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Tout peut changer, de Naomi Klein

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Naomi

TOUT PEUT CHANGER

Capitalisme et changement climatique Oubliez tout ce que vous croyez savoir sur le réchauffement cli­ma­ tique. La «vérité qui dérange» ne tient pas aux gaz à effet de serre, la voici : notre modèle économique est en guerre contre la vie sur Terre. Au-delà de la crise écologique, c’est bien une crise exis­ten­tielle qui est en jeu – celle d’une humanité défendant à corps perdu un mode de vie qui la mène à sa perte. Pourtant, prise à rebours, cette crise pourrait bien ouvrir la voie à une transformation sociale radicale susceptible de faire advenir un monde non seulement habitable, mais aussi plus juste. On nous a dit que le marché allait nous sauver, alors que notre dé­­ pen­dance au profit et à la croissance nous fait sombrer chaque jour davantage. On nous a dit qu’il était impossible de sortir des combustibles fossiles, alors que nous savons exactement comment nous y prendre – il suffit d’enfreindre toutes les règles du libre marché : brider le pouvoir des entreprises, reconstruire les économies locales et refonder nos démocraties. On nous a aussi dit que l’humanité était par trop avide pour relever un tel défi. En fait, partout dans le monde, des luttes contre l’extraction effrénée des ressources ont déjà abouti et posé les jalons de l’économie à venir. Naomi Klein soutient ici que le changement climatique est un appel au réveil civilisationnel, un puissant message livré dans la langue des incendies, des inondations, des tempêtes et des sécheresses. Nous n’avons plus beaucoup de temps devant nous. L’alternative est simple : changer... ou disparaître.

Klein

Naomi

Klein

Tout peut changer capitalisme & changement climatique

Tant par l’urgence du sujet traité que par l’ampleur de la recherche effectuée, l’auteur de No Logo et de La Stratégie du choc signe ici son livre le plus important à ce jour. Collaboratrice du Harper’s, reporter pour Rolling Stone, chroniqueuse affiliée au New York Times, au Guardian et à The Nation, Naomi Klein est une journaliste canadienne saluée par de nombreuses distinctions. Elle est l’auteur de No Logo. La tyrannie des marques (2001) et de La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre (2008).

www.naomiklein.org

Tout peut changer

Essai traduit de l’anglais (Canada) par Geneviève Boulanger et Nicolas Calvé

ACTES SUD/ DÉP. LÉG. : MARS 2015 24,80 e TTC France www.actes-sud.fr

ISBN 978-2-330-04784-9

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ACTES SUD ACTES SUD

capitalisme & changement climatique


Chapitre 1

La droite voit juste Le pouvoir révolutionnaire du changement climatique

Les climatologues sont tous d’accord : le changement climatique est en train de se produire, ici et maintenant. Sur la base de données avérées, environ 97 % des climatologues ont conclu au caractère anthropique de l’origine du phénomène. Ce consensus ne s’appuie pas sur une seule étude, mais sur un flux de données convergentes issues d’études scientifiques, d’analyses du contenu d’études révisées par des pairs et de déclarations publiques émises par quasiment toutes les organisations d’experts de ce domaine, en l’espace d’une vingtaine d’années. Rapport de l’Association américaine pour l’avancement des sciences, 20143 Il n’y a aucun moyen d’y parvenir sans modifier radicalement le mode de vie américain, juguler le développement économique et forcer de vastes secteurs de notre économie à mettre la clé sous la porte. Thomas J. Donohue, président de la Chambre de commerce des États-Unis, à propos d’un ambitieux programme de réduction des émissions de gaz carbonique4

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au quatrième rang. Il se présente – Richard Rothschild – et explique à l’assistance qu’il a été candidat au poste de commissaire du comté de Carroll au Maryland, après en être venu à la conclusion que les politiques de lutte contre le changement climatique constituent en réalité une « attaque contre le capitalisme américain et la classe moyenne ». La question qu’il adresse aux panélistes est la suivante : « Dans quelle mesure ce mouvement n’est-il pas en réalité un cheval de Troie “vert” dont les rouges entrailles sont pétries de doctrine socio­économique marxiste5 ? » Lors de cette sixième conférence internationale sur le chan­ gement climatique organisée au Marriott de Washington, fin juin 2011, par le Heartland Institute – le principal rassemblement ne main se lève


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des négateurs zélés de l’écrasant consensus scientifique selon lequel l’activité humaine entraîne le réchauffement de la planète –, pareille question demeure purement rhétorique. Un peu comme si l’on demandait à un groupe de banquiers allemands si les Grecs sont dignes de confiance. Quoi qu’il en soit, les panélistes vont sauter sur l’occasion pour souligner la pertinence de la remarque de l’intervenant. Le premier à répondre est Marc Morano, rédacteur en chef de l’incontournable site d’actualités climatosceptiques Climate Depot. « Aujourd’hui, aux États-Unis, nous sommes en proie à des régula­ tions qui régissent jusqu’à nos pommes de douche, nos ampoules électriques ou nos machines à laver », déclare-t-il. Et d’ajouter : « nous laissons le 4 x 4 américain agoniser sous nos yeux ». Si les verts arrivent à leurs fins, prévient Morano, « nous aurons affaire, sous le contrôle d’un organe international, à un bilan carbone pour chaque homme, chaque femme et chaque enfant de la planète6 ». La parole échoit ensuite à Chris Horner, illustre membre du Competitive Enterprise Institute, dont la spécialité consiste à harceler les climatologues en leur intentant d’éprouvantes poursuites judiciaires et en leur imposant des demandes tous azimuts au nom du Freedom of Information Act (loi sur le libre accès à l’information). Il incline le micro vers sa bouche : « On pourrait croire qu’il s’agit du climat, et plusieurs personnes en sont convaincues, mais une telle croyance est sans fondement », déclare-t-il gravement. Horner, que ses cheveux prématurément blanchis font ressembler à Anderson Cooper, mais en plus arrogant, aime à citer l’icône de la contre-culture des années 1960, Saul Alinsky : « Le problème n’est pas celui qu’on croit. » Le problème, semble-t-il, réside dans le fait qu’« aucune société libre n’accepterait de se soumettre à un tel programme [...] dont la première étape consiste à se débarrasser de toutes ces libertés encombrantes qui lui barrent le chemin7 ». À l’aune des critères du Heartland Institute, affirmer que le changement climatique est issu d’un complot visant la liberté américaine relève d’une position modérée. Durant les deux jours de la conférence, on entendra des propos comparant les environnementalistes d’aujourd’hui aux protagonistes de la quasi-­totalité des épisodes les plus sanglants de l’histoire de l’humanité, de la période de l’Inquisition catholique à l’Allemagne nazie, en passant par la Russie stalinienne. On apprendra que la promesse électorale de Barack Obama de soutenir les usines de bio­ carburants locales s’apparentait au plan de Mao Tsé-toung consis-


Chapitre 2

Le commerce avant le climat Comment le fondamentalisme marchand contribue au réchauffement planétaire

Nous avions toujours espoir que l’année suivante serait meilleure, et même que l’année courante serait meilleure que la précédente. Nous apprenions lentement et, si quelque chose ne marchait pas, nous redoublions d’efforts l’année suivante. Nous n’essayions rien de nouveau : nous redoublions d’efforts, tout simplement, en refaisant la même chose que ce qui n’avait pas marché. Wayne Lewis, survivant du Dust Bowl, 20121 En tant que dirigeants, nous avons la responsabilité d’énoncer clairement tous les risques qui pèsent sur nos peuples. Et si le contexte politique n’est pas propice à la franchise, alors nous devons en faire davantage pour le changer. Marlene Moses, ambassadrice de la République de Nauru aux Nations Unies, 20122

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u tournant du siècle,

alors que la lutte contre la mondialisation faisait rage, j’ai suivi de très près l’évolution du droit commercial international. Toutefois, lorsque je me suis mise à naviguer dans les méandres scientifiques et politiques de la crise du climat, j’ai dû cesser de m’intéresser au commerce. Il y a une limite à la quantité de jargon bureaucratique abstrait qu’un individu peut absorber. J’étais personnellement arrivée à saturation s’agissant des objectifs de réduction des émissions, des tarifs de rachat garantis et de tout cet embrouillamini onusien en forme de ccnucc et autres giec. Puis, il y a trois ans environ, j’ai remarqué que les programmes de soutien aux énergies renouvelables (les plus ambitieux d’entre eux, essentiels à la réduction rapide des ges) subissaient de plus en plus d’attaques en vertu d’accords commerciaux internationaux, notamment des règles de l’omc.


