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Extrait "Je ne reverrai plus le monde"

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Ce livre a paru dans plusieurs pays européens, mais pas en Turquie. D’Ahmet Altan, les éditions Actes Sud ont publié Comme une bles­ sure de sabre (2000) et L’Amour au temps des révoltes (2008).

AHMET ALTAN

Ahmet Altan est romancier, essayiste et journaliste, il était aussi rédacteur en chef du quotidien Taraf jusqu’au 15 juil­ let 2016. À cette date, la Turquie s’enflamme, des milliers de personnes descendent dans la rue à Istanbul et à Ankara suite à une tentative de putsch. Le lendemain commence une vague d’arrestations parmi les fonctionnaires, les ensei­ gnants, l’armée et les journalistes. Ahmet Altan fait partie de ceux-là, il sera condamné à perpétuité, accusé d’avoir appelé au renversement du gouvernement de l’AKP. Ahmet Altan a 69 ans. Ces textes sont écrits du fond de sa geôle. Poignants, remarquablement maîtrisés, ces allers-retours entre ré­ flexions, méditations et sensations expriment le quotidien du prisonnier mais ils disent aussi combien l’écriture est pour lui salvatrice. Tel un credo il s’en remet à son imagi­ n­ation, à la force des mots qui seule lui permet de survivre et de franchir les murs. Un livre de résilience exemplaire.

JE NE REVERRAI PLUS LE MONDE

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

je ne reverrai pl s le monde AHMET

ALTAN Textes de prison

traduits du turc par Julien Lapeyre de Cabanes

ISBN 978-2-330-12566-0 DÉP. LÉG. : SEPT. 2019 18,50 e TTC France www.actes-sud.fr

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une phrase

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Je me suis réveillé. On sonnait à la porte. J’ai jeté un œil au réveil électronique à côté de moi… “5 : 42”, les chiffres clignotaient. “La police”, me suis-je dit. Comme tous les opposants de ce pays, chaque soir je m’endormais imaginant qu’à l’aube, on frapperait à ma porte. Je savais qu’ils viendraient. Ils sont venus. J’avais même préparé des habits spécialement pour mon arrestation et les jours qui suivraient. Un pantalon noir, en lin, serré à la taille par un lacet intérieur, de façon à pouvoir me passer de ceinture ; des socquettes noires s’arrêtant à la cheville ; des chaussures de sport souples et confortables ; un tee-shirt en coton léger et une chemise de couleur foncée. J’ai enfilé ma “tenue d’arrestation” et je suis allé ouvrir la porte. 9

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J’ai d’abord regardé par le judas. Des policiers attendaient sur le palier, revêtus de gilets sur lesquels on lisait, écrit en grosses lettres au niveau de la poitrine : “TEM” – les membres de la brigade antiterroriste en tenue d’intervention. Ils étaient six. J’ai ouvert la porte. “Mandat de perquisition et d’arrestation”, ont‑ils dit en entrant. Ils ont laissé la porte ouverte derrière eux. Ils m’ont dit qu’ils avaient aussi ordre de “mettre en garde à vue” mon frère Mehmet – nous habitons le même immeuble –, et qu’ils avaient envoyé une équipe devant sa porte, mais qu’il n’avait pas ouvert. “Ils ont sonné à quel numéro, vos collègues ?” Bien évidemment, ils s’étaient trompés d’appartement. J’ai téléphoné à Mehmet. “On a de la visite, ouvre ta porte”, lui ai-je dit. Quand j’ai raccroché, un policier a tendu la main vers mon téléphone, “Je le prends” – et il me l’a pris. Ils se sont séparés pour fouiller l’appartement. Le jour se levait. Affleurant au-dessus des collines, les rayons du soleil se diffusaient en vagues violettes, mauves et lilas dans un ciel qui paraissait une rose blanche. Un paisible matin de septembre s’éveillait, ignorant tout de ce qu’il se passait chez moi. 10

