Roman traduit de l’anglais par Patrice Repusseau
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : NOV. 2018 / 22,50 e TTC France ISBN 978-2-330-11606-4
sidney_chambers_et_le_probleme.indd Toutes les pages
9:HSMDNA=VV[U[Y:
Photographie de couverture : © Evelina Kremsdorf / Arcangel images
Né en 1959, fils de l’ancien archevêque de Cantorbéry, James Runcie est écrivain et réalisateur. Il enseigne également à l’université de Bath et collabore régulièrement avec de grands quotidiens anglais. Il partage sa vie entre Londres et Édimbourg. Déjà parus chez Actes Sud : Sidney Chambers et l’ombre de la mort (2016) et Sidney Chambers et les périls de la nuit (2017).
ACTES SUD
Sidney Chambers goûte aux joies du mariage avec Hildegard, son épouse allemande. Mais le calme ne dure jamais longtemps à Grantchester et, bientôt, le clerc détective tente d’arrêter un serial killer qui s’en prend au clergé, découvre qu’une noyade survenue lors d’un tournage n’était peut-être pas si accidentelle que cela et enquête sur le vol d’un bébé à l’hôpital commis à Noël, en 1963. Troisième volet de la série des “Mystères de Grantchester” qui a l’ambition de traverser trente ans d’histoire britannique et dont l’adaptation télévisuelle connaît un vif succès, Sidney Chambers et le problème du mal réhabilite de la plus belle façon le roman à énigme.
Sidney Chambers et le problème du mal
JAMES RUNCIE
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
JAMES RUNCIE
Sidney Chambers et le problème du mal LES MYSTÈRES DE GRANTCHESTER
actes noirs
ACTES SUD
02/10/2018 15:28
pour Marilyn
4
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 4
28/09/2018 14:15
On dit que nous sommes une nation très littéraire, mais la littérature ne nous intéresse pas… ce qu’il nous faut c’est un bon meurtre. Walter Sickert
5
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 5
28/09/2018 14:15
6
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 6
28/09/2018 14:15
LE PROBLÈME DU MAL
Le chanoine Sidney Chambers songeait à la nature du pardon. Il se rendait à la consécration de la cathédrale de Coventry où il avait travaillé peu après la guerre. À présent, dix-sept ans plus tard, un nouveau bâtiment se dressait parmi les vestiges des bombardements, symbole de défi contre les horreurs de l’histoire. Dans quelle mesure, se demandait‑il, les gens pouvaient se remettre des calamités d’une époque aussi terrible, et pourrait‑on jamais pardonner certains crimes abominables ? Comment un Dieu d’amour avait‑il permis de tels martyres et quelles mesures fallait‑il prendre pour prévenir d’aussi atroces souffrances à l’avenir ? C’était un bel après-midi de la fin du mois de mai. Ayant été expressément prié de s’asseoir dans la nef auprès de son épouse allemande, Sidney avait choisi de ne pas se joindre aux autres pasteurs revêtus de leur soutane pour le service. En tant que couple, Sidney et Hildegard étaient l’exemple vivant de la réconciliation d’après-guerre, preuve que l’humanité pouvait se guérir, se rétablir et trouver l’amour ; et qu’une nouvelle génération pouvait renaître de la destruction. Bien que convaincu de la nécessité de l’espérance, il estimait qu’il ne fallait pas trop compter sur une paix prolongée. La tension actuelle avec l’Union soviétique en était la 7
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 7
28/09/2018 14:15
preuve et il était suffisamment au fait de la nature humaine et de la diplomatie internationale pour reconnaître qu’il eût été trop optimiste de croire à “plus jamais”. Pendant des années, le mal pouvait germer dans les endroits les plus tranquilles, répandant insidieusement son influence néfaste jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour l’endiguer. Même ici, en plein cœur d’une ville reconstruite et à l’intérieur d’un symbole positif de la foi, il convenait de ne pas s’illusionner quant à la pérennité des bons sentiments. Sidney fut content et touché que les ecclésiastiques de son propre diocèse fussent venus en nombre. Il y avait son ancien directeur d’études, Simon Opie, maintenant principal du collège de théologie de Westcott House. C’était un petit homme chauve au visage fripé comme un bébé qui consacrait autant de temps à ses perruches qu’à la religion. Le suivait dans la procession Philip Agnew, un ancien missionnaire menant une vie si simple et si ascétique qu’il n’avait jamais d’argent sur lui et ne mangeait donc presque pas. Puis venait Isaiah Shaw de St Bene’t, éminent exégète porté à la dépression qui cherchait du réconfort dans la bouteille ; et sur le banc de l’autre côté de l’allée était assis Patrick Harland, un prédicateur laïque amateur de chaussures en daim et plutôt trop évangélique au goût de Sidney. Ce petit groupe du Cambridgeshire, songea Sidney, figurait un microcosme de l’Église anglicane. Ces hommes s’évertuaient à promouvoir la foi de diverses façons, parfois avec sérieux et à d’autres moments en amateurs délicieusement éthérés ne tenant aucun compte de la nature du combat ardu à mener pour apporter la grâce à un monde de plus en plus laïque. Sidney présenta à Hildegard l’idée qui avait présidé à la résurrection de la cathédrale : le bâtiment avait été conçu pour se déployer telle une fleur à l’entrée des visiteurs et révéler sa beauté en douceur. On avait demandé à des 8
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 8
28/09/2018 14:15
spécialistes du camouflage pendant la guerre de contribuer à la conception d’ensemble, variation moderne sur la reconversion des épées en socs de charrues. Traversant d’abord les anciens murs ajourés en direction d’une croix calcinée, Sidney et Hildegard franchirent l’arche de la Reine et se trouvèrent face à la grande verrière de l’ouest, écran de saints et d’anges, avant de découvrir la magnifique tapisserie de Graham Sutherland représentant le Christ en gloire au-dessus du grand autel, expression de victoire, de sérénité et de compassion. — Il a un visage particulièrement anglais, glissa Hildegard, reposant un instant sa tête sur l’épaule de Sidney, ce qui le fit sourire. L’ensemble des grands de ce monde se leva pour chanter le cantique Tous les gens qui peuplent la terre et le doyen salua l’assistance. Dans son sermon, l’archevêque de Canterbury déclara que cet édifice résonnait des paroles du prophète : “Cette maison de Dieu était glorieuse, main tenant elle le sera davantage encore.” La chorale chanta le Magnificat et le maire de Coventry s’effondra, submergé par l’émotion de la journée. Pour Sidney la cérémonie était une déclaration de foi en même temps qu’une affirmation de l’identité nationale ; et, tandis qu’il confiait ces pensées à sa femme en sortant de la cathédrale, Hildegard lui rappela qu’un office spécial était conjointement célébré à Berlin dans l’église du Souvenir de l’Empereur Guillaume. Des prières étaient adressées au même Dieu, au même moment, dans des pays récemment encore ennemis jurés, dans l’espoir d’une paix durable. Il y eut ensuite la réception habituelle au doyenné. Le poulet du Couronnement* était arrosé d’un riesling, ce * Recette de poulet créée pour le banquet du couronnement de la reine Élisabeth en 1953. (Toutes les notes sont du traducteur.) 9
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 9
28/09/2018 14:15