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C’est ainsi qu’en 2010, les États-Unis ont contesté un programme chinois de subvention à l’énergie éolienne en arguant qu’il contenait des mesures protectionnistes de soutien à l’industrie locale. À son tour, la Chine a porté plainte en 2012 contre divers programmes d’énergie renouvelable de l’Union européenne, en ciblant particulièrement l’Italie et la Grèce (elle a aussi menacé de s’en prendre à des programmes similaires en vigueur dans cinq États américains). Pendant ce temps, Washington réclamait justice auprès de l’omc contre l’Inde et son ambitieux programme de soutien en plusieurs phases à la production d’énergie solaire, programme appelé Jawaharlal Nehru National Solar ­Mission. Là encore, ce dernier contenait des mesures d’aide à l’industrie locale jugées protectionnistes. En conséquence de quoi des usines de fabrication de panneaux solaires flambant neuves se verront bientôt contraintes de fermer leurs portes. Pour ne pas être en reste, l’Inde a dans sa mire les programmes de soutien aux énergies renouvelables qu’ont adoptés certains États américains3. Dans un contexte d’urgence climatique, pareils comportements sont pour le moins curieux. Les gouvernements de ces pays ne manquent jamais de se dénoncer rageusement les uns les autres lors des conférences des Nations Unies sur le climat, se reprochant mutuellement de ne pas en faire assez pour réduire leurs émissions et attribuant leurs propres échecs au peu d’empressement de leurs vis-à-vis à respecter leurs engagements. Et pourtant, plutôt que de jouer la carte de l’émulation afin d’établir de meilleurs mécanismes de soutien aux énergies renouvelables, les plus grands émetteurs de ges du monde se précipitent à l’omc pour faire abattre les éoliennes de leurs voisins. À constater l’accumulation de telles occurrences, j’ai jugé bon d’en revenir à la question des guerres commerciales et, tandis que je poussais mes recherches plus avant, j’ai découvert qu’une affaire des plus décisives, qui pourrait créer un précédent dans la résistance du « libre-échange » à la lutte contre le déséquilibre climatique, était en train de se jouer en Ontario – autant dire sur le pas de ma porte. Soudain, le droit commercial devenait beaucoup moins abstrait. * * * Accoudé à une longue table de réunion surplombant son atelier, Paolo Maccario, élégant homme d’affaires italien venu à Toronto pour implanter une usine de panneaux solaires, arbore l’air à la fois fier et résigné d’un capitaine décidé à couler avec son navire :


Chapitre 3

Pour une gestion publique de l’énergie Surmonter les obstacles idéologiques au paradigme économique à venir

Nous n’avons d’autre choix que de réinventer les déplacements. [...] Une bonne partie de la population indienne prend encore l’autobus, marche ou se déplace en vélo ; ce dernier est utilisé dans un grand nombre de villes par 20 % des citoyens. Ces choix découlent de notre pauvreté. Le défi consiste maintenant à repenser les villes de façon à conserver ces habitudes quand nous serons riches. Sunita Narain, directrice du Centre for Science and Environment, 20131 La dame à la Rolls entame bien plus le moral du pays qu’une flotte de bombardiers dépêchée par Göring. George Orwell, Le Lion et La Licorne, 19412

À

l’issue d’un vote

serré en date du 22 septembre 2013, la population de la deuxième ville d’Allemagne s’est réapproprié ce qui aurait toujours dû lui appartenir. Ce jour-là, en effet, 50,9 % des électeurs de Hambourg ont choisi de confier à leur municipalité la gestion de leurs réseaux d’électricité, de gaz et de chauffage, inversant ainsi une vague de privatisations survenue plus d’une décennie auparavant3. Ce processus a reçu quelques appellations alambiquées telles que « remunicipalisation » ou « communalisation », mais les citoyens concernés parlent plus simplement d’une réappropriation de l’énergie. La coalition Unser Hamburg – Unser Netz (Notre Hambourg, notre réseau) à l’origine de ce virage a avancé un ensemble d’arguments convaincants : une gestion locale de l’approvisionnement en énergie fait passer les intérêts de la population avant les profits ; dans un tel système, les citoyens prennent davantage part aux


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décisions plutôt que de les confier à de lointains conseils d’administration ; enfin, les revenus de la vente d’énergie profitent à la municipalité plutôt qu’aux actionnaires de sociétés multinationales – un avantage certain en cette ère d’austérité. « Il va de soi pour la population que les biens dont tout le monde dépend doi­ vent appartenir à la collectivité », expliquait lors d’un entretien l’organisateur de la campagne, Wiebke Hansen4. Un autre facteur influait sur ce mouvement. De nombreux Hambourgeois souhaitaient prendre part à l’Energiewende (révolution énergétique), une transition vers les énergies vertes qui est en train de gagner tout le pays : en 2013, près de 25 % de l’approvisionnement en électricité provenait d’énergies renouvelables, principalement des énergies éolienne et solaire, du biogaz et de l’hydroélectricité, contre environ 6 % en 2000. En comparaison, l’éolien et le solaire ne représentaient aux États-Unis que 4 % du total de l’énergie produite en 2013. Les villes de Francfort et de Munich, qui n’avaient jamais cédé leur réseau électrique au secteur privé, participaient déjà au mouvement, prévoyant de mettre en place une production fondée uniquement sur les énergies renouvelables d’ici 2050 et 2025 respectivement. Ayant toutes deux opté pour la privatisation, les villes de Hambourg et de Berlin restaient à la traîne. C’était là un argument central en faveur de la gestion publique de l’énergie à Hambourg : ce virage allait leur permettre de se débarrasser du charbon et de l’énergie nucléaire au profit des énergies renouvelables5. La transition énergétique de l’Allemagne, et plus particulièrement la vitesse à laquelle elle s’effectue et le caractère ambitieux de ses objectifs (55 à 60 % d’énergies renouvelables d’ici 2035) ont fait couler beaucoup d’encre6. Les lacunes de ce programme ont également donné lieu à des débats animés, notamment au sujet du risque de résurgence du charbon à la suite de la décision d’éliminer l’énergie nucléaire. (Le chapitre 4 aborde cette question plus en détail.) Dans toute cette analyse, cependant, on a peu prêté attention à un facteur clé qui a rendu possible cette transition d’une rapidité sans précédent : le fait que, aux quatre coins de l’Allemagne, les citoyens de centaines de villes ont voté pour la réappropriation, par la collectivité, de la gestion de l’énergie. « Cela marque un renversement indéniable des politiques néolibérales des années 1990, pendant lesquelles de nombreuses municipalités allemandes, en quête de fonds pour renflouer leurs caisses, avaient privatisé leurs services publics7 », notait Anna Leidreiter, engagée dans la lutte contre les changements climatiques au sein du World


