Skip to main content

Extrait "Bull Mountain"

Page 1

BRIAN PANOWICH

Chez les Burroughs, on est hors-la-loi de père en fils. Depuis des générations, le clan est perché sur les hauteurs de Bull Mountain, en Géorgie du Nord, d’où il écoule alcool de contrebande, cannabis et méthamphétamine jusque dans six États, sans jamais avoir été inquiété par les auto­rités. Clayton, le dernier de la lignée, a tourné le dos à sa fratrie, et comme pour mettre le maximum de distance entre lui et les siens, il est devenu shérif du comté. À défaut de faire régner la loi, il maintient un semblant de paix. Jusqu’au jour où débarque Holly, un agent fédéral décidé à démanteler le trafic des montagnards. Clayton se résout alors à remonter là-haut pour proposer un marché à son frère. Il sait qu’il a une chance sur deux de ne pas en redescendre. Ce qu’il ignore, c’est que Holly en a fait une affaire personnelle, et que l’heure des pourparlers est déjà passée. Salué par bon nombre d’auteurs fameux, à commencer par James Ellroy, Bull Mountain se lit comme l’histoire de Caïn et Abel dans un Sud plus poisseux que jamais. Avec ce premier opus d’une violence et d’une force également in­ sou­tenables, Brian Panowich signe un roman noir rural et déchirant.

brian panowich

Bull Mountain roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau

Bull Mountain

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Brian Panowich est pompier en Géorgie, où il vit avec sa femme et leurs quatre enfants. Il met la dernière main à la suite de Bull Mountain.

Photographie de couverture : © Tom Hoops

ACTES SUD DÉP. LÉG. : MARS 2016 22,50 e TTC France www.actes-sud.fr

BULLMOUNTAINok.indd Toutes les pages

9:HSMDNA=U[U[V^:

ACTES SUD

ISBN 978-2-330-06061-9

actes noirs

ACTES SUD

11/02/16 16:38


BRIAN PANOWICH

Bull Mountain roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau

ACTES SUD

MEP BULL MOUNTAIN.indd 5

08/02/2016 17:04


MEP BULL MOUNTAIN.indd 6

08/02/2016 17:04


Pour Neicy. Pour papa.

7

MEP BULL MOUNTAIN.indd 7

08/02/2016 17:04


8

MEP BULL MOUNTAIN.indd 8

08/02/2016 17:04


C’est le sort de l’univers de fleurir et de s’épanouir et de mourir mais dans les choses humaines il n’y a pas de déclin et le zénith annonce déjà la venue de la nuit. L’esprit de l’homme est épuisé à l’apogée de sa réussite. Son midi est à la fois son crépuscule et le soir de sa journée. Cormac McCarthy, Méridien de sang. Mais tant qu’on vous résistera, que rien ne vous retienne, pas même la vue d’un père dans les rangs ennemis. Jules César

9

MEP BULL MOUNTAIN.indd 9

08/02/2016 17:04


10

MEP BULL MOUNTAIN.indd 10

08/02/2016 17:04


I ARÊTE OUEST, JOHNSON’S GAP BULL MOUNTAIN, GÉORGIE 1949

1. — La famille, dit le vieil homme pour personne. Ses mots restèrent en suspens dans un nuage d’haleine givrée avant de se dissiper dans le brouillard du petit matin. Riley Burroughs utilisait ce mot comme un charpentier se sert d’un marteau. Parfois il ne lui donnait qu’un petit coup en douceur pour orienter un proche vers sa façon de penser, mais il arrivait aussi qu’il l’assène avec toute la subtilité d’une masse de cinq kilos. Le vieil homme était assis dans un fauteuil à bascule qu’il faisait grincer lentement sur les lattes en pin gauchies de la galerie du chalet. Le chalet faisait partie des abris de chasse que sa famille avait construits un peu partout sur Bull Mountain au fil des ans. C’est le grandpère de Rye, Johnson Burroughs, qui avait construit celuici. Rye imagina le vétéran du clan Burroughs assis au même endroit que lui cinquante ans auparavant, et se demanda s’il avait déjà eu un tel poids sur la conscience. Il aurait parié que oui. Il sortit une blague à tabac de son manteau et roula une cigarette sur ses genoux. Depuis qu’il était tout petit, il sortait pour observer le paysage de Johnson’s Gap s’éveiller. D’aussi bonne heure, le ciel était une ecchymose 11

