Conquérir la gloire

Un autre trait relie la bicyclette et l’avènement de la modernité : c’est le souci très précoce d’organiser des courses, d’abord sur piste, en reprenant le modèle des courses de chevaux, puis sur route, facteur d’ouverture à de nouveaux espaces et à des populations qui n’ont guère de chance à la fin du siècle de voir beaucoup de véhicules modernes. Le premier trajet exploré en France, comme pour le chemin de fer, fut Paris-Versailles en 1867, suivi de Paris-Rouen en 1869, en attendant Paris-Brest-Paris, Paris-Roubaix, Paris-Bordeaux et surtout la reine des courses, le Tour de France (1903). La « grande boucle » est imitée avec des

2107 Bicyclette

q­ u’outre-Atlantique avec le modèle T de Henry Ford, tandis que la bicyclette s’offre à toutes les bourses beaucoup plus tôt en Europe. Un vélo d’occasion ne coûte plus que 50 francs en France. Une bicyclette courante en Italie s’obtient pour 120 lires en 1907, soit l’équivalent de deux mois de travail manuel, tandis qu’aux Pays-Bas il en coûte environ un mois de salaire à un ouvrier. À la veille de la guerre, on compte déjà plus de 3,4 millions de bicyclettes taxées en France (sans doute plus en réalité, compte tenu de la fraude), soit 1 pour 11 habitants, et le marché augmente chaque année de 350 000 à 380 000 unités nouvelles pour une production de 400 à 450 000 bécanes (Rapport général sur l’industrie française, sa situation, son avenir, 1re partie, I, Imprimerie nationale, Paris, 1919, p. 361 sq.). En Italie, pays plus pauvre, le nombre de bicyclettes taxées triple dans la décennie 1909‑1920 malgré la guerre (de 500 000 à 1,5 million). À la veille du second conflit mondial, près de trois fois plus de vélos sont enfourchés par les Français et les Françaises (1 pour 5 habitants environ avec 8 788 049 bicyclettes taxées) à un moment où l’automobile et surtout la motocyclette conquièrent les classes intermédiaires, ce qui tend à faire maintenant du vélo le véhicule du peuple, ouvriers et paysans. Ce schéma diffusionniste suivant la hiérarchie sociale descendante est à peu près analogue dans les autres pays d’Europe. Aux Pays-Bas, 11 % de la population acquittait la taxe sur les vélos en 1912 par exemple, mais, à la fin des années 1920, un Néerlandais sur trois est équipé d’une bicyclette. En Allemagne à la même époque, c’est environ un habitant sur 5 ou 6, dix ans plus tard, 1 sur 3, qui peut monter en selle. Les écarts tiennent aux niveaux de vie décalés entre l’Europe du Nord et celle du Sud, entre celle de l’Ouest et celle de l’Est, à la persistance aussi d’anciens modes de déplacement dans l’Europe des montagnes et des marges pauvres (chevaux, ânes, mules, mulets), au taux d’urbanisation ou au dynamisme industriel puisque l’essentiel des industries du cycle reste assez local avec d’assez petites mais dynamiques entreprises (300 constructeurs rien qu’en France) qui pratiquent la publicité voyante, patronnent les courses et la presse sportive pour se faire connaître.


Une nouvelle Europe ?

