LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Ancien procureur devenu maire de Natchez, Mississippi, sa ville natale, Penn Cage a appris tout ce qu’il sait de l’honneur et du devoir de son père, le Dr Tom Cage. Mais aujourd’hui, le médecin de famille respecté de tous et pilier de sa communauté est accusé du meurtre de Viola Turner, l’infirmière noire avec laquelle il travaillait dans les années 1960. Penn est déterminé à sauver son père, mais Tom invoque obstinément le secret professionnel et refuse de se défendre. Son fils n’a alors d’autre choix que d’aller fouiller dans le passé du médecin. Lorsqu’il comprend que celui-ci a eu maille à partir avec les Aigles Bicéphales, un groupuscule raciste et ultra-violent issu du Ku Klux Klan, Penn est confronté au plus grand dilemme de sa vie : choisir entre la loyauté envers son père et la poursuite de la vérité. Imprégnées de l’atmosphère poisseuse du Sud, tendues par une écriture au cordeau et un sens absolu du suspense, les mille pages de ce Brasier noir éclairent avec maestria la question raciale qui continue de hanter les États-Unis. Dans ce volume inaugural d’une saga qui s’annonce comme l’un des projets les plus ambitieux du polar US, Greg Iles met à nu rien de moins que l’âme torturée de l’Amérique.
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : MAI 2018 / 28 e TTC France ISBN 978-2-330-10332-3
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GREG ILES
Brasier noir
Brasier noir roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet
Photographie de couverture : © Hayden Verry / Arcangel images
Greg Iles est né en 1960 à Stuttgart, en Allemagne, où son père dirigeait la clinique de l’ambassade des États-Unis au plus fort de la guerre froide. Il connaît le succès dès son premier roman, un thriller consacré au criminel de guerre Rudolf Hess. Il enchaîne alors les livres jusqu’à l’accident de voiture en 2011 qui manque de lui coûter la vie. Il s’attelle alors à la trilogie magistrale dont Brasier noir est le premier volume.
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actes noirs ACTES SUD
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À Stanley Nelson du Concordia Sentinel, un héros humble. Et à toutes les victimes du mouvement des droits civiques au Mississippi et en Louisiane, de 1960 à 1969.
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Rien ne se perd, rien n’est définitivement perdu. Il y a toujours l’indice, le chèque annulé, la marque du bâton de rouge à lèvres, l’empreinte du pied dans la cannaie, le préservatif dans le sentier du parc, les souliers de bébé teints en mordoré, la tare dans le torrent sanguin. Et tous les temps n’en sont qu’un seul, et tous ces morts du passé n’ont jamais vécu avant que nos définitions ne leur aient donné la vie, et leurs yeux, hors de l’ombre, nous implorent.
Robert Penn Warren, Les Fous du roi (Trad. Pierre Singer)
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PROLOGUE
“Si on oblige un homme à choisir entre son père et la vérité, seul l’imbécile choisit la vérité.” C’est un grand écrivain qui a dit cela et, longtemps, j’ai été d’accord avec lui. Mais mis en pratique, cet adage pourrait dissimuler presque n’importe quel péché. Ma mère serait elle aussi certainement d’accord, mais je doute que ce soit le cas de ma sœur aînée, et ma fian‑ cée se moquerait. On attend sans doute trop de nos pères. Rien ne m’effraie davantage que la foi que je lis dans le re‑ gard de ma fille. Combien d’hommes méritent ce genre de confiance ? L’un après l’autre, les mentors que j’ai le plus admirés ont révélé les failles de leur armure, les fissures dans leur façade, et la fatigue de leurs pieds d’argile – ou pire. Mais pas mon père. Enfant de la Grande Dépression, Tom Cage a connu la faim. Appelé à dix-huit ans, il a servi comme aide-soignant militaire au cours des pires affrontements en Corée. Après avoir survécu à cette guerre, il a fait des études de médecine, puis a remboursé son emprunt en exerçant pour l’armée en Allemagne de l’Ouest. De retour dans le Mississippi, il a pratiqué la médecine familiale pendant plus de quarante ans et a soigné les personnes les plus indigentes de notre communauté sans se soucier d’une quelconque rémunéra‑ tion. Le Natchez Examiner l’a qualifié de “Héros Méconnu” bien plus de fois que je ne peux m’en souvenir. Si les petites villes possèdent encore leur saint, alors il est sans conteste l’un d’entre eux. Et pourtant… 11