MEP BULL MOUNTAIN.indd 11

08/02/2016 17:04


violette. Le refrain rebattu des grenouilles et des grillons cédait peu à peu du terrain au carapatage des nuisibles et au chant des oiseaux – une relève de la garde sylvestre. Quand il faisait aussi froid que ce matin-là, la brume pesait sur les veinures du kudzu comme une chape de coton, si épaisse qu’on ne voyait pas ses pieds au travers. Ça ne manquait jamais de faire sourire Rye : l’idée que pour voir les nuages, les gens levaient la tête, et lui, pour voir les mêmes, n’avait qu’à la baisser. Il se figurait que c’était ce que devait ressentir Dieu. Le soleil avait déjà entamé son ascension derrière lui, mais cette brèche était toujours la dernière à en voir la lumière. L’ombre projetée de l’arête ouest maintenait un écart de température d’environ dix degrés entre cette zone et le reste de la montagne. L’après-midi serait déjà bien avancé lorsque le soleil sécherait toute la rosée qui faisait scintiller la forêt. Seuls de minces rais de lumière perçaient l’épais feuillage des chênes et des pins sylvestres. Gamin, Rye croyait que ces rayons qui le réchauffaient étaient les doigts de Dieu, descendus jusque-là pour bénir cet endroit – pour veiller sur sa maison. Mais en grandissant, il s’était ravisé. Ces superstitions absurdes étaient bonnes pour les enfants qui lui couraient dans les pattes et les bonnes femmes, mais Riley se disait que s’il existait un Dieu de catéchisme qui veillait sur les gens de cette montagne, alors le boulot ne lui reviendrait pas toujours. Le vieil homme, assis, fumait. 2. Un bruit de pneus broyant le gravier gâta sa matinée. Il étouffa sa roulée et observa le vieux fourgon Ford à 12

MEP BULL MOUNTAIN.indd 12

08/02/2016 17:04


plateau de son frère cadet se garer sur le chemin. Cooper Burroughs descendit et attrapa son fusil posé sur les fixations de la lunette arrière. Cooper était le demifrère de Riley et il avait seize ans de moins que lui, mais c’était impossible à dire même en les voyant côte à côte. Ils avaient les mêmes traits taillés à la serpe que leur père, Thomas Burroughs, mais leurs joues encaissaient le poids de la vie à Bull Mountain, ce qui les faisait paraître beaucoup plus vieux qu’ils n’étaient. Cooper enfonça son chapeau sur ses cheveux roux en bataille et attrapa un baluchon posé sur le siège avant. Son fils de neuf ans, Gareth, émergea du côté passager et fit le tour du fourgon pour rejoindre son père. Rye secoua la tête et expira le restant de fumée froide de ses poumons. Cooper tout craché, ça. Se radiner avec un paratonnerre dès qu’y a de l’orage dans l’air. Il sait que jamais je lui botterais le cul devant son gamin. Dommage qu’il utilise pas plus sa jugeote quand il faudrait. Rye descendit les quelques marches de la galerie et ouvrit les bras. — Bien le bonjour, mon frère… et mon neveu. Cooper ne répondit pas tout de suite et ne prit pas la peine de cacher son mépris. D’une grimace, il cracha un filet gluant de jus de chique aux pieds de Rye. — Te casse pas, Rye, on va y venir bien assez tôt. Il faut que je me remplisse la panse avant de devoir me farcir tes conneries. Il essuya les restes de bave pris dans sa barbe. Rye planta ses talons dans le gravier et serra les poings. Au diable le gamin, il était prêt à en découdre. Mais Gareth fit un pas entre les deux hommes pour essayer de détendre ­l’atmosphère. — Salut, oncle Rye. 13