Chapitre 4

Planifier et interdire Rejeter la main invisible et bâtir un mouvement

Le postmodernisme a coupé le présent de tout avenir. Les moyens d’information quotidiens surenchérissent en le coupant du passé. Ce qui signifie que la critique est souvent abandonnée au présent comme une orpheline [...]. John Berger, Fidèle au rendez-vous, 19911 Une entreprise ne peut être vraiment écologique que si la loi l’y contraint. Gus Speth, ex-doyen de l’École de foresterie et d’études environnementales de l’université Yale2

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comment l’idéologie du libre marché parvient encore à faire obstacle aux politiques climatiques, il peut être utile de revenir sur un épisode de l’histoire récente où l’adoption de mesures de l’ampleur requise a semblé réellement possible, même aux États-Unis. C’était en 2009, au paroxysme de la crise financière mondiale, pendant la première année de la présidence Obama. J’admets qu’il est facile de commenter les événements après coup, mais convenons qu’imaginer ce qui aurait pu se produire peut donner une meilleure idée de ce qui pourrait encore se produire dans l’avenir. C’était un moment où l’histoire semblait vouloir s’accélérer, où presque tout semblait possible, le meilleur comme le pire. Si les scénarios les plus optimistes semblaient soudain réalistes, c’est en grande partie en raison du mandat clair que les électeurs américains venaient de confier à Obama. Ce dernier avait été élu sur la promesse de redonner vie à l’économie réelle et d’envisager la crise du climat comme « une occasion à saisir, car, en bâtissant une nouvelle économie de l’énergie, nous pouvons créer 5 millions d’emplois. [...] Cette crise peut devenir le moteur qui nous propulsera our mieux comprendre


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dans l’avenir, tout comme l’ordinateur a été le moteur de la croissance économique des dernières décennies », affirmait-il3. Tant les représentants du secteur des combustibles fossiles que les environnementalistes tenaient pour acquis que le nouveau président adopterait une législation sévère sur le climat au début de son mandat. De son côté, la crise financière venait de faire voler en éclats, partout dans le monde, la confiance de la population en l’économie du laisser-faire : même aux États-Unis, l’idée de s’attaquer au tabou interdisant à l’État d’intervenir directement dans l’économie pour créer de bons emplois jouissait d’un soutien considérable. Obama avait ainsi obtenu la marge de manœuvre nécessaire à la mise en œuvre d’un plan de relance économique de 800 milliards de dollars (et il aurait sans doute pu demander plus de fonds). La position de faiblesse dans laquelle se trouvaient les banques est un autre aspect extraordinaire de ce moment : en 2009, elles étaient encore à genoux, en quête de milliers de milliards de dollars en fonds de sauvetage et en garanties de prêt. On discutait ferme de la façon dont elles devraient se restructurer en contrepartie de l’immense générosité des contribuables, allant même jusqu’à envisager sérieusement leur nationalisation. Et n’oublions pas cet autre facteur : à partir de 2008, parce qu’ils avaient vraiment mal géré leurs affaires, deux des « trois grands de l’automobile » américaine (acteurs clés de l’économie des combustibles fossiles) ont été pris en main par l’État, qui se chargerait d’assurer leur viabilité. En somme, trois moteurs économiques colossaux (les banques, les constructeurs automobiles et le plan de relance) étaient en jeu, si bien qu’Obama et son parti disposaient d’un plus grand pouvoir sur l’économie que tout gouvernement américain depuis celui de Franklin Delano Roosevelt. Imaginons un instant ce qui aurait pu se produire si l’administration Obama s’était appuyée sur sa légitimité démocratique toute fraîche pour bâtir la nouvelle économie promise en campagne électorale, pour se servir du plan de relance, des difficultés des banques et de la faillite des grands de l’auto pour établir les bases d’un avenir écologique. Imaginons qu’un puissant mouvement social (une solide coalition constituée de syndicalistes, d’immigrants, d’étudiants, d’environnementalistes et de tous ceux dont les rêves s’écroulaient devant la déconfiture du modèle économique dominant) ait exigé d’Obama qu’il n’en fasse pas moins. Le plan de relance aurait pu contribuer à la mise en place de services de transports en commun et de réseaux électriques


Chapitre 5

Pour en finir avec l’extractivisme Combattre le climatosceptique caché en chacun de nous

Le plus grand atout de la Terre, c’est que lorsqu’on y perce des trous, il en sort du pétrole et du gaz. Steve Stockman, parlementaire républicain au Congrès des États-Unis, 20131 Les veines ouvertes de l’Amérique latine saignent encore. Nilda Rojas Huanca, dirigeante autochtone bolivienne, 20142 Nous devons composer avec un monde aux ressources limitées, mais nous agissons comme si le contraire était vrai. À l’heure actuelle, les décideurs s’inspirent généralement d’un modèle théorique fondé sur une consommation de ressources et une croissance matérielle et démographique sans limites. Cette conception ne correspond plus à la réalité et [a] commencé à s’effriter. Document présenté par l’analyste de systèmes Rodrigo Castro et son équipe de recherche lors d’une conférence sur la modélisation scientifique tenue en 20143

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epuis quelques années,

une campagne de remise en forme bat son plein sur l’île de Nauru. Les murs de béton des bâtiments publics sont couverts de slogans exhortant les citoyens à faire de l’exercice régulièrement et à manger sainement, ou les alertant sur les risques du diabète. Les jeunes demandent à leurs grands-parents de leur enseigner les rudiments de la pêche, un art oublié. C’est qu’il y a un problème. Sur l’île, l’espérance de vie est courte, en partie en raison de la prolifération du diabète. Comme l’explique Nerida-Ann Steshia Hubert, qui travaille dans un centre de lutte contre le diabète à Nauru : « Les gens les plus âgés meurent tôt, ce qui nous prive de leur savoir. C’est une course contre la montre : il faut vite essayer d’assimiler leurs connaissances avant qu’ils nous quittent4. »


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Pendant plusieurs décennies, cette île d’à peine 21 kilomètres carrés, perdue dans le Pacifique Sud et comptant 10 000 ha­bitants environ, a été présentée comme un modèle pour les autres pays en développement. Au début des années 1960, le gouvernement australien, dont les troupes avaient arraché Nauru à l’Allemagne en 1914, était si fier de son protectorat qu’il lançait des vidéos promotionnelles où on voyait des Micronésiens vêtus de bermudas immaculés, écoutant religieusement les leçons de leurs professeurs anglo-saxons, réglant leurs différends dans des tribunaux inspirés du modèle britannique ou se procurant des produits modernes dans des commerces d’alimentation bien garnis5. Pendant les années 1970 et 1980, après avoir acquis son indépendance, l’île de Nauru est dépeinte dans la presse comme un lieu d’extrême opulence, à l’instar de Dubaï aujourd’hui. Dans un article de l’Associated Press publié en 1985, on précise que les Nauruans jouissent du « pnb le plus élevé au monde [...], supérieur même à celui des pétromonarchies du golfe Persique ». Tous les résidants y ont accès à des soins de santé, à une éducation et à un logement gratuits ; les maisons sont climatisées et les gens se baladent sur leur petite île – dont on fait le tour en vingt minutes – à moto et au volant de voitures neuves, comme la Lamborghini jaune qu’arbore fièrement un chef de police. « Quand j’étais jeune, se souvient Steshia Hubert, nous assistions à des fêtes où les gens pouvaient lancer une pluie de dollars sur un bébé. Des fêtes extravagantes en l’honneur d’un premier, seizième, dix-­ huitième, vingt et unième ou cinquantième anniversaire [...]. On offrait des voitures ou des oreillers remplis de billets de cent dollars à des bébés d’un an6 ! » Cette prospérité colossale découlait d’une particularité géologique de l’île : pendant des centaines de milliers d’années, Nauru, qui n’était alors qu’une formation de récifs coralliens émergeant des vagues, fut une escale de prédilection pour les oiseaux migrateurs, qui venaient s’y gaver de crustacés et de mollusques. Leurs excréments s’accumulèrent entre les récifs, formant peu à peu une masse rocheuse qui se couvrit peu à peu d’humus et de denses peuplements forestiers. Ainsi est née une oasis tropicale parsemée de cocotiers, de plages paisibles et de huttes au toit de chaume, si idyllique que les premiers Européens à y accoster l’ont nommée Pleasant Isle7. Pendant des milliers d’années, les Nauruans ont foulé le sol de leur île, se nourrissant de poisson et d’une espèce d’oiseau, le noddi noir, jusqu’à ce qu’un officier colonial ramasse un caillou qui s’avéra être du phosphate de chaux pratiquement à l’état pur,