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Ainsi que le gouverneur cynique créé par mon parent éloigné, Robert Penn Warren, l’a dit autrefois : “L’homme est conçu dans le péché et naît dans la corruption, et il ne fait que passer de la puanteur des langes à la pestilence du linceul. Il y a toujours quelque chose.” Jeune homme, je me suis parfois demandé si cela était vrai au sujet de mon père, mais le temps lentement m’a rassuré, il était l’excep‑ tion à la règle cynique de Willie Stark. Tel le pauvre Jack Burden, mon cœur empli d’espoir a répondu : “Peut-être pas au sujet du Juge.” Mais Robert Penn Warren avait le genre de courage que je commence tout juste à découvrir : la volonté de creuser jusqu’au fond de la mine, de diriger sa lumière cruelle vers le bas et de contempler, stoïque, ce qu’il a trouvé là. Et ce que j’ai découvert en suivant son exemple m’a prouvé que la règle de Willie Stark est éternelle : “Il y a toujours quelque chose.” Il est tentant de penser que j’aurais pu ne rien apprendre de tout cela – que ma mère, ma sœur et moi-même aurions pu par chance échapper aux conséquences d’actes commis dans le brouillard dense de l’histoire (l’époque d’avant les téléphones portables, les appareils photo numériques et les journalistes sans respect pour les limites de la bienséance, le temps où “N…” ne disait rien à personne mais où on em‑ ployait le mot “nègre” aussi couramment que “tracteur”) – mais aspirer à ne rien savoir, c’est prendre ses désirs pour la réalité, comme un enfant. Car une fois que la pierre crève la surface de la mare, les ronds dans l’eau ne cessent jamais vrai‑ ment. Les ondulations s’atténuent et tout semble retrouver le calme précédent, mais ce n’est qu’une illusion. Les pois‑ sons dérangés changent leurs habitudes, un serpent se laisse glisser depuis la rive boueuse dans l’eau, un cerf déguerpit à découvert au-devant d’une balle. Et la pierre demeure sur le fond visqueux de la mare, invisible mais incontestablement là, compacte et permanente, les sédiments se déposant des‑ sus, les tortues et les poissons-chats la remuant par petits coups, le soleil la réchauffant à travers toutes les couches d’eau jusqu’à ce jour lointain où, qu’elle soit soulevée par les doigts d’un garçon curieux plongeant cinquante ans après 12
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qu’elle a été jetée, ou qu’elle soit découverte par un imbécile de fermier drainant la mare afin de planter vingt ares de coton de plus, cette pierre retrouve le chemin de la lumière. Et l’homme qui l’a jetée tremble. Ou s’il est mort, ce sont ses fils qui tremblent. C’est une loi non écrite qui les fait frémir, une loi qu’un concitoyen du Mississippi a comprise bien avant ma naissance et a révélée, l’air de rien, à un jour‑ naliste dans la chambre d’un hôtel français, en 1956, dis‑ pensant ses vérités éternelles aussi aisément qu’un homme jetant des piécettes aux mendiants sur la route. Il a dit : “Le passé ne meurt jamais ; il n’est même pas passé. S’il l’était, il n’y aurait ni peine ni regret.” Dix années avant lui, mon lointain parent a écrit : “Il y a toujours quelque chose.” Six décennies plus tard, j’ai pensé : Je vous en prie, laissez-moi à l’abri du cocon soigneusement tissé de mon ignorance. Laissez-moi préserver mon idole de toute ternissure, mon humble héros de guerre, le guérisseur qui n’a pas tué, le mari qui n’a pas menti, le père qui n’a pas trahi la confiance de ses enfants. Mais maintenant je sais, et je déteste savoir… Willie avait raison : il y a toujours quelque chose. Commençons donc en 1964, avec trois meurtres. Trois pierres lancées dans une mare dont personne ne s’était sou‑ cié depuis le siège de Vicksburg, mais qui allait bientôt de‑ venir le centre de l’attention mondiale. Un endroit que la plupart des gens aux États-Unis considéraient comme étant différent du reste du pays alors qu’il incarnait précisément l’âme torturée de l’Amérique. L’État du Mississippi.
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PREMIÈRE PARTIE 1964‑1968 L’homme quand il est accompli est le plus excellent des animaux, de même aussi, séparé de la loi et de la justice, il est le pire de tous.