MEP BULL MOUNTAIN.indd 13

08/02/2016 17:04


Ils se toisèrent encore quelques secondes, puis Rye baissa les yeux en premier et s’accroupit pour saluer son neveu. — Salut toi-même, jeune homme. Il tendit les bras pour lui donner l’accolade, mais Cooper poussa son fils vers les marches du chalet. Rye se releva, bras ballants, et enfonça les mains dans les poches de son manteau. Un regard grave en direction des chênes du Japon et des bosquets d’érables, et il songea à nouveau à son grand-père. Il l’imagina planté là, à sa place. Les yeux tournés vers les mêmes arbres. Les os perclus de la même douleur. La matinée allait être longue. 3. — Tes œufs, faut les touiller sans s’arrêter, dit Cooper à son fils en lui prenant la cuillère en bois des mains. Il coupa un morceau de beurre qu’il laissa tomber dans la mixture jaune qui frémissait. — Tu continues à mélanger, jusqu’à ce que ça bave plus. Comme ça. Compris ? — Oui, p’pa. Gareth prit la cuillère et imita son père. Cooper fit frire du lard et du bacon dans une poêle en fonte puis servit son fils et son frère comme si le combat de coqs de dehors n’avait jamais eu lieu. Ça se passe comme ça entre frères. C’est Gareth qui rompit le silence. — P’pa, il dit que tu as tué un grizzli près de la crête, à l’époque. — Ah il t’a dit ça ? Rye jeta un œil à son frère, qui se contentait d’enfourner ses œufs et sa viande frite. — Eh bien, ton papa, il s’est trompé. C’était pas un grizzli. C’était un ours brun. 14

MEP BULL MOUNTAIN.indd 14

08/02/2016 17:04


— Il dit que tu l’as tué avec une seule cartouche. Il dit qu’y a personne d’autre qu’aurait pu faire ça. — Ton papa, il exagère. Tu aurais pu le descendre tout pareil, je suis sûr. — Et comment ça se fait que t’as pas accroché sa tête quelque part ? Ça, ça serait quelque chose. Rye attendit que Cooper réponde, mais le frère ne leva pas le nez de son assiette. — Gareth, écoute-moi bien tu veux ? Cet ours ? Je ne voulais pas le tuer. Je ne l’ai pas fait pour accrocher sa tête quelque part, ou pour avoir une histoire à raconter. Je l’ai abattu pour qu’on voie le bout de l’hiver. Si tu t’avises de tuer quelque chose sur cette montagne, tu ferais mieux d’avoir une bonne raison. Ici, on chasse par nécessité. Il y a que les imbéciles qui chassent pour le sport. Cet ours, il nous a réchauffés et nourris pendant des mois. Je lui devais ça. Tu comprends ce que ça veut dire ? — Je crois. — Ça veut dire que j’aurais déshonoré la vie qu’il menait si je l’avais tué juste pour avoir un trophée. C’est pas dans notre façon de faire. On l’a utilisé jusqu’au dernier morceau. — Même la tête ? — Même la tête. Cooper l’ouvrit. — Tu entends ce que te dit ton oncle ? Gareth hocha la tête. — Oui, p’pa. — Bien, parce que c’est une leçon qui te resservira. Bon, assez parlé. Finis ton assiette, qu’on passe aux choses sérieuses. Le reste du repas se passa en silence. Pendant qu’ils mangeaient, Rye observa le visage de Gareth. Un rond parfait, avec des joues roses quel que soit le temps, parsemées de 15