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Les policiers fouillaient toujours ; j’ai fait du thé. “Vous voulez du thé ?” leur ai-je demandé. Ils n’en voulaient pas. Imitant la voix de mon père, j’ai ajouté : “C’est pas un pot-de-vin, vous pouvez en boire.” Quarante-cinq ans plus tôt, un matin encore, ils avaient fait irruption chez nous, pour mon père cette fois. Il leur avait demandé s’ils voulaient du café, et quand ils eurent refusé, il leur avait répondu en riant : “C’est pas un pot-de-vin, vous pouvez en boire.” Ce que je vis n’a rien d’un “déjà-vu”. C’est la répétition d’une même réalité. Comme ce pays ne se déplace que très lente­ ment dans le cours de sa propre histoire, le temps n’y fait jamais marche arrière ; il se retourne pour s’appesantir sur lui-même. Quarante-cinq ans plus tard, le temps se retournait sur un matin identique. Quarante-cinq ans d’un seul matin pendant lequel mon père était mort et où j’avais vieilli, mais dont l’aube et ses intrus demeuraient inchangés. Sur le seuil de la porte grande ouverte, j’ai aperçu Mehmet et son sourire, toujours si réconfortant pour moi. Il était encerclé de policiers. Nous nous sommes dit adieu. 11

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Les policiers ont emmené Mehmet. Je me suis servi du thé. J’ai vidé dans un bol un paquet de muesli auquel j’ai ajouté du lait. Je me suis assis dans un fauteuil et, sirotant mon thé et mangeant mon muesli, j’ai entrepris d’attendre que les policiers finissent de fouiller mon appartement. Tout était silencieux. On n’entendait pas d’autres bruits que ceux que les policiers, dans leur fouille méticuleuse, faisaient en remuant mes affaires. Ils ont pris mon vieil ordinateur de vingt ans – je n’avais jamais pu me résoudre à le bazarder à cause d’un lien sentimental : quelques-uns de mes romans avaient été tapés sur ce clavier –, et aussi des disquettes démodées qui s’entassaient dans un coin, l’ordinateur portable dont je continuais de me servir ; ils ont tout embarqué dans des grands sacs en nylon. “On y va”, ont‑ils dit. J’ai pris le sac où j’avais glissé d’avance quelques bouquins au milieu du linge de rechange. Nous sommes sortis de l’immeuble. Une voiture de police banalisée attendait devant la porte ; nous sommes montés dedans. Je me suis assis avec mon sac sur les genoux. Ils ont fermé la portière. Les morts ne savent pas qu’ils sont morts. Dans la mythologie islamique, on dit qu’une 12

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fois les funérailles terminées, la tombe refermée, tandis que la communauté se disperse, le mort se lève pour rentrer chez lui. Et ce n’est qu’alors, à l’instant où il se cogne la tête contre le couvercle de son propre cercueil, qu’il comprend qu’il est mort. À l’instant où la portière s’est refermée, j’ai senti ma tête cogner contre le couvercle de mon cercueil. Je ne pouvais plus ouvrir cette portière, je ne pouvais plus redescendre. Je ne pouvais plus rentrer chez moi. Je ne pourrai plus embrasser la femme que j’aime, ni étreindre mes enfants, ni retrouver mes amis, ni marcher dans la rue, je n’aurai plus de bureau, ni de machine à écrire, ni de bibliothèque vers laquelle étendre la main pour prendre un livre, je n’entendrai plus de concerto pour violon, je ne partirai plus en voyage, je ne ferai plus le tour des librairies, je ne sortirai plus un seul plat du four, je ne verrai plus la mer, je ne pourrai plus contempler un arbre, je ne respirerai plus le parfum des fleurs, de l’herbe, de la pluie, ni de la terre, je n’irai plus au cinéma, je ne mangerai plus d’œufs au plat au saucisson à l’ail, je ne boirai plus un verre d’alcool, je ne commanderai plus de poisson au restaurant, je ne verrai plus le soleil se lever, je ne téléphonerai plus à personne, personne ne me téléphonera plus, je n’ouvrirai plus jamais une porte moi-même, je ne me réveillerai plus jamais dans une chambre avec des rideaux. 13