Aristote
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1 Albert Norris chanta quelques mesures de Natchez Burning de Howlin’ Wolf pour couvrir les bruits du couple qui fai‑ sait l’amour dans son arrière-boutique. La porte de devant était verrouillée. Il était 19 heures passées, les rues étaient dé‑ sertes. Mais cela avait vraiment été une sale journée. Albert avait essayé d’annuler le rendez-vous galant en laissant la lumière allumée dans la pièce annexe où il donnait des cours pendant la semaine – il avait même envoyé un gamin avertir l’homme de ne pas approcher de la boutique –, mais les deux amants n’avaient pas tenu compte de ses avertissements, ils étaient quand même venus. Albert leur avait organisé ce ren‑ card une semaine plus tôt, selon la méthode habituelle, en leur adressant un message codé pendant l’émission de radio de gospel qu’il animait. Mais les amants qui ne se voyaient que deux fois par mois – quand ils avaient de la chance – n’allaient pas se laisser décourager par un signal lumineux à une fenêtre, pas même s’ils mettaient leurs vies en danger. La femme blanche, arrivée la première, avait tapoté à la porte donnant sur la ruelle. Albert avait tenté de la faire dé‑ guerpir – les Blancs étaient censés passer par-devant – mais elle avait refusé de bouger. Terrifié à l’idée qu’on la voie, Albert l’avait laissée entrer. Mary Shivers, une maîtresse d’école blanche et maigrelette, avait plus d’hormones que de bon sens. Avant même qu’il puisse exprimer un reproche, il entendit la porte latérale s’ouvrir. Quelques secondes plus tard, Willie Hooks, 1,90 mètre, déboulait dans la pièce. Le grand charpentier fourra cinq dollars dans la main d’Albert, 17
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se précipita vers la femme, la souleva d’un bras et l’emporta à l’arrière de la boutique. Albert leur avait emboîté le pas en essayant désespérément de leur raconter que des hommes blancs en colère étaient venus lui rendre visite pendant l’après-midi, mais Hooks et la maîtresse d’école étaient res‑ tés sourds à toutes ses requêtes. Ils lui claquèrent la porte au nez et, trois secondes plus tard, Albert les entendit se débarrasser de leurs vêtements. Presque aussitôt, la femme poussa un petit cri perçant puis les ressorts du vieux sofa se mirent à chanter. “Cinq minutes ! avait crié Albert à travers la porte. J’en‑ fonce cette porte à coups de pied dans cinq minutes. Pas question que je crève pour vous.” Le couple l’ignora. Albert se dirigea en jurant vers sa vitrine. Second Street était miraculeusement vide mais, cinq secondes plus tard, la voiture de patrouille de John DeLillo, l’adjoint du Shérif, ap‑ parut en roulant au pas. L’estomac d’Albert se remplit d’un liquide acide. Il se demanda où la maîtresse d’école avait garé sa voiture. L’adjoint DeLillo était encore plus grand que Willie Hooks, et d’un caractère redoutable. D’après ce qu’Albert savait de lui, il avait tué au moins quatre Noirs et en avait molesté d’innombrables autres à coups de barre, d’annuaire et même d’une bande de cuir piquée de clous de couvreur. La voiture de patrouille de Big John s’immobilisa au mi‑ lieu de la rue. Il pencha sa grosse tête hors de l’habitacle pour regarder dans la vitrine. Albert ne distinguait pas les yeux du policier à cause de ses lunettes de soleil miroir, mais il sa‑ vait ce que DeLillo chassait. Ce soir-là, Pooky Wilson était l’homme le plus recherché de Concordia Parish. Dix-huit ans à peine, Pooky avait gagné cette distinction douteuse en couchant avec la fille, du même âge, d’un des hommes les plus riches de la paroisse. Comme il avait travaillé au magasin de musique pendant presque un an, Pooky avait naturellement accouru chez Albert quand il avait appris que le Klan et la police – qui souvent ne faisaient qu’un – pas‑ saient la ville au peigne fin pour le trouver. Sachant que la 18