MEP BULL MOUNTAIN.indd 15

08/02/2016 17:04


taches de rousseur. Il avait les yeux enfoncés dans leurs orbites, deux minces fentes comme ceux de son père. Il fallait qu’il les ouvre très grands pour qu’on puisse juger de leur couleur. Vraiment, c’était les yeux de Cooper. C’était le visage de Cooper, sans la barbe roussie, sans la crasse… ni la colère. Rye se rappela l’époque où son frère ressemblait à ça. Des centaines d’années auparavant. Une fois le ventre plein, les deux hommes attrapèrent leurs fusils et étirèrent leurs muscles encore engourdis. Cooper se pencha pour enfoncer le bonnet de son fils sur ses oreilles. — Tu restes bien couvert, et tu restes derrière moi. Si jamais tu prends froid, ta mère va me botter les fesses. Le gamin acquiesça, mais l’impatience prenait le dessus et il ne quittait pas des yeux les armes longues. Son père lui avait permis de s’entraîner avec la carabine calibre .22, pour qu’il s’habitue au recul et à la portée, mais le petit voulait porter une arme d’homme. — Est-ce que j’ai le droit de prendre un fusil, p’pa ? demanda-t‑il en grattant son bonnet. — Tu pourras pas tuer grand-chose si t’en as pas, répondit Cooper en prenant un fusil calibre .223 posé sur la tablette de cheminée. Il n’était pas neuf, mais lourd, et solide. Gareth s’en saisit et l’examina en faisant tout un cirque, pour bien montrer qu’il avait retenu ce que son père lui avait appris. — Allez, on y va, dit Cooper, et ils se mirent en route vers les bois. 4. La terre froide. C’était l’odeur qui régnait le matin sur la montagne. L’air était tellement saturé de cette odeur de 16

MEP BULL MOUNTAIN.indd 16

08/02/2016 17:04


terre humide que ça bouchait le nez de Gareth. Il tenta de respirer par la bouche, mais au bout de quelques minutes à peine il avait comme de la poussière sur les dents. — Tiens, dit Cooper en tendant un bandana bleu à son fils. Noue ça derrière ta tête et respire à travers. Gareth prit le foulard et s’exécuta. Ils se remirent en marche. — Je ne vais pas te laisser faire, Rye, dit Cooper en rejoignant son frère. Et arrête de vouloir me refourguer tes conneries, tu me feras jamais avaler que c’est ce qu’il y a de mieux pour la famille. Maman et les petits voyous qui traînent dans le coin goberont peut-être tes foutaises, mais à moi, tu me feras jamais dire que ton plan est une bonne chose. Parce que c’est franchement tout le contraire d’une bonne chose. Gareth écoutait tout en jouant les sourds. Rye s’était préparé à cette passe d’armes ; toute la matinée il s’était entraîné depuis son fauteuil à bascule, face à un public d’arbres. — Tout ce qui permet de vivre sans s’inquiéter de savoir si on arrivera à faire bouillir la marmite est une bonne chose, Coop. C’est dans notre intérêt de… — Oh arrête de me les briser avec ça, dit Cooper. Tu ferais mieux d’avoir quelque chose de plus solide. On mange à notre faim. Personne ne crève la dalle sur cette montagne. Sûrement pas toi, en tout cas. Il fit un geste vers le ventre de Rye. Un petit rire échappa à Gareth, et son père lui donna une tape derrière la tête. — Toi, occupe-toi de tes oignons. Le gamin reprit son air innocent et Cooper reporta son attention sur Rye. — Les arbres de cette montagne rendent service à notre famille depuis cinquante ans. Cinquante ans, Rye. 17