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On changera jusqu’à mon nom. On effacera Ahmet Altan pour le remplacer par le nom inscrit sur mes papiers : Ahmet Hüsrev Altan. Quand ils me demanderont “Ton nom ?”, je dirai “Ahmet Hüsrev Altan” ; et s’ils me demandent où j’habite, je donnerai un numéro de cellule. Désormais, on décidera pour moi de ce que je ferai, des endroits où j’irai, du lieu où je dormirai, de l’heure à laquelle je me réveillerai, du nom que je porterai. J’obéirai à des ordres. “Arrête-toi”, “Avance”, “Entre”, “Lève la tête”, “Enlève tes chaussures”, “Tais-toi.” La voiture de police filait à toute vitesse. C’était le premier des douze jours de vacances pour la fête de l’Aïd ; la plupart des habitants de la ville étaient partis en congés, y compris le procureur qui avait signé mon ordre d’arrestation. Les rues étaient désertes. Le policier à côté de moi a allumé une cigarette. Il m’a tendu le paquet. J’ai secoué la tête et dit en souriant : “Merci, je ne fume que quand je suis tendu.” Et tandis que je me trouvais dans cette voiture dont il m’était impossible d’ouvrir la portière, privé de tout pouvoir sur mon propre futur, contraint même à changer de nom, enfin ramené à l’état de misérable insecte piégé dans 14

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la toile d’une araignée venimeuse, la première phrase que j’avais prononcée devait s’évertuer à nier cet état de fait, à le tourner en dérision, à mettre entre la réalité et moi une distance infranchissable. Or cette phrase surgie de je ne sais quel obscur recoin de ma conscience, elle m’était venue sans réfléchir. Comme si, dans la voiture de police qui le conduisait vers son cachot, “quelqu’un” en moi, mais que je n’appellerais pas “moi”, et qui pourtant était une part de moi-même puisque ses mots sortaient de ma bouche, avait emprunté ma voix pour dire qu’il ne fumait que quand il était “tendu”. Cette phrase a tout changé. Elle avait divisé la réalité en deux moitiés aussi sûrement qu’un sabre de samouraï, d’un seul coup qui est presque une caresse, tranche un bandeau de soie jeté en l’air. D’un côté c’était un corps pris au piège, avec sa chair, ses os, son sang, ses muscles et ses nerfs ; de l’autre un esprit vaguement distrait, indifférent aux malheurs du corps, considérant de haut ses mésaventures présentes et à venir, car certain d’être intouchable, et qu’une telle certitude rendait effectivement intouchable. À l’instar de Jules César pendant le siège d’Alésia, qui, lorsqu’il apprit qu’une grande armée gauloise allait venir au secours de la forteresse assiégée, donna en une seule phrase l’ordre d’élever deux remparts au pied de celle-ci, l’un 15

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pour bloquer la sortie des assiégés, l’autre pour contenir l’assaut des renforts sur ses arrières, j’empêchais d’un côté l’intrusion des dangers de la vie réelle, et de l’autre le déferlement des angoisses qui s’amassaient dans les plus sombres recoins de ma conscience ; ainsi évitais-je de me trouver broyé à la jonction de la peur physique et de la terreur psychologique. J’assistais de nouveau à ce phénomène qui veut que lorsque votre existence doit affronter une réalité qui en bouleverse le cours, au lieu de vous laisser renverser par cette réalité comme par les eaux d’un torrent déchaîné, vous vous pliez à sa loi pour vous y adapter, naturellement, comme si vous y étiez préparé depuis longtemps. Et puisque je suis cet homme qui s’est retrouvé pris, jeté, ballotté dans les flots crasseux d’une réalité sordide, je peux dire avec assez de certitude que les “victimes” sont toujours les êtres “raisonnables” qui croient à la nécessité de “s’adapter” aux circonstances. Dans certaines épreuves, lorsque le danger menace de tous côtés, que le réel vous encercle, on attend de vous certains mots, certaines réactions ; mais si vous ne vous conformez pas aux attentes, si à cet instant-là vous faites preuve d’une réaction ou d’une parole inattendues, alors c’est le réel lui-même qui se brise en miettes contre cette digue que votre esprit a farouchement dressée pour le contenir. Ensuite, dans la rade paisible de l’esprit, ramassant ces débris, 16