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“justice” locale se résumerait, pour Pooky, à un arbre haut et une courte corde, Albert avait caché le gamin dans le coffrefort qu’il avait conçu pour le scotch de contrebande, dont il assurait la vente saisonnière. Pooky venait de passer les deux dernières heures à l’étroit dans la carcasse d’un orgue Ham‑ mond installé dans l’atelier d’Albert. Positionné contre le mur, l’orgue A-105 paraissait peser plus de deux cents kilos, mais la caisse creuse pouvait contenir une pleine charge d’al‑ cool de contrebande, et même éventuellement un homme. Une trappe ouverte dans le fond permettait de se débarras‑ ser de la marchandise en cas d’urgence – il y avait aussi une planque creusée dans le sol en contrebas – mais, le magasin de musique étant surélevé sur des blocs, Pooky ne pouvait s’échapper par cette issue avant la tombée de la nuit. Albert leva la main et secoua exagérément la tête vers l’adjoint DeLillo pour lui signifier qu’il n’avait pas vu son employé. Le temps se pétrifia quelques secondes et Albert craignit que DeLillo n’entre dans la boutique pour l’inter roger encore une fois, ce qui amènerait l’imposant poli‑ cier à enfoncer la porte derrière laquelle le couple copulait bruyamment, la scène se concluant par la mort de DeLillo ou de Willie Hooks. Difficile d’imaginer la violence des réper cussions si Willie tuait l’adjoint. Heureusement, au bout de quelques instants terribles, Big John agita sa pogne avant de poursuivre sa route. L’étau invisible qui comprimait le torse d’Albert se desserra, et il se rappela de respirer. Il se demanda comment allait Pooky. Cet imbécile était déjà caché dans l’orgue Hammond quand le père de sa petite amie et Frank Knox, un type du Klan, avaient déboulé dans le magasin. Insultant Albert et l’accusant de “fomenter le métissage”, ils l’avaient menacé de le tuer s’il ne leur livrait pas Pooky Wilson. Rassemblant tout son courage, Albert avait menti avec la sincérité de Lucifer en personne ; sans ce réflexe, Pooky et lui seraient déjà morts. Les ressorts du sofa chantaient toujours et Albert se mit à prier comme il ne l’avait jamais fait. Il pria pour que le Klan n’ait pas laissé un homme en faction dehors pour surveiller la boutique. Il pria pour que Willie et la maîtresse d’école 19
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finissent bientôt leur affaire, pour qu’ils partent sans en‑ combre, pour que la nuit tombe vite. Il suffisait d’un rien et ils y passeraient tous, à l’exception peut-être de la femme blanche. Les ressorts du canapé émirent un grincement correspon‑ dant approximativement à un mi aigu, et Albert accorda sa voix pour les accompagner. “There was two hundred folks a-dancin’, hurla Albert en négociant son chemin au milieu des pianos exposés, laughin’, singin’ to beat the band.” À court de paroles, il avait inventé les siennes, décrivant l’in‑ cendie tragique qui l’aurait probablement tué, s’il n’avait pas été en service dans la Marine. “Yeah, there were two hundred souls a-dancin’, lawd – laughin’, singin’ to beat the band.” Dans son atelier, il s’assit à côté de l’orgue Hammond et prit une roue phonique sur laquelle il fit mine de travailler. “Two hundred souls on fire, locked indoors by the devil’s hand.” Il jeta un rapide coup d’œil vers la vitrine puis tapota contre le Hammond. “Comment ça va là-dedans, Pook ? — Pas bien. Je vais me pisser dessus, monsieur Albert. — Il faut que tu te retiennes, mon gars. Et n’envisage même pas de soulever la trappe. Quelqu’un dehors pourrait te voir arroser le sol. — J’arrive pas non plus à respirer. Je n’aime pas les petits espaces. Vous ne pourriez pas me laisser sortir une minute ? J’ai l’impression d’être dans un cercueil. — Il y a bien assez d’air là-dedans. Ce petit espace, c’est justement ce qui t’évitera le cercueil, ce soir.” Il y eut un bruit de déchirure. Puis une partie de la grille de protection, en dessous du clavier de l’orgue, fut tirée en arrière et un œil apparut dans le trou. Blanc de panique, on aurait dit l’œil d’un poisson-chat suffoquant sur le fond d’un bateau. “Ne déchire pas ce tissu !” dit Albert d’un ton sec. L’œil disparut et deux doigts noirs prirent sa place. “Tenez-moi la main, monsieur Albert. Juste une minute.” La gorge serrée, Albert tendit la main et crocheta son index à celui de Pooky. Le gamin s’y agrippa comme si A lbert était la seule chose qui le liait encore à cette terre. 20
