Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Jérôme Orsoni
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : AVRIL 2018 / 22,50 e TTC France ISBN 978-2-330-09667-0
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Ezekiel BOONE
ECLOSION
ECLOSION
ACTES SUD
Ezekiel Boone vit avec sa femme et ses enfants dans le Nord de l’État de New York. Éclosion est son premier roman, mais pas celui d’Alexi Zentner, l’auteur qui se cache derrière le pseudonyme de Boone.
Illustration de couverture : Cover Art by Amy Bennett appears courtesy of the artist and Galleri Magnus Karlsson, Stockholm.
Au cœur de la jungle péruvienne, une étrange et mena çante masse noire s’abat sur un groupe de touristes amé ricains en excursion. Et les dévore vivants. Dans le Nord des États-Unis, un agent du FBI enquête sur le mysté rieux crash de l’avion d’un milliardaire. Un peu partout dans le monde, des phénomènes anormaux et inexpli qués se produisent. Jusqu’à ce qu’une bombe nucléaire explose en Chine, transformant tout l’Ouest du pays en un vaste champ de ruines atomiques. Que contient ce colis en provenance d’Amérique du Sud, qu’une scientifique renommée, spécialiste des arai gnées, vient de recevoir ? Est-ce là, à l’intérieur de ce fossile qui semble lutter pour revenir à la vie après un sommeil de plusieurs milliers d’années, que se trouve la clef de l’énigme ? Roman choral et mondial, Éclosion tisse la toile d’une humanité aux prises avec une menace assoiffée de sang venue des profondeurs de l’histoire. Féroce comme ces nuées de bestioles noires qui ravagent la Terre, l’hu mour n’est jamais bien loin de l’hémoglobine dans ce thriller apocalyptique haletant – premier volet d’une trilogie puissamment addictive.
EZEKIEL BOONE
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
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pour Sara et Sandy
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PROLOGUE
À l’extérieur du parc national de Manú, Pérou Le guide voulait dire au groupe d’Américains de la fermer. Bien sûr qu’ils ne voyaient pas d’animaux : c’étaient eux qui les faisaient fuir en se plaignant tout le temps. Il ne restait que les oiseaux, et même eux avaient l’air agité. Mais il n’était que guide, après tout, et il ne dit rien. Il y avait cinq Américains. Trois femmes et deux hommes. Le guide se demandait s’ils étaient en couple. Il semblait peu probable que le gros, Henderson, se tape les trois femmes. Même s’il était riche, deux femmes à la fois, ça devait être suffisant, non ? Peut-être que le grand s’en tapait une ? Peut-être pas. Il servait sans doute de garde du corps et de domestique à Henderson, pensa le guide. Henderson et lui n’avaient pas l’air d’être amis. Le grand portait la bouteille d’eau et le casse-croûte du gros et ne laissait pas ses yeux traîner sur les femmes. Pas de doute : c’était l’employé d’Henderson. Tout comme le guide. Le guide soupira. Il se dit qu’il verrait bien comment les femmes seraient réparties au camp. En attendant, il ferait ce pour quoi il était payé : il les guiderait dans la jungle et leur montrerait des choses censées les 9
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impressionner. Bien sûr, ils avaient déjà fait le Machu Picchu, et après ça, les touristes avaient généralement l’impression qu’ils avaient vu tout ce qu’il y avait à voir au Pérou. Et puis, il ne trouvait pas le moindre animal à leur montrer. Il jeta un coup d’œil en arrière vers Henderson et décida que c’était le moment de faire une nouvelle pause. Il fallait qu’ils s’arrêtent toutes les vingt minutes pour laisser le temps au riche de se ruer dans les broussailles afin de se vider les entrailles. En plus, le guide se demandait si Henderson n’était pas en train de s’épuiser. Henderson n’était pas obèse, mais il était vraiment gros et devait lutter pour suivre le rythme du reste du groupe. Le grand et les trois femmes, eux, étaient en forme. Les femmes, surtout, qui avaient l’air si jeunes et sportives, vingt ou trente ans de moins qu’Henderson, c’en était gênant. Il était en train de prendre un coup de chaud, c’était clair. Il avait le visage rouge et il n’arrêtait pas de s’éponger le front avec son mouchoir trempé. Henderson était plus vieux que les femmes, mais il avait l’air trop jeune pour faire une crise cardiaque. Pourtant, se dit le guide, ça vaudrait le coup de s’assurer qu’il est assez hydraté. D’autant qu’on lui avait suffisamment fait comprendre que si tout se passait bien, on pourrait convaincre Henderson de faire un don important au parc et aux scientifiques qui y travaillaient. La température n’était pas plus élevée que la normale, mais même si le groupe était venu directement du Machu Picchu, ils n’avaient pas l’air de comprendre qu’ils étaient toujours en altitude. Ils n’étaient pas vraiment à l’intérieur du parc national de Manú, et ça non plus, ils n’avaient pas l’air de le comprendre. Le guide aurait bien pu leur expliquer qu’ils avaient seulement le droit de pénétrer dans la zone extérieure de 10
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la biosphère et que le parc proprement dit était réservé aux chercheurs, aux employés et aux Machiguenga indigènes, mais cela n’aurait fait que les décevoir encore plus. — Tu crois qu’on va voir des lions, Miggie ? lui demanda une des femmes. La femme à côté d’elle, qu’on aurait dite tout droit sortie d’un de ces magazines que le guide gardait sous son lit lorsqu’il était adolescent avant qu’il n’ait accès à internet, balança son sac par terre : — Non mais c’est pas possible, Tina, dit‑elle, hochant la tête si fort que ses cheveux se balançaient autour de son visage et de ses épaules. Le guide fit de son mieux pour ne pas regarder dans son décolleté quand elle se pencha pour ouvrir son sac et en sortir une bouteille d’eau : — On est au Pérou, pas en Afrique. À cause de toi, Miggie va se dire que les Américains sont des imbéciles. Il n’y a pas de lions au Pérou. Par contre, on pourrait peut-être voir un jaguar. Le guide s’était présenté sous le nom de Miguel, mais ils s’étaient tout de suite mis à l’appeler Miggie, comme si Miguel était juste une suggestion. Même s’il ne croyait pas que tous les Américains étaient des imbéciles – quand il ne s’occupait pas de groupes de touristes en “éco-treks”, il travaillait souvent à l’intérieur du parc avec les scientifiques, dont la plupart provenaient d’universités américaines –, il commençait à se dire qu’à l’exception d’Henderson, qui au dire de tous était un génie, ce groupe-là comptait plus d’imbéciles que la normale. Non, ils ne verraient pas de lions et malgré tout ce que la femme pouvait bien raconter, ils ne verraient pas de jaguars non plus. Miguel travaillait pour l’agence de tourisme depuis près de trois ans, et il n’avait jamais vu 11
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de jaguar. Ce n’était pas vraiment un expert. Il était né à Lima, où il avait grandi, et la seule raison de sa présence ici plutôt que dans sa ville de plus de huit millions d’habitants, c’était une fille. Ils étaient allés à l’université ensemble et quand elle avait décroché un boulot en or comme assistante de recherche, il s’était débrouillé pour travailler de temps en temps à l’extérieur du parc. Mais ces derniers temps, les choses ne se passaient plus aussi bien : sa petite amie avait l’air distraite quand ils étaient ensemble et Miguel commençait à se demander si elle ne couchait pas avec un de ses collègues de travail. Il regarda les Américaines sortir de leurs sacs des bouteilles d’eau et des petites barres enveloppées dans du film plastique et fit quelques pas sur le sentier. Il jeta un coup d’œil en arrière, vit la lionne, Tina, qui lui souriait et se demanda si ce soir, quand Henderson serait dans sa tente, il ne pourrait pas lui rendre une petite visite. Il avait déjà eu sa chance avec des touristes, même si ce genre d’opportunités se présentaient moins souvent qu’il ne l’imaginait, mais il ne s’était jamais laissé tenter. Ce soir, peut-être, si Tina voulait bien, il ne dirait pas non. Si sa petite amie le trompait, la moindre des choses serait de lui rendre la pareille. Tina lui souriait toujours, et ce sourire le rendit nerveux. La jungle le rendait encore plus nerveux. Au début, quelques mois après son départ de Lima, il la détestait, mais à présent il s’était presque habitué à sa proximité. Le bourdonnement incessant des insectes, le mouvement, la chaleur, et la vie qui semblait présente partout, tout cela était devenu un bruit de fond. Et avant aujourd’hui, cela faisait bien longtemps qu’il n’avait plus eu peur de la jungle. Mais aujourd’hui, c’était différent. Le bruit de fond avait disparu. C’était inquiétant : à 12