Chapitre 6

S’attaquer aux fruits plutôt qu’aux racines Le rapprochement désastreux de la grande entreprise et du mouvement environnementaliste

Nos arguments doivent se traduire sous forme de profits, de gains, de productivité et de stimulants économiques pour l’industrie. Jay Hair, ancien président de la National Wildlife Association, 19873 Je sais que cela peut sembler paradoxal, mais, en l’occurrence, le vrai problème ne réside pas dans l’éventuelle construction de nouvelles centrales au charbon. [...] Si celles qui voient le jour respectent un plafond permettant de réduire leurs émissions de ges, il n’y a aucune raison de s’inquiéter. L’ennemi, ce n’est pas le charbon, ce sont les émissions de dioxyde de carbone. Fred Krupp, président de l’Environmental Defense Fund, 20094

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u xixe siècle,

un million de tétras cupidons peuplaient les grandes étendues herbeuses le long des côtes du Texas et de la Louisiane5. Ces oiseaux sont bien connus pour le magnifique spectacle qu’ils offrent à la saison des amours : afin d’attirer les femelles, les mâles martèlent le sol de leurs pattes dans un mouvement saccadé, émettent de puissants roucoulements caverneux (évoquant le son produit lorsqu’on souffle dans le goulot d’une bouteille) et gonflent leurs sacs gulaires jaune vif, donnant ainsi l’impression d’avoir avalé deux œufs dorés. Mais lorsque l’industrie pétrolière et gazière a investi les prairies, la population de tétras cupidon s’est mise à décliner, au grand dam des ornithologues de la région, de sorte qu’en 1965, The Nature Conservancy (tnc), une organisation réputée pour acquérir, dans une visée écologique, de vastes étendues de terre


222 – TOUT PEUT CHANGER

afin de les transformer en réserves, ouvrait une succursale au Texas. Au départ, l’une des priorités officielles de l’organisation consistait à sauver le tétras cupidon de l’extinction6. L’affaire n’était pas gagnée, même pour ce qui allait devenir l’organisation environnementaliste la plus riche du genre dans le monde entier. L’une des dernières zones de reproduction du tétras cupidon, laquelle couvre quelque 932 hectares sur les rives de Galveston Bay, dans le sud du Texas, était la propriété de Mobil (aujourd’hui ExxonMobil). Ce géant des énergies fossiles n’avait pas encore investi de ses infrastructures pétrolières et gazières la totalité de ce territoire, mais il y avait, à son extrémité septentrionale, des puits en activité contigus à la zone de reproduction des oiseaux menacés. Puis, en 1995, est tombée cette étonnante bonne nouvelle : Mobil faisait don de sa propriété de Galveston Bay à tnc, geste qui représentait, aux dires de la compagnie, « le dernier espoir de sauver l’une des espèces les plus menacées de la planète ». Nommant cette propriété Texas City Prairie Preserve, l’organisation faisait de « la restauration de la population de tétras cupidon » sa « priorité absolue ». De toute évidence, il s’agissait là d’un succès retentissant en matière de préservation – la preuve qu’une approche des questions environnementales fondée sur un partenariat authentique et dépourvu d’agressivité pouvait aboutir à des résultats tangibles7. Quatre ans plus tard, toutefois, quelque chose de très étrange s’est produit : tnc a entrepris à Galveston Bay précisément ce qu’elle était censée empêcher, à savoir l’exploitation des réserves de combustibles fossiles. En 1999, l’organisation a embauché un exploitant gazier et pétrolier pour forer sur le territoire de la réserve un nouveau puits, appelé à générer, par millions de dollars, des profits qui iraient directement dans les caisses de tnc. Or, si les puits de pétrole et de gaz forés avant l’établissement de la réserve ornithologique étaient pour la plupart éloignés de l’habitat du tétras cupidon, il en allait tout autrement de la nouvelle installation, le site où l’organisation autorisait le forage étant situé à proximité de l’aire de nidification de l’espèce menacée. De plus, selon les dires du gestionnaire actuel de la réserve, Aaron Tjelmeland, le puits se trouvait également à proximité de l’endroit où ces oiseaux accomplissaient leur parade nuptiale si particulière. De tous les puits, c’était celui qui se trouvait « le plus proche de l’endroit où les tétras cupidons se rassemblent normalement pour pousser leur roucoulement distinctif », a-t-il indiqué lors d’une entrevue8. Pendant environ trois ans, l’incursion de tnc dans l’univers des combustibles fossiles n’a pas suscité de


Chapitre 7

Les superhéros, ça n’existe pas Non, les milliardaires écolos ne nous sauveront pas

Chaque fois que je n’ai pas suivi les règles, je m’en suis tiré avec les honneurs. Je croyais que cette fois ce serait encore la même chose. C’eût été sans doute le cas si je n’avais pas péché par cupidité. Richard Branson, sur son arrestation pour évasion fiscale au début des années 19701 On doit donner l’exemple en prenant les devants. Rien ne part de la base. Michael Bloomberg, ex-maire de New York, 20132

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ans son autobiographie,

un manifeste entrepreneurial à la sauce new age intitulé Du capitalisme à l’écologie, le flamboyant fondateur du groupe Virgin Richard Branson révèle les dessous de ce qu’il appelle son « chemin de Damas », c’est-à-dire sa conversion à la lutte contre le réchauffement planétaire. C’était en 2006. Al Gore, alors en tournée de promotion pour le film Une vérité qui dérange, a rendu visite au milliardaire pour le sensibiliser aux répercussions de la crise du climat et tenter de le convaincre d’utiliser sa compagnie aérienne Virgin Airlines pour faire bouger les choses3. « Ce fut une expérience incroyable que d’avoir un expert en communication tel qu’Al Gore pour me faire toute une présentation PowerPoint, raconte Branson. C’était non seulement la meilleure présentation que j’aie jamais vue mais il était en plus profondément troublant de prendre soudainement conscience que nous pourrions faire face à une apocalypse. [...] Ce serait Armageddon4. » À la suite de cette terrifiante révélation, Branson s’est empressé de convoquer Will Whitehorn, responsable d’affaires et directeur


