Skip to main content

Extrait "Infestation"

Page 1

EZEKIEL BOONE

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : SEPT. 2018 / 22,50 e TTC France ISBN 978-2-330-10886-1

couv_infestation.indd Toutes les pages

9:HSMDNA=VU]][V:

INFESTATION

ACTES SUD

Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Jérôme Orsoni

Illustration de couverture : © Mike Winkelmann

Ezekiel Boone vit avec sa femme et ses enfants dans le Nord de l’État de New York.

Ezekiel BOONE

INFESTATION

Il y a d’abord eu la nuée noire qui a englouti un homme, les irrégularités sismiques qui ont intrigué les scientifiques en Inde, la bombe atomique que la Chine a, de façon incompréhensible, lancée sur son propre territoire. Puis le laboratoire de la zoologue Melanie Guyer a reçu un colis contenant un mystérieux sac d’œufs. Personne ne se doutait encore que, du jour au lendemain, la Terre serait consumée par des araignées tueuses en sommeil depuis des millénaires. Très vite, Los Angeles n’est plus qu’un champ de ruines. New Delhi, une rumeur. Quant à Paris… Ravalée au rang de simple maillon dans une chaîne alimentaire dominée par le plus puissant prédateur que la nature ait connu, l’humanité semble avoir rejoint le contingent des espèces en voie de disparition. Malgré l’ampleur des dégâts, politiques, scientifiques, survivalistes, bons pères de famille, tous tentent de s’organiser pour lutter contre la menace. Quand, soudain, contre toute attente, les araignées semblent se retirer et mourir. L’humanité serait-elle sauvée ? N’y aurait-il plus qu’à panser les plaies du plus grand fléau de l’histoire ? Dans ce deuxième volet de la trilogie horrifique entamée avec Éclosion, Ezekiel Boone dissèque aussi bien les âmes que les bestioles à huit pattes. Et file, en soie d’araignée, la métaphore de notre époque sauvage.

27/07/2018 11:54


à la famille Rhéaume

4

Infestation-INTBAT-2018.indd 4

31/07/2018 13:31


PROLOGUE

Lander, Wyoming

L’araignée était grosse et flippante. C’était la seule raison pour laquelle il avait crié. Il n’avait pas peur des araignées. Vraiment pas. Mais cette chose devait faire la taille d’une pièce de deux euros. Juste là sur sa joue. Il faisait de la randonnée en solo depuis quinze jours et il n’avait pas eu peur une seule fois. Jusqu’au dernier jour – aujourd’hui –, où il s’était réveillé avec cette vilaine araignée velue sur la joue. Bon, ce n’était pas complètement vrai. Quinze jours seul dans la Wind River Range du Wyoming sans jamais voir âme qui vive ? Quinze jours à crapahuter dans les éboulis, à marcher sur des crêtes, voire à faire un peu d’escalade en solo malgré la promesse qu’il avait faite à son père ? Il aurait fallu qu’il soit complètement con pour ne pas sentir une petite pointe d’inquiétude à un moment ou un autre. Et non, Winthrop Wentworth Jr – dix-neuf ans, enfant privilégié – n’était pas complètement con. Win venait de passer les dix derniers mois sur la route. Il avait fait du vélo en Europe, du surf à Maui, de la plongée à Bonaire, du ski dans les Alpes, la teuf en Thaïlande. Son père était à la tête d’un fonds de 5

Infestation-INTBAT-2018.indd 5

31/07/2018 13:31


pension et détenait une partie importante du capital de trois équipes de sport et les vacances, la famille les passait avec maître d’hôtel, jet privé et une eau qu’on pouvait boire sans risquer la dysenterie. Sauf que le père de Win avait trimé pour faire fortune et l’idée que son fils prenne une année sabbatique avant d’entrer à Yale lui plaisait bien. Il voulait que Win fasse la pause que lui n’avait pas pu faire quand il était jeune. Et c’est comme ça que Win avait reçu deux cartes de crédit sans plafond de dépenses et la consigne de donner signe de vie une fois par semaine. Il était parti tout de suite après le bac avec cinq potes de son lycée privé pour faire du vélo en Italie, avant de traverser en voiture les pays de l’ancien bloc de l’Est. Toutes les semaines, certains s’en allaient et d’autres arrivaient. Ça avait duré comme ça jusqu’à la mi-août, quand tous ses amis étaient retournés chez eux pour se préparer à entrer en fac. Depuis, Win était tout seul. Ça ne le dérangeait pas. Il n’avait jamais eu de mal à se faire des amis en route. Pourtant, il n’était pas vraiment beau garçon. Il était grand, ce qui était bien, mais maigrichon, ce qui l’était moins. Surtout, il avait confiance en lui, il parlait français, italien, avait quelques notions de chinois et s’intéressait sincèrement aux autres. Et puis, il était riche. Sortir son American Express Centurion Black ou sa Visa JPMorgan Chase Palladium or pour payer une tournée, louer un bateau pour la journée avec les sept autres randonneurs qu’il venait tout juste de rencontrer à Phuket ou acheter un nouveau costume et payer un supplément pour qu’il soit ajusté pendant qu’il attendait avant de sortir avec une femme deux fois plus âgée que lui dîner dans un très petit restaurant très chic à Paris, ça voulait dire qu’il pouvait se faire des amis n’importe où. Et aussi qu’il s’envoyait 6

