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Extrait "Hilarion - L'araignée d'Apollon"

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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS Versailles, février 1777. Le chevalier Hilarion de S. et son fidèle valet Pierre découvrent le château de Versailles, vaste labyrinthe où se nouent et se dénouent des alliances secrètes. Le pouvoir de Louis XVI est d’autant plus fragile que la reine n’a pas encore donné l’héritier attendu par une cour à l’affût des moindres rumeurs. Chargé par le jeune roi de retrouver une correspondance dérobée à Marie-Antoinette, des lettres qui ont servi à alimenter des libelles infamants, Hilarion bute sur le cadavre de M. de Rancy, principal suspect dans cette affaire. Quelle direction prendre alors ? Pourra-t-il compter sur son cousin, Hector de Simiane, une tête si légère ? Quel rôle la charmante Toinette, dont Pierre ne tarde pas à tomber amoureux, joue-t-elle dans cette macabre comédie ? Pourquoi ce fat de Montmort n’a-t-il de cesse de provoquer le chevalier ? Quelles sont ces ombres qui se glissent à la tombée de la nuit dans le vieux parc glacé ? Les questions s’accumulent, les morts aussi. Cette enquête s’inscrit dans la continuité du premier roman de Christophe Estrada. Ici, l’auteur offre une visite inattendue et singulière d’un Versailles nocturne et inquiétant, avec sa population servant davantage ses propres intérêts que ceux du roi, un univers de manipulations qui entraîne le lecteur dans les couloirs de service, dans la ménagerie laissée à l’abandon, plutôt que dans les salons d’apparat où se presse une autre ménagerie avide de ragots et de bons mots. Et sur les terrasses du château, le roi, solitaire, observe ses courtisans…

CHRISTOPHE ESTRADA Hilarion L’ARAIGNÉE D’APOLLON

CHRISTOPHE ESTRADA

Hilarion L’ARAIGNÉE D’APOLLON

Né à Paris, Christophe Estrada entame des études de lettres modernes à Paris (Sorbonne-Nouvelle). Il se consacre à la poésie (quelques publications en revue) et séjourne plusieurs années au Caire, où il enseigne. Il vit actuellement à Reims. Il est l’auteur d’Hilarion : l’énigme des fontaines mortes (Actes Sud, 2012), récompensé par le prix Historia du roman policier historique et par le prix Interpol’Art.

Photographie de couverture : © Vitor Shalom ISBN 978-2-330-06629-1

ACTES SUD DÉP. LÉG. : SEPT. 2016 23 e TTC France www.actes-sud.fr

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À Muriel Heurtebize, ma très chère épouse.

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Première journée L’an de grâce 1777, le mercredi 12 février, jour des Cendres, célèbre sainte Vitaline. Depuis le 8, la nouvelle lune est à 19 degrés et 51 minutes du Verseau. Mais ces précisions, délivrées par l’Almanach royal, n’auront aucune incidence sur l’histoire qui suit.

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1 Une secousse à l’épaule réveilla Hilarion. Pierre se pencha à son oreille. — Monssu, un inspecteur des Bâtiments est ici. Le chevalier se leva de méchante humeur. Pierre l’habilla rapidement, le coiffa et, sur un signe de son maître, laissa la perruque sur son reposoir. Le chevalier ceintura son épée, puis il ouvrit un nécessaire de toilette et s’empara de l’un des flacons. Quelques gouttes tombèrent sur un mouchoir, qu’il glissa dans sa manche. Il se couvrit d’un manteau de laine, cadeau de sa tante d’Espinouse. “Méfie-toi, Hilarion, le château est un labyrinthe traversé de vents trop chauds l’été, très froids l’hiver”, l’avait-elle mis en garde avant son départ d’Aix. — Le Service du roi, soupira en guise d’explication M. Trouard, après avoir salué le chevalier. Deux exempts attendaient dans le couloir. L’aube n’éclairerait pas le château avant trois heures. Il faisait très froid, la température était tombée en dessous de zéro. Hilarion examina l’homme qui se dressait devant lui : petit, sec, de mise soignée. Il le rencontrait pour la première fois, mais il savait l’inspecteur au service du directeur général des Bâtiments du roi, M. d’Angiviller. Le chevalier renvoya un rapide salut et passa devant celui qui n’avait pas hésité à le réveiller en pleine nuit. Le Grand Commun était glacial et ses couloirs vides. Hilarion logeait au premier étage, le commandant des Mousquetaires et le secrétaire du Cabinet du roi étaient ses voisins. Ceux-là ne verraient pas leur nuit interrompue par l’arrivée inopinée d’un inspecteur des Bâtiments. 11


