MIKEL SANTIAGO
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Sur une petite route escarpée, par une nuit étoilée de Provence, un homme hagard, le visage plein de cicatrices, vient se jeter sous les roues du rutilant Range Rover d’une star déchue du rock anglais. Avant de prendre la fuite, laissant l’homme pour mort, le conducteur l’entend murmurer : “L’ermitage.” Il se dénonce à la police, dévoré par la culpabilité, mais, au lieu indiqué, la brève enquête ne révèle ni corps ni trace de col lision. Le musicien ayant déjà souffert, par le passé, de crises de délire paranoïaque et d’hallucinations, son équilibre psycho logique précaire pourrait bien expliquer l’“incident”. Aussi, quand il est retrouvé mort dans sa piscine quelques jours plus tard, gavé d’alcool et de psychotropes, il n’y a guère que son vieil ami l’écrivain Bert Amandale pour ne pas croire à la thèse du suicide et se lancer à corps perdu dans la recherche de la vé rité. Qui va lui faire découvrir une petite communauté sectaire défendant violemment ses terribles secrets, indéfectiblement soudée par des expérimentations macabres d’un autre âge nées dans l’enfer de la jungle guyanaise – et qui pourraient se perpé tuer dans l’inattendu ermitage d’une clinique privée villageoise. Entre réalité et hallucinations, les standards des Rolling Stones en bande-son, Mikel Santiago nous embarque pour un mauvais trip en Provence, avec ce thriller endiablé et parfaite ment glaçant.
Le mauvais chemin
MIKEL SANTIAGO
Le mauvais chemin roman traduit de l’espagnol par Aline Valesco
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : JUIN 2018 / 22,50 e TTC France ISBN 978-2-330-10335-4
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Photographie de couverture : © Tom Chambers
Mikel Santiago est né en Biscaye en 1975. Après de longs séjours en Irlande et aux Pays-Bas, il vit à Bilbao, où il partage son temps entre l’écriture, le rock’n’roll et la programmation informatique. Actes Sud a publié en 2016 La Dernière Nuit à Tremore Beach.
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pour Nerea, pleine de promesses
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PREMIÈRE PARTIE
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I 1 Tout a commencé quand Chucks a cessé de répondre au téléphone et aux mails pendant plusieurs jours, ne donnant aucun signe de vie, même sur WhatsApp, sans doute cloîtré dans sa cave, à enregistrer non-stop et à dormir sur le canapé. Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Je lui ai envoyé un message mercredi, j’ai essayé de le joindre jeudi soir, mais il n’a même pas pris la peine de répondre : “Désolé. Occupé.” Cette semaine-là, entre les coups de fil des journalistes et les courses avec Miriam pour faire le plein de nappes, coffres, chandeliers en bronze et autres babioles qui allaient saturer notre grotte provençale déjà bien encombrée, je n’avais pas franchement chômé non plus. J’étais donc sans nouvelles de Chucks depuis quatre jours et ça a fini par m’inquiéter. J’avais d’abord pensé que son silence n’avait rien d’alarmant, qu’il était sans doute parti faire une virée en mer avec Jack Ontam et ses poulettes, en Italie, mais dans ce cas pourquoi ne pas m’avoir prévenu la dernière fois qu’on s’était parlé ? Quatre jours plus tôt, au Sapin Rouge, le bar situé à mi-chemin entre nos deux maisons, on s’était quittés sur un “À très vite”. À présent, ce vendredi 25 mai au matin, je me trouvais seul chez moi, les femmes de la famille étant parties de bonne heure, Miriam pour visiter une galerie niçoise, Britney, au lycée Charles-de-Gaulle, où l’année scolaire tirait à sa fin. J’avais 11
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fait mes étirements, mon yoga, ma série de cent abdos et je m’apprêtais à attaquer ma “dure” journée d’écrivain. Je m’étais servi un café, j’avais posé deux beignets dans mon assiette (ce qui me vaudrait vingt abdos supplémentaires) et, la tasse à la main, j’avais traversé le jardin jusqu’au cabanon en bois qui me servait de lieu de travail. J’ai allumé mon Mac et vérifié sur mon téléphone si Chucks avait répondu à mon dernier message (“T’es toujours en vie ou quoi ?”), mais rien. On en était donc à quatre jours de silence radio. Nous vivions dans le Sud de la France, cette année-là, et l’été pointait son nez derrière le printemps, emplissant l’air de chants de grillons, d’odeurs d’herbe brûlée, de cris d’enfants jouant dans les rues de ces villages en pierre perchés sur les collines. Les cloches et les chiens marquaient les derniers battements du jour. Comme ils n’avaient pas besoin de courir le monde, vu que le monde entier accourait chez eux et les enviait, les Provençaux s’étaient conduits jusqu’à présent en hôtes idéaux. Indifférents, avec cette touche de classe austère coulant dans leurs veines, cette élégance séculaire qui n’avait pas besoin d’être étalée. Chucks n’aurait pas dû se trouver dans la région, mais de fait, il s’y trouvait. Seul, parce que c’était son style. Une pièce difficile à caser dans le puzzle de notre nouvelle vie (ce qui était également son style). Je me suis souvenu de Jimi Hendrix, disparu alors qu’il n’avait pas fini d’enregistrer son “meilleur disque” (selon ses propres termes), et j’ai imaginé Chucks dans sa cave-studio, électrocuté par un câble, mortellement piégé dans son monte-charge ou intoxiqué par un de ses vieux vins à mille euros la bouteille qui reposaient dans sa réserve sous une couche de poussière millénaire. J’étais son seul ami à un milliard d’années-lumière à la ronde. Un ami doté d’une imagination trop fertile pour pouvoir rester une minute de plus les bras croisés. J’ai bu une gorgée de café et me suis levé de ma chaise. Un blouson de cuir plus tard, j’allumais le contact de mon Alfa Romeo Spider 1988 et la faisais ronfler entre les quatre murs du garage. Malgré l’urgence de la situation, j’ai démarré 12
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tout doucement, roulant au pas sur le sentier étroit du jardin et, d’un simple clic, j’ai fermé la maison et activé les alarmes. Quinze kilomètres séparaient notre mas à Saint-Rémy et la maison de Chucks aux alentours de Sainte-Claire par une étroite départementale qui montait et descendait de virage en virage, sillonnant les champs de lavande, les vignobles et les petits villages aux vieilles bâtisses, aux murs tapissés de lierre et aux fenêtres débordant de fleurs. Je roulais en écoutant à un volume peu recommandable Exile on Main Street des Stones, plus précisément Tumbling Dice, une chanson qui me fait fredonner à tous les coups, sauf cette fois, où j’avais l’esprit occupé par Chucks. J’ai tâché de me rappeler notre dernière conversation, un détail dont il m’aurait parlé, une fan venue lui rendre visite (et avec qui il serait en train de jouer une scène à la John-Yoko sur le canapé-lit de son studio) ? Un voyage en perspective ? Rien. Ce jour-là, Chucks m’avait simplement confié à quel point il était heureux d’être en Provence, dans sa nouvelle vie “d’homme des cavernes”, à enregistrer son nouveau disque : — J’ai toujours pensé que seule Londres possédait cette magie. Que si un jour, je quittais la ville, je perdrais la flamme. Et regarde un peu ce qui sort de cette foutue cave ! Assis devant la table de mixage de sa “grotte”, une cave à vin transformée en studio d’enregistrement, nous avions écouté son disque, ce qu’il avait composé de mieux en dix ans. Magique. On avait l’impression de revenir à ses deux premiers albums du début des années 1990, quand Chucks était encore The Blind Sculpture, un beau ténébreux de vingt ans, mélange de Jim Kerr et de Bryan Ferry, et qu’il s’était découvert un don pour composer des chansons immortelles. Il y en avait pas mal de ce calibre dans Beach Ride, à commencer par celle qui donnait son titre à l’album, balèze comme les murs d’un château fort. — Je vais revenir, Bert. Après ma longue traversée du désert, je vais revenir sur le devant de la scène. 13
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Je n’avais pas le moindre doute là-dessus. Le disque sortirait en octobre et Jack Ontam, son agent, avait déjà programmé des concerts aux États-Unis et au Canada pour l’été suivant. La participation exceptionnelle de Lana del Rey (à distance depuis Los Angeles, hélas, car Britney aurait adoré la rencontrer) et de Dave Grohl lui promettait une bonne presse au lancement, et on pouvait raisonnablement espérer que Beach Ride serait nominé aux BRIT ou au moins aux MTV Music Awards. Toujours est-il que Chucks était au seuil d’une nouvelle carrière, plus mature, où il s’abstiendrait de boire au moins cinq jours sur sept pour profiter de son succès. Arrivé à Sainte-Claire, j’ai bifurqué vers le pont au-dessus du Vilain et continué jusqu’au bois où se trouvait la Villa Chucks, appelée le “Mas des Citronniers”, une maison provençale à trois ailes avec des vignes en pergola et des volets bleus. “C’est une bâtisse Renaissance”, disait Chucks, jouant les connaisseurs. À mon avis, il avait entendu cette phrase dans la bouche de l’agent immobilier et l’avait retenue pour épater ses visiteurs. Il est vrai que c’était une belle demeure entourée de citronniers, de jardins en rocaille, de terrasses et d’escaliers en pierre qui descendaient jusqu’à la piscine en forme de demi-lune. Un soir, Chucks nous avait invités à dîner, et même si Miriam n’aimait pas mon ami, elle avait dû admettre qu’il avait fait preuve d’un goût exquis dans son choix. “Il a aussi eu de la chance, avais-je ajouté en me rappelant le prix qu’il m’avait annoncé. Pour la même somme, t’as une boîte à chaussures, à Londres.” J’ai garé ma Spider devant l’entrée principale et donné un coup de klaxon. Chucks employait une femme de ménage, Mabel, une Française aux allures de cartomancienne. C’était toujours elle qui venait m’ouvrir quand je me pointais, je m’attendais donc à la voir apparaître avec sa blouse blanche aux manches retroussées et son sourire chafouin, comme si elle projetait de nous assassiner et de nous dépecer sur place. Chucks avait une chienne labrador, Lola. Mais ni l’une ni l’autre ne se sont manifestées lorsque j’ai éteint le moteur. J’ai remarqué qu’une porte-fenêtre était ouverte et qu’un rideau y ondulait, détail inhabituel. 14
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“Mmm. Bizarre.” Je suis écrivain. Mes romans sont peuplés d’individus soupe au lait qui cambriolent des maisons et tuent leurs habitants. À coups de hache, de tronçonneuse, de cisailles. Le ketchup y coule à flots, le dénouement est parfois heureux, mais cher payé. Je suis en tête du classement des écrivains qui dézinguent leurs personnages principaux, les amis de ceux-ci et leurs proches, il ne faut donc pas m’en vouloir si je vois le mal partout, mais là, j’avais un mauvais pressentiment. Quelqu’un (et j’ai aussitôt visualisé un gars avec des yeux de lézard) avait ouvert la grille et attendait, tapi derrière la porte, armé d’un stylet bien affûté (par exemple) avec lequel il me trancherait la gorge dès que j’aurais franchi le seuil. À moins qu’il se contente de me l’enfoncer dans le cœur d’un coup vif et précis. Il me traînerait dans la cave, à côté du cadavre de Chucks, son smartphone encore à la main avec le message “Au secours !” tout juste envoyé. Nous ressemblerions à deux poupons oubliés dans le coffre à jouets, nos yeux vitreux fixés au plafond pour l’éternité, les mains dans des postures grotesques, la bouche ouverte, une mouche voletant à l’intérieur. “Méfiance, Bert. Il te reste de belles années devant toi et une santé de fer, va pas tout gâcher.” Je suis sorti de ma voiture et me suis adossé à sa magnifique carrosserie rouge. J’ai remonté mes Ray-Ban sur le front pour observer plus attentivement la maison. L’entrée était flanquée de deux fenêtres en saillie éclairant deux grandes pièces, dont l’une faisait office de “salon d’écoute”, comme l’avait baptisée Chucks. Un canapé à six mille euros trônait au milieu de quatre étagères (une par mur) abritant la collection de CD de Chucks ainsi qu’une chaîne hi-fi Harman Kardon qui constituait à elle seule un butin juteux pour n’importe quelle bande de cambrioleurs un peu avertis. À part ça, il n’y avait personne. L’autre pièce était dédiée au “voir” – Chucks avait inventé toutes ces appellations du temps où il sortait avec une spécialiste de feng shui à Tijuana. L’aménagement était quasi identique à l’autre sauf qu’il y avait installé un home cinéma. Il nous arrivait d’y regarder un film en mangeant des plats thaïs et en rigolant des faux seins d’une actrice. Je l’appelais “la 15
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salle Staline”, parce que j’avais lu quelque part que le dictateur possédait un cinéma privé, et Chucks affirmait qu’il ne devait pas être si abominable que ça s’il était cinéphile. Cette pièce aussi était déserte. On ne voyait aucun mouvement non plus à travers les fenê tres du premier étage voilées de grands rideaux blancs. “Souviens-toi que tu as une famille : une femme magnifique et une fille qui t’aiment encore un peu, même si elles te prennent pour un blaireau.” J’ai tenté un “Hé ho !” sans obtenir de réponse. Les voisins les plus proches étaient à environ un kilomètre à travers la forêt, des Parisiens fortunés qui d’après Chucks ne venaient presque jamais. Il n’y avait pas foule entre ici et Sainte-Claire. Hormis peut-être un paysan qui passait à vélo, un cueilleur de champignons ou un touriste égaré, il ne fallait pas s’attendre à voir passer grand monde. — Chucks ? ai-je crié encore. T’es là ? J’ai préféré ne pas franchir cette porte-fenêtre entrouverte et me diriger vers la droite avec la saine intention de contourner la propriété pour trouver un angle d’observation plus discret. Dans mon roman Premières lueurs du jour à Testamento, j’avais créé le personnage d’un assassin appelé Bill Nooran qui se faufilait dans les maisons en plein jour, déguisé en livreur ou en démarcheur. Les gens redoutent la nuit, mais ils devraient plutôt se méfier du jour, quand on est moins sur ses gardes et qu’on trouve tout à fait normal qu’un homme en uniforme de facteur s’approche pour jeter un œil… Je suis passé par-derrière, où un chemin pavé menait au jardin, à une terrasse dominant la vallée et à un petit bois. Je me suis penché à la balustrade. La piscine étincelait sous le soleil matinal. Personne n’y barbotait, ni vivant ni mort. Cela éliminait une possibilité : la fin à la Brian Jones que mon cerveau avait imaginée dans un cheminement parallèle. Les portes vitrées de la terrasse étaient closes. Je me suis approché et j’ai observé le salon du “voir” de cet autre point de vue, il était aussi vide qu’auparavant. C’est alors que j’ai aperçu le reflet d’une silhouette surgissant derrière moi. — Putain ! me suis-je écrié en me retournant. 16
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— Putain ! a répondu Chucks. Puis, en chœur : — Tu m’as foutu la trouille ! Cela dit, j’avais plus de raisons que lui d’être effrayé : Chucks me visait avec un fusil. 2 Il serait intéressant de signaler à quoi ressemblait Chucks ce jour-là. Physiquement, c’était un jeune homme de quarantecinq ans. Aussi maigre qu’un épouvantail, la mâchoire striée de rides, il arborait une magnifique tignasse rock’n’roll complètement en pétard. En peignoir grenat et chaussons, on aurait juré à sa tête qu’il venait d’enchaîner deux nuits blanches. Son arme était toujours braquée sur moi. — Tu peux baisser ça, bordel ? l’ai-je engueulé. L’air d’émerger d’un rêve, Chucks a baissé son fusil. — Désolé, Bert. J’ai entendu des pas derrière la maison et… — T’as pas vu que c’était moi ? J’ai garé ma Spider devant ta porte. — Ben non, j’étais dans la cave. — Bon sang, mais qu’est-ce qui t’arrive ? T’es complètement en vrac ! Presque une semaine sans décrocher le téléphone et maintenant tu te pointes avec un fusil ?! D’où tu le sors ? — C’est une antiquité. Je sais même pas s’il marche, je l’ai trouvé dans le débarras. — Pourquoi tu te promènes avec ça ? — Me pose pas de questions, Bert. — Comment ça, me pose pas de questions ? T’es devenu fou ou quoi ? J’ai voulu regarder mon ami dans les yeux, mais il fixait le sol, comme s’il avait honte. Il avait de belles mirettes marron en amande soulignées par des cils épais, sans doute la seule chose encore intacte et pure, presque enfantine, sur ce visage où l’on pouvait lire la carte de ses excès tracée au fil de ses tournées mondiales. — Qu’est-ce qui se passe, Chucks ? ai-je insisté. 17