2108

succès variables dans la plupart des pays européens : tour de Lombardie (1905), de Belgique (1908), d’Italie (1909), ou tour d’Allemagne (1911, interrompu par la guerre, il reprend en 1922 et est arrêté depuis 2008), tour des Flandres (1913). Le tour d’Espagne (1935, mais annuel seulement depuis 1955), le tour de Grande-Bretagne (autrefois milk race, à partir de 1945), ou le tour de Hongrie, depuis 1925, transformé en tour d’Europe centrale en 2008, ou le tour d’Autriche (1949) n’ont jamais atteint la même popularité ou notoriété internationale. D’Angleterre est venue une autre formule, les courses de six jours, en salle fermée (plus tard « vélodrome ») où il s’agit pour le coureur de parcourir la plus grande distance en pédalant presque sans discontinuer dix-huit heures par jour et même dans certains cas sans s’arrêter grâce à des relais. La course sur route est ce qui distingue le mieux le sport cycliste des autres types de compétitions. Pour les plus importantes d’entre elles, elle favorise la communion avec le public, confronte le coureur aux difficultés inattendues et multiples d’un espace non artificiel comme le sont un stade ou une piste et ménage donc la surprise. Ces retournements (crevaisons, chutes, irrégularités liées aux spectateurs qui tentent de favoriser leur héros) maintiennent le suspens. Comme un feuilleton romanesque, la course d’étape déroule ses épisodes alternés de temps forts et de temps faibles construits avec ses héros et ses vaincus. Inventées par des journalistes, habitués eux-mêmes à ce type d’écriture haché de la chronique et du roman populaire, ces courses doivent obéir à la même dramaturgie que les genres journalistiques de la fin du xixe siècle. Leurs héros sont parés des vertus simples et binaires de la culture du mélodrame : robustesse, endurance, sens du placement, lutte contre l’adversité (la crevaison, la machine endommagée, la chute), enthousiasme de l’envol dans les descentes, souffrance des cols et des intempéries, euphorie née de l’encens de l’arrivée triomphale, opprobre de la triche ou du dopage du « méchant » qui a voulu forcer le destin. Sport de masse, le cyclisme produit ainsi des héros professionnels à l’image des classes populaires et souvent issus d’elles au xxe siècle : comme Maurice Garin, premier double vainqueur du Tour de France (1903 et 1904), ancien ramoneur, Louis Trousselier (1905), ancien fleuriste, René Pottier (1906), ancien apprenti boucher, Lucien P ­ etit-Breton (1907 et 1908), ancien groom, François Faber (1909), ancien docker, Octave Lapize (1910), ancien employé de bureau, Gustave Garrigou (1911), ancien fruitier, jusqu’aux professionnels plus récents mais souvent d’humble extraction comme le duo Raymond PoulidorJacques Anquetil, l’un d’origine rurale, l’autre d’origine ouvrière. Des statistiques plus globales qui ne se limitent pas aux vainqueurs confirment ces exemples célèbres : sur 125 coureurs du Tour à la profession connue entre 1903 et 1939, 52,8 % étaient auparavant des travailleurs manuels, 24,8 % des petits commerçants, 19,2 % des employés. La part des travailleurs manuels augmente même


entre 1947 et 1969 (67,3 %). À une époque où la plupart des sports sont réservés aux classes supérieures, c’est un élément d’identification du public à ses héros et de popularité d’une compétition qui transforme des sans-grades en vedettes à l’instar de la chanson et bientôt du cinéma. Cela fonctionne particulièrement bien dans un pays comme la France qui cultive le rêve de l’égalité, mais cela se retrouve aussi dans l’Italie de l­’entre-deux-guerres et de l’après-guerre avec Gino Bartali et Fausto Coppi. Le relatif insuccès des tours nationaux dans d’autres pays d’Europe renvoie ­peut-être à cette absence d’émergence de héros cyclistes correspondant à des valeurs à la fois nationales et sociales partagées. Il est significatif que les champions hollandais, belges, allemands, espagnols, suisses ou anglais, voire d’autres continents, doivent leur notoriété européenne et internationale au Tour de France qui joue le rôle d’un tour européen (avec ses incursions dans les pays voisins) et même, depuis les années 1980 grâce à la retransmission dans de très nombreux pays, de Tour mondial cycliste (dès 1986, un milliard de spectateurs dans 72 pays ont pu le suivre).