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part le bavardage du groupe derrière lui, tout était si calme. Ils se plaignaient parce qu’ils ne voyaient pas d’animaux. S’il avait été honnête avec eux – et il ne l’était pas parce qu’on ne paie pas les guides pour être honnêtes –, il aurait dit au groupe que ça lui posait problème, à lui aussi. D’habitude, on pouvait voir tous les animaux qu’on voulait : des paresseux, des capybaras, des daguets, des singes. Ah, ils aimaient ça, les singes. Les touristes ne se lassaient jamais des singes. Et des insectes, bien sûr. D’habitude, il y en avait partout. Quand plus rien n’amusait les touristes, Miguel, qui n’avait jamais eu peur des araignées, en attrapait une au bout d’une branche et surprenait une des femmes du groupe avec. Il adorait les entendre pousser leurs petits cris perçants quand il les approchait d’elles, et aussi la façon qu’avaient les hommes de prétendre que ça ne les dérangeait pas. Derrière Tina, il vit Henderson se pencher en avant en se tenant le bide à deux mains. Il avait beau être très riche – Miguel n’avait pas reconnu Henderson, même s’il avait déjà entendu parler de son entreprise ; tous les chercheurs travaillaient sur les petits ordinateurs argentés de la Henderson Tech –, il n’avait pas l’air d’avoir quoi que ce soit d’exceptionnel. Il s’était plaint toute la matinée. Des routes, de l’absence d’accès à internet dans la cabane, de la nourriture. Ah, la nourriture, il n’avait pas cessé de s’en plaindre. Et voyant Henderson penché en avant qui grimaçait, Miguel se dit qu’au moins en ce qui concernait la nourriture il n’avait pas tout à fait tort. — Ça va, boss ? Le garde du corps ignorait les trois femmes qui continuaient de se disputer pour savoir où, exactement, vivaient les lions. 13
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— Mon bide me fait un mal de chien, répondit Henderson. Ça doit être la viande d’hier soir. Il va encore falloir que j’aille chier. Il leva les yeux vers Miguel et le guide lui fit signe du pouce qu’il pouvait s’écarter du chemin. Miguel l’observa disparaître au milieu des arbres et regarda à nouveau droit devant lui. L’agence de voyages entretenait suffisamment bien le chemin pour qu’on puisse y faire circuler facilement les touristes quand il n’y avait pas un Henderson dans le lot pour s’arrêter tout le temps. On avait ouvert une piste à grands coups de bulldozer avant de charger les guides de ne pas quitter le chemin pour que personne ne se perde. L’agence envoyait l’engin toutes les semaines parce que la jungle se comportait avec le sentier comme avec toutes les intrusions humaines dans la forêt tropicale : elle essayait d’en reprendre possession. Dans l’ensemble, le chemin facilitait le travail de Miguel. En regardant devant lui, il voyait clairement jusqu’à une bonne centaine de mètres. Le tracé du chemin faisait aussi une ouverture dans la canopée et, en levant la tête, il pouvait voir le ciel bleu. Il n’y avait pas le moindre nuage et, l’espace d’un instant, Miguel aurait voulu être à la plage plutôt qu’ici à s’occuper de ce groupe d’Américains. Un oiseau survola la brèche dans la canopée. Le guide le regarda pendant une seconde. Il s’apprêtait à retourner auprès du groupe pour voir si Henderson était revenu de sa pause toilettes quand il réalisa que quelque chose n’allait pas avec l’oiseau. Il battait des ailes de façon frénétique, volant de manière erratique. L’oiseau luttait pour rester en l’air. Mais il y avait quelque chose de plus. Il aurait aimé avoir des jumelles parce que les plumes de l’oiseau avaient l’air bizarres. C’était comme si elles ondulaient, comme si… 14
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L’oiseau tomba du ciel. Il cessa de lutter et s’effondra d’un coup. Miguel frissonna. Les femmes papotaient toujours derrière lui, mais on n’entendait aucun autre son d’origine animale dans la jungle. Même les oiseaux étaient silencieux. Il écouta plus attentivement, et alors il entendit quelque chose. Un martèlement rythmé. Des feuilles écrasées. Il n’avait pas eu le temps de comprendre ce qui se passait qu’un homme apparut soudain dans le virage du chemin. Même à une centaine de mètres de distance, on voyait clairement que quelque chose n’allait pas. L’homme aperçut Miguel et lui cria quelque chose, mais Miguel ne parvint pas à distinguer ce qu’il disait. Alors l’homme regarda derrière lui et, ce faisant, il trébucha puis tomba lourdement. Miguel crut voir un fleuve noir arriver en trombe derrière lui. L’homme avait à peine eu le temps de se mettre à genoux que la masse noire était déjà tout autour de lui. Miguel fit quelques pas en arrière, mais il s’aperçut qu’il n’avait pas envie de détourner le regard. Le fleuve noir était toujours sur l’homme, tourbillonnant et s’accumulant, comme si une sorte de barrage le retenait. Une sorte de bosse bougeait : c’était l’homme qui continuait de lutter. Et la bosse s’effondra. L’eau noire gicla et recouvrit le chemin. De là où Miguel se trouvait, on aurait dit que l’homme venait tout simplement de disparaître. Puis le courant noir commença à se diriger vers lui, recouvrant le chemin et se déplaçant vite, presque aussi vite qu’un homme qui court. Miguel savait qu’il aurait dû se mettre à courir, mais il y avait quelque chose qui l’hypnotisait dans le silence de l’eau. Elle ne rugissait pas comme un fleuve. Au contraire, elle donnait l’impression d’absorber tous les sons. Tout ce qu’il parvenait à 15
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entendre, c’était un murmure, un bruit glissant, comme le crépitement de la pluie. À sa façon, le mouvement du fleuve était beau, qui coulait et, à certains endroits, se séparait en plusieurs bras avant de se rejoindre un peu plus loin. Voyant qu’il approchait, Miguel recula encore d’un pas. Mais au moment où il réalisa que ce n’était pas un fleuve, qu’en fait ce n’était pas de l’eau, c’était déjà trop tard.
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Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Jérôme Orsoni
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Ezekiel BOONE
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ACTES SUD
Ezekiel Boone vit avec sa femme et ses enfants dans le Nord de l’État de New York. Éclosion est son premier roman, mais pas celui d’Alexi Zentner, l’auteur qui se cache derrière le pseudonyme de Boone.
Illustration de couverture : Cover Art by Amy Bennett appears courtesy of the artist and Galleri Magnus Karlsson, Stockholm.
Au cœur de la jungle péruvienne, une étrange et mena çante masse noire s’abat sur un groupe de touristes amé ricains en excursion. Et les dévore vivants. Dans le Nord des États-Unis, un agent du FBI enquête sur le mysté rieux crash de l’avion d’un milliardaire. Un peu partout dans le monde, des phénomènes anormaux et inexpli qués se produisent. Jusqu’à ce qu’une bombe nucléaire explose en Chine, transformant tout l’Ouest du pays en un vaste champ de ruines atomiques. Que contient ce colis en provenance d’Amérique du Sud, qu’une scientifique renommée, spécialiste des arai gnées, vient de recevoir ? Est-ce là, à l’intérieur de ce fossile qui semble lutter pour revenir à la vie après un sommeil de plusieurs milliers d’années, que se trouve la clef de l’énigme ? Roman choral et mondial, Éclosion tisse la toile d’une humanité aux prises avec une menace assoiffée de sang venue des profondeurs de l’histoire. Féroce comme ces nuées de bestioles noires qui ravagent la Terre, l’hu mour n’est jamais bien loin de l’hémoglobine dans ce thriller apocalyptique haletant – premier volet d’une trilogie puissamment addictive.
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