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“Il y a quelqu’un d’autre dans la boutique ? demanda Pooky. — Willie Hooks. Il va bientôt s’en aller. Écoute-moi maintenant. Quand il fera nuit, je vais allumer les lumières dans la salle d’exposition et je vais me mettre à jouer du piano. Ça attirera l’attention au cas où quelqu’un surveille le magasin. Une fois que je serai bien lancé, tu ouvriras la trappe et tu te laisseras tomber dans le trou. Si la voie est libre, tu remontes sur deux pâtés de maisons jusqu’au do‑ micile de la Veuve Nichols. Elle te cachera dans son grenier jusqu’à demain. Quand je jugerai que c’est le bon moment, je passerai te prendre avec la camionnette et je t’emmènerai à la gare de Brookhaven. De là, tu prendras l’Illinois Central jusqu’à Chicago. Tu as compris ? — Je crois. Et qu’est-ce que je suis censé utiliser comme argent ? On peut pas prendre le train à l’œil.” Albert se pencha et glissa cinq billets de vingt dollars sous le fond de l’orgue. “Fourre ça dans ta poche, fiston. Avec ça, tu vas pouvoir démarrer à Chicago.” Pooky émit un sifflement étonné dans le coffre de l’orgue. “Vous croyez qu’on va y arriver, monsieur Albert ? Ces gars-là ont vraiment dans l’idée de me lyncher. — On va y arriver. Mais on ne serait pas dans ce pétrin si tu m’avais écouté. Je t’ai dit que cette fille essayait juste de prouver quelque chose à son père en traînant avec toi.” Pooky geignit comme un chien effrayé. “Je peux pas m’en empêcher, monsieur Albert. J’aime Katy. Elle aussi, elle m’aime.” À sa voix, on devinait que le gamin se maîtrisait tout juste. Albert secoua la tête, puis il se leva et retourna dans la salle d’exposition, se remettant à hurler le blues comme un homme qui s’ennuie en travaillant seul. Il avait rencontré Howlin’ Wolf en 1955, au Haney’s Big House, au bout de la rue, à l’époque où le Loup jouait dans les salles et clubs réservés aux musiciens noirs du Chit‑ lin Circuit. Le clavier du Loup était malade, alors Haney avait fait venir Albert de son magasin pour assurer le 21
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remplacement. Albert avait ainsi rencontré la plupart des grands musiciens, au fil des années. Ils étaient tous passés par Ferriday, à un moment ou un autre, parce que la ville se trouvait près du fleuve Mississippi et de la Nationale 61. Ray Charles, Little Walter, B.B., et même Muddy en personne. Des Blancs aussi. Albert avait appris plus d’un plan au piano à Jerry Lee Lewis. Quelques bands de Noirs avaient tenté d’appâter Albert pour qu’il les suive, mais en observant les musiciens qui passaient par son magasin, Albert avait appris une chose : la route brisait rapidement un homme – parti‑ culièrement quand il était noir. À l’arrière du magasin, la femme blanche cria. Albert pria pour que personne ne soit en train de déambuler dans la ruelle. Willie la besognait proprement. Cela faisait cinq ans que Mary Shivers était mariée, elle avait deux enfants, mais ça ne suffisait pas pour qu’elle reste à la maison. Deux mois plus tôt, elle avait engagé la conversation avec Willie alors qu’il travaillait dans une maison voisine. Puis presque aussitôt, Willie avait demandé à Albert d’organiser une ren‑ contre quelque part. C’était comme ça que ça se passait, la plupart du temps. La moitié noire du couple demandait à Albert d’arranger quelque chose. Ça pouvait être l’homme, ça pouvait être la femme. Il était arrivé, au cours des der‑ nières années, qu’une femme blanche particulièrement audacieuse demande un rendez-vous dans le magasin, mur‑ murant par-dessus la partition d’un hymne ou d’un autre morceau qu’elle achetait. Albert avait satisfait la majorité des requêtes à contrecœur. C’était ce que faisait un homme d’affaires, après tout. Il satisfaisait un besoin. Il répondait à une demande. Et Dieu sait qu’il y avait de la demande pour un endroit où Blancs et Noirs pouvaient se retrouver à l’abri des regards. Albert avait installé deux lieux où les couples pouvaient se rencontrer discrètement, loin de son magasin. Mais si la moitié blanche du couple nourrissait un intérêt véritable pour la musique – et avait suffisamment d’argent liquide –, il lui arrivait d’héberger un rendez-vous rapide dans l’arrièreboutique. C’était de son passage dans la Marine qu’il avait 22
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tiré l’idée de se servir de son émission de radio pour organiser les rencards. Il n’avait été que cuisinier – quand vous étiez noir, c’était à peu près tout ce qu’on vous laissait faire pen‑ dant la Seconde Guerre mondiale – mais un officier blanc lui avait raconté comment les Anglais utilisaient des codes simples pendant des programmes musicaux afin d’envoyer des messages aux agents de la Résistance Française sur le ter‑ rain. Ils passaient une chanson précise ou citaient un poème particulier et