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vous trouverez sans peine la force de construire une réalité nouvelle. Le problème étant d’avoir ces gestes inattendus, ces mots inespérés. Si vous en êtes capable, si vous parvenez à vous moquer de la sainte lance que le destin pointe sur vous, alors, tel le jeune lieutenant de l’inoubliable nouvelle de Pouchkine, Le Coup de pistolet, indifférent au canon braqué sur votre cœur, vous pourrez continuer à manger tranquillement les cerises dont vous avez rempli votre chapeau ; ou comme Borges face au voleur qui surgit devant lui au coin d’une rue déserte en criant “La bourse ou la vie !”, vous répondrez, impavide : “La vie.” Dès lors, une force immense vous sera accordée. Pour ma part, j’ignore toujours à quelle mystérieuse source j’ai puisé l’inspiration de cette phrase, comment me sont venus ces mots qui ont littéralement changé ma façon d’appréhender ce qui m’arrivait alors, et tout ce qui devait m’arriver ensuite. Ce que je sais, c’est que dans cette voiture de police qui filait à toute allure, il se trouvait en moi “quelqu’un” capable de répliquer qu’il ne fumait que quand il était “tendu”. “Quelqu’un”, imaginais-je, formé de mille voix, rires, lignes, phrases et douleurs. Si je n’avais pas vu, quarante-cinq ans plus tôt, le sourire de mon père dans la voiture de police 17

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qui l’enlevait, si je n’avais pas entendu de sa bouche l’histoire de cet ambassadeur de Carthage qui sous la menace de la torture avait plongé sa main dans le feu, si je ne m’étais pas souvenu de Sénèque consolant ses amis au moment de se trancher les poignets, sur ordre de Néron, dans une baignoire remplie d’eau chaude, si je n’avais pas lu la dernière lettre de Saint-Just dans laquelle, à la veille d’être guillotiné, à l’âge de vingt-six ans, il écrit que “les sentences ne sont dures que pour ceux qui refusent de marcher au tombeau”, ou la phrase d’Épictète disant que “même quand notre corps devient esclave, notre esprit demeure libre”, enfin si je n’avais pas su que Boèce avait écrit son plus grand livre dans sa cellule de condamné à mort – alors me retrouver dans cette voiture de police m’aurait peut-être terrifié, et je n’aurais pas trouvé la force, pour m’en libérer, d’ironiser sur cette réalité oppressante, ni de lancer cette phrase qu’accompagnait un grand éclat de rire secret parti du cœur pour jaillir sur mes lèvres, et la peur m’aurait anéanti. Mais il y avait ce “quelqu’un”, cet être en moi que j’imaginais tissé des ombres lumineuses que tous ces glorieux morts projetaient dans mon âme, et il avait parlé, et cela avait tout changé. La réalité n’a pas su m’attraper au vol. C’est moi qui l’ai empoignée au col. La voiture de police continuait de filer à toute allure sur les avenues inondées de lumière ; j’ai posé calmement le sac que je tenais sur 18

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mes genoux, je me suis enfoncé dans le siège, détendu. En arrivant devant la Direction générale de la sécurité, la voiture s’est engouffrée dans le bâtiment par un grand portail, avant de commencer, sous terre, une longue descente en lacets. La lumière se raréfiait, il faisait de plus en plus noir. La voiture s’est arrêtée dans un virage. Nous sommes descendus, nous avons continué à pied. Derrière une porte, un grand hall. C’était un monde souterrain inconnu des gens de “là-haut”, monde dont ils ne soupçonnent même pas l’existence, monde à l’odeur de plâtre, de sueur et de moisissure, aux murs jaunis évoquant une forêt de soufre glacé, un monde où faire son entrée signifie avoir déjà disparu de la surface de la terre. Dans le halo cru des néons alignés, chaque visage y paraissait enduit de cire mortuaire. Des policiers en civil attendaient là les âmes arrachées au monde. Devant nous, un long couloir s’enfonçait sous la terre. Au pied des murs s’entassaient des sacs de nylon et des bagages personnels, comme après un naufrage on verrait sur la plage les affaires éparses des malheureux perdus en mer. 19

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Les policiers m’ont enlevé ma montre, mes papiers, mes lacets, le fil qui servait de ceinture à mon pantalon. Dans ces ténèbres refoulées loin sous terre, hors du cœur de la vie, comme on jette la queue d’un fruit ou ses morceaux abîmés, chaque mouvement, chaque mot nous éloignaient un peu plus du monde des “vivants”. J’ai suivi le policier dans le couloir, mes chaussures sans lacets raclant le sol. Il a ouvert une porte métallique. Nous étions maintenant dans un couloir étroit dont la chaleur, étouffante, vous saisissait comme un fauve entre ses griffes. Tout le long du couloir s’alignaient des cellules fermées par d’épais barreaux en fer. Des gens y étaient entassés les uns sur les au­­ tres. Ils couchaient par terre. La barbe mal rasée, les yeux gourds, les pieds nus, le corps en nage, ils semblaient ne plus vouloir former qu’une seule masse, énorme et immobile, où toute frontière entre les existences individuelles s’était résorbée dans la compression des chairs. Leurs regards étaient pleins d’inquiétude et de curiosité mêlées. Le policier m’a fait entrer dans une cellule et il a verrouillé la porte derrière moi. J’ai enlevé mes chaussures et me suis posé là comme les autres. Dans cette cellule, minuscule 20

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et bondée, la place au sol manquait pour se tenir debout. En l’espace de quelques heures, j’avais remonté cinq siècles d’histoire ; j’étais arrivé au Moyen Âge, dans les geôles de l’Inquisition. J’ai souri au policier qui me regardait à travers les barreaux. Vu de l’extérieur, j’étais un vieil Ahmet Hüsrev Altan aux cheveux blancs, allongé par terre dans une cage sans air et sans lumière, fermée par des barreaux en fer. Mais cela, c’était la réalité de mes geôliers. La mienne était tout autre. Moi, j’étais un jeune officier qui mange tranquillement ses cerises, un pistolet braqué sur le cœur, j’étais Borges répondant “La vie” au voleur, j’étais César qui fait dresser des murs à Alésia. Parce que moi, il n’y a que quand je suis “tendu” que je fume.

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Ahmet Altan est romancier, essayiste et journaliste, il était aussi rédacteur en chef du quotidien Taraf jusqu’au 15 juil­ let 2016. À cette date, la Turquie s’enflamme, des milliers de personnes descendent dans la rue à Istanbul et à Ankara suite à une tentative de putsch. Le lendemain commence une vague d’arrestations parmi les fonctionnaires, les ensei­ gnants, l’armée et les journalistes. Ahmet Altan fait partie de ceux-là, il sera condamné à perpétuité, accusé d’avoir appelé au renversement du gouvernement de l’AKP. Ahmet Altan a 69 ans. Ces textes sont écrits du fond de sa geôle. Poignants, remarquablement maîtrisés, ces allers-retours entre ré­ flexions, méditations et sensations expriment le quotidien du prisonnier mais ils disent aussi combien l’écriture est pour lui salvatrice. Tel un credo il s’en remet à son imagi­ n­ation, à la force des mots qui seule lui permet de survivre et de franchir les murs. Un livre de résilience exemplaire.

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