MEP BULL MOUNTAIN.indd 17

08/02/2016 17:04


Respecter ça, et même protéger ça, voilà ce qui est dans notre intérêt, je dirais. L’idée que t’aies perdu ça de vue me fait beaucoup de peine. Tu penses vraiment que vendre des droits de coupe sur une terre qui t’a vu naître, à une bande d’enfoirés de banquiers, c’est une bonne chose pour nous ? Ça me fend le cœur, Riley. Mais qu’est-ce qui te prend ? Je te reconnais plus. — On se ferait d’un seul coup plus d’argent qu’on n’en verra jamais de toute notre vie. — Et voilà qu’il recommence. — Bon sang, Cooper, arrête de faire le mec droit dans ses bottes et écoute-moi. Cooper cracha. — Ça donnera à nos enfants, et aux enfants de nos enfants, de quoi se bâtir un avenir. Tu crois quand même pas qu’on va survivre les cinquante prochaines années en fourguant notre bourbon en Caroline du Nord et du Sud ? — On s’en sort pour l’instant. — Prends un peu de hauteur, Coop. S’en sortir, c’est pas suffisant. Ce qu’il faut, c’est bosser plus intelligemment, pas plus dur. Les alambics rapportent plus comme avant. Boire, c’est plus illégal. On peut pas comp­ ter que sur les bars clandestins et les salles de billard pour survivre. Notre fric est en train de s’évaporer. Et tu le sais très bien. Le marché est plus le même. Le reste du monde change de tactique, et nous on reste au point mort. On n’a pas une chance de s’en sortir comme ça. Le contrat avec Puckett nous rapportera trois fois plus que dix ans de contrebande. C’est l’occasion pour nos enfants de… — Attends une minute. Comment ça, “nos” enfants ? Comme si t’avais un poulain dans la course. Il me semble que le petit qui nous suit est le seul gamin de cette 18

MEP BULL MOUNTAIN.indd 18

08/02/2016 17:04


montagne à s’appeler Burroughs. Et t’es en train de me dire que tu veux faire venir des machines qui détruiront sa montagne pour qu’il ait un avenir ? — Il faut bien que quelqu’un s’occupe de lui. Cooper s’arrêta. — P’pa, dit Gareth en tirant sur la manche de son père. P’pa, regarde. Cooper baissa les yeux vers ce que lui montrait son fils, puis se pencha pour ramasser une motte de boue noire. Il la porta à son nez, puis à celui de Gareth. — Tu sens ? — Han-han. — Elle est toute fraîche. On se rapproche. Tiens-toi prêt. Ils continuèrent à marcher. La conversation reprit au bout de quelques minutes, mais à voix basse. — L’argent sera une force pour notre famille, Coop. On pourra l’investir dans des affaires légales. Finie la vie de hors-la-loi. Me dis pas que tu comprends pas. On peut pas vivre comme ça éternellement. — J’ai d’autres plans. — Mais quels autres plans ? Planter ton chanvre sur la face nord ? Si le fait que son frère soit au courant de ses intentions surprit Cooper, il n’en montra rien. Il se contenta de hausser les épaules. — Ouais, je suis au courant, dit Rye. Je sais tout ce qui se passe sur cette montagne. Je suis obligé. Je sais aussi que c’est une idée absurde qui nous fera faire machine arrière. Lancer ce genre de business, ça fera qu’apporter plus de flingues, de flics et d’étrangers – ce qui est bien pire que les banquiers. C’est ça que tu veux ? C’est ce que tu veux pour lui ? Rye fit un geste en direction de Gareth. 19

MEP BULL MOUNTAIN.indd 19

08/02/2016 17:04


— Et puis, je vois pas trop la différence entre déboiser quelques hectares pour que tu cultives ta merde, ou laisser Puckett déboiser sa zone… légalement ? — Réveille-toi, Rye. Tu crois vraiment qu’ils s’arrêteront là ? Qu’on pourra se débarrasser d’eux une fois qu’ils auront mis le grappin sur une parcelle ? — Oui, je le crois. C’est la condition qu’ils ont acceptée. L’espace d’un instant, la colère quitta Cooper et son visage se détendit. Il regarda son frère, puis son fils. — C’est la condition qu’ils ont acceptée ? répéta-t‑il calmement. — Parfaitement, dit Rye. — Ce qui veut dire que tu les as déjà rencontrés. Et que tu as négocié. — Évidemment que j’ai négocié. 5. Ils marchèrent en silence sur environ cinq cents mètres. Ils suivaient un chemin envahi d’herbes hautes et s’arrêtaient souvent, le temps que Cooper montre à son fils les traces de l’animal qu’ils pistaient : brindilles cassées, empreintes de sabots dans la boue, fumées morcelées. Ils avaient presque atteint la source de Bear Creek lorsque Cooper s’adressa à Rye en chuchotant. — Tu as déjà signé le contrat, pas vrai ? Rye éprouva davantage de soulagement que de honte. Enfin, il pouvait se libérer. — Oui, dit-il. C’est fait. Ils nous envoient un de leurs représentants avec les papiers aujourd’hui. Je sais que tu m’en veux pour l’instant, mais un jour, tu me remercieras. Je te le promets. Tu comprendras. 20