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Chucks s’est dirigé vers un canapé en boitillant, petit stigmate d’une tragédie passée. Il a placé le fusil contre le siège avant de s’y avachir et de se frotter le visage des deux mains, les coudes posés sur les genoux. — Je crois que je suis en train de devenir fou, Bert. Fou à lier. J’ai écarté l’arme et me suis assis près de lui. Je ne comprenais pas ce qu’il avait, mais la situation devait être grave, vu qu’il gémissait à présent telle une fan hystérique. — Je t’écoute. Commence par le début. — Je ne suis pas sûr de vouloir le raconter, ni à toi ni à qui que ce soit. — Prends ton temps. Je nous prépare deux gimlets ? — Ça ou autre chose. T’as des clopes ? — Dans ma voiture. J’y vais. Dix minutes plus tard, on était installés sur une des petites terrasses entre la maison et la piscine, autour d’une table ronde en pierre. J’avais préparé le cocktail et posé deux verres sur la table. J’avais aussi apporté les cigarettes et Chucks en avait déjà une aux lèvres. — Bon, a-t‑il dit en expirant la fumée par le nez. Je vais commencer par le début. — Parfait. — Je crois que j’ai tué un mec. Ayant lâché cet aveu, il a tiré une longue bouffée qui a consumé près de la moitié de sa Marlboro Rouge. Moi, j’avais l’impression de m’être pris un coup dans la nuque. Avec un temps de retard, bien sûr. — Répète. — T’as bien entendu, Bert. Je crois que j’ai tué quelqu’un. Il a pris son verre de gimlet et en a bu une gorgée. J’étais abasourdi. — Au fusil ? — Mais non, putain ! Pas au fusil. Je te dis qu’il est même pas chargé. Avec la voiture, le Rover. C’était lundi dernier. — Lundi ? Il y a quatre jours ? — Oui, pile quatre jours. En sortant du Sapin Rouge. Tu te souviens ? J’ai opiné du chef. 18
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Le lundi précédent, Chucks venait d’achever l’enregistrement de Beach Ride et on avait passé l’après-midi à écouter le disque en boucle. Après quelques verres, Chucks avait eu envie de sortir. La veille, Miriam et moi nous étions disputés “pour les mêmes raisons que d’habitude”. Du coup, ça ne m’emballait pas tellement de rentrer tant qu’elle était réveillée. J’ai accepté sa proposition. Le Sapin Rouge était l’unique établissement à des kilomètres à la ronde où on pouvait trouver une ambiance un peu sympa – il y avait bien aussi le Raquet Club, mais on préférait l’éviter. Nous voilà donc partis. Un groupe plutôt médiocre jouait ce soir-là, mais les musiciens avaient des amies bien roulées qui se sont jetées sur Chucks Basil dès qu’elles l’ont reconnu. Eh ouais, c’est ça, être une rock star. Bert Amandale, auteur de best-sellers comme Premières lueurs du jour à Testamento ou Des bruits derrière la porte, il n’y a que le bénévole à lunettes de la bibliothèque municipale pour le reconnaître. Même s’il n’était pas monté sur une scène depuis dix ans, Chucks brillait encore dans l’imaginaire collectif comme le beau gosse interprète d’Une promesse est une promesse. Toujours est-il qu’en fin de soirée, Chucks s’ennuyait un peu avec ces gens, la seule fille qui l’intéressait étant partie au bras de son petit ami, un guitariste amateur qui grattait sa Les Paul comme on ponce un volet. Sans compter qu’il s’était accroché avec un type qui lui avait renversé du vin sur l’extravagante chemise de cow-boy qu’il portait ce soir-là, sans même s’excuser. J’ai fini par l’attirer dehors pour éviter que les gens du bar ne s’en chargent, et on a fumé une dernière cigarette sous les étoiles avant de reprendre chacun le volant de sa voiture. — On était pourtant pas si bourrés, me suis-je étonné. — On était complètement cuits, Bert. Tu te souviens que j’ai voulu lécher le vin renversé sur ma chemise ? a-t‑il ri. Putain, c’est sûrement le dernier truc drôle que j’aurai fait dans ma vie. — Dis pas ça. Qu’est-ce qui s’est passé après ? Chucks s’est redressé sur son siège, comme pour marquer le vrai début de son histoire. 19
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Le mauvais chemin roman traduit de l’espagnol par Aline Valesco
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Photographie de couverture : © Tom Chambers
Mikel Santiago est né en Biscaye en 1975. Après de longs séjours en Irlande et aux Pays-Bas, il vit à Bilbao, où il partage son temps entre l’écriture, le rock’n’roll et la programmation informatique. Actes Sud a publié en 2016 La Dernière Nuit à Tremore Beach.
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