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Extrait "L'Élégance des veuves" d'Alice Ferney

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BABEL BABEL, UNE COLLECTION DE LIVRES DE POCHE BABEL

Au rythme des faire-part de naissance et de mort, voici la chronique de destins féminins dans la société bourgeoise du début du XXe siècle. Fiançailles, mariages, enfantements, décès… le cycle ne s’arrête jamais, car le ventre fécond des femmes sait combler la perte des êtres chers. C’est avec l’élégance du renoncement que l’on transmet ici, de mère en fille, les secrets de chair et de sang, comme si la mort pouvait se dissoudre dans le recommencement. Romancière, Alice Ferney est notamment l’auteur chez Actes Sud de Grâce et dénuement (1997, prix Culture et bibliothèques pour tous), La Conversation amoureuse (2000), Cherchez la femme (2013) et Le Règne du vivant (2014). L’Élégance des veuves a été adapté au cinéma en 2016 par Tran Anh Hung, sous le titre Éternité.

280 ALICE FERNEY • L’ÉLÉGANCE DES VEUVES

L’ÉLÉGANCE DES VEUVES

ALICE FERNEY L’Élégance des veuves roman

Photographie de couverture : affiche du film Éternité de Tran Anh Hung © Affiche NUIT DE CHINE © 2016 NORD-OUEST FILMS – PATHE PRODUCTION – ARTEMIS PRODUCTIONS – FRANCE 2 CINEMA – CHAOCORP CINEMA

ISBN 978-2-330-07210-0 DIFFUSION : Québec : FLAMMARION Suisse : SERVIDIS France et autres pays : ACTES SUD Dép. lég. : août 2016 (France) 6,60 € TTC France / www.actes-sud.fr

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pour Christian et Marie-JosĂŠ


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Des milliards de morts. Ils multiplient mon angoisse. Je suis leurs agonies. Ma mort est innombrable. Tant d’univers s’éteignent en moi. EUGèNE IoNESCo


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Arthur et Julie Bourgeois eurent cinq filles. Deux d’entre elles moururent jeunes. Les trois autres, Hélène, Henriette et Valentine, convolèrent en justes noces. D’elles sont issus dix-huit petits-enfants, quarante-trois descendants à la deuxième génération, cent cinquante-quatre à la troisième, et à ce jour quatre-vingts déjà à la quatrième. C’était un bourgeonnement incessant et satisfait. Un élan vital (qu’ils avaient canalisé), un instinct pur (dont ils ne voulaient pas entendre parler), une évidence (que jamais ils ne bousculaient), les poussaient les uns après les autres, à rougir, s’épouser, enfanter, mourir. Puis recommencer. Les uns après les autres ils savaient que telle était la meilleure tournure des choses : que le Seigneur bénisse des alliances, que les jeunes ventres enflent dans l’allégresse, et que les anciens bercent des nouveau-nés propres et emmaillotés. Le grand arbre familial étendait ses branches de plus en plus loin, année après année éparpillant des feuilles, au gré des mariages les enfants quittant les parents, dans l’espace entier. “Dieu ne nous a pas créées pour être 11


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inutiles”, telle était la devise des femmes de cette famille. Elles se la transmettaient de mère en fille, de même qu’elles se murmuraient l’instant venu – à demi-mot pour ne pas troubler la décence – des secrets de chair, de sang, et d’enfants. Car les épouses étaient toutes accaparées par cette tâche : procréer. Et Dieu qui les guidait, à qui chaque soir elles offraient leur journée, ce Dieu-là se chargeait de bénir leur couche, et de pardonner aux époux la douceur des caresses en soufflant autour d’eux des petits enfants. Ainsi les couples étaient féconds, comme si la terre avait été si belle qu’il fallait enfanter des êtres capables de s’en émerveiller. ou si cruelle qu’il fallait apprendre à compter, parmi ceux qui naissaient, lesquels survivraient.


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1 Valentine était une femme très petite dont la longue

chevelure, sombre et bouclée, ramenée en chignon, ajoutait encore à l’impression d’écrasement de la silhouette en concentrant trop de volume sur la tête. Elle n’avait aucune élégance, plutôt une sorte de nervosité, qui la portait à un rythme de mouvement que les exigences de la féminité lui imposaient de modérer. La mode de surcroît l’affublait de chapeaux, de voilettes et de plumes, qui convenaient mieux aux femmes plus élancées mais ne pouvaient être évités. Leur appareil compliqué dansait bizarrement sur ce corps frêle qui bougeait avec une grâce sans arrêt menacée par sa rapidité naturelle. De dos, et si d’aventure elle restait immobile, on aurait pu la croire aussi fragile qu’on la voyait fluette, mais dès que l’on apercevait son regard on savait qu’elle ne l’était pas. Car ses yeux, trop petits et ronds pour être beaux, brillaient comme les boutons de ses bottines. Noirs de jais dès la naissance, ils seraient aussi de noir peu à peu pétris, c’est-à-dire peu à peu emplis des ombres rapportées du deuil. Tard dans sa vie, après qu’elle aurait survécu à tant de 13


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défunts, ce serait un regard dur où se liraient les blessures et la fermeté. Mais dans sa fraîcheur de jeune vierge, ils avaient la vivacité de celle qui ne savait rien de la cruauté des jours, et qui rêvait en attendant de se marier. Ainsi l’expression de son visage trahissait Valentine sans mentir : elle ne se méfiait pas de la vie, ni de l’avenir, et se montrerait capable de les souffrir. De les surmonter. A dix-sept ans elle fut fiancée à Jules dont le père était venu faire sa demande. Après réflexion les fiançailles furent rompues : Jules n’avait pas de fortune. Valentine ne dit mot, d’ailleurs on ne lui demanda pas son avis, ce fut sa première peine. Mais Jules était amoureux et persévérant. Il ne chercha pas à acquérir du bien, simplement, ce qui était aussi convaincant, une âme, une passion, une situation : officier d’artillerie. Aussi eut-il gain de cause. Pour épouse devant Dieu et devant les hommes il voulait encore Valentine, il l’eut. C’était un pur, Valentine qui sans le savoir avait ce don de soupeser les êtres l’aima jusqu’au dernier jour de sa vie à lui, et de sa vie à elle. En une année, celle de ses vingt ans, elle fut fiancée officiellement, mariée religieusement, installée bourgeoisement, ardemment fécondée et douloureusement accouchée : la vie de Valentine commençait à être ce qu’elle se devait d’être. Sa carrière de mère débutait par un succès : à Dieu, à la France, à son époux, elle donna deux jumeaux robustes qu’on baptisa Louis et Jean, parce qu’on était, dans cette famille, royaliste et catholique. 14


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La vie conjugale de Valentine et Jules dura vingt retours de saisons, de la fin d’un siècle aux jeunes années d’un autre. A midi un jour de printemps, ils signèrent les registres de l’Eglise et de l’Etat, les cloches n’en finissaient plus de sonner et Valentine de sourire à Jules. A midi un jour d’hiver, Jules se coucha sur le côté en fermant les yeux, et laissa Valentine découvrir le malheur d’être veuve. Mais avant le froid et le noir, avant la terre et la pierre, l’officier, qui se tenait droit dans son bel uniforme, se coula tant et si bien et si souvent dans la chaleur de son épouse, qu’il lui fit huit enfants. Huit enfants de l’amour, car ni Jules ni Valentine n’avaient d’inconstance. Huit enfants de la souffrance, car Valentine connaissait des grossesses difficiles et des accouchements incertains : son corps qui était si étroit n’était pas fait, comme Dieu pourtant semblait le vouloir, pour porter les enfants. Elle ne s’en plaignait jamais, mais le ralentissement de ses gestes suffisait à le trahir, le masque gris sur son visage à l’exprimer. Elle connut donc huit calvaires, huit délivrances, et huit enchantements (ou presque). Moins de deux années après Louis et Jean vint Adrien. Qui fut aussi calme et appliqué que ses deux frères étaient batailleurs et dissipés. Comme si, pensa Valentine, chaque enfant se déployait dans l’espace laissé libre par les autres. Et dans cette maisonnée d’hommes, Valentine se surprit parfois à imaginer une petite fille. Mais Dieu choisissait ce qu’Il voulait et elle se contenta de coiffer ses 15


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trois garçons à la manière de fillettes. Ils portaient des blouses brodées dont les larges collerettes amidonnées leur donnaient un air de poupées. Chaque matin elle leur roulait de jolies coquilles avec les cheveux du dessus du crâne. Elle s’acharnait sur le plus jeune, maintenu dans une vie de poupon jusqu’à tant qu’elle allaite à nouveau : lorsque Henri naquit, on coupa les boucles d’Adrien qui allait avoir trois ans. Après ces quatre garçons Valentine ne se découragea pas. Des enfants elle ne savait même dire combien elle en voulait. Il n’y avait pas de fin à ce désir qui était le principe directeur. Et enfin la première fille arriva. on l’appela Margot du nom d’une grand-mère de Jules. Valentine, qui trouvait à ce prénom une distinction un peu glacée, aima à la folie l’enfant qui le portait. Elle eut d’emblée une complicité plus grande avec elle, les prémices d’un lien de sang et de féminité. Non pas qu’elle la préférât, mais il y avait là une promesse de femme, et Valentine savait qu’elle aurait à transmettre bien davantage qu’aux garçons. Comme aux autres elle lui offrit tout ce qu’elle possédait, son sourire, la douceur de sa peau, cette faible odeur de rose qui était toujours sur elle et sur ses cheveux. Elle lui donna aussi le bercement de ses bras et le sommeil de ses nuits. Elle chassait les cauchemars, rebordait le drap, embrassait sur le front et partait se recoucher : l’ombre de sa silhouette menue, noyée dans la chemise de nuit montante et la masse des cheveux dénoués, était inscrite dans les yeux de tous ses 16


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enfants. Et dans leur mémoire profonde qui se construisait, sédiment après sédiment, elle laissa le goût des caresses dans le froissement de ses robes, et le bruit même de ces froissements. Sa vie n’était que ce don, et lorsqu’elle les regardait ensemble, ses enfants, elle sentait sur sa peau un frémissement comme de froid, un sentiment qu’elle ne démêlait pas, de fierté d’effroi et d’amour inexprimable. Car sur Margot seulement elle osait déposer tous les baisers qu’elle renfermait. Il ne fallait pas amollir les garçons, Jules le lui répétait à l’envi. Lui-même ne savait pas se passer de son épouse. Les élans de douceur qu’elle avait le laissaient désarmé. Car ils venaient par surprise. Valentine avait un charme étrange, irrésistible, croyait Jules, qui ne voulait pas voir ses deux grands fils attendris par leur mère. De tous les enfants, Margot serait ainsi la plus câline. Suivant sa mère partout, toujours assise à ses pieds, elle s’occupait à des jeux tranquilles, enfilant des boutons, dessinant, coiffant ses poupées, silencieuse comme une petite fille muette. Elle avait des mains minuscules qui tripotaient les choses avec adresse. on aurait dit qu’à cet âge elle pliait le monde à son désir et que c’était facile. Valentine s’absorbait dans la contemplation de sa fille. Ce qui était promis à cette enfant-là, elle le savait, les épousailles et les enfantements, cela ne faisait que rapprocher les mères et les filles. Rien ne changerait rien à la douceur de se trouver ensemble. La venue au monde d’Elisabeth continua de combler Valentine. Dieu n’était pas si sourd puisqu’Il 17


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donnait une deuxième fille à cette mère qui les aimait tant. Et Valentine souriait si souvent sans raison que parfois les deux aînés lui demandaient, pourquoi souriez-vous maman ? Elle répondait : parce que je suis heureuse avec vous. Le premier goût du malheur, elle l’eut trois années avant la fin de son mariage : le septième enfant ne vécut qu’une journée, le temps de sourire aux anges et de partir les rejoindre. Il porta pendant quelques heures le prénom d’Etienne, et Valentine le pleura jusqu’à la naissance de Pierre qui serait son dernier enfant. Elle pleura l’attente vaine, les longs mois de rêve, cette idée que l’on a de l’enfant caché. Elle pleura d’épuisement, des larmes d’eau qui noyaient son visage, des larmes de lait comme remontées de ses seins lourds et vains. Il lui semblait avoir un creux dans les bras, un poids qui manquait, un trou de chaleur absente. Chaque nuit elle s’éveillait malgré elle aux heures des tétées. Elle se sentait spoliée. Elle souffrit les regards tristes de ses enfants, les questions des amis, les naissances heureuses chez les autres. Ses yeux brouillés revenaient sur l’image du minuscule cercueil blanc porté en terre par un seul homme, d’une seule main. Elle pleura en s’endormant ou ne dormit pas, elle pleura en parlant, et aussi en se taisant, comme si à cet enfant dont elle avait à peine vu le visage (et qui, pensait-elle, n’avait pas eu le temps de distinguer celui de sa mère), elle donnait toute l’eau dont son corps était fait. 18


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Au rythme des faire-part de naissance et de mort, voici la chronique de destins féminins dans la société bourgeoise du début du XXe siècle. Fiançailles, mariages, enfantements, décès… le cycle ne s’arrête jamais, car le ventre fécond des femmes sait combler la perte des êtres chers. C’est avec l’élégance du renoncement que l’on transmet ici, de mère en fille, les secrets de chair et de sang, comme si la mort pouvait se dissoudre dans le recommencement. Romancière, Alice Ferney est notamment l’auteur chez Actes Sud de Grâce et dénuement (1997, prix Culture et bibliothèques pour tous), La Conversation amoureuse (2000), Cherchez la femme (2013) et Le Règne du vivant (2014). L’Élégance des veuves a été adapté au cinéma en 2016 par Tran Anh Hung, sous le titre Éternité.

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L’ÉLÉGANCE DES VEUVES

ALICE FERNEY L’Élégance des veuves roman

Photographie de couverture : affiche du film Éternité de Tran Anh Hung © Affiche NUIT DE CHINE © 2016 NORD-OUEST FILMS – PATHE PRODUCTION – ARTEMIS PRODUCTIONS – FRANCE 2 CINEMA – CHAOCORP CINEMA

ISBN 978-2-330-07210-0 DIFFUSION : Québec : FLAMMARION Suisse : SERVIDIS France et autres pays : ACTES SUD Dép. lég. : août 2016 (France) 6,60 € TTC France / www.actes-sud.fr

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