Découvrir les paysages

2109 Bicyclette

La bicyclette est aussi à l’origine de nouvelles sociabilités avec la multiplication des clubs sur le modèle britannique. L’English Cyclist Club organise à partir de 1875 des excursions collectives et propose même à ses 25 000 membres un guide pour explorer l’Europe, reprenant à une autre échelle la tradition du Grand Tour aristocratique du xviiie siècle. La bonne société française anglophile suit le mouvement avec le Touring Club en 1890. Ses effectifs croissent très vite pour atteindre 75 000 membres en 1900, ce qui atteste la démocratisation du vélo loisir. La plupart des pays européens voient naître des associations similaires qui, peu à peu, se spécialisent par types d’activité touristique et selon les moyens de locomotion utilisés. Le Deutscher Fahrrad Bund aligne 42 000 membres, la Royale Ligue vélocipédique belge 13 000, l’Unione velocipedistica italiana, 10 000. Aux Pays-Bas, la puissante anwb revendique 40 000 membres en 1919 et près de 100 000 dans les années 1930. En 1898, les associations de 17 nations européennes réunies dans une ligue internationale regroupent 400 000 adhérents dont la plupart pratiquent le cyclotourisme. Ce mouvement associatif se répand au niveau local et organise des courses d’amateurs ou des excursions collectives, ce qui en retour assure la publicité de la bicyclette dans de nouvelles couches puisqu’elle donne lieu à une abondante littérature dans les journaux et revues générales ou spécialisées. Les différentes forces politiques s’emparent aussi de ce moyen d’unification et de propagande. Le mouvement ­social-démocrate allemand voit ainsi naître en 1896 une fédération cycliste des travailleurs (Arbeiter-Radfahrerbund Solidarität) qui revendique 150 000 membres en 1913 ; l’extrême gauche italienne fonde les « cyclistes


rouges », chargés de faire de la propagande pour la cause socialiste ou anarchiste dans les campagnes et dans les milieux populaires grâce à cette mobilité nouvelle.

Décadence et renouveau

Une nouvelle Europe ?

2110

La montée en puissance de la bicyclette dans ses diverses variantes (utilitaire, touristique ou sportive) a connu toutefois un plafond dans les années 1950, moment où l’automobile, freinée par les pénuries et les destructions de la guerre, prend son essor européen et mondial au détriment des moyens de transport collectifs ou plus doux comme le vélo. À Stockholm, la bicyclette, qui représentait 70 % du trafic routier en 1945, n’est plus qu’à 1 % dans les années 1970. En Grande-Bretagne, sa part diminue de 11 % en 1952 à 1 % pour le transport des voyageurs en 1970. Sauf dans les pays entrés plus tard dans la consommation de masse, le vélo n’occupe plus que des niches de loisir ou de sport. Quelques pays résistent cependant au tout-voiture, comme les Pays-Bas et le Danemark où la bicyclette est devenue dans l’entre-deux-guerres un élément de l’identité nationale et où les pouvoirs publics lui préservent une place protégée en ville, comme sur route, avec des aménagements anciens (dès les années 1920, les ­Pays-Bas disposent d’un réseau important de pistes cyclables). L’inquiétude pour la dépendance au pétrole déclenchée par les différents chocs pétroliers à partir des années 1970 puis, dans les années 1990, la conscience croissante des effets des rejets de CO2 sur le réchauffement climatique, la dégradation de la santé des populations du fait de l’inhalation des gaz d’échappement, l’engorgement des villes inadaptées au trafic automobile, voire, dans des couches de plus en plus larges, le souci nouveau pour la forme physique dans des populations guettées par l’obésité, ont redonné au ­deux-roues sans moteur un nouvel avenir. Lui qui était devenu l’apanage des pauvres et des pays du tiers-monde se pare de nouvelles vertus dans une époque de crise pour l’Europe : sobre, silencieux, non agressif, aussi rapide en ville que les autres transports, n’excluant personne (avec la réapparition des vélos-taxis), il devient l’enjeu de mobilisations inégalement réussies ou suivies d’effet dans les politiques publiques nationales ou municipales. Ce mouvement cyclophile est porté par ceux qui contestent le tout-automobile, le culte de la vitesse ou de l’ostentation de puissance bruyante qui a accompagné une certaine pratique de la voiture à partir des années 1960. Un mouvement écologiste comme Les Amis de la Terre publie ainsi un Manifeste vélorution‑ naire en 1977. Cette nouvelle sensibilité était plus particulièrement adaptée à l’Europe, continent à taille humaine, densément peuplé, très urbanisé où les idéaux égalitaires et les nostalgies naturistes se sont diffusés au cours du premier xxe siècle en même temps que l’usage massif de la bicyclette, qu’on