Les cinq hommes sortirent par la porte nord. Leurs pieds s’enfoncèrent dans une couche de neige tombée la veille au soir. Des flocons voletaient encore sans se fixer. Ils remontèrent dans l’air glacé la rue de la Chancellerie qui séparait le Grand Commun de l’aile sud des ministres. Hilarion ignorait la destination de cette escapade nocturne et il se garda de poser la question. Ils avaient rapidement et silencieusement traversé la rue de la Surintendance et pénétrèrent dans l’aile sud du château, “l’aile des princes”. Le petit groupe passa devant la loge du garde Suisse. L’inspecteur referma à clef la porte derrière lui, puis on franchit une cour. Soudain une exhalaison violente envenima l’atmosphère. Pierre murmura quelque chose, Hilarion tira son mouchoir et le respira à plein nez. — Des fosses d’aisances, se crut obligé de préciser l’inspecteur. Nous longeons la cour de l’Apothicairerie et celle de la Bouche. Trouard, d’un geste, indiqua sur leur droite une galerie qu’ils suivirent jusqu’au bout. L’inspecteur tâchait avec un soin méticuleux de ne pas faire craquer les planchers. Il s’agissait de ne pas réveiller monseigneur le duc d’Orléans. La lanterne que tenait l’un des exempts oscilla : les ombres sur les hauts murs se déchirèrent. Le groupe accéléra le pas pour lutter contre le froid. Dans la salle des gardes, des corps étaient assoupis à même le sol ou allongés sur des lits de toile : certains ronflaient sous leur couverture. Les cinq hommes s’engagèrent dans une première antichambre, où ils croisèrent un valet, un seau dans chaque main. Hilarion aperçut une tête hirsute émerger au milieu d’autres lits, d’où s’élevaient des grognements âpres et gutturaux. — Qui va là ? marmonna-t-on avec un fort accent. Immédiatement l’un des exempts se fit connaître. Les deux hommes échangèrent quelques mots et le garde Suisse se recoucha. La neige s’était arrêtée et les nuages, poussés par un vent qui arrivait du nord, laissaient jaillir par intermittence une lune blanche qui se multipliait dans les miroirs. Pierre suivait de près le chevalier, craignant de se perdre. En traversant salons, antichambres et vestibules, les cinq hommes retrouvèrent une obscurité presque complète. Hilarion ne reconnaissait plus ces lieux plongés dans des ténèbres à peine dissipées par leur unique lanterne. L’inspecteur n’osait pas interrompre 12