266 – TOUT PEUT CHANGER

du développement marketing du groupe Virgin. « Après discussion [...], nous avons pris la décision de changer notre façon de fonctionner au niveau de l’entreprise ainsi qu’au niveau mondial. Nous avons baptisé ce nouveau concept des affaires le “capitalisme de Gaïa”, en hommage à James Lovelock et à ses vues scientifiques révolutionnaires » (pour Lovelock, « la Terre [est] un énorme organisme vivant et [...] tous les éléments de l’éco­système [réagissent] les uns avec les autres »). « Je pense qu’il sera bénéfique à Virgin de se démarquer dans les dix prochaines années, tout en continuant de faire des affaires à notre façon, sans avoir honte de gagner de l’argent en même temps, écrit-il. C’est maintenant mon but de faire des affaires en respectant les principes du “capitalisme de Gaïa”, au niveau mondial5. » Avant la fin de l’année, Branson est fin prêt à faire son entrée spectaculaire sur la scène écolo (et il s’y connaît en entrées spectaculaires, que ce soit en parachute, en montgolfière, en motomarine ou en kitesurf avec une femme nue agrippée à son dos...). Toujours en 2006, lors de l’assemblée annuelle de l’organisme Clinton Global Initiative à New York (événement le plus presti­ gieux du calendrier philanthropique), l’extravagant homme d’affaires s’engage à investir environ 3 milliards de dollars en dix ans dans le développement des biocarburants comme solution de rechange au pétrole et au gaz, et dans d’autres technologies destinées à contrer la crise du climat. Une telle somme est déjà ahurissante, mais c’est sa source qui constitue l’aspect le plus élégant de cette promesse : Branson entend puiser à même les profits générés par les sociétés de transport de Virgin, grandes consommatrices de combustibles fossiles. « Tous les dividendes, tous les fonds recueillis lors de la vente d’actions et tous les bénéfices émanant de nos lignes aériennes et ferroviaires seront réinvestis dans la recherche de nouveaux carburants propres, en particulier pour les moteurs d’avion à réaction, dans l’espoir de préserver le monde de la destruction, qui sera inévitable si on laisse les choses aller comme elles vont », déclare-t-il lors d’une interview6. En résumé, Branson se propose de faire précisément ce que les gouvernements rechignent à imposer par la voie législative : faire en sorte que les profits tirés d’activités contribuant au réchauffement de la planète soient affectés à la coûteuse transition vers des sources d’énergie moins dangereuses. « C’est exactement ce que l’ensemble de l’industrie devrait faire », commente le directeur de la campagne Move America Beyond Oil du NRDC. De plus, Branson promet de tirer ces 3 milliards « de notre compagnie de transport, l’argent pouvant également venir de nos


Chapitre 8

Atténuer le rayonnement solaire La solution à la pollution réside-t-elle... dans la pollution ?

La géo-ingénierie affirme être en mesure de résoudre les problèmes liés à la crise du climat pour à peine quelques milliards de dollars par an. Newt Gingrich, ancien président de la Chambre des représentants des États-Unis, 20081 Notre science n’est qu’une goutte d’eau, notre ignorance est une mer. William James, 18952

M

ars 2011.

Je viens d’arriver dans le Buckinghamshire, à environ une heure et demie de route au nord-ouest de Londres, où s’ouvre une conférence de trois jours sur le thème de la géo-­ ingénierie. Cette rencontre a été organisée par la Royal Society, prestigieuse académie des sciences du Royaume-Uni qui a déjà compté Isaac Newton et Charles Darwin parmi ses membres, et dont fait aujourd’hui partie Stephen Hawking. En raison de l’incapacité des États à respecter leurs objectifs de réduction d’émissions de ges, la Royal Society insiste depuis plusieurs années sur la nécessité d’échafauder un plan B qui ferait appel à la technologie. Dans un rapport publié en 2009, l’éminente organisation scientifique a demandé au gouvernement britannique de mobiliser d’importantes ressources en vue de déterminer quelles méthodes de géo-ingénierie pourraient ­s’avérer les plus efficaces. Deux ans plus tard, elle conclut que des interventions, à l’échelle planétaire, destinées à bloquer une partie du rayonnement solaire « pourraient être le seul moyen d’abaisser rapidement la température mondiale en cas d’urgence climatique3 ». Lors de la conférence de Buckinghamshire, les discussions se cantonnent à quelques aspects : comment diriger la recherche dans le domaine de la géo-ingénierie ? Comment superviser son


294 – TOUT PEUT CHANGER

éventuel déploiement ? À quelles règles les chercheurs doivent-ils se conformer ? Quels organes encadreront les expériences ? Pour répondre à ces questions, la Royal Society s’est associée à deux autres commanditaires de la conférence : The World Academy of Sciences (twas), une organisation basée en Italie qui se voue à la promotion des projets scientifiques dans les pays en développement, et l’edf, qui considère la géo-ingénierie comme un « outil de transition » (après avoir tenu le même discours sur le gaz naturel4). Il s’agit à la fois d’un des plus importants rassemblements mondiaux sur la géo-ingénierie et de la première occasion où une grande organisation environnementaliste approuve ouvertement l’étude de manipulations extrêmes du système climatique terrestre pour remédier à la crise actuelle. Cette conférence à connotation futuriste a lieu dans un somptueux manoir de style georgien, magnifiquement restauré, du nom de Chicheley Hall. La bbc a déjà utilisé cette imposante demeure de brique rouge comprenant 62 pièces comme décor de la série télévisée Orgueil et préjugés, puis la Royal Society l’a récemment acquise pour en faire un centre de conférences. Il se dégage du site une forte impression d’anachronisme. Sur les pelouses verdoyantes du domaine, entourées de haies savamment taillées, on s’attendrait à voir déambuler des dames vêtues de robes à corset, ombrelle à la main, et non des scientifiques ébouriffés discutant de la mise en place d’un parasol planétaire. La géo-ingénierie a d’ailleurs un aspect vaguement archaïque, peutêtre pas rétrofuturiste, mais rappelant assurément une époque plus exaltée où le contrôle du climat tenait davantage de la prochaine prouesse scientifique que d’une ultime tentative de sauver l’humanité de l’incinération. Après un repas pris dans une salle décorée d’immenses tableaux d’hommes grassouillets coiffés de perruques argentées, les délégués sont invités à passer à la bibliothèque tout en boiseries. Une trentaine de scientifiques, d’avocats, d’environnementalistes et de conseillers politiques s’y rassemblent pour un briefing sur les différentes techniques de géo-ingénierie à l’étude. Un scientifique membre de la Royal Society présente un diaporama où il est entre autres question de « fertiliser » les océans avec du fer afin de soutirer du dioxyde de carbone à l’atmosphère, de tapisser les déserts d’immenses bâches blanches afin de réfléchir la lumière du Soleil vers l’espace, et de construire des armées de machines capables d’absorber le dioxyde de carbone atmosphérique, du genre de celles qui ont été soumises au concours Virgin Earth Challenge de Richard Branson.


Chapitre 9

Blocadie Les nouveaux guerriers du climat

En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. Rapport de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, 19923 Dans le secteur pétrolier, les gens honnêtes sont si rares qu’on pourrait en faire des pièces de musée. Harold Ickes, secrétaire à l’Intérieur des États-Unis, 19364

P

«

asseports »,

demande le policier, des grenades lacrymogènes accrochées telles des médailles à son gilet pare-balles. Nous lui tendons nos passeports, nos cartes de presse et les autres papiers attestant que nous n’avons guère plus d’intérêt que le groupe de documentaristes canadiens que nous sommes. Sans un mot, le policier antiémeute prend les documents et fait signe à notre interprète de nous inviter à sortir du véhicule. Il s’entretient longuement, à voix basse, avec un collègue qui garde les bras croisés et semble très fier de ses énormes biceps. Un troisième policier se joint à eux, puis un autre. Ce dernier sort un téléphone de sa poche et dicte laborieusement nos noms et numéros de passeport à son interlocuteur, s’interrompant de temps à autre pour poser une question à l’interprète. D’autres hommes en uniforme se trouvent sur les lieux. J’en compte 11 au total. Il commence à faire noir. La route de terre où l’on nous a arrêtés est mal en point, à moitié effondrée d’un côté. Aucun lampadaire en vue. J’ai la franche impression qu’on se moque de nous, que cette opération de contrôle a pour seul but de nous contraindre à