songe aux sorties d’usine de ­l’entre-deux-guerres ou aux tandems des congés payés du Front populaire. Il s’en faut cependant que toute l’Europe se rallie uniformément à ce retour en grâce du vélo, comme l’attestent les statistiques et les politiques urbaines ou d’aménagement très inégalement acquises au reflux automobile. Trop d’intérêts économiques puissants (industries pétrolières, constructeurs automobiles et motocyclistes, grands chantiers routiers) pèsent dans l’autre sens contre la « petite reine ». L’intervention ancienne et inégale des pouvoirs publics dans le développement de la bicyclette continue d’expliquer les différences persistantes au sein de l’Europe cycliste. Aux Pays-Bas, la mise en place précoce de pistes cyclables s’est poursuivie dans les années 1960. Avec 12 800 kilomètres à la fin des années 1980, 30 % du réseau routier sont équipés. Les parkings spécialisés pour vélos en ville y sont également très anciens alors qu’ils n’apparaissent que dans les années 2000 en France. Le Danemark a suivi le même exemple : 75 % des routes principales ont leur voie cyclable et on dissuade l’usage de la voiture dans les villes. vélo

automobile

à pied

transports en commun

Pays-Bas

31

49

3

17

Danemark

19

63

4

12

Hongrie

19

28

12

35

Suède

17

52

11

17

Allemagne

13

61

7

15

Finlande

13

62

10

13

Belgique

13

61

5

17

Slovaquie

10

33

23

31

Pologne

9

43

14

31

Autriche

8

61

8

20

Lettonie

8

29

25

36

Tchéquie

7

36

16

37

Slovénie

7

68

13

10

Italie

5

54

14

18

Roumanie

5

30

29

27

Estonie

5

37

22

31

2111 Bicyclette

pays


Lituanie

5

49

13

30

France

3

64

9

20

Irlande

3

68

12

14

Espagne

2

47

15

30

Portugal

2

53

18

22

Luxembourg

2

64

6

28

GrandeBretagne

2

57

13

22

Bulgarie

2

33

30

28

Moyen de transport principal dans les déplacements quotidiens en Europe par ordre décroissant de l’utilisation du vélo en 2007 (source sondage Gallup)

Une nouvelle Europe ?

2112

La renaissance de la bicyclette pour un usage quotidien ou de loisir en Europe est une tendance des dernières décennies (avec la mise en place de vélos en libreservice dans les grandes villes) mais elle est loin encore d’effacer les différences internes au continent. Le tableau statistique ci-dessus, fondé sur un sondage Gallup, bien qu’il masque les différences internes aux grands pays, dessine les contours de trois Europe quant au renouveau de l’usage quotidien du vélo. La plus connue est l’Europe « verte », écologiste et plutôt nordique, voire centreeuropéenne. Sans détrôner la voiture (en particulier dans les zones d’habitat dispersé), le vélo n’y occupe plus une place marginale dans les déplacements : les Pays-Bas, le Danemark, la Finlande, la Suède, la Belgique, la Hongrie et l’Allemagne sont ainsi dans la fourchette haute des utilisateurs fréquents (de 31 à 13 %). Cependant, ce groupe de pays cyclistes ne forme pas un peloton homogène puisque les Danois, deuxièmes du classement, restent également attachés à la voiture contre la marche à pied et les transports en commun. La deuxième Europe n’est pas encore revenue vers la bicyclette quotidienne mais s’en approche avec des taux proches de la moyenne. Il s’agit d’une Europe du Centre-Est : le vélo y est moins concurrencé par la voiture que par les transports en commun, héritage pour certains États d’un passé communiste encore proche et d’un niveau de vie encore insuffisant pour accéder à la voiture pour tous les jours (dans ce groupe se trouvent la Slovaquie, la Tchéquie, la Pologne). La présence de l’Autriche dans ce groupe fait le lien avec le monde germanique du vélotourisme. Le reste des pays d’Europe est loin d’avoir opéré le tournant écologique des premiers ou de tenter de limiter les dégâts ­atmosphériques par le transport collectif comme les seconds. Il s’agit principalement des pays de l’Europe de l’Ouest et du Sud, zone où les partis écologistes plafonnent. Dans ce groupe hétérogène, on trouve des pays dont les populations persistent