qui fit dire à certains que c’était pousser un peu loin le bouchon du rapprochement anglo-allemand, et Sidney eut l’occasion de voir quelques vieux amis, de mettre en valeur celle qu’il venait d’épouser (ils n’avaient pas encore fêté leur premier anniversaire de mariage), et de mettre fin aux bruits selon lesquels il envisageait de quitter l’Église pour embrasser une carrière de détective. Ces rumeurs, insista-t‑il, quand ses collègues le taquinèrent au moment de trinquer, étaient sans fondement. Il ne souhaitait qu’une chose : mener une vie simple dans une petite paroisse et bientôt, peut-être, ajouta-t‑il en jetant un coup d’œil à Hildegard, avoir une famille à lui. Son épouse sourit sans rien dire. Elle avait déjà rappelé à son mari qu’elle approchait de la quarantaine et qu’il y avait peu de chance qu’elle ait plus d’un enfant ; c’était presque aussi improbable que si Sidney décidait de ne plus jamais participer aux enquêtes de l’inspecteur Keating. Elle avait toléré que les deux hommes continuent à se retrouver à l’Eagle pour leur partie de backgammon hebdomadaire, mais avait demandé à pouvoir approuver à l’avance toute nouvelle investigation. Préparée à pouvoir, parfois, occuper la deuxième place après Dieu dans la vie de Sidney, elle n’était pas décidée à venir en troisième position après les petits délinquants et les criminels. Dans le monde laïque, par contre, elle devrait toujours passer en premier. Il ne devait pas y avoir de secrets entre eux. En chaire, Sidney pourrait prêcher à sa guise sur le pardon, mais il n’en trouverait pas trace à la maison si d’aventure il déviait du droit chemin de son mariage. — Aucun écart ne sera donc permis ? avait‑il demandé d’un ton faussement désespéré. — J’ai besoin de savoir tout ce que tu penses, meine Liebe. Et si tu as la conscience tranquille, tu n’as pas lieu de t’inquiéter. 10
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 10
28/09/2018 14:15
— Je pense que j’aurai toujours quelque sujet d’inquiétude. — Mais jamais, j’espère, en ce qui concerne mon amour. — Il m’arrive de me dire que j’ai eu une chance inouïe de t’avoir rencontrée. — Alors, imagine ce que je devrais dire, Sidney. Stephen Staunton, le premier mari d’Hildegard, avait été assassiné par sa première maîtresse après en avoir fréquenté une deuxième, et elle s’était dit qu’elle ne se remarierait jamais. Maintenant que c’était fait, elle était décidée à profiter du bonheur de leur union ; même si certains l’avaient prévenue qu’aucun mariage n’était toujours que sucre et miel. Par exemple, Hildegard avait déjà eu droit à un rapport circonstancié de Mme Maguire, l’ancienne femme de ménage de Sidney, sur les insuffisances de son époux. À l’entendre il était porté à rêvasser, nul en cuisine, dans la lune, désordonné, et il gâtait son chien. Il s’ennuyait facilement, se laissait distraire pour un rien et n’appréciait jamais la nourriture qu’elle préparait même s’il ne crachait pas sur le pâté en croûte, de préférence avec un cornichon, la saucisse à la purée, le poisson le vendredi et l’agneau le dimanche, ce qui était pratique car il en restait toujours pour le hachis Parmentier, le lendemain, et elle montrerait à Hildegard comment fonctionnait le hachoir à viande. Il fallait demander à M. Chambers de venir à table, sinon il oubliait son repas ou n’avait plus d’appétit, puis il allait à la pâtisserie Fitzbillies s’acheter un petit pain au lait (il aimait trop les sucreries) qui le bourrait tellement qu’alors il laissait son dîner ou bien le faisait brûler. Il prenait son thé avec beaucoup de lait, avait horreur du chou et des choux de Bruxelles, mais s’arrangeait bien des carottes et des petits pois, et il ne mangeait jamais 11
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 11
28/09/2018 14:15
beaucoup de fruits parce que son amie Amanda Kendall ne tolérait pas les bananes, encore qu’on ne la voyait plus guère ces derniers temps. Apparemment son vicaire, Leonard Graham, ne valait pas mieux et même si, tint à préciser Mme Maguire, personne ne le traiterait d’homme à femmes, il était pâle à force de rester enfermé et de ne pas prendre d’exercice, il fumait la pipe – ce qui ne valait rien pour son asthme – et parlait sans arrêt de livres en russe auxquels personne de sensé ne comprenait goutte. Elle était d’avis que les deux hommes avaient besoin d’être surveillés. On ne pouvait leur faire confiance. Hildegard remercia Mme Maguire pour ces informations et décida de changements en son for intérieur sans expliquer précisément ce qu’étaient ses projets. Bien que préparée à soutenir son époux, elle avait l’intention de poursuivre sa carrière de professeur de piano et aussi d’entretenir une part de mystère afin de cultiver son charme. Simon Opie ramena le couple en voiture. Un excès de distraction cléricale déteignait sur sa conduite. Ils traversèrent le Warwickshire en se traînant à moins de cinquante kilomètres à l’heure. Une fois dans le Northamptonshire, ils dépassèrent Kettering puis, sur la route de Huntingdon, la voiture s’emballa soudain de façon alarmante alors que l’après-midi touchait à sa fin. Hildegard avait annoncé son intention de faire un somme sur la banquette arrière pendant que les deux hommes parlaient boutique, discutant du déroulement de la cérémonie et de ce qu’ils attendaient du prochain concile du Vatican. — Je me suis toujours demandé, fit Simon Opie, comment le pape peut porter à la fois l’anneau du pêcheur, à l’effigie de saint Pierre remontant ses filets, 12
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 12
28/09/2018 14:15
et le pallium du bon berger, tissé de la blanche laine d’agneaux élevés par des moines trappistes. Comment le souverain pontife peut‑il être à la fois berger et pêcheur ? — Ah… c’est le mélange osé des métaphores qui vous gêne ? réagit Sidney. — Exactement. Il faudrait savoir. On ne peut pas plus attraper des poissons avec une houlette que mener des moutons en troupeau avec une canne à pêche. — Peut-être que si quand on est le pape ; encore que ce serait pousser un peu loin l’infaillibilité. — Au moins il n’est pas aussi aviculteur. J’en serais fort marri. Simon Opie avait sa propre volière dans l’enceinte de Wescott House. — Non, acquiesça Sidney. Mieux vaut laisser cela à saint François ; et, bien sûr, à ses héritiers contemporains, Simon. — Non que je me place dans la même catégorie que l’humble saint François, Sidney. — Bien sûr, sourit son collègue. Mais nous pouvons tous commencer par nous en inspirer. Au bout de deux heures, ils atteignirent la banlieue de Cambridge. Après cette longue journée, Sidney aspirait à un whisky consolateur. Hildegard se réveilla et leur dit qu’elle avait rêvé à des avions qui, volant en rase-motte audessus de Berlin, lâchaient des enfants en parachute plutôt que des bombes. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Sidney se demanda en silence si elle ne tenait pas à avoir un enfant à elle plus qu’elle ne voulait bien le dire. Simon Opie s’arrêta devant le presbytère, mit le frein à main et fit le tour par-derrière pour venir ouvrir à Hildegard tandis que Sidney sortait leurs affaires du coffre. Après leur avoir fait ses adieux en espérant bien les revoir d’ici peu, il redémarra la voiture et s’apprêta 13
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 13
28/09/2018 14:15
à s’en aller. Le bruit du moteur couvrit presque le petit cri que poussa Hildegard, à mi-chemin du halètement et du hurlement. Sur le seuil du presbytère gisaient deux colombes mortes. Sidney passa le bras autour de sa femme, baissa les yeux, puis se retourna pour voir la Humber de Simon Opie s’éloigner. Il dit à Hildegard d’entrer dans la maison. Il ne voulait pas qu’elle s’alarme. Il essaya de penser à l’explication la plus naturelle et la moins dérangeante justifiant la présence des oiseaux morts à sa porte. Peut-être que Di ckens, son labrador bien-aimé, les avait trouvés, ou que Jerome Benson, le taxidermiste local, les lui avait laissés en cadeau ? Mais les gens mangeaient‑ils des colombes ? se dit‑il perturbé. Leur chair ressemblait peut-être à celle de la caille ou du canard. Pouvait‑il séparer l’idée d’une colombe en tant que symbole de paix de son potentiel culinaire ? Il inspecta les oiseaux en quête de plombs, mais n’en trouva pas ; et elles n’avaient pas non plus le cou brisé. En fait la façon dont elles avaient péri était aussi mystérieuse que leur présence sur le pas de sa porte. La seule certitude était qu’il ne s’agissait pas d’un accident : deux colombes, tuées et placées en évidence. Il n’y avait pas de note. Il alla chercher une bêche dans la cabane et enterra les oiseaux dans le jardin, priant non seulement pour leurs âmes, mais également, songeant à la cérémonie solennelle d’inauguration de l’après-midi, pour la paix dans sa propre vie et dans le vaste monde. Hildegard tenta de chasser l’image des colombes, si figées dans la mort, en préparant des sandwiches au jambon et une théière. Leonard Graham, enjoué, venait d’arriver pour leur rendre une petite visite et savoir comment s’était déroulée la journée. Il demanda si Sidney avait “passé la nouvelle”. 14
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 14
28/09/2018 14:15
— Quelle nouvelle ? demanda Hildegard, incapable de se concentrer sur ce qu’avait dit le vicaire de Sidney. — Je vais avoir une paroisse. — Où ça ? fit Hildegard. — Dans le nord de Londres. Holloway. Un peu différente d’ici. — Je n’étais pas au courant. — Sidney ne vous l’avait pas dit ? Son collègue eut l’air confus. — J’attendais le bon moment. — Tu as oublié. — Bien sûr que non. — Une tasse de thé, Leonard ? demanda Hildegard. Debout près de la fenêtre, elle ne parvenait pas à s’apaiser. Sidney regarda le livre que tenait son vicaire. — Tu vas devoir jeter ton Dostoïevski aux oubliettes. — Mais ça ne sera sûrement pas avec le sourire. — Non, effectivement. Sidney ne pouvait oublier les oiseaux morts. — Leonard, il faut que je te demande quelque chose. Es-tu déjà venu au presbytère aujourd’hui ? — Je suis passé plus tôt dans la journée. Pourquoi ? — C’est simplement qu’Hildegard a trouvé deux colombes sur le pas de la porte. — Un cadeau ? Hildegard lui tendit son thé. — Pas des plus opportuns. — Je crois qu’il est possible de cuisiner les colombes, vous savez. Les Russes ont un plat qui ressemble à des colombes avec du chou blanc. Golubtsy, je pense que c’est le nom… — Je le crois volontiers, le coupa Sidney. Mais ce que nous avons découvert n’avait rien à voir. — Comment ça ? 15
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 15
28/09/2018 14:15
— Je ne sais pas trop comment te dire. — Un présage ? Non ? — Peut-être, mais je ne vois vraiment pas pourquoi. Je ne pense pas avoir commis de faute ; du moins pas récemment. — Vas-tu en parler à l’inspecteur Keating ? — Ce n’est pas impossible. — Sidney…, intervint Hildegard. — Par simple précaution. Même s’il nous faut éclaircir nous-mêmes le mystère. Hildegard passa le bras autour du cou de son époux. — Peut-être devrions-nous en rester là. Je ne veux pas que tu t’attires des ennuis, meine Liebe. Je te connais. Sidney déposa un baiser sur la joue de sa femme, en prenant dans sa main une mèche de ses cheveux. — Pas d’inquiétude, je t’en prie, ma chérie. Leonard était toujours touché par ces petites démonstrations d’amour entre Sidney et sa nouvelle épouse. Il vit qu’il était temps de s’en aller. — Je suis sûr qu’il y a une explication tout à fait plausible. Mais il faut que je vous laisse la trouver en tête à tête, comme deux tourtereaux, conclut Leonard avant de prendre conscience, une fois dans l’allée du presbytère, qu’étant donné les circonstances il aurait pu prononcer des paroles plus avisées. Il était presque onze heures. Sidney alluma la radio et écouta les nouvelles sur le Service domestique*. En plus d’apprendre aux auditeurs que c’était l’anniversaire du maréchal Tito en Yougoslavie, que des navires * The BBC Home Service est une station de radio britannique qui fonctionna de 1939 à 1967. 16
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 16
28/09/2018 14:15
soviétiques surveillaient les essais nucléaires des ÉtatsUnis à Christmas Island et que le Sussex avait battu le Pakistan de sept wickets, il fut aussi signalé que la reine, accompagnée de la princesse Margaret et de Lord Snowdon, s’était rendue à la cérémonie à laquelle euxmêmes avaient assisté le matin. Assis au bureau de son cabinet de travail, Sidney jeta un coup d’œil au courrier avant de s’agenouiller sur son prie-Dieu pour dire ses prières. Il demanda pitié, pardon et compréhension, espérant que les oiseaux laissés à sa porte n’auguraient pas de catastrophes à venir. — Ô Dieu, d’où procèdent tous les désirs saints, tous les bons conseils et toutes les œuvres justes, accorde à Tes serviteurs cette paix que le monde ne peut pas donner… Hildegard aimait toujours se coucher la première et Sidney écouta l’air qu’elle fredonnait en montant l’escalier ; il crut d’abord que c’était un chant populaire allemand avant de reconnaître L’Homme que j’aime. Il était extraordinaire qu’il fût cet homme. Si une journée se passait très mal ou qu’il était rongé d’inquiétude, il savait toujours qu’elle l’aimait sans réserve et qu’il l’aimait. C’était le bien le plus précieux de sa vie et il ferait tout pour le préserver. Presque endormie quand il finit par monter, Hildegard donna à son époux un baiser somnolent avant de se tourner de son côté en lui présentant le dos. Sidney écouta la respiration de sa femme en train de s’endormir. Irrégulière, elle s’amplifia à mesure qu’elle sombrait dans le sommeil (s’était‑elle mise à ronfler ?) et alors Sidney, troublé, se dit qu’il assisterait peut-être un jour à son dernier souffle. Ils n’étaient mariés que depuis six mois, mais il ne supportait plus les moments où ils étaient séparés. Il n’avait jamais pensé connaître pareille plénitude sur cette terre. Il avait même peur de 17
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 17
28/09/2018 14:15
son propre bonheur, redoutant qu’il s’achève un jour ; il s’attendait presque à ce qu’il ne dure pas, croyant peutêtre qu’il ne le méritait pas, et c’était vraiment invraisemblable de se torturer ainsi à propos de choses dont on disposait encore. Étrange, se dit‑il, qu’un homme ne puisse savourer le contentement ni le goûter pleinement pour ce qu’il était. Sidney essaya de calquer sa propre respiration sur la sienne, imaginant que le rythme de sa femme pourrait l’aider à dormir et qu’ils seraient synchronisés toute la nuit. Mais la respiration d’Hildegard était agitée, remplie de longs silences soudain brisés par un bruyant soubresaut comme si elle rêvait si profondément qu’elle en oubliait comment inspirer et ne s’en souvenait qu’au dernier moment. Il lui arrivait de pousser un petit cri, ou d’ajuster sa position, d’abord couchée sur le dos avant de se tourner vers lui, inconsciente, perdue dans des rêves ou dans le passé, ignorant le présent de la veille, préservée du danger, chaude dans la pénombre. C’était l’amour, pensa-t‑il, d’être couché ainsi, en écoutant sa femme si près. Le contentement était un cadeau dur à acquérir, Sidney le savait, mais il en était reconnaissant et il s’endormit en songeant à d’autres secteurs de la vie où il se sentait simplement, et facilement, en paix avec le monde ; notamment la soirée du jeudi où il retrouvait régulièrement l’inspecteur Keating à l’Eagle, dans le bar de la RAF, pour une partie de backgammon. Ils arrivèrent au pub ensemble et sous la pluie. Le mois de juin approchait, mais Geordie en avait assez de devoir toujours porter un imperméable piteux et il s’inquiétait de commencer à faire vieux jeu. Après avoir 18
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 18
28/09/2018 14:15
apporté la première de leurs deux pintes incontournables, ils s’assirent près de la fenêtre et l’inspecteur se plaignit que ses poils gris gagnaient implacablement du terrain, que sa ceinture s’était desserrée non pas d’un cran mais de deux ces dernières années, et que son besoin de porter des lunettes pour lire lui donnait un air de fonctionnaire. — Et pas très bien habillé, avec ça. Il soupira. — C’est vrai, repartit Sidney distraitement en installant le plateau de backgammon. — Vous pensez vraiment que je suis miteux, Sidney ? — On voit que vos vêtements ont été portés. — C’est parce que les seuls à avoir droit à des habits neufs avec l’argent de mon salaire sont les enfants. D’ailleurs je ne les vois guère. — Vous faites un métier prenant. — Je n’arrête pas, vous savez. Sidney parla à son ami des deux colombes qu’ils avaient découvertes sur le pas de la porte et il s’alarma en voyant qu’il avait manifestement éveillé l’intérêt de Keating. Il supposa qu’on aurait pu l’accuser d’être excessivement soupçonneux, mais en fait c’était le contraire. L’inspecteur était tout ouïe. — Ça m’inquiète, Sidney. Je pense qu’en l’occurrence il faut vous montrer très prudent. — Je suis toujours prudent. — Non, c’est grave. Je ne sais pas vraiment… — Vous hésitez, Geordie. — En effet. Je me demandais si, oui ou non, je devais vous en parler. — Je pensais que nous n’avions pas de secrets. — Tout à fait, et je sais que de toute façon la nouvelle va s’ébruiter, alors il vaut mieux que ce soit moi qui vous 19
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 19
28/09/2018 14:15
en parle en premier. Le fait est qu’un meurtre a été commis : un cadavre a été découvert dans l’église Ronde. — C’est effroyable. — En effet. — Et êtes-vous sûr qu’il n’y a pas de causes naturelles ? — Non, Sidney, j’en ai bien peur. La victime a été étouffée. Nous ignorons combien de temps cela a pris ou à quel point elle était consciente quand c’est arrivé, mais il semble qu’elle ait été également torturée ; on a gravé un motif sur sa poitrine avec un couteau. — Quel genre de motif ? — Comme une griffe d’animal. C’est à n’en pas douter une espèce d’insigne. Le médecin légiste affirme n’avoir jamais rien vu qui y ressemble. — La marque de la bête ? — Peut-être. Je ne sais pas trop comment elle est faite. — C’est vraiment bouleversant. Et je me demande si vous croyez que cela puisse avoir le moindre rapport avec les colombes dont je viens de vous parler. — Oui, en fait, je crains que ce soit la chose… — Il n’est pas dans vos habitudes d’être aussi élusif, Geordie. — La victime du crime était un pasteur. — Non. — Il s’appelle Philip Agnew. Je suis sûr que vous devez le connaître. — Mon Dieu, repartit Sidney. Je l’ai vu pas plus tard que vendredi dernier à la cérémonie de Coventry. — Comment était‑il ? Sidney observa un temps de silence, encore ému et attristé par l’annonce de la mort d’Agnew. — C’était un homme très bon. Un saint, presque trop bon pour le monde. 20
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 20
28/09/2018 14:15
La victime était un célibataire de plus de cinquante ans, un homme qui accueillait les sans-abris dans son église, et qui donnait aux pauvres la plus grande partie de son argent. Il croyait que l’Église devrait être une “œuvre d’art” et une “offrande d’amour” plutôt qu’une institution ou une “cause”. Il menait une vie frugale, s’interdisant viande et alcool pour essayer de rester vigilant, convaincu qu’il convenait de combattre les ruses de Satan la tête claire et l’estomac léger. Un jour Sidney l’avait entendu faire un sermon à partir de cinq mots de l’Évangile précédant l’arrestation du Christ dans le jardin de Gethsémani : “Puis ce fut la nuit.” D’après Philip Agnew, la phrase n’indiquait pas seulement le moment de la journée et l’avènement des ténèbres au moment de l’arrestation, mais c’était l’annonce d’un mal imminent et absolu. Sidney but une petite gorgée. La bière était moins consolatrice que lorsqu’il avait entamé sa pinte. — C’est épouvantable. Avez-vous des soupçons ? — On a signalé la présence d’un vagabond dans les parages. Le pasteur