Infestation-INTBAT-2018.indd 6

31/07/2018 13:31


souvent en l’air. Pas vraiment la pire des façons de passer le temps entre le lycée et la fac. Mais vers la mi-avril, toutes ces aventures avaient fini par le saouler. Malgré l’argent que lui fournissait son père et qui semblait inépuisable, Win avait toujours été un gros bosseur. Il avait vraiment mérité toutes les bonnes notes qu’il avait eues au lycée. Ce n’était pas le joueur le plus talentueux de l’équipe de basket, mais il courait jusqu’à se faire vomir et était toujours le premier à se lever du banc. Du coup, il avait appelé son père d’un hôtel en Suisse pour lui dire qu’il remballait tout. Il allait rentrer à la maison et faire un stage dans le fonds de pension en attendant de reprendre les cours à l’automne. Mais avant, il voulait faire une randonnée en solo dans la Wind River Range. Quinze jours tout seul avec son sac à dos pour mettre de l’ordre dans ses idées. Et ça avait marché. En grimpant, il sentait les restes de l’alcool et de l’herbe sortir par tous les pores de sa peau. Au bout du troisième jour, il se sentait à nouveau frais et dispos et, au bout du cinquième, il escaladait déjà les parois les plus faciles. Son père lui avait fait promettre de ne pas faire d’escalade seul, mais Win pensait qu’il ne risquait rien. Quinze, vingt mètres avec des corniches et des prises comme des barreaux d’échelle, c’était juste assez pour faire monter un peu son rythme cardiaque. Le dernier jour, il se leva en même temps que le soleil. C’était le mauvais côté des choses quand on dormait dans une tente. Il était resté allongé un moment, les yeux fermés, espérant continuer à dormir, respirant profondément, quand il avait senti quelque chose le chatouiller. Quand il ouvrit les yeux, elle était là. Il ne put pas s’en empêcher. Il poussa un cri et donna un coup à l’araignée sur sa joue. Elle s’échappa rapidement, se réfugiant dans un coin de la tente. Win attrapa l’une 7

Infestation-INTBAT-2018.indd 7

31/07/2018 13:31


de ses chaussures de marche et écrasa cette saloperie d’araignée avec. À dix kilomètres de là et cinq minutes du début du sentier et de son camion, Win frissonnait encore rien que d’y penser. Il voulait vraiment se convaincre qu’il n’avait pas peur des araignées. Mais celle-là était si proche. Sur son visage. Beurk. Win avait d’abord pensé prendre un jet pour se rendre à Lander, mais il s’était avéré plus facile d’atterrir à Denver, quitte à faire six heures de route ensuite. Tout ce qu’il avait eu à faire à l’avance, c’était appeler le service de conciergerie d’American Express. Comme titulaire d’une carte Black, et en dépit de ses dix-neuf ans, il avait obtenu que quelqu’un vienne le chercher et qu’on mette à sa disposition un Toyota Land Cruiser. En revenant au point de départ où se trouvait sa voiture de location, Win laissa tomber son sac par terre. Après quinze jours de randonnée, il était vachement plus léger. D’une part, il avait mangé toute sa nourriture et, de l’autre, il s’était habitué au poids. Mais quand même, ça faisait du bien de ne plus l’avoir sur le dos. Il fouilla dans sa poche pour trouver sa clef et ouvrit le coffre. Il sortit son portable et l’alluma. En attendant qu’il se mette en marche, il farfouilla dans son autre sac pour voir s’il avait quelque chose de bon à grignoter. Il était mort de faim. Mais il fit chou blanc – et sur la bouffe et sur le portable : la batterie avait tenu bon, mais il n’y avait pas de réseau là où sa voiture était garée. Il soupira, jeta son téléphone dans son sac et le rangea dans le coffre. Et merde. À peine une heure plus tard, à 14 heures, il arriva dans le centre-ville à Lander, Wyoming. Appeler ça un centreville, c’était un peu abuser quand même. Il n’y avait peut-être que six ou sept mille habitants, mais s’y trouvait tout ce dont il avait vraiment besoin : un hamburger 8