le silence, épiant le chevalier qu’il ne connaissait guère : “Monsieur Trouard, lui avait poliment expliqué M. d’Angiviller deux jours plus tôt, vous obéirez au chevalier Hilarion de S.” Devant le froncement de sourcils de son subalterne, le directeur général des Bâtiments avait cru bon d’ajouter : “C’est un ordre de M. de Maurepas et de Sa Majesté.” L’inspecteur avait dû s’incliner. Il s’était néanmoins renseigné sur ce “chevalier”, qui, avait-il appris, appartenait à l’une des meilleures familles de Provence, origine confirmée par un léger accent. Celui-ci servait dans la Compagnie des chevau-légers du roi et avait été détaché au château. Trouard en ignorait la raison. Le chevalier avait tué au moins six hommes en combat singulier et, disaiton, plus de dix en combat rien de moins que… singulier. La rumeur laissait entendre que ce jeune homme choisissait une essence parfumée différente – jasmin, genêt ou bergamote de préférence – selon le combat et l’adversaire qui l’attendaient. Jeune et beau… Mais de cela l’inspecteur n’était pas sûr, tant la nuit, en ce 12 février 1777, s’accrochait de manière inquiétante au visage du chevalier. Ils arrivèrent non loin de la chapelle. À l’extrémité nord de la galerie, plus froide encore, l’inspecteur demanda à l’exempt d’approcher sa lanterne. Il sortit pour la seconde fois son trousseau de clefs et ouvrit une petite porte dissimulée dans la boiserie. Les cinq hommes entrèrent dans une immense salle, l’opéra. La scène, sur leur droite, était encombrée de décors peints. Hilarion n’y prêta aucune attention. — Monsieur, par là, dit l’inspecteur en ouvrant une porte. Elle dissimulait un escalier étroit qui tournait plusieurs fois sur lui-même avant d’arriver sous les toits. — Nous sommes au-dessus de la scène, précisa Trouard. La température avait encore baissé, Hilarion dut remonter le col de son manteau. Il commençait à trouver cette promenade nocturne un peu longue. Devant lui, l’inspecteur poussa une porte non verrouillée, alluma la mèche d’une lanterne posée à terre, puis s’avança au milieu de ce qui semblait être de vastes combles. L’exempt posa la sienne sur le plancher, éclairant d’un coup la pièce pour ne laisser que d’étroites zones périphériques à l’ombre. 13


Hilarion s’était arrêté sur le seuil. Pierre, à sa gauche, le dé­­ passait d’une tête. Le chevalier ne sut ce qui attira d’abord son attention : les grandes roues dentées, hautes de neuf à dix pieds, sous la monumentale charpente, ou bien, devant lui, un homme pendu, haut et court, la tête curieusement tirée en arrière et retenue par une corde à l’une des dents supérieures de la première roue. Ou tout simplement l’incongruité de la situation. Accompagné de quatre hommes, il contemplait au milieu d’une nuit glacée de février un cadavre à moins de trois cents pas de la chambre du roi. L’inspecteur observa le chevalier, chacun admit silencieusement l’inconvenance de la scène. On ne se pendait pas au château, tout au plus se noyait-on dans le Grand Canal ou tombait-on d’un toit. Hilarion se tourna alors vers l’inspecteur Trouard. — Le premier acte ! L’inspecteur des Bâtiments du roi haussa un sourcil inquiet. — Qui est le pendu ? questionna Hilarion. Trouard se rapprocha, puis se souleva sur la pointe des pieds en direction de l’oreille du chevalier. — Jean-Baptiste de Rancy, murmura-t-il. Ci-devant maître d’hôtel ordinaire de Sa Majesté !

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2 Ce nom, Hilarion l’avait entendu pour la première fois une semaine plus tôt. Convoqué par M. de Chaillou, ministre de la Maison du roi, le chevalier devait rendre compte de ses différentes missions en Provence. L’affaire d’Aix s’était conclue avec une brutalité qui lui avait valu une cicatrice à la joue et de multiples blessures. Quant à Pierre, Dieu seul savait comment cet homme était encore en vie ! M. de Chaillou s’était présenté droit, comme si par le grand air qu’il voulait offrir il tâchait de faire oublier qu’il venait de la Robe. Le ministre avait le front vaste de celui qui est à la veille d’être reçu à l’Académie royale des sciences. Le nez plongeait un peu, mais c’était surtout cet air de satisfaction, sans doute appuyé sur de réelles compétences d’administrateur, qui désignait M. de Chaillou, ce qui aux yeux d’Hilarion constituait la première qualité du robin. À côté de lui, un peu en retrait, un homme assez grand, l’air ouvert, observait le chevalier, un maroquin sous le bras. Habillé plus modestement, il portait avec élégance perruque, bas de soie et un habit gris. Les trois hommes se saluèrent. Une fois le ministre assis, Hilarion souleva d’un geste l’arrière de son habit et s’installa sur la première chaise à bras. M. de Chaillou, étonné, devina immédiatement chez ce gentilhomme un sujet difficile. Il l’avait initialement rangé dans cette catégorie de hobereaux aussi fats que pauvres. Race de solliciteurs, avait-il rapidement conclu. Mais le chevalier, avait-il appris depuis, n’était ni l’un 15