MEP BULL MOUNTAIN.indd 20

08/02/2016 17:04


Cooper s’arrêta à nouveau. — Allez, quoi, frérot, combien de temps on va encore se… — Chhhh, siffla Cooper, un doigt sur la bouche. Il regardait, derrière son frère, ce que Gareth avait déjà repéré. À moins de vingt mètres d’eux se tenait un imposant cerf huit cors qui se désaltérait aux rapides de Bear Creek. Le bruit des petites cascades couvrait celui des hommes. Cooper fit signe à son frère de se positionner en amont et il installa Gareth pour son tir derrière un tas de branches de pin mortes. Rye s’exécuta. Il avança entre les arbres sans quitter la bête des yeux. Cooper s’agenouilla près de son fils, qui pointait déjà son fusil sur le cerf. Il posa une main sur son épaule et lui rappela de respirer. — Détends-toi, fiston. Dès que le gros muscle sous son cou est dans ta ligne de mire, ne bouge plus. Là où sa fourrure blanchit. Tu vois ? — Oui, p’pa. Le cerf leva la tête du ruisseau, comme s’il les entendait parler, et regarda dans leur direction. Rye se tenait à environ dix mètres de Cooper et Gareth, sur leur gauche. Personne ne respira jusqu’à ce que le cerf baisse à nouveau la tête au-dessus de l’eau. — Dès que tu te sens prêt, fiston. Tu tires. Cooper épaula lui aussi son fusil à travers les branchages, côte à côte avec son fils. Gareth était immobile. Prêt. Tandis que le doigt du gamin appuyait sur la détente, comme son père lui avait montré, Cooper orienta le canon de son arme vers la gauche. Deux tirs résonnèrent dans la forêt. Deux tirs qui n’en faisaient qu’un. La bête chancela vers l’arrière sous l’effet de l’impact, puis fit un bond en avant, comme pour échapper à son destin. Ses pattes tremblèrent sous son poids, et elle finit par tomber. 21

MEP BULL MOUNTAIN.indd 21

08/02/2016 17:04


Riley Burroughs, lui, ne chancela pas lorsque la balle de gros calibre de son frère lui transperça le cou. Son corps tomba immédiatement avec un bruit sourd et il se vida de son sang dans la boue. 6. Cooper réarma son fusil avant de s’approcher prudemment du corps de Rye. Il lui donna un violent coup de pied dans le ventre. L’impression de taper dans un sac de sable. Une fois certain que Rye était mort, il abaissa son arme et regarda son fils. Gareth avait laissé tomber son propre fusil à terre et il essayait de comprendre ce qui venait de se passer. Pas de larmes – pas encore –, rien que du désarroi et de l’adrénaline. Cooper baissa les yeux sur les joues creuses de son frère qui viraient au gris et lui cracha un glaviot de jus de chique en travers du visage. Et ce fut tout. Cooper posa son fusil contre un arbre et s’assit dans l’herbe humide à côté de Gareth. Le garçon songea à s’échapper, mais il n’était pas fou. L’idée lui sortit de la tête aussi vite qu’elle y était entrée. Il resta assis à regarder son père qui extirpait sa boulette de chique de ses babines pour la lancer dans un buisson. — Regarde autour de toi, fiston. Mais Gareth avait les yeux rivés sur son père. — Je t’ai demandé quelque chose, Gareth. Tu ferais mieux d’obéir. Regarde autour de toi. Je ne le dirai pas une troisième fois. Gareth obéit. Il regarda le cerf qu’il venait de tuer au bord du ruisseau, se tourna vers le sentier par lequel ils étaient venus. Il évita délibérément l’endroit où gisait 22