Infestation-INTBAT-2018.indd 8

31/07/2018 13:31


et des frites. Il passa devant le Lander Bar and Gannet Grill, chercha une place où se garer et en trouva une un pâté de maisons plus loin. Ça faisait partie des rites de passage quand on faisait de la randonnée dans la Wind River Range. Revenir en ville et se gaver de friture. Peutêtre qu’après il prendrait même une glace. Il avait bien envisagé l’idée de réserver une chambre d’hôtel, mais il préférait rentrer à Denver dans la soirée, s’installer dans une suite au Four Seasons et passer un coup de fil à la rouquine qu’il avait rencontrée en Thaïlande pendant qu’elle zappait une partie de sa première année de fac. Il avait largement le temps de s’enfiler quelques milliers de calories, prendre la route à 15 heures, une douche à 22 heures et s’envoyer en l’air à minuit. Ça lui paraissait bien mieux que de coucher dans un de ces motels aux murs en papier à Lander. Il descendit du pick-up et s’arrêta une seconde. Il savait qu’il aurait dû sortir son téléphone de son sac maintenant qu’il y avait du réseau, mais il décida de remettre à plus tard. Son père ne s’attendait pas à ce qu’il quitte le sentier avant quelques jours. Il l’appellerait sur la route. Et la rouquine, aussi. Et il dirait au concierge du Four Seasons de lui réserver une chambre, de s’assurer qu’il y ait du champagne pour elle si elle en voulait – il aimait sentir qu’il avait les idées claires désormais et en avait fini avec l’alcool pour un bon moment – et aussi des fruits frais et une boîte de capotes dans le tiroir de la table de nuit. Si la rouquine n’était pas aussi chaude qu’en Thaïlande, ça irait quand même. Elle était drôle et intelligente ; ils passeraient un moment agréable ensemble sur le lit à regarder un film kitsch. Il se dirigea vers le bar puis s’arrêta net. C’est quoi ce bordel ? Le magasin de l’autre côté de la rue avait brûlé. L’enseigne était noircie et on devinait à peine ce qu’il 9

Infestation-INTBAT-2018.indd 9

31/07/2018 13:31


y avait d’écrit : the good place. hunting. fishing. camping. guns. C’est là qu’il avait acheté presque tout son équipement avant de partir. Quinze jours plus tôt, c’était un magasin de vêtements florissant et maintenant il était vide. En ruine. Pas de planches sur les fenêtres. Rien pour empêcher les gens d’entrer. Il jeta un coup d’œil à la rue et vit que tout était comme the good place. En roulant, il n’avait pas fait attention, absorbé par la perspective de son bon vieux burger américain bien bourratif, mais Lander était un taudis. Il savait que the good place n’était pas comme ça avant son départ, mais il ne se souvenait pas si le reste de la ville avait l’air aussi ravagé. Il avait du mal à s’imaginer Lander comme une ville en plein boom économique, mais quand même, c’était bizarre. Les devantures vides, c’était une chose, mais on avait volontairement détruit toutes ces boutiques. Un peu plus loin dans la rue, un pick-up était à moitié encastré dans le mur d’un marchand de spiritueux. Quel merdier. Lander ressemblait à une zone sinistrée. Une ville universitaire après avoir gagné – ou perdu – le championnat. Émeute de gosses blancs. Sauf que ce n’était pas une ville universitaire… Il laissa échapper un petit rire. Peut-être que l’apocalypse zombie avait finalement eu lieu pendant qu’il se baladait dans la nature. Il était parti deux semaines plus tôt à peine. Mais c’était largement suffisant. Il se trouvait dans les montagnes sans portable, sans contact avec le monde moderne. Qui sait ce qui avait bien pu se passer ? Mais des zombies, ça, ce serait énorme. Tout était quand même plutôt calme. À quelques pâtés de maisons de là, il vit un pick-up qui franchissait lentement un croisement. C’était la seule personne dans la rue. L’air était chargé d’une odeur de fumée. Plastique 10

Infestation-INTBAT-2018.indd 10

31/07/2018 13:31


fondu et bois carbonisé. Il essaya de se rappeler depuis quand il n’avait plus vu de traînée de vapeur d’avion dans le ciel et réalisa qu’il n’était pas sûr d’avoir vu le moindre avion pendant toute la durée de sa randonnée. Il n’était pas assez âgé pour se souvenir du 11 Septembre, mais il avait entendu son père raconter à quel point c’était bizarre de voir un ciel sans avions. Il jeta un coup d’œil. Ciel bleu avec quelques nuages. Encore une journée magnifique dans le Wyoming. Bon, allez, on s’en fout. Il fait trop beau pour s’inquiéter. Apocalypse zombie ou pas, il avait besoin de junk food après quinze jours de nourriture déshydratée. Il était prêt à s’empiffrer de gras et de sel. Il verrouilla sa voiture et marcha vers le restaurant. Tous ses scrupules disparurent au moment où il franchit la porte. Il sentit la viande grillée et l’odeur familière de la friture. Hmm… Un cheeseburger avec des frites, des ailes de poulet dans de la sauce piquante avec une sauce au bleu pour tremper. Un Coca bien frais avec tellement de glaçons qu’il en aurait mal aux dents. Il y avait de la musique et le bar avait l’air chaud bouillant. À aucun moment il ne se dit qu’il était peu probable qu’un bar soit plein à craquer à 14 heures, un jour de semaine. Toutes les conversations s’interrompirent quand il entra et Win s’arrêta. Il fallut une seconde à ses yeux pour s’adapter à la faible lumière du bar. Alors, il réalisa qu’un homme extrêmement grand, très gros avec de longs cheveux gris et une barbe qui tombait à mipoitrine tenait un fusil braqué sur lui. Le bruit du fusil qu’on charge lui fit passer toute envie de plaisanter. Y avait‑il un son plus effrayant sur terre que celui d’un fusil qu’on charge ? — D’où tu viens ? demanda le gros. 11

Infestation-INTBAT-2018.indd 11

31/07/2018 13:31


Win hésita. Est-ce que c’était un braquage ? Mais dans ce cas, le type avec le fusil aurait fermé les portes, non ? Ou dévalisé une banque plutôt ? Pendant que Win réfléchissait, le gros fit quelques pas et lui donna un petit coup sur le visage avec son fusil. Ça ne lui fit pas l’effet d’un petit coup ; il eut plutôt l’impression qu’on essayait de lui fracasser la mâchoire, mais Win se dit que ça ne devait être qu’un petit coup parce que c’est ce qu’il aurait pensé en voyant la scène dans un film. Il mit sa main sur sa joue et sentit une écorchure. Du sang épais et collant. Il ne put s’empêcher de penser qu’il avait reçu le coup au même endroit où il avait vu cette saloperie d’araignée à son réveil. — Nom de Dieu, c’est quoi, ce bordel ? Win avait pris un coup comme ça, un jour, au cours d’un match de basket en seconde, mais c’était un coup de coude accidentel qui lui avait cassé le nez et mis l’œil au beurre noir. Appelez ça une bousculade, un excès d’énergie ou la compétition sportive, mais même si le chirurgien avait remis le nez de Win en place, Winthrop Wentworth Sr était furieux. Le père de Win était allé jusqu’à prendre le contrôle de la banque où le père du gosse travaillait rien que pour pouvoir virer le pauvre homme. “Personne, disait toujours le père de Win, personne ne manque de respect aux Wentworth. Si quelqu’un te frappe, frappe-le si fort qu’il ne se relèvera pas. Fais ça et les gens arrêteront de te frapper.” Le père de Win sortait tout un tas de conneries dans ce genre, mais il faut dire qu’il avait grandi à Brooklyn à l’époque où il n’y avait ni hipsters ni brownstones à douze millions de dollars. Quand il était gosse, il se battait tout le temps, même avec des adultes. On racontait (c’était peut-être une légende, mais ça pouvait aussi être vrai) que son père avait conclu son premier contrat à un 12