336 – TOUT PEUT CHANGER

reprendre la route dans l’obscurité. Mais nous connaissons les règles : avoir l’air serein, éviter tout contact visuel, ne pas parler avant qu’on nous ait adressé la parole. Résister à la tentation de photographier la rangée de policiers lourdement armés qui se tiennent devant les barbelés (heureusement, notre caméraman est parvenu à tourner des images à travers les mailles de sa casquette). Et, règle d’or à observer lors de toute rencontre avec l’arbitraire du pouvoir : éviter de montrer à quel point ça vous emmerde d’être là. Nous attendons. Une demi-heure. Trois quarts d’heure. Nous attendons encore. Le soleil se couche. Notre fourgonnette se remplit de moustiques voraces. Nous continuons à sourire gentiment. En matière de postes de contrôle, j’ai déjà vu pire. Dans l’Irak envahi par les États-Unis, chacun devait se soumettre à des fouilles systématiques pour entrer ou sortir de tout immeuble un tant soit peu officiel. Pour se rendre à Gaza et en revenir, on nous inspectait de huit façons différentes, et les forces israéliennes comme celles du Hamas nous interrogeaient inlassablement. Mais ici, sur cette route de terre, nous ne sommes pas en zone de guerre, du moins pas officiellement. Nous ne sommes ni sous un régime militaire, ni en territoire occupé, ni en quelque autre endroit où l’on pourrait s’attendre à être détenu et interrogé longuement et sans raison. Nous nous trouvons sur une route publique de Grèce, un État démocratique membre de l’Union européenne. De plus, cette route sillonne la Chalcidique, une destination touristique de renommée mondiale qui accueille chaque année des milliers de visi­ teurs attirés par sa combinaison spectaculaire de plages de sable baignées d’eaux turquoise, d’oliveraies et de forêts anciennes de hêtres et de chênes où coulent de nombreuses cascades. Alors pourquoi tous ces policiers antiémeute ? Ces barbelés ? Ces caméras de surveillance accrochées aux arbres ?

Bienvenue en Blocadie Bien que des touristes se pressent encore dans ses blanches auberges et ses tavernas de front de mer aux nappes à carreaux bleus et aux planchers collants d’ouzo, cette région balnéaire n’a plus grand-chose d’une destination vacances. Elle se trouve p ­ lutôt aux avant-postes d’un territoire que certains appellent « Blocadie ». La Blocadie ne figure sur aucune carte, car elle constitue une zone mouvante de conflits transnationaux, qui surgit avec une fréquence et une intensité croissantes partout où sont discutés des


Chapitre 10

C’est l’amour qui sauvera la planète Démocratie, désinvestissement et victoires concrètes

Selon moi, plus nous prêterons attention aux merveilles et aux phénomènes de l’univers qui nous entoure, moins nous aurons le goût de le détruire. Rachel Carson, 19541 À quoi bon une montagne qui n’est rien d’autre qu’une montagne ? Jason Bostic, vice-président de l’Association des producteurs de charbon de Virginie-Occidentale, 20112

A

vril 2012.

Par une journée grise et bruineuse, un avion turbopropulseur de 27 places se pose sur le petit aéroport de Bella Bella, en Colombie-Britannique, qui se résume à une seule et unique piste d’atterrissage débouchant sur un bâtiment rudimentaire. Au nombre des passagers qui descendent de cet appareil bleu et blanc de la Pacific Coastal Airlines se trouvent trois membres d’une commission d’examen mise sur pied par le gouvernement canadien. Ces gens ont fait le voyage de 650 kilomètres de Vancouver jusqu’à cette île lointaine, entaillée de fjords profonds et couverte de luxuriantes forêts de conifères s’étalant jusqu’au rivage, dans le but de tenir des auditions publiques au sujet de l’infrastructure de transport de combustibles fossiles la plus controversée d’Amérique du Nord : le projet d’oléoduc Northern Gateway de la société pétrolière Enbridge. Bella Bella n’est pas directement située sur le parcours de l’oléoduc (qui passerait à quelque 530 kilomètres plus au nord). Cependant, les eaux de l’océan Pacifique qui se déploient à ses pieds se trouvent, elles, sur la traître route des pétroliers que l’oléoduc approvisionnerait en dilbit issu des sables bitumineux. Chaque chargement dépasserait largement (parfois de 75 %) celui de l’Exxon Valdez, qui, en 1989, a déversé sa cargaison dans la baie


384 – TOUT PEUT CHANGER

du Prince-William, en Alaska, dévastant la vie marine et les pêcheries dans l’ensemble de la région3. Or, un déversement dans ces eaux s’avérerait encore plus destructeur en raison de l’éloignement, qui compliquerait l’accès au site, en particulier durant les tempêtes hivernales. Les membres de cette commission (composée d’une femme et de deux hommes, assistés de quelques employés) tiennent depuis plusieurs mois des auditions afin d’évaluer les effets de l’oléoduc en question. Ils devront ensuite présenter leurs recommandations au gouvernement fédéral quant à la poursuite du projet. Bella Bella, dont la population est composée à environ 90 % de membres de la nation autochtone heiltsuk, est fin prête à les recevoir. Une rangée de chefs héréditaires heiltsuks attendent sur le tarmac, vêtus de leur costume de cérémonie : robes brodées de motifs d’aigles, de saumons, d’orques et d’autres créatures de la mer et du ciel ; coiffes ornées de masques d’animaux et de longues traînes de fourrure d’hermine blanche, couvre-chefs en écorce de cèdre tressé. Ils exécutent une danse de bienvenue pour accueillir les visiteurs au son des perles, coquillages et autres petits objets accrochés à leurs robes et à leurs poignets. Ils sont accompagnés d’une rangée de percussionnistes et de chanteurs. De l’autre côté de la clôture grillagée se tiennent de nombreux manifestants brandissant des pagaies et des pancartes anti-oléoduc. À une distance respectueuse derrière les chefs se tient Jess Housty, une menue jeune femme de 25 ans qui a contribué à préparer la collectivité à cette rencontre avec la commission (et qui est sur le point d’être élue au conseil tribal heiltsuk, dont elle deviendra la plus jeune membre). Pour cette poète accomplie ayant mis sur pied la première et unique bibliothèque de Bella Bella avant même d’avoir atteint l’âge adulte, l’arrivée de la commission est « l’aboutissement d’un énorme travail accompli par l’ensemble de la collectivité 4 ». Ce sont des jeunes de Bella Bella qui ont pris les choses en main. Ayant transformé l’école du village en centre d’opération, ils ont préparé ces auditions pendant plusieurs mois. Ils ont retracé l’historique des oléoducs et des déversements de pétrole, dont la catastrophe survenue en 2010 dans la rivière Kalamazoo, notant qu’Enbridge, la firme responsable, est celle-là même qui tente de faire accepter le projet d’oléoduc Northern Gateway. Ils se sont également intéressés au déversement de l’Exxon Valdez, survenu dans un environnement nordique similaire au leur. Issus d’une communauté fondée sur les ressources de la mer – dont la


Chapitre 11

Avec quelle armée ? Les droits des Autochtones et la nécessité de tenir parole

Jamais je n’aurais cru qu’un jour nous nous unirions. Nos relations sont en train de changer, les stéréotypes tombent, nous nous respectons davantage les uns les autres. Si le projet Northern Gateway d’Enbridge a eu le moindre effet, c’est celui d’unir la Colombie-Britannique. Geraldine Thomas-Flurer, coordonnatrice de la Yinka Dene Alliance (une coalition de nations autochtones opposées au projet d’oléoduc Northern Gateway d’Enbridge), 20131 La paix ne règne jamais en Virginie-Occidentale parce que la justice n’y règne jamais. Mary Harris « Mother » Jones, organisatrice syndicale, 19252

S

ourcils froncés,

le type de Standard & Poor’s parcourt rapidement le contenu d’un gros classeur posé sur la table ronde de la salle de réunion. Il hoche la tête. Nous sommes en 2004, et j’assiste à un entretien privé entre deux grands chefs autochtones et le représentant d’une des trois agences de notation les plus puissantes au monde. La rencontre a été organisée par Arthur Manuel, ancien chef de la bande ­Neskonlith de Colombie-Britannique et aujourd’hui porte-parole du Réseau autochtone pour l’économie et le commerce. Manuel, qui appartient à une longue et illustre lignée de dirigeants autochtones, est un penseur mondialement reconnu pour ses réflexions sur les manières de contraindre les gouvernements rétifs à respecter les droits territoriaux des Autochtones – même si sa spontanéité et les petits rires dont il ponctue ses phrases ne le laissent nullement présager. Selon lui, rien ne changera à moins qu’États et investisseurs ne soient menacés, de façon crédible, de perdre des sommes considérables s’ils persistent à bafouer les


416 – TOUT PEUT CHANGER

droits des Autochtones. Il s’emploie donc à chercher comment concrétiser cette menace. C’est dans ce contexte qu’il a approché Standard & Poor’s (S&P), qui attribue régulièrement au Canada le triple A, un indicateur convoité montrant aux investisseurs que le pays est un endroit sûr où placer leur argent. Manuel affirme, dans les lettres qu’il a adressées à l’agence, que le Canada ne mérite pas cette cote parce que ce dernier ne rend pas compte d’un lourd passif, à savoir une dette colossale, non encore remboursée, qui correspond à l’ensemble de la richesse tirée, depuis 1846, de territoires autochtones qui ne lui ont jamais été cédés et sans le consentement des populations concernées3. Il s’appuie sur divers arrêts de la Cour suprême ayant réaffirmé les droits ancestraux et issus de traités. Après maints va-et-vient épistolaires, Manuel est parvenu à planifier une rencontre avec Joydeep Mukherji, directeur du service de notation des emprunteurs souverains chargé de l’attribution de la cote de crédit du Canada. La réunion a lieu au siège social de S&P, un gratte-ciel situé à quelques pas de Wall Street. Manuel y a invité Guujaaw, charismatique président du conseil de la nation haïda, afin que celui-ci l’aide à défendre sa position sur ces dettes impayées ; à la dernière minute, il m’a demandé de les accompagner en qualité de témoin. Ignorant que, depuis le 11-Septembre, une pièce d’identité officielle est exigée à l’entrée de tous les grands immeubles de bureaux de Manhattan, le dirigeant haïda a laissé son passeport dans sa chambre d’hôtel ; avec sa chemise à carreaux et la longue tresse qui lui descend dans le dos, Guujaaw a du mal à franchir le portail de sécurité. Après quelques négociations avec le gardien (et une intervention du contact de Manuel), nous finissions tout de même par passer. Pendant la réunion, Manuel présente à Mukherji l’ordonnance d’assignation adressée par les Okanagans et lui explique que des requêtes similaires ont été déposées par beaucoup d’autres premières nations. Par ces documents tout simples, qui font valoir leurs titres fonciers sur de vastes territoires, ces bandes font part au gouvernement du Canada de la ferme intention qu’ils ont d’engager une procédure judiciaire en vue d’obtenir compensation pour l’exploitation sans leur consentement des ressources naturelles que renferment leurs terres. Ces ordonnances d’assignation font mention d’une dette se chiffrant en milliers de milliards de dollars pour l’État canadien, précise Manuel. Puis, solennellement, Guujaaw présente à Mukherji la déclaration de la nation haïda. Il s’agit d’un document juridique de


Chapitre 12

Partager le ciel Communs atmosphériques et justice climatique

La forêt est déjà « développée ». La forêt, c’est la vie. Franco Viteri, dirigeant de Sarayaku, Équateur1 Comment une chose pareille pourrait-elle être possible dans les pays du Nord ? Comment, vu la folie qui s’est emparée des pays riches, dont l’élite et ses idéologues ont forgé le mythe de la « crise de la dette », avec ses « remèdes de cheval » et son « austérité » qui supplantent tout appel au bien commun, le Nord pourrait-il reconnaître la nécessité de procéder à des investissements financiers et technologiques d’envergure dans le cadre d’une mobilisation pour le climat, lesquels comprendraient un soutien massif au Sud ? [...] Comment, vu la crainte que lui inspire l’essor de l’Asie et son entêtement à considérer le Sud comme réticent à limiter ses émissions ou incapable d’y arriver, le Nord pourrait-il saisir l’implacable logique – la crainte de voir leur avenir hypothéqué – qui anime avant tout les négociateurs du Sud ? Et comment, étant donné que le déni de ces questions par les pays du Nord sert à justifier leur propre inertie, les bases d’une action rapide à l’échelle mondiale pourraient-elles se trouver ailleurs que dans le Nord ? Sivan Kartha, Tom Athanasiou et Paul Baer, climatologues, 20122

J

’ai été témoin de cette nouvelle forme de réparation historique lors d’un reportage sur un des fronts de la guerre des combustibles fossiles dont les enjeux sont des plus importants, dans le sud-est du Montana. Sous des collines ondoyantes parsemées de bovins, de chevaux et de formations rocheuses d’un autre monde repose une grande quantité de charbon. Il y en a tellement qu’on peut en apercevoir des filons affleurant en bordure des routes ! La région recèle assez de charbon, en fait, pour répondre aux besoins des États-Unis à leur niveau actuel pendant encore près de deux cents ans3. D’ailleurs, une bonne partie du charbon que l’industrie envisage d’exporter en Chine proviendrait de mines situées


440 – TOUT PEUT CHANGER

dans la région. Chacune d’entre elles toucherait les Cheyennes du Nord d’une manière ou d’une autre : l’industrie souhaite extraire le minerai se trouvant sous leur réserve et les terres adjacentes, et, comme nous l’avons vu au chapitre 9, elle projette de construire un chemin de fer pour transporter le charbon vers la côte du Pacifique. Celui-ci, avec la mine, menacerait la rivière Tongue, une source d’eau essentielle. La lutte des Cheyennes du Nord contre les sociétés minières remonte au début des années 1970 et découle en partie d’une sinistre prophétie de leur ancêtre Sweet Medicine, selon laquelle, entend-on souvent, l’extraction de la « roche noire » provoquerait une sorte de folie et la fin de la culture cheyenne. Lors de mon premier séjour dans la réserve en 2010, la région suscitait de telles convoitises dans l’industrie des combustibles fossiles qu’on ne savait trop si ses militants anticharbon tiendraient le coup encore longtemps. Après avoir mené une âpre bataille, les opposants au charbon venaient tout juste de perdre un vote déterminant du conseil territorial sur le projet minier Otter Creek, envisagé dans une zone adjacente à la réserve des Cheyennes du Nord (le site où les sculpteurs lummis séjourneraient lors de leur tournée du mât totémique). Otter Creek était le plus vaste projet minier à l’étude aux États-Unis, et, comme tout indiquait qu’il se concrétiserait, ses opposants ont décidé de focaliser leur lutte sur la construction de l’artère par laquelle le charbon serait expédié, à savoir le chemin de fer de la rivière Tongue, qui, s’il voyait le jour, pourrait endommager d’anciens cimetières cheyennes. À l’instar de la lutte contre les oléoducs des sables bitumineux, l’enjeu consistait désormais à mettre en place un « goulot d’étranglement » : sans chemin de fer, l’industrie ne pourrait expédier son charbon, si bien que l’aménagement d’une mine perdrait tout intérêt. En 2010, cependant, les opposants au chemin de fer n’étaient pas encore parvenus à mobiliser les Cheyennes du Nord, et le projet semblait voué à aller de l’avant. Au même moment, dans la réserve voisine des Crows, on planifiait la construction d’une usine de liquéfaction du charbon, un procédé nocif par lequel on transforme le minerai de charbon en un carburant liquide très polluant dont la combustion émet deux fois plus de dioxyde de carbone que l’essence ordinaire. La société australienne à l’origine du projet, baptisé « Many Stars », avait engagé un artiste crow réputé pour concevoir son logo, qui représente deux tipis sous un ciel étoilé4.


Chapitre 13

Perpétuer la vie De l’extraction à la régénération

Arrêtez de dire que je suis résiliente. Je ne suis pas résiliente. Car chaque fois que vous dites : « Oh, comme ils sont résilients ! » je peux m’attendre à de nouveaux assauts de votre part. Tracie Washington, avocate et spécialiste des droits civils de La Nouvelle-Orléans, 20101 Que la femme soit l’environnement primordial est un enseignement fondamental. Pendant la grossesse, son corps porte la vie. [...] Elle nourrit au sein les enfants qui formeront la nouvelle génération. Son corps façonne la relation qu’aura la nouvelle génération avec la nature et avec la société. La Terre est notre mère à tous, disent les aînés. En tant que femmes, nous sommes donc la Terre. Katsi Cook, sage-femme mohawk, 20072

D

de ce livre, j’ai souligné que l’expérience de la maternité, en cette époque où l’humanité est en péril, m’a amenée à envisager la crise du climat sous un nouvel angle. Naturellement, je savais déjà que la situation était critique, comme nous en sommes tous plus ou moins conscients. La ­plupart du temps, toutefois, j’en ressentais plutôt une vague tristesse, ponctuée de moments de panique, plutôt qu’une douleur profonde. Il y a environ sept ans, j’ai pris conscience que ma crainte d’une catastrophe écologique imminente était en train de miner ma capacité à profiter des moments que je passe dans la nature. Plus ceux-ci étaient beaux et intenses, plus je déplorais la perte qui s’ensuivrait inévitablement – un peu comme si la crainte de la rupture m’empêchait de goûter pleinement aux joies de l’amour. Le regard perdu dans une baie foisonnante de vie de la Sunshine Coast, en Colombie-Britannique, je l’imaginais soudain dévastée, dépouillée de ses aigles, de ses hérons, de ses phoques et ans les premières pages


474 – TOUT PEUT CHANGER

de ses loutres... Un désert. Après avoir couvert le déversement de bp dans le golfe du Mexique, j’ai vu mon réflexe virer à l’obsession : je ne pouvais plus voir un plan d’eau sans imaginer une pellicule huileuse à sa surface. Les couchers de soleil m’étaient particulièrement pénibles : les vagues nimbées de rose me rappelaient trop le lustre du pétrole. Un soir, en faisant griller un saumon rouge fraîchement pêché, je me suis prise à imaginer comment, devenue une vieille femme flétrie par les années, je décrirais ce poisson magnifique – sa couleur flamboyante, l’éclat lumineux de sa chair – à un enfant vivant dans un monde où cette espèce aurait disparu. J’en suis venue à nommer ce réflexe morbide « pré-perte », une variation sur le thème des « pré-crimes » exploré dans le film Minority Report. Et je sais que je ne suis pas la seule à en souffrir. Il y a quelques années, le magazine The Nation, où j’écris des chroniques, a publié la publicité d’une croisière d’une semaine en Alaska. L’annonce couvrait une page entière. « Venez voir les glaciers avant qu’ils ne disparaissent », pouvait-on y lire. Indignée, j’ai appelé le rédacteur en chef. N’était-ce pas complètement déplacé de badiner à propos de la fonte des glaces, et par-dessus le marché pour faire la promotion d’une croisière aussi polluante ? Le réchauffement planétaire n’est pas matière à plaisanterie ! Pourquoi laisser entendre qu’il s’agit d’un phénomène inéluctable ? La publicité a été retirée, mais j’ai réalisé que, bien que d’un goût douteux, elle reflétait bel et bien le fatalisme qui imprègne très souvent notre rapport à la nature et qu’on pourrait résumer par la devise « profitons-en avant qu’il ne soit trop tard ». Ce fatalisme écologique explique en grande partie la réticence à avoir des enfants que j’ai éprouvée jusqu’à la fin de la trentaine. Pendant des années, j’ai plaisanté en disant que je donnerais la vie à une guerrière du climat à la Mad Max qui devrait se battre bec et ongles pour obtenir nourriture et carburant. Je savais aussi que, pour éviter le pire, il faut réduire le nombre d’ultra-­ consommateurs sur la planète. C’est en travaillant sur ce livre que j’ai commencé à voir les choses autrement, sans doute un peu pour me justifier. (Un enfant de plus ou de moins, quelle différence ?) Mais il y avait autre chose : l’exploration du mouvement international pour la justice climatique m’exposait à des scénarios d’avenir beaucoup plus lumineux que les visions apocalyptiques qui revenaient sans cesse me hanter. Peut-être pouvait-on imaginer, après tout, que le fait de donner la vie s’inscrive dans un cycle de création, et non de destruction ?


Naomi

TOUT PEUT CHANGER

Capitalisme et changement climatique Oubliez tout ce que vous croyez savoir sur le réchauffement cli­ma­ tique. La «vérité qui dérange» ne tient pas aux gaz à effet de serre, la voici : notre modèle économique est en guerre contre la vie sur Terre. Au-delà de la crise écologique, c’est bien une crise exis­ten­tielle qui est en jeu – celle d’une humanité défendant à corps perdu un mode de vie qui la mène à sa perte. Pourtant, prise à rebours, cette crise pourrait bien ouvrir la voie à une transformation sociale radicale susceptible de faire advenir un monde non seulement habitable, mais aussi plus juste. On nous a dit que le marché allait nous sauver, alors que notre dé­­ pen­dance au profit et à la croissance nous fait sombrer chaque jour davantage. On nous a dit qu’il était impossible de sortir des combustibles fossiles, alors que nous savons exactement comment nous y prendre – il suffit d’enfreindre toutes les règles du libre marché : brider le pouvoir des entreprises, reconstruire les économies locales et refonder nos démocraties. On nous a aussi dit que l’humanité était par trop avide pour relever un tel défi. En fait, partout dans le monde, des luttes contre l’extraction effrénée des ressources ont déjà abouti et posé les jalons de l’économie à venir. Naomi Klein soutient ici que le changement climatique est un appel au réveil civilisationnel, un puissant message livré dans la langue des incendies, des inondations, des tempêtes et des sécheresses. Nous n’avons plus beaucoup de temps devant nous. L’alternative est simple : changer... ou disparaître.

Klein

Naomi

Klein

Tout peut changer capitalisme & changement climatique

Tant par l’urgence du sujet traité que par l’ampleur de la recherche effectuée, l’auteur de No Logo et de La Stratégie du choc signe ici son livre le plus important à ce jour. Collaboratrice du Harper’s, reporter pour Rolling Stone, chroniqueuse affiliée au New York Times, au Guardian et à The Nation, Naomi Klein est une journaliste canadienne saluée par de nombreuses distinctions. Elle est l’auteur de No Logo. La tyrannie des marques (2001) et de La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre (2008).

www.naomiklein.org

Tout peut changer

Essai traduit de l’anglais (Canada) par Geneviève Boulanger et Nicolas Calvé

ACTES SUD/ DÉP. LÉG. : MARS 2015 24,80 e TTC France www.actes-sud.fr

ISBN 978-2-330-04784-9

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capitalisme & changement climatique


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