ni l’autre. Il s’éclaircit légèrement la gorge, puis ouvrit devant lui un dossier. — Sa Majesté, désirant récompenser vos services, monsieur, vous a remis la croix de Saint-Louis par les mains de M. de La Tour, intendant de Provence. Hilarion avait croisé les jambes, et de sa canne il exécutait des petits moulinets au-dessus de la boucle de son soulier. — Satisfaite de la manière… sans doute expéditive, commenta le ministre, dont vous avez défait ces trop fameux pénitents rouges et réglé la méchante affaire qui a troublé sa bonne ville d’Aix, Sa Majesté vous attribue la première enseigne aux Chevau-légers auxquels vous appartenez… – Chaillou chercha dans ses papiers – depuis trois années. Les moulinets de la canne d’Hilarion ralentirent sous l’effet de l’annonce. — Vous serez, monsieur, détaché à titre exceptionnel. Votre capitaine est averti. — Puis-je en connaître la raison ? — Peut-être M. de La Chapelle, premier commis de M. le comte de Maurepas, sera-t-il en mesure de vous éclairer ? L’homme, qui s’était tenu en retrait, esquissa un sourire. — M. de Maurepas, dit-il, semble vous reconnaître certains talents, qu’il vous prie, monsieur, de mettre au service du roi. Ce fut tout. L’imprécision n’étonna guère Hilarion : elle soulignait la secrète animosité qui régnait entre les départements ministériels. Par les grâces reçues, le chevalier appartenait dorénavant à M. de Maurepas, principal ministre et conseiller du jeune Louis. M. de Chaillou se leva, échangea quelques mots avec le premier commis, puis sortit. — Dois-je comprendre que notre conversation se poursuivra en l’absence de M. de Chaillou ? M. de La Chapelle ferma la porte, s’approcha de la cheminée et tendit les mains vers l’âtre qui brûlait. Il nota le léger accent du chevalier. — En effet, monsieur, répondit-il enfin. — Pourquoi donc ici, chez le ministre de la Maison du roi ? — Sa Majesté et son ministre tiennent à la plus grande discrétion. Votre dossier…, lança-t-il en exhibant plusieurs feuillets. 16


Hilarion n’apprécia guère la tournure que prenait l’entretien, un peu vexé d’être réduit à quelques notes griffonnées à la hâte. La Chapelle leva le nez de ses papiers. — Des duels ? Le chevalier sourit et esquissa un geste vague de la main. — Que sont devenus vos adversaires ? La canne se souleva, désignant le plafond. — Au Ciel, pour plusieurs d’entre eux… — Il ne m’appartient pas de juger de ces sortes d’affaires, mais ne prenez-vous pas à la légère les édits royaux ? Hilarion sortit alors sa montre et l’examina. — Monsieur, je suis assis devant vous depuis six minutes sans connaître encore la nature des services que M. de Maurepas attend de moi. L’homme au maroquin reprit une feuille. Jeune, peu bavard et capable de tuer, songea-t-il, et froid comme le nord ! Ce qui surprenait le premier commis, pour qui un homme arrivé de Provence n’était que feu et paroles creuses. Il hésita quelques instants avant d’enchaîner. — La reine, encore inexpérimentée, est entourée de jeunes seigneurs et de dames qui parfois entraînent Sa Majesté dans une conduite que beaucoup ne considèrent pas être digne d’une reine de France. Des pamphlets circulent l’accusant de ruiner le Trésor par ses folles dépenses au jeu. Voix anonymes et lâches qui lui reprochent son entourage et ses relations. Le premier commis pensait-il au jeune duc de Coigny qui avait trouvé les faveurs de Sa Majesté ? s’interrogea Hilarion. — Certains de ces libelles sont même parvenus à Versailles, poursuivit La Chapelle, malgré l’efficacité de la police de M. Lenoir. Le commis tendit à Hilarion un ensemble de feuilles imprimées et brochées. Le titre, Charlot et Toinette, mettait en scène un couple singulier : la reine et le comte d’Artois, frère du roi. Point n’était besoin d’aller plus avant dans la lecture. Le libertinage obscène du contenu ne faisait aucun doute. — Depuis quand ces feuilles circulent-elles ? — Nous les avons découvertes il y a deux semaines, posées sur une cheminée de la salle de l’Œil-de-Bœuf. — Sait-on qui les a déposées ? 17


— Nous soupçonnons un maître d’hôtel de la Chambre du roi, un certain M. de Rancy. — Pourquoi ne pas l’interroger ? L’hésitation du commis ne fut pas longue. — Il ne s’agit que de soupçons, non de preuves. M. de Rancy dément, criant à qui veut l’entendre qu’il ne craint pas le scandale. Hilarion s’étonna d’une telle mansuétude. — M. de Rancy, continua M. de La Chapelle, appartient au duc d’Orléans et, pour régler des affaires personnelles, il est absent depuis quelques jours. — Que dois-je faire ? — Observer, écouter et rendre compte. Il faut protéger la reine contre elle-même, prévenir tout scandale. Chaque incident devra être l’objet de votre attention. — M. le premier valet ne rend-il pas déjà compte au roi ? — M. de Ville-d’Avray est entièrement dévoué au roi. Mais Sa Majesté désire pour cette affaire délicate un homme étranger à la cour. — Pourquoi ne pas confier ce rôle à une dame d’honneur ou à une première femme de chambre ? Leur proximité avec la reine les rendrait plus efficaces. M. de La Chapelle afficha l’un de ces sourires qui abaissent ostensiblement ceux à qui ils s’adressent. Il se tut. — Monsieur, poursuivit Hilarion, votre sourire est trop haut pour atteindre son but. Je suis assis et vous êtes resté debout. Station qui convient à votre condition, devant celui qui ne la partage pas ! La Chapelle rougit. Il baissa légèrement la tête, et peut-être Hilarion aperçut-il dans les yeux de son interlocuteur cette lumière sombre qui le rangeait définitivement dans la catégorie des jaloux. Mais le commis principal de M. de Maurepas était trop homme du monde pour ne pas reprendre immédiatement le contrôle de ses expressions. Il sourit avec affabilité. — En somme, résuma le chevalier, je dois porter le masque de l’espion, tâche que d’aucuns trouveraient incompatible avec la qualité de gentilhomme. — Vos états de service nous ont montré que vous ne vous embarrassiez point de tels scrupules. 18


3 Ainsi M. de Rancy, absent pour une quelconque affaire, était rentré à Versailles et pendait au bout d’une corde. Hilarion observait le cadavre. D’un geste, il ordonna aux exempts de s’éloigner. L’un d’eux jeta un coup d’œil à l’inspecteur, qui confirma l’ordre. Le chevalier aperçut sur le plancher un soulier de maroquin. Il leva les yeux vers le pied déchaussé : la chaussure, en tombant, avait roulé loin de son propriétaire. — Pierre, examine le sol. Il me faudrait un escabeau, ajoutat-il en se retournant vers Trouard. — Ne pourrait-on décrocher ce malheureux ? — Un escabeau, monsieur, répéta doucement Hilarion. L’inspecteur recula malgré lui d’un pas et s’exécuta. Perché sur la dernière marche, le chevalier se trouvait à hauteur du visage de M. de Rancy. Il posa sa main sur la joue du maître d’hôtel comme il l’aurait fait avec un enfant à consoler. Une joue glacée, rêche et grise. Si la mort ne l’avait jamais effrayé, Hilarion n’aimait pas la douleur qui la précédait, et cet homme avait visiblement souffert. En choisissant de se pendre, Rancy n’avait-il pu s’empêcher de chercher l’air qui manquait ? Dans un dernier et inutile effort, n’avait-il pas regretté son geste ? S’il s’était véritablement suicidé… La langue sortait en partie de la bouche, presque noire. Le chevalier examina les yeux révulsés, puis les cheveux retenus en arrière par un ruban de soie. L’homme avait largement passé la quarantaine. Hilarion souleva une main, froide comme le marbre et presque 19