Infestation-INTBAT-2018.indd 12

31/07/2018 13:31


milliard en passant la tête de l’autre mec par la fenêtre passager de sa voiture. Mais Win n’était pas comme ça, lui. Et il resta planté là, la main sur sa joue. Le gros venait de reculer, mais il avait toujours son fusil braqué sur lui. Il dit : — Je vais te le demander encore une fois et cette fois tu vas me répondre. D’où tu viens ? — Hé ho, calmos, répondit Win. Wind River Range. Je faisais de la randonnée. Je suis revenu au point de départ il y a peut-être une heure de ça. Il aurait voulu avoir l’air courageux, mais il savait que ce n’était pas le cas. Il n’avait pas l’impression d’être courageux non plus. Le fait d’avoir un fusil braqué sur lui le privait du peu de courage qu’il pouvait bien avoir. — T’as passé combien de temps là-bas ? — Quinze jours. Win risqua un coup d’œil rapide autour de la pièce. Personne ne levait le petit doigt pour l’aider. Il aperçut même d’autres fusils bien en évidence. — Je suis venu ici pour manger un hamburger et boire un Coca avant de reprendre la route pour Denver. — T’as passé quinze jours à faire de la randonnée ? — En solo. Je suis revenu il y a une heure. Je rêve d’un énorme hamburger et de frites. Win se toucha la joue. Il grimaça. Il sentit quelque chose de dur sous sa peau. Sa mâchoire ? Est-ce que le mec venait de lui casser la mâchoire ? Plus question d’aller à Denver s’envoyer en l’air. Il irait direct à l’hôpital. Se faire poser des points, peut-être un peu de chirurgie. — Écoutez, je suis désolé si j’ai interrompu quelque chose, mais si vous pouviez juste… — Des araignées ? — Quoi ? 13

Infestation-INTBAT-2018.indd 13

31/07/2018 13:31


Win avait toujours la main sur sa joue, mais il ne pouvait pas s’arrêter de grimacer. L’araignée qu’il avait écrasée dans sa tente. Le gros serra le fusil contre son épaule. Win n’aimait pas vraiment la façon dont il gardait le doigt sur la détente ni comment il le visait. — Je t’ai demandé si tu avais vu des araignées. — Des araignées ? — Tu es sourd ? Tu veux que je te cogne encore ? Estce que tu as vu des araignées là-bas ? — Ouais. Une. J’avais une araignée sur la joue en me réveillant ce matin. Juste à l’endroit où tu m’as frappé avec ton… Mais Win n’eut pas le temps de dire le mot fusil. Le coup partit avant qu’il puisse finir sa phrase.

14

Infestation-INTBAT-2018.indd 14

31/07/2018 13:31


Institut national pour la santé, Bethesda, Maryland

La chèvre refusait de passer la porte. La pauvre bête était terrifiée, elle bêlait, ruait et pissait par terre dans le labo. Les deux soldats faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour faire entrer l’animal dans le sas de l’unité de bioconfinement de la clinique de l’INS. Le professeur Melanie Guyer ne pouvait que compatir. Elle avait passé toute sa carrière à étudier les araignées, était au top dans son domaine, mais elle n’avait jamais vu d’araignées comme celles-là. D’après elle, la peur des araignées n’était pas justifiée. Ou du moins, c’était ce qu’elle avait pensé jusqu’à présent. Elle avait changé d’avis. Elle avait vu ce que ces araignées pouvaient faire aux rats. Bon Dieu. Le monde entier avait vu ce qu’elles pouvaient faire aux gens. Los Angeles, c’était la semaine dernière. Elle n’avait pas eu une vraie nuit de sommeil depuis plus longtemps encore. Ça faisait combien ? Dix jours depuis que le sac d’œufs lui avait été envoyé de nuit du Pérou à son labo de l’American University ? La poste, pensa-t‑elle, n’avait jamais expédié de paquet si dangereux. Dix mille ans. C’était l’âge du sac d’œufs. Il avait été déterré près des géoglyphes de Nazca – ces grands dessins gravés dans le désert du Pérou – par un doctorant en archéologie qui se trouvait être ami avec l’une des étudiantes de Melanie, Julie Yoo. Le sac était enterré près 15

Infestation-INTBAT-2018.indd 15

31/07/2018 13:31


du dessin de l’araignée. Le reste des dessins, des oiseaux, des animaux et des formes géométriques, étaient peutêtre vieux de deux mille ans. Mais pas le dessin de l’araignée. L’araignée était différente. Plus ancienne. Bien plus ancienne. Selon l’ami de Julie, la boîte et les autres objets qu’ils avaient déterrés près de l’araignée étaient vieux de dix mille ans. Peut-être que tous les tarés n’étaient pas à côté de la plaque avec leurs théories sur Nazca. Comment une civilisation si ancienne avait‑elle pu concevoir des images si belles et si précises ? D’un certain point de vue, com­ ment, c’était assez simple : en enlevant des pierres pour que la terre blanche en dessous forme des lignes dans le sable rouge. Les plateaux étant protégés des intempéries, les géoglyphes de Nazca avaient pu résister pendant des milliers d’années. Deux mille ans. Ou dix mille ans. Assez longtemps pour que la question de savoir comment s’avère, d’un autre point de vue, totalement insoluble parce qu’il ne s’agissait pas vraiment de dessins au sens traditionnel. Au niveau du sol, c’étaient des lignes et des formes simples. Sans signification. Mais, vues d’en haut, elles prenaient vie et on pouvait sentir battre le cœur d’un peuple priant d’antiques dieux. À l’époque, ils n’avaient pas d’avions, ils ne pouvaient pas voler, comment donc les avaient‑ils dessinés ? Personne ne savait. Mélanie réfléchit un instant. Les archéologues s’étaient mis d’accord sur la réponse la plus simple : quelqu’un avait simplement tout bien organisé. Les Nazca avaient fait les dessins, tracé des lignes et enlevé les pierres. Le sac d’œufs avait été trouvé enfoui dans une boîte en bois avec quelques-uns des piquets dont les Nazca s’étaient servis. Des mesures minutieuses et un bon savoir-faire. Le génie humain. Des maths. De la science. C’était ce en quoi elle croyait. Ou du moins, c’était ce en quoi elle 16

Infestation-INTBAT-2018.indd 16

31/07/2018 13:31


croyait avant. Maintenant ? Elle commençait à accepter l’idée que les géoglyphes de Nazca puissent avoir été tracés différemment. Et dans un autre but, aussi. Avant, elle se disait que les anciens dessins de Nazca étaient une sorte de prière. Un jour, il y a des années de cela, elle leur avait même adressé une prière. À l’époque où Manny et elle formaient encore un couple, à l’épo­­ que où les médecins lui avaient dit qu’il faudrait un miracle pour qu’elle ait un bébé. Voir les géoglyphes de Nazca ou leur adresser une prière pleine de ferveur cependant que son avion les survolait n’avait pas arrangé grand-chose. Manny et elle s’étaient séparés et elle s’était retrouvée dans son labo, toute seule avec ses araignées. Mais il y avait un hic. Peut-être que le dessin le plus ancien, le dessin de l’araignée, était différent des autres géoglyphes. Peut-être que ce n’était pas une prière. Peut-être que l’araignée était un avertissement. À l’échelle de l’histoire humaine, dix mille ans, c’est long. Un battement de cils au regard de l’histoire de la Terre certes, mais plus ancien que la mémoire des hom­ ­mes. C’était tout un pan de l’histoire dont la signification était perdue. Peut-être que si on avait été capable de comprendre l’avertissement, son monde ne serait pas devenu un enfer. Melanie se frotta les yeux. Elle était tellement fatiguée, mais n’avait pas le temps de dormir. Elle ne voulait pas dormir. Elle avait peur de s’endormir. Elle savait bien ce qu’elle verrait si elle s’endormait : Bark, son étudiant et ex-amant, grand ouvert sur la table d’opération, le corps plein de soie et de sacs d’œufs. Patrick tournant autour du chirurgien et des infirmières, prenant des photos avec l’appareil du labo. Melanie debout de l’autre côté de la vitre. Julie Yoo traversant le hall en courant 17

Infestation-INTBAT-2018.indd 17

31/07/2018 13:31


dans sa direction, arrivant trop tard avec l’information. Et puis, si vite : les araignées en train d’éclore dans le corps de Bark. Melanie se frotta les yeux plus fort. Elle ne voulait pas se l’imaginer. Le sang, c’était déjà horrible, mais les araignées elles-mêmes étaient pires encore. Une vague noire. Une seule chose faite d’un millier d’organismes individuels. Elle n’avait jamais eu peur des araignées ni des bestioles en tout genre. De toute sa vie, elle n’avait jamais éprouvé de dégoût. Quand les autres enfants ou adultes avaient un mouvement de recul devant les petites bêtes rampantes, Melanie se penchait en avant, fascinée. Comment fonctionnaient‑elles ? Mais celles-là étaient différentes. Elle tendit la main vers son café et puis s’arrêta. Sa main tremblait. Elle était nerveuse. Trop de caféine. Pas assez de sommeil. Trop de stress. Ça faisait combien ? Dix jours ? Onze ? Douze depuis qu’elle avait reçu le sac ? Le temps semblait élastique. La chèvre poussa un autre hurlement. Il n’y avait pas d’autre façon de le décrire. Ce n’était pas un bêlement, mais un hurlement. Elle rua et frappa l’un des soldats à la cuisse, mais l’homme se contenta de jurer et de la serrer plus fort avec ses bras. Les deux soldats – Melanie avait cessé d’essayer d’apprendre leurs noms quelques jours plus tôt – réussirent finalement à faire entrer de force la chèvre dans le sas et bondirent dehors, refermant la porte derrière eux. La pauvre chèvre se tenait dans le sas, seule. Abandonnée. Elle ne bêlait plus. Elle tremblait. Les soldats s’arrêtèrent un instant, reprenant leur souffle. Ils n’avaient pas l’air à leur place dans ce labo immaculé, leurs uniformes de combat contrastaient violemment avec les blouses, les jeans et les tee-shirts que 18

Infestation-INTBAT-2018.indd 18

31/07/2018 13:31


portaient Melanie et les autres scientifiques ; des scientifiques qui allaient et venaient avec une telle fréquence que Melanie avait dû donner l’ordre aux gardes armés de boucler tout l’étage. Des gardes armés. C’était ça, la nouvelle réalité dans laquelle elle évoluait. Des gardes armés, une chambre d’hôpital reconfigurée en chambre à coucher pour qu’elle soit au plus proche de ses recherches, et des araignées qui pouvaient blanchir les os d’une chèvre en moins d’une minute. Le premier soldat passa le portail de décontamination, suivant le protocole étape après étape. Une fois terminé, le deuxième soldat vérifia lui-même deux fois. Et puis, ils se tournèrent vers Melanie. Tous la regardèrent. Comme si tout le monde se reposait sur elle. Deux semaines plus tôt, son plus gros souci, c’était de mettre un terme à sa relation ridicule avec Bark. Mais d’un coup, elle s’était retrouvée à la tête d’un étage entier de l’Institut national pour la santé. Elle pouvait donner l’ordre à des gardes armés qu’on ne les dérange pas, elle, Julie Yoo et les trois autres scientifiques accrédités. Entre son ex-mari, Manny, et son boss, la présidente des ÉtatsUnis d’Amérique, tous ses désirs devenaient des ordres. Quand elle déclara qu’elle avait besoin de son matériel, dans la nuit, illico presto, tout son équipement de l’American University fut reproduit à l’identique. Il y avait même une tasse du Grinnell College, presque la même que celle de son bureau, mais sans le petit éclat sur le bord. En fait, on n’avait pas reproduit à l’identique son équipement ; on l’avait amélioré et augmenté. Il y avait à sa disposition un nouvel appareil dont elle ne savait même pas se servir. Et dès qu’elle sortait du labo, elle était suivie par cinq agents des services secrets. Pourtant, elle ne faisait rien d’autre qu’aller prendre le soleil 19

Infestation-INTBAT-2018.indd 19

31/07/2018 13:31


de temps à autre pour admirer les centaines de soldats qui encerclaient l’Institut national pour la santé. Comme l’avaient dit Manny et la présidente Stephanie Pilgrim, en ce moment, c’était elle, la femme la plus importante du monde. Bien sûr qu’il y avait d’autres scientifiques qui travaillaient sur la question de savoir comment traiter ces araignées, mais Manny et Steph avaient confiance en elle. Ils comptaient sur elle. À leurs yeux, elle constituait le seul espoir de l’espèce humaine. Zéro pression. En ce moment, il fallait qu’elle découvre ce qu’étaient au juste ces araignées, parce qu’elle était certaine de n’en avoir jamais vu de semblables. Quand le sac d’œufs était arrivé du Pérou à son bureau, elle était tout excitée à l’idée de le voir éclore. Pendant quelques heures, elle avait eu l’impression d’être sur le point de faire une grande découverte, les quelque vingt araignées dans l’insectarium excitant sa curiosité. Elles ne se comportaient pas comme des araignées, du moins pas comme celles qu’elle connaissait, et elles avaient faim. Et puis, elle avait fini par comprendre que des araignées comme celles-ci, il n’y en avait pas que dans son labo, et qu’il n’y en avait pas qu’une vingtaine. Mais bien plus. Des centaines de milliers. Des millions. En Chine, en Inde, en Europe, en Afrique, en Amérique du Sud. Et aux États-Unis. Combien de morts avaient‑elles déjà faits ? Il ne fallait pas qu’elle pense à ça. Pas en ce moment. En ce moment, il fallait qu’elle se concentre sur ces araignées, parce qu’elle avait été chargée de trouver un moyen de les arrêter. — OK, Julie, dit‑elle, ça tourne ? Julie Yoo fit oui du pouce. Elle se leva devant une rangée d’écrans d’ordinateur, supervisant les trois techniciens qui pilotaient six caméras Phantom, celles qui 20

Infestation-INTBAT-2018.indd 20

31/07/2018 13:31


permettent de filmer dix mille images par seconde. Quoi qu’il arrive à la chèvre, tout serait filmé dans le moindre petit détail atroce que Melanie pourrait repasser à une vitesse qui ferait paraître lente une balle de fusil. Une petite foule s’agglutina derrière la vitre. Il y avait beaucoup de monde avant que Melanie n’ordonne que seul le personnel indispensable reste dans le labo. À présent, il n’y avait plus que le Dr Will Dichtel, le Dr Mi­­chael Haaf, le Dr Laura Nieder et une dizaine de doctorants et d’assistants. Dichtel était un chimiste spécialisé dans la toxicologie entomologique. Il s’était fait une petite fortune en synthétisant lui-même une version modifiée du venin de la recluse brune, qui entrait désormais dans la composition des puces électroniques. Haaf était du MIT, spécialiste des arachnides, comme elle, et Nieder était là parce qu’elle travaillait pour le Pentagone sur un projet d’adaptation du comportement des nuées d’insectes aux combats militaires. Melanie passa le portail de décontamination et suivit le même protocole que les deux soldats. On ne pouvait pas être trop prudent. Elle savait ce qui allait se passer. Elle jeta un regard vers Julie, qui lui fit encore un signe du pouce, puis elle regarda les scientifiques agglutinés derrière la vitre. Elle tendit une main au-dessus du clavier. La chèvre la regardait fixement. La pauvre bête tremblait tellement. Melanie appuya sur le bouton qui ouvrait la porte intérieure du sas. Alors, les araignées sortirent se nourrir.

21

Infestation-INTBAT-2018.indd 21

31/07/2018 13:31


EZEKIEL BOONE

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : SEPT. 2018 / 22,50 e TTC France ISBN 978-2-330-10886-1

couv_infestation.indd Toutes les pages

9:HSMDNA=VU]][V:

INFESTATION

ACTES SUD

Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Jérôme Orsoni

Illustration de couverture : © Mike Winkelmann

Ezekiel Boone vit avec sa femme et ses enfants dans le Nord de l’État de New York.

Ezekiel BOONE

INFESTATION

Il y a d’abord eu la nuée noire qui a englouti un homme, les irrégularités sismiques qui ont intrigué les scientifiques en Inde, la bombe atomique que la Chine a, de façon incompréhensible, lancée sur son propre territoire. Puis le laboratoire de la zoologue Melanie Guyer a reçu un colis contenant un mystérieux sac d’œufs. Personne ne se doutait encore que, du jour au lendemain, la Terre serait consumée par des araignées tueuses en sommeil depuis des millénaires. Très vite, Los Angeles n’est plus qu’un champ de ruines. New Delhi, une rumeur. Quant à Paris… Ravalée au rang de simple maillon dans une chaîne alimentaire dominée par le plus puissant prédateur que la nature ait connu, l’humanité semble avoir rejoint le contingent des espèces en voie de disparition. Malgré l’ampleur des dégâts, politiques, scientifiques, survivalistes, bons pères de famille, tous tentent de s’organiser pour lutter contre la menace. Quand, soudain, contre toute attente, les araignées semblent se retirer et mourir. L’humanité serait-elle sauvée ? N’y aurait-il plus qu’à panser les plaies du plus grand fléau de l’histoire ? Dans ce deuxième volet de la trilogie horrifique entamée avec Éclosion, Ezekiel Boone dissèque aussi bien les âmes que les bestioles à huit pattes. Et file, en soie d’araignée, la métaphore de notre époque sauvage.

27/07/2018 11:54


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Extrait "Infestation" by Actes Sud Issuu - Issuu