dans le déplacement motorisé des années 1960 (la France, le Luxembourg, la ­Grande-Bretagne, l’Italie) ou bien, à l’inverse, sont victimes de niveaux de vie inférieurs à la moyenne européenne (en Europe orientale, Roumanie et Bulgarie). La voiture est trop chère, les transports en commun sont délabrés, il faut donc se contenter du déplacement pédestre. Le vélo sera peut-être l’issue, à moins que le tout-automobile frappe à son tour après les décennies de frustrations, comme on le voit déjà en Asie et en particulier en Chine ou en Inde où les centaines de millions de deux-roues refluent face aux cylindrées rutilantes des nouveaux riches qui plongent les mégapoles dans le brouillard et l’asphyxie lente mais sûre. Christophe Charle Repères bibliographiques

2113 Bicyclette

Bertho Lavenir, Catherine, La Roue et le Stylo, Odile Jacob, Paris, 1999. Carré, Jean-René, « Le vélo dans la ville : un révélateur social », dans C. Bertho Lavenir (dir.), « La bicyclette », Cahiers de médiologie, 5, 1998, p. 153‑166. Dodge, Pryor, La Grande Histoire du vélo, Flammarion, Paris, 2000. Ebert, Anne-Katrin, Radelnde Nationen. Die Geschichte des Fahrrads in Deutschland und den Niederlanden bis 1940, Campus, Francfort-sur-le-Main, 2010. Ebert, Anne-Katrin et Carstensen, Trine Agervig, « Cycling Cultures in Northern Europe: From “Golden Age” to “Renaissance” », dans J. Parkin (dir.), Cycling and Sustainability, Emerald Group, Londres, 2012, p. 23‑58. Gaboriau, Philippe, Le Tour de France et le vélo. Histoire sociale d’une épopée contempo‑ raine, L’Harmattan, Paris, 1995. Kobayashi, Keizo, Histoire du vélocipède de Drais à Michaux, 1817‑1870. Mythes et réa‑ lités, thèse ephe, 4e section, ouvrage édité avec le soutien du Bicycle Culture Center de Tokyo, 1993. Thompson, Christopher S., The Tour de France. A Cultural History, University of California Press, Berkeley, 2006.


ESPACES EUROPÉENS

cartographie : virginie seiller


De la fin de l’Antiquité à nos jours circulent les cultures, se métissent les peuples, se transforment les sociétés, s’étendent les pouvoirs au sein d’une Europe aux dimensions variables selon les époques et ses rapports changeants avec le reste du monde. L’Europe livre tous les éléments indispensables pour comprendre la multiplicité des strates, des conflits ou des échanges qui ont fait naître, déployé ou remodelé ce continent. Celui-ci cumule paradoxes et contradictions historiques : à la fois fort et faible, temporairement réuni ou profondément divisé ; y alternent phases d’expansion et de repli, périodes de certitude et de supériorité proclamée et moments de dépression ou de décadence réelle ou supposée. En ressort un portrait polyphonique et dynamique, raisonné et critique, d’une civilisation, une et plurielle, à bien des égards plus unie qu’on ne le croit, dont l’histoire tour à tour exalte, instruit ou désespère. Ce faisant, L’Europe offre le guide d’exploration nécessaire au moment crucial que nous traversons : – une organisation des savoirs à la fois chronologique et thématique ; – une présentation des cultures matérielles et immatérielles ; – la diversité spatiale et temporelle des Europes ; – la pluralité productive des approches historiques : intellectuelle, politique, économique, sociale, technique, religieuse, culturelle, symbolique ; – la contribution multinationale de plus de 430 spécialistes.

ACTES SUD DÉP. LÉG. : OCT. 2018 59 e TTC France www.actes-sud.fr

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L’EUROPE ENCYCLOPÉDIE HISTORIQUE sous la direction de Christophe Charle et Daniel Roche en collaboration avec Paul Boulland, Christophe Duhamelle, Bruno Dumézil, Antoine Lilti, Brigitte Marin, Stéphane Van Damme et Blaise Wilfert-Portal

ISBN 978-2-330-10643-0

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ACTES SUD

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Extrait "L'EUROPE. Encyclopédie historique" by Actes Sud Issuu - Issuu