s’en était peut-être occupé un moment. Bien sûr, nous enquêtons pour tenter de savoir où il se trouvait… — Et en attendant vous soupçonnez qu’un tueur est peut-être en liberté ? — Il y a un assassin dans la région, cela ne fait aucun doute, et il se peut qu’il en veuille tout particulièrement aux pasteurs. J’aurai besoin de votre aide. — Je ne voudrais pas qu’Hildegard s’inquiète. — Elle est déjà au courant pour les colombes… — Oui, mais apprendre la mort de M. Agnew va l’alarmer. — Je pense qu’on ne parle déjà de rien d’autre à Cambridge. Tout le monde va s’affoler, Sidney. C’est pourquoi nous devons trouver ce vagabond. 21
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 21
28/09/2018 14:15
— Mais, vraiment, il paraît improbable qu’il… — Qui d’autre cela peut‑il être ? — Je veux dire, il est peu probable qu’un vagabond aille jusqu’à graver quelque chose sur la poitrine d’un homme avec un couteau, vous ne trouvez pas ? Tuer d’un coup de couteau, c’est une chose, pour de l’argent ou dans une espèce de folle revanche contre la vie qu’on a menée. Mais sculpter un symbole… Voilà qui semble différent. La marque de la bête… — Du calme, Sidney… — L’Apocalypse ; l’avènement de la fin du monde. Ce pourrait être l’œuvre d’un homme en proie à des chimères… — Ce qui n’exclut nullement un vagabond. — Effectivement, mais il se peut que le mobile soit plus compliqué qu’il n’y paraît à première vue. — Il en est toujours ainsi. C’est la nature du crime, Sidney. Il n’est pas dans l’intérêt du meurtrier de nous faciliter la tâche. — Et il n’y a pas de mobile évident ? Pas de disparition d’argent ni rien d’anormal ? — On n’a rien remarqué de tel. Il s’agit peut-être de pure méchanceté – l’inspecteur se leva pour com mander une deuxième pinte. Mais ça donne à réfléchir ; pourquoi un Dieu aimant autorise-t‑il le meurtre de l’un des siens ? C’est diabolique. Pourquoi n’intervient‑il pas pour l’empêcher ? Je pensais que c’était le but de la prière. — Il faut bien comprendre, Geordie, que nous ne pouvons pas toujours juger des actes de Dieu à l’aune de la moralité humaine. — Mais quels autres critères avons-nous ? — En termes de foi, il existe des vérités qui ne re lèvent pas du factuel. Le mysticisme. La métaphore. 22
Sidney_chambers_et_le_probleme_du_mal_BAT.indd 22
28/09/2018 14:15
Roman traduit de l’anglais par Patrice Repusseau
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : NOV. 2018 / 22,50 e TTC France ISBN 978-2-330-11606-4
sidney_chambers_et_le_probleme.indd Toutes les pages
9:HSMDNA=VV[U[Y:
Photographie de couverture : © Evelina Kremsdorf / Arcangel images
Né en 1959, fils de l’ancien archevêque de Cantorbéry, James Runcie est écrivain et réalisateur. Il enseigne également à l’université de Bath et collabore régulièrement avec de grands quotidiens anglais. Il partage sa vie entre Londres et Édimbourg. Déjà parus chez Actes Sud : Sidney Chambers et l’ombre de la mort (2016) et Sidney Chambers et les périls de la nuit (2017).
ACTES SUD
Sidney Chambers goûte aux joies du mariage avec Hildegard, son épouse allemande. Mais le calme ne dure jamais longtemps à Grantchester et, bientôt, le clerc détective tente d’arrêter un serial killer qui s’en prend au clergé, découvre qu’une noyade survenue lors d’un tournage n’était peut-être pas si accidentelle que cela et enquête sur le vol d’un bébé à l’hôpital commis à Noël, en 1963. Troisième volet de la série des “Mystères de Grantchester” qui a l’ambition de traverser trente ans d’histoire britannique et dont l’adaptation télévisuelle connaît un vif succès, Sidney Chambers et le problème du mal réhabilite de la plus belle façon le roman à énigme.
Sidney Chambers et le problème du mal
JAMES RUNCIE
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
JAMES RUNCIE
Sidney Chambers et le problème du mal LES MYSTÈRES DE GRANTCHESTER
actes noirs
ACTES SUD
02/10/2018 15:28