aussi dure. Les doigts ne portaient aucun bijou, et le poignet aucune manchette. La cravate qui entourait le cou s’était défaite sous la traction de la corde. Une fouille des poches révéla peu de choses : un mouchoir, 2 sols de cuivre, un morceau de pain blanc, une petite boîte vide recouverte de velours. Le chevalier tira entre deux doigts une chaîne et sa montre d’argent finement ouvragée. Il s’étonna de trouver un objet si précieux sur un homme qui n’affichait dans son apparence aucun luxe. Il s’intéressa à la doublure du vêtement, palpa toute la surface de la veste, en pinça les extrémités. Ce n’était que du coton, tout comme les bas. Hilarion crut saisir une essence. Il se rapprocha un peu du visage et respira doucement, le nez pointé vers le col du cadavre. Il ferma les yeux mais ne put identifier l’exhalaison. Trouard et les deux exempts l’observaient. Ils crurent, dans les vagues de lumière jetées par les lanternes, que le chevalier se penchait pour embrasser le cadavre. Ils échangèrent une mine dégoûtée. Hilarion descendit de son escabeau sous les regards perplexes. — Ne peut-on décrocher le corps ? demanda prudemment l’inspecteur. — Pas encore. Quels sont les médecins de service ? M. Trouard réfléchit quelques instants. — M. Lieutaud. — Assurez-vous de sa venue. — Monsieur le chevalier, outre son grand âge, je ne peux déranger le premier médecin du roi. — Il me faut un homme de l’art ou au pire un chirurgien ! L’inspecteur soupira et s’en alla donner ses ordres, puis revint auprès du chevalier. Il tenait à l’avoir à l’œil, c’était l’ordre formel de M. d’Angiviller. — Ces combles ont-ils une fonction ? — Non. — La porte est-elle verrouillée ? — Uniquement pendant les jours de répétition. Les comédiens français vont jouer devant le roi dans deux jours, un divertissement de M. de Marivaux. Comme vous le constatez, il n’y a rien à voler ici. 20


— Comment a-t-on pu accéder à l’opéra qui lui, je le suppose, est fermé à clef ? — La porte était ouverte lorsque le cadavre fut découvert. — Ouverte ? — Oui. — Qui dispose des clefs ? — L’ensemble des inspecteurs du service des Bâtiments. Ils doivent pouvoir se rendre partout dans le château pour évaluer les réparations qu’exige le mauvais état général. Mais aucune clef n’a disparu. — L’une d’elles doit pourtant circuler, et aucune ne se trouve dans les poches de notre pendu. Trouard ne répondit pas. Hilarion comprenait mieux la raison pour laquelle M. d’Angiviller avait justement envoyé l’un de ses officiers le prévenir en pleine nuit. — Qui a découvert le corps ? — M. Maucourt, l’un des frotteurs. Le chevalier l’interrogea du regard. — Les frotteurs de la Chambre de la reine ont eu l’autorisation d’entreposer leur matériel dans une armoire. — Pour quelle raison ? Les appartements de la reine sont situés dans l’aile sud. — Vous ne m’apprenez rien, monsieur, répliqua un peu vexé l’inspecteur. — Je cherche, monsieur Trouard, à comprendre, rien de plus. — Les combles servent pour l’heure à entreposer le matériel des cireurs et des frotteurs. Plusieurs d’entre eux, comme M. Maucourt, ont été affectés au nettoyage de l’opéra. — Ici, monssu, dit Pierre, levant une lanterne vers un coin à gauche. Un meuble haut était plaqué contre le mur à droite de la porte. Le Marseillais l’ouvrit et s’écarta. — Monsieur Trouard, pourriez-vous approcher votre lampe ? Une série de pots s’alignaient sur les trois étagères de l’armoire. Hilarion en saisit un, en souleva le couvercle. Une crème épaisse et jaune libéra un parfum de miel. Des brosses et des carrés de chiffon soigneusement pliés en quatre étaient rangés 21


sur l’étagère la plus basse. Le chevalier jeta ensuite un œil derrière chaque pot. Rien que de très normal. — Pourquoi le sieur Maucourt est-il monté jusqu’ici ? — Pour retrouver un mouchoir qu’il aurait égaré la veille. Il a prétendu que la porte était entrouverte. Cet homme ment, j’en suis convaincu. Il n’a prévenu personne, insista l’inspecteur, et s’est fait attraper non loin de l’appartement de M. le grand aumônier par des gardes de la Porte qui se rendaient à leur service peu après minuit. Ils ont voulu savoir ce qu’un frotteur des appartements de la reine faisait là, à une heure pareille, d’autant qu’aucun ne loge au château. Maucourt leur a débité son histoire de mouchoir, puis un garde est monté dans les combles et ils l’ont arrêté. — Qui était l’officier ? — M. de Loupiac. Cela a-t-il de l’importance ? Cet homme, dit-il en montrant du doigt le pendu, s’est suicidé ? — Peut-être. — Peut-être ? Je ne comprends pas. — Pourquoi alors, monsieur, m’avoir réveillé pour un suicide ? L’inspecteur regarda par-dessus son épaule. Les deux exempts, près de la porte, murmuraient. Le valet du chevalier furetait autour de la roue, son corps dégingandé disparaissant dans l’ombre et reparaissant déformé dans son habit façonné en gros de Tours. M. Trouard soupira : un valet qui ne portait point de livrée et un maître aussi pointilleux que de méchante humeur. Voilà qui augurait mal du reste de la nuit.

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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS Versailles, février 1777. Le chevalier Hilarion de S. et son fidèle valet Pierre découvrent le château de Versailles, vaste labyrinthe où se nouent et se dénouent des alliances secrètes. Le pouvoir de Louis XVI est d’autant plus fragile que la reine n’a pas encore donné l’héritier attendu par une cour à l’affût des moindres rumeurs. Chargé par le jeune roi de retrouver une correspondance dérobée à Marie-Antoinette, des lettres qui ont servi à alimenter des libelles infamants, Hilarion bute sur le cadavre de M. de Rancy, principal suspect dans cette affaire. Quelle direction prendre alors ? Pourra-t-il compter sur son cousin, Hector de Simiane, une tête si légère ? Quel rôle la charmante Toinette, dont Pierre ne tarde pas à tomber amoureux, joue-t-elle dans cette macabre comédie ? Pourquoi ce fat de Montmort n’a-t-il de cesse de provoquer le chevalier ? Quelles sont ces ombres qui se glissent à la tombée de la nuit dans le vieux parc glacé ? Les questions s’accumulent, les morts aussi. Cette enquête s’inscrit dans la continuité du premier roman de Christophe Estrada. Ici, l’auteur offre une visite inattendue et singulière d’un Versailles nocturne et inquiétant, avec sa population servant davantage ses propres intérêts que ceux du roi, un univers de manipulations qui entraîne le lecteur dans les couloirs de service, dans la ménagerie laissée à l’abandon, plutôt que dans les salons d’apparat où se presse une autre ménagerie avide de ragots et de bons mots. Et sur les terrasses du château, le roi, solitaire, observe ses courtisans…

CHRISTOPHE ESTRADA Hilarion L’ARAIGNÉE D’APOLLON

CHRISTOPHE ESTRADA

Hilarion L’ARAIGNÉE D’APOLLON

Né à Paris, Christophe Estrada entame des études de lettres modernes à Paris (Sorbonne-Nouvelle). Il se consacre à la poésie (quelques publications en revue) et séjourne plusieurs années au Caire, où il enseigne. Il vit actuellement à Reims. Il est l’auteur d’Hilarion : l’énigme des fontaines mortes (Actes Sud, 2012), récompensé par le prix Historia du roman policier historique et par le prix Interpol’Art.

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