MEP BULL MOUNTAIN.indd 22

08/02/2016 17:04


le corps de son oncle. Les doigts de Cooper furetaient dans une boîte à tabac en alu. — Qu’est-ce que tu vois ? Gareth avait de la craie plein la bouche. Il se racla la gorge deux fois avant de pouvoir parler. — Des arbres, p’pa. Des arbres et la forêt. — C’est tout ? Gareth avait peur de répondre à côté de la plaque. — Oui, p’pa. — Alors tu ne vois pas ce qui compte le plus. Les arbres et la forêt, ce n’est qu’une partie. Les larmes étaient sur le point de déborder au coin des yeux du gamin. — C’est la maison, dit Cooper. C’est chez nous. Où que tu regardes, dans n’importe quelle direction, c’est à nous – à toi. Y a rien de plus important que ça. Et je suis prêt à tout pour que ça reste comme ça. Même si ça implique de faire une chose qui me coûte. — Mais est-ce que c’est pas aussi la maison d’oncle Rye ? Gareth ferma fort les yeux, prêt à encaisser le revers de la main de son père, mais la gifle ne vint pas. — Plus maintenant, dit Cooper. D’une main, il ajusta à nouveau le bonnet de son fils et essuya les larmes de ses joues rosies et gercées. — Je t’autorise à pleurer, là, maintenant, mais après ça, plus question, tu m’entends ? Gareth hocha la tête. — Tu m’entends ? — Oui, p’pa. — Bien. Alors il nous reste une chose à faire avant de préparer le cerf et de le traîner jusqu’à la maison. Cooper défit le nœud de pêcheur de son paquetage et en sortit une vieille pelle pliante de l’armée. 23

MEP BULL MOUNTAIN.indd 23

08/02/2016 17:04


Il la tendit à Gareth. Cooper Burroughs s’assit et chiqua du tabac pendant qu’il observait son fils de neuf ans creuser sa première tombe. Une leçon autrement importante que l’exécution d’un cerf huit cors.

24

MEP BULL MOUNTAIN.indd 24

08/02/2016 17:04


BRIAN PANOWICH

Chez les Burroughs, on est hors-la-loi de père en fils. Depuis des générations, le clan est perché sur les hauteurs de Bull Mountain, en Géorgie du Nord, d’où il écoule alcool de contrebande, cannabis et méthamphétamine jusque dans six États, sans jamais avoir été inquiété par les auto­rités. Clayton, le dernier de la lignée, a tourné le dos à sa fratrie, et comme pour mettre le maximum de distance entre lui et les siens, il est devenu shérif du comté. À défaut de faire régner la loi, il maintient un semblant de paix. Jusqu’au jour où débarque Holly, un agent fédéral décidé à démanteler le trafic des montagnards. Clayton se résout alors à remonter là-haut pour proposer un marché à son frère. Il sait qu’il a une chance sur deux de ne pas en redescendre. Ce qu’il ignore, c’est que Holly en a fait une affaire personnelle, et que l’heure des pourparlers est déjà passée. Salué par bon nombre d’auteurs fameux, à commencer par James Ellroy, Bull Mountain se lit comme l’histoire de Caïn et Abel dans un Sud plus poisseux que jamais. Avec ce premier opus d’une violence et d’une force également in­ sou­tenables, Brian Panowich signe un roman noir rural et déchirant.

brian panowich

Bull Mountain roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau

Bull Mountain

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Brian Panowich est pompier en Géorgie, où il vit avec sa femme et leurs quatre enfants. Il met la dernière main à la suite de Bull Mountain.

Photographie de couverture : © Tom Hoops

ACTES SUD DÉP. LÉG. : MARS 2016 22,50 e TTC France www.actes-sud.fr

BULLMOUNTAINok.indd Toutes les pages

9:HSMDNA=U[U[V^:

ACTES SUD

ISBN 978-2-330-06061-9

actes noirs

ACTES SUD

11/02/16 16:38


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook