YRSA SIGURDARDOTTIR
Employé d’un obscur bureau gouvernemental islandais, Óðinn est chargé d’enquêter sur Krókur, un foyer éducatif réservé aux adolescents à problèmes dans les années 1970. L’établissement est fermé depuis longtemps, mais des abus mis au jour dans d’autres centres incitent l’État à passer ces foyers au peigne fin pour éviter tout nouveau scandale. Une chape de silence semble peser sur Krókur, mais peu à peu Óðinn découvre que de sombres secrets entourent les anciens pensionnaires. À l’époque, deux jeunes garçons y avaient mystérieusement trouvé la mort, asphyxiés dans une voiture. Et personne ne sait vraiment ce qui est arrivé au bébé du couple qui gérait le foyer, disparu le jour de sa naissance, et dont le destin macabre semble encore hanter les lieux. À mesure qu’il creuse l’affaire, Óðinn se met à entendre des voix, comme si les fantômes du passé, réveillés contre leur gré, s’insinuaient dans sa propre vie. La bouche d’ombre susurre à son oreille, et lentement tout bascule. Le doute, frère du malaise, rogne peu à peu les fragiles certitudes de son existence : la mort récente de son ex-femme était-elle vraiment un accident ? Et qu’a vraiment vu sa fille de onze ans ce jour-là ? Jouant habilement des ressorts du surnaturel, Yrsa Sigurðar d-ottir, voix singulière de la littérature policière islandaise, signe un thriller spectral et glaçant.
YRSA SIGURDARDOTTIR
Indésirable roman traduit de l’islandais par Catherine Mercy
Indésirable
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Née en 1963, Yrsa Sigurðardottir - est aujourd’hui l’un des auteurs de polars majeurs de la scène littéraire islandaise. Ses œuvres sont traduites dans une vingtaine de langues et ont été récompensées par de nombreux prix littéraires, dont le Icelandic Crime Fiction Award en 2011 et 2014.
Photographie de couverture : © Tim Robinson / Arcangel Images
ACTES SUD DÉP. LÉG. : FÉV. 2016 22,50 e TTC France www.actes-sud.fr
indesirable.indd 1,3
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ACTES SUD
ISBN 978-2-330-05802-9
actes noirs
ACTES SUD
22/12/15 10:39
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Ce livre est dédié à ma sœur Laufey Ýr Sigurðardóttir.
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Fin Sa toux réveilla Óðinn en sursaut… Avait-il dormi longtemps ? Peut-être s’était-il seulement assoupi. Un curieux rire lui échappa. Il se sentait bien mais résistait au sommeil qui le reprenait. Où était-il déjà ? Ses efforts pour sourire se muèrent en une faible grimace. Il ne put réprimer un second accès de gaieté… Puis il se tut. Le ronronnement persistant du moteur l’hypnotisait, ses paupières s’affaissaient. Était-il saoul ? Nouvelle toux. Cette fois, elle ne provenait pas de sa gorge. Il entrouvrit les yeux et tourna la tête avec difficulté. Il occupait le siège conducteur, sa fille Rún était assise à ses côtés, la tête affalée sur sa poitrine. Ses cheveux bruns éparpillés dissimulaient son fin visage. Il rit comme s’il n’avait jamais rien vu d’aussi drôle. Quelque chose clochait. Il était ivre derrière son volant. Non, ce n’était pas ça. Mais chose sûre, il était joyeux. Rún toussa à nouveau. Sa tête bringuebalait, ses cheveux légers voletaient d’avant en arrière, puis d’arrière en avant, comme sous l’effet du vent. Óðinn allait céder à un nouveau fou rire, pourtant il n’avait aucune raison de se réjouir. Il souriait béatement. Ils étaient dans la voiture. Dans un garage. Óðinn, le menton affaissé, releva la tête précautionneusement, comme si elle était en cristal. Quel était ce garage ? Il le connaissait mais ne parvenait pas à se souvenir. Que faisaient-ils là ? Pourquoi était-il dans cet étrange état ? Les réponses s’envolaient aussi vite qu’elles surgissaient dans son esprit. C’était agaçant car elles étaient importantes. Très importantes. 7
Il respirait faiblement par le nez. Il clignait des yeux pour regarder autour de lui et chaque fois que ses paupières retombaient, elles semblaient décidées à ne plus se relever. Soudain l’euphorie reprit possession de lui. Cette fois il sourit pour de bon. Du moins le crut-il. C’était merveilleux. Il parvint à saisir la jolie main de sa fille. Elle était totalement inerte, ce qui fit retomber sa stupide gaieté. Il serra la paume moite. Rún, qui n’était retenue que par la ceinture de sécurité, ne broncha pas. Un éclair de lucidité le traversa au milieu d’un nouveau nuage d’hilarité. Décidément quelque chose clochait. Que faisaient-ils à l’intérieur de la voiture, dans ce garage familier ? Il devait le savoir, aussi s’échina-t-il à fouiller ses souvenirs de nouveau pour comprendre comment ils étaient arrivés là. Mais dès qu’elle semblait s’éclaircir, sa mémoire se dissipait. Lára. Lára. Lára. Son ex-femme, la mère de Rún. Que venaitelle faire là ? Elle était morte depuis longtemps. Même si cela n’avait rien de comique, il se remit à rire. Il toussa à son tour et une douleur traversa sa poitrine. Quand il retrouva son souffle, il fut frappé par le caractère inhabituel de l’air ambiant. Acide. Empoisonné. Il sourit en cherchant à tâtons les commandes du chauffage. Il voulait pousser la ventilation à fond, mais il ne parvint pas à tendre le bras suffisamment loin pour l’atteindre et il s’écroula sur le levier de vitesse. Le choc aurait dû lui faire mal mais la douleur était si diffuse qu’il ne grimaça même pas, comme si une épaisse combinaison de ski l’avait amorti. En baissant les yeux il vérifia qu’il était vêtu comme d’habitude. Mais sans veste. Bizarre. Ne faisait-il pas un froid de canard dehors ? N’était-ce pas l’hiver ? Il hésitait. Aucune importance, cela ne changerait rien. Quelqu’un ou quelque chose lui disait que tout s’arrangerait. C’était Lára. On aurait dit sa voix en tout cas. Le spectacle de Rún comme un pantin à ses côtés était trop triste. Cela gâchait sa joie. Il détourna les yeux. Lentement. Très lentement il bougea la tête, toujours avec les mêmes précautions que pour un fragile cristal. Il leva le menton à la hauteur de son épaule gauche et sourit. C’était beaucoup mieux. Il vit alors que la vitre côté conducteur était ouverte. Son cœur s’emballa. À l’extérieur de la voiture l’air gris et brumeux lui paraissait 8
familier, mais pourquoi ? Gaz d’échappement. Expiration toxique du moteur. Il avait l’air de s’y connaître. Un quelcon que rapport avec son travail ? Il essaya de retenir sa respiration et sa mémoire s’éclaircit un peu. L’hilarité fit place au désespoir quand il se souvint avoir lu ou entendu dire que les victimes d’asphyxie éprouvaient une grande béatitude avant de mourir. Que le cerveau offrait cette grâce aux malheureux en fin de course. Il allait mourir joyeux. C’était mieux ainsi. Qui leur avait fait ça ? Qui ? Qui ? Qui ? Il riait de plus belle mais les larmes coulaient sur ses joues. Il fallait qu’il se souvienne. Où étaient-ils allés ? Un arrière-goût de hamburger lui rappela vaguement un repas au fast-food. Avec Rún. Mais où se trouvaient-ils maintenant ? Le brouillard qui se déploya de nouveau lui fit tout oublier, tout sauf l’horrible certitude d’avoir perdu une énergie précieuse à s’interroger sur ce qui désormais n’avait plus d’importance. Il aurait mieux fait d’essayer de s’extraire de la voiture avec sa fille. Rún. Chère Rún. Onze ans. Lui, il pouvait bien aller au diable. Il réussit seulement à tourner la tête vers elle. Il essaya de crier mais il n’en avait plus la force. Sa fille pendait coupée en deux par la ceinture de sécurité, elle allait mourir sous ses yeux et il était incapable de se glisser jusqu’à elle. Comme les larmes lui inondaient le visage, il se remit à rire. Mais cette euphorie le contrariait. Quel père pourrait souhaiter mourir dans un pareil délire, pendant que son enfant vivait sa dernière heure ? Son râle rompit le silence, mélange de toux et de rires. C’était la fin et il était trop tard pour changer quoi que ce soit. Il avait failli à son devoir envers sa fille. Les autres pères auraient peut-être réussi à ouvrir la portière, à se traîner sur le sol jusqu’à celle du passager et à sauver leur enfant. Il aurait suffi d’entrouvrir le garage pour qu’elle survive, au moins elle. Quant à son propre sort, il s’en fichait bien, du moment qu’elle s’en sortait. “Amuse-toi encore une dernière fois”, ordonna son cerveau. Il obéit et céda à un accès de rire sans secousses et sans joie qui épuisa ses dernières forces. Il se tut lorsque ses pensées brumeuses commencèrent à prendre corps. Si les circonstances qui les avaient amenés là lui échappaient toujours, il reconnaissait 9
maintenant l’endroit où ils étaient. Il comprit pourquoi Lára était importante même si elle était morte. Il se souvint des deux garçons qui étaient morts exactement de la même façon autrefois. Surtout il savait désormais qui tenait les ficelles de leur destin, à lui et à Rún. La colère fit une timide tentative pour reprendre le dessus mais le chagrin s’était installé dans sa poitrine. L’ivresse de l’euphorie dut battre en retraite. Il n’y avait plus aucune raison de rire. Óðinn ne pouvait pas retenir sa respiration plus longtemps. C’était la fin. Il ouvrit la bouche et engloutit l’air acide.
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1 Ce qui manquait cruellement à Óðinn Hafsteinsson, c’était de brandir un marteau et de le faire résonner sur un clou galvanisé de quatre millimètres. Pendant sa scolarité il n’avait jamais consacré une minute de plus que nécessaire à ses cours. Après ses études de technicien, il avait fui son premier emploi dans un cabinet d’ingénieurs dès qu’il s’était vu condamné à moisir devant un ordinateur. En revanche il avait trouvé toute sa place dans l’entreprise de construction de son frère, où il était chargé des calculs nécessaires à l’établissement des devis. Même s’il restait la plupart du temps enfermé dans son bureau, il réussissait parfois à s’échapper sur les chantiers et à donner un coup de main. Un travail de rêve ! Mais voilà qu’il était redevenu bureaucrate et les trois derniers mois, qu’il avait passés à s’abrutir sur des dossiers sans jamais sortir, l’avaient miné. Il était devenu pâle et apathique, plus rien ne l’intéressait, l’ennui le rongeait. Aujourd’hui était encore pire que les autres jours : dehors un vent terrible se déchaînait, les fenêtres étaient hermétiquement closes, et son mal de crâne redoubla quand son chef de bureau, Heimir Tryggvason, le convoqua. Comme d’habitude Heimir cherchait des yeux quelque chose sur le côté ; comme d’habitude Óðinn était démangé par l’envie de tourner la tête vers ce qui attirait le regard de son supérieur. — N’hésite surtout pas à venir me voir si tu rencontres une difficulté, dit Heimir. Je ne connais pas très bien le dossier, mais je pourrais peut-être t’aider d’une manière ou d’une autre. 11
Óðinn se contenta d’acquiescer car il l’avait déjà remercié deux fois pour la même proposition. — Avant tout, il faut mesurer la portée de l’affaire. Il faut savoir si c’est une bombe à retardement, continua Heimir. Espérons qu’il n’en est rien, mais dans le cas contraire, ce serait appréciable si, pour une fois, on réussissait à prendre les médias de vitesse et à devancer l’élan de compassion qu’ils vont immanquablement déclencher. Ça serait bien vu en haut lieu. Un sourire sans joie éclaira furtivement les lèvres de Heimir et son œil glissa si loin sur le côté que la moitié de la pupille disparut. — As-tu terminé ? Je crois avoir compris ce qu’on attend de moi : je reprends le dossier au stade où Róberta l’a laissé, et je tire les conclusions, répondit Óðinn. Le sourire de Heimir disparut. — À vrai dire, je ne sais pas dans quelle mesure son travail va nous être utile. Son état était bien plus grave qu’on le croyait. Ses recherches ont dû en pâtir. Évidemment, on ne pouvait pas s’en douter ni deviner comment cela finirait. Óðinn ouvrit la bouche mais préféra garder le silence. Tout le monde avait remarqué la dégradation de la santé de Róberta. Elle haletait en marchant et saisissait mécaniquement le haut de son bras et de son dos avec une grimace de douleur. À l’annonce de son décès des suites d’une crise cardiaque, aucun de ses collègues n’avait fait de commentaires, mais sa mort n’avait surpris personne. Ils n’avaient pas réagi non plus en apprenant que l’événement s’était déroulé dans les locaux, après leur départ. Elle quittait toujours son bureau la dernière. Un détail toutefois les avait frappés : la morte avait passé toute la nuit sur son lieu de travail. Quelle tristesse ! Personne ne s’était inquiété de son absence à son domicile, personne n’avait cherché à la retrouver. Le lendemain matin, les plus matinaux furent épouvantés en découvrant Róberta. Dieu merci, Óðinn ne figurait pas parmi eux. Róberta était affalée sur son siège, ses bras pendaient de chaque côté de son corps. Sa tête était renversée en arrière, la bouche ouverte et le visage défiguré par la souffrance. 12
Que Heimir ait confié à cette femme l’un de ses rares dossiers délicats était inconcevable ! Il n’était vraiment pas psychologue. À moins justement qu’il ne l’ait choisie pour la même raison qui l’avait conduit à la remplacer par Óðinn : un technicien comme lui ne se laisserait pas impressionner par les détails. Autrement dit, il saurait reprendre le dossier sans sensiblerie inutile. — Je vais commencer par vérifier l’état d’avancée de son travail, elle a peut-être réussi à tirer certaines conclusions. — Ne te fais quand même pas trop d’illusions, dit Heimir en lui adressant un coup d’œil qui se voulait compatissant. Óðinn se dressa, tout regonflé, impatient de s’y mettre. Enfin un travail qui en valait la peine, il n’aurait plus à lutter pour combler le vide de ses journées. Enfin une vraie affaire ! Il avait pour mission de rédiger un rapport sur Krókur, un foyer éducatif réservé aux adolescents à problèmes dans les an nées 1970. On lui demandait de rechercher si les pensionnaires avaient subi des mauvais traitements, voire des violences, et s’ils en avaient gardé des séquelles. Si tel était le cas, il aurait la responsabilité de déterminer leurs droits à des dommages et intérêts proportionnels aux préjudices subis. Un silence inhabituel entourait ce foyer. Jusque-là personne n’avait réclamé d’indemnités et les médias étaient muets sur le sujet – certes cela pouvait signifier aussi que rien de répréhensible ne s’y était jamais produit. — Tu trouveras les documents de Róberta dans son box. La réputation du Bureau des commissions d’enquêtes était assez médiocre, mais il y régnait une sorte de hiérarchie informelle. Tout le personnel travaillait dans le même mobilier sans âme, mais certains bénéficiaient d’une place près de la fenêtre quand d’autres devaient, comme Óðinn, se contenter d’un mur en crépi blanc. Il était pourtant bien mieux loti que Róberta, qui avait été mise au placard dans un box au fin fond du bâtiment. Personne ne lui rendait visite, sauf en cas de nécessité. En contrepartie, elle pouvait travailler en paix et on la laissait personnaliser son bureau à sa guise, ce qui était interdit aux autres. C’était probablement parce qu’on n’y prêtait aucune attention. Óðinn était maintenant face au mur. 13
Impossible de se repérer dans cet enchevêtrement de photos, dans ce puzzle compliqué dont aucune des pièces ne s’ajustait avec sa voisine. — Plutôt bizarre, tu ne trouves pas ? commenta Diljá Davíðsdóttir, qui occupait l’avant-dernier box. Elle venait de jeter un coup d’œil par-dessus la cloison, contente d’avoir de la compagnie. — Je ne sais pas. C’est toujours mieux qu’un mur vide. Óðinn se pencha sur une photo différente des autres car il s’agissait d’une véritable épreuve photographique, et non d’une photo imprimée. À en juger par les vêtements, elle ne datait pas d’hier et les couleurs s’étaient estompées. D’ici quelques années, il ne resterait plus que le cadre blanc brillant. — Des parents à elle ? demanda Óðinn. La photo montrait deux jeunes garçons debout sur un talus, vêtus de jeans aux revers fripés et de pulls fatigués. En les observant attentivement il estima les garçons trop dissemblables pour pouvoir appartenir à la même famille. L’expression de l’un d’eux lui sembla familière au premier coup d’œil, mais en scrutant de plus près son visage rond typiquement islandais, il revint sur sa première impression. — Aucune idée. Elle ne me répondait jamais, je l’embêtais avec mes questions. Alors j’ai fini par la laisser tranquille avec ses découpages et ses collages. Il s’éloigna du mur et s’étira. Il ne perdrait pas son temps à chercher la signification de cette mosaïque, dont le secret n’était connu que de celle qui reposait au fond d’un cercueil à Grafavogur. Il décida de s’attaquer aux dossiers. Du coin de l’œil, il vit que Diljá le surveillait toujours. — Est-ce qu’elle classait ses documents ? — Euh… oui. Difficile d’être plus organisé qu’elle, mais sa logique, si elle en avait une, m’a totalement échappé. Elle se tut, le fixa de son regard bleu puis ajouta : — En tout cas c’était sûrement un truc tordu. — J’espère bien que non. — Pourquoi tu t’occupes de ça ? C’est retombé sur toi ? ditelle avec un large sourire. Génial ! J’étais sûre que ça allait être pour ma pomme. 14
— Ne te réjouis pas trop vite, répliqua Óðinn en ouvrant un premier dossier qu’il feuilleta rapidement. Je dois seulement traiter le cas du foyer Krókur, quelqu’un d’autre s’occupera du reste. Peut-être toi, d’ailleurs. Le sourire disparut du visage de Diljá. Ses lèvres rouges n’étaient plus qu’une ligne lorsqu’elle avança son menton. — À ta place je ne me chargerais pas de cette affaire et je passerais mon tour. Il mit de côté le dossier sur la table car il semblait contenir des éléments concernant Krókur, puis il attrapa le suivant. — On n’a pas si souvent une affaire intéressante. Au fil des années, le Bureau des commissions d’enquêtes avait été progressivement relégué au second plan. Les affaires qui étaient jadis de son ressort étaient confiées à d’autres mains. Il ne grappillait que les miettes qui tombaient des tables des puissants fonctionnaires de l’État. Heimir en était réduit à mendier des dossiers lors des réunions mensuelles avec les directeurs des autres administrations et les représentants ministériels. — Quand même. À ta place je n’enquêterais pas sur de la graine de criminels du temps passé. Même s’ils ont subi des mauvais traitements. C’est de l’histoire ancienne. Aucun scrupule à avoir avec des gamins qui n’étaient pas de pauvres petits innocents, comme dans l’autre foyer. — De la graine de criminels, non, tu as tort, objecta Óðinn en rangeant une chemise sans intérêt avant de saisir la suivante. Ils ont sûrement commis des délits mineurs, mais après tout ce n’étaient que des adolescents. — Ça ne veut rien dire. Les enfants sont tout à fait capables de commettre un crime, rétorqua-t-elle avec mépris. J’ai lu récemment une discussion sur le forum de Barnaland* : un garçon du Nord a tué deux enfants. Il n’avait pas encore atteint l’adolescence. Qui sait s’il n’y avait pas un gamin du même genre à Krókur. Je te conseille de laisser tomber. — Aucune inquiétude ! Il n’y avait pas le moindre meurtrier là-bas, crois-moi. On l’aurait su. * Barnaland, “le pays des enfants”, est un forum Internet. (Toutes les notes sont de la traductrice.)
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Les yeux de Diljá se détournèrent vers le bureau de Róberta. — Elle parlait toute seule sans arrêt, dit-elle en regardant furtivement Óðinn. Róberta, je veux dire. Après une hésitation, elle reprit : — Parfois ses propos étaient si confus que je ne comprenais pas un mot. Parfois je ne comprenais que trop. Et c’était hyperbizarre, tu peux me croire. — Et alors ? demanda Óðinn en levant distraitement le nez de son dossier. Les sous-entendus de Diljá, qu’il connaissait à peine, l’indifféraient. Il évitait les cancans qu’elle alimentait devant la machine à café aussi bien sur des inconnus que sur certains hommes politiques qui énervaient particulièrement la jeune femme. Deux mois plus tôt, ils étaient à deux doigts de quitter ensemble la fête annuelle. Ce soir-là l’opportunité d’une nuit avec elle lui avait paru une idée formidable, mais Dieu merci il avait dû s’échapper un instant aux toilettes. À son retour elle avait jeté son dévolu sur l’autre célibataire du bureau. Les jours suivants, leur manège était devenu si embarrassant que seule l’absence de l’un des deux amoureux permettait de souffler. Si Óðinn devait un jour retrouver une compagne, ce serait en dehors de son lieu de travail. À dire vrai, ses chances de la dénicher ailleurs étaient très aléatoires. Ni riche ni Casanova, mais encombré d’une fillette de onze ans, il n’avait pas le profil du célibataire le plus recherché en ville. Mais il ne se plaignait pas. Après une nuit de plaisir, il suffisait de faire allusion à sa fille pour faire fuir au petit matin une partenaire d’un soir. — Je crois que c’est cette affaire qui a causé sa mort, conclut Diljá. Il y a quelque chose d’étrange là-dedans. Tu dois bien y réfléchir avant de décider de t’en charger. — C’est tout réfléchi. Óðinn ne tenait pas à prolonger la conversation, il ne lui fit pas remarquer que la maladie de Róberta s’était déclarée longtemps avant qu’elle ne s’intéresse au sort et à l’entourage des adolescents qui séjournaient à Krókur. Si ce projet exigeant était la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase, c’était un tout autre problème.
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Il était persuadé qu’il ne serait pas perturbé par cette affaire. Il n’allait pas s’encombrer des drames des autres, il avait déjà eu sa part. Contrairement aux pauvres gosses de Krókur, il était le seul artisan de son destin. À vingt-quatre ans, il avait rencontré Lára, la future mère de sa fille. Elle avait deux ans de plus que lui. Ils s’étaient mis en ménage, s’étaient mariés et un an plus tard une fille était née. Sa naissance avait confirmé que leur couple était voué à l’échec, une évidence qui leur sautait pourtant aux yeux depuis déjà longtemps. Sitôt après le baptême, il avait abandonné la fille et sa mère, qui n’avait pas paru particulièrement affligée. Tous deux s’étaient adaptés à leur nouvelle situation et la vie avait repris son cours habituel. Certes c’était beaucoup plus difficile pour Lára que pour lui-même. À peine six mois plus tôt, la malchance avait frappé. Lára était tombée par la fenêtre de son appartement. L’existence d’Óðinn en avait été bouleversée. Le papa du week-end appartenait au passé, la sortie au cinéma et au restaurant Hamborgarafabrikkan, une semaine sur deux, ne suffisait plus. Pour s’occuper correctement de sa fille, il avait été contraint de changer de travail et de dire adieu à sa vie facile et insouciante. Il ne s’était pas encore habitué à ces changements mais il prenait peu à peu ses repères. — Je ne blague pas. Je l’ai entendue des tas de fois souffler et gémir comme si elle allait agoniser sous le poids du stress. L’indifférence d’Óðinn était manifeste. Elle ajouta tout de même, mais avec moins d’ardeur : — Parfois on aurait dit qu’elle parlait à quelqu’un, et ce n’était pas à moi. — Ça arrive à tout le monde de parler tout seul, surtout quand on est malade. Jusque-là Óðinn n’avait jamais pensé que les faiblesses cardiaques s’accompagnaient de délire ou de troubles de l’humeur, mais qu’en savait-il ? En tout cas, il regrettait ses propos, car s’il s’en était dispensé, Diljá n’aurait pas insisté, aurait rejoint son box et l’aurait laissé en paix. Quand elle reprit la parole, la voix de petite fille qu’elle adoptait pour éblouir la gent masculine avait cédé la place à une voix adulte pleine d’autorité. Il l’appréciait beaucoup plus ainsi. 17
— Je sais exactement de quoi je parle après l’avoir écoutée pendant près de deux ans. Elle avait changé, c’était anormal et c’était récent, ça a commencé quand elle s’est occupée de l’affaire de Krókur. À toi de voir si tu me crois ou pas. En tout cas, je t’aurais prévenu. Elle s’assit sans attendre sa réaction. Bien sûr elle pouvait entendre sa réponse de l’autre côté de la mince cloison, mais il préféra se taire, pour éviter de débiter les idioties qui lui échappaient habituellement en présence des femmes. Il reprit l’examen des dossiers. Quand il tomba enfin sur une deuxième chemise contenant des documents sur Krókur, il était trop tard pour relancer la conversation. Curieusement, le bavardage incessant de Diljá commençait à lui manquer ; c’était un peu frustrant de ne pas partager la découverte de son contenu. La première page était une photocopie de la photo qui avait attiré son attention sur le mur. Róberta avait écrit en dessous deux noms masculins, chacun suivi d’une croix. Thorbjörn (Tobbi) Jónasson † Einar Allen † Aussitôt et pour la première fois, il sentit le souffle de l’air froid que lui envoyait la climatisation du plafond. La chair de poule se propagea lentement à toutes les racines de ses poils et il ferma d’un coup la chemise. Il ferait meilleur dans son bureau, alors autant y retourner lire les documents. Il n’avait plus la feuille sous les yeux, mais les croix déformées dansaient dans sa tête. Il chassa cette vision funeste et fila. Les deux garçons qui l’observaient l’avaient indisposé. Peut-être parce qu’ils avaient été les témoins passifs de l’agonie de Róberta. À moins qu’ils n’aient été heureux de l’accueillir pour avoir enfin l’occasion de révéler ce qui s’était passé à Krókur.
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Née en 1963, Yrsa Sigurðardottir - est aujourd’hui l’un des auteurs de polars majeurs de la scène littéraire islandaise. Ses œuvres sont traduites dans une vingtaine de langues et ont été récompensées par de nombreux prix littéraires, dont le Icelandic Crime Fiction Award en 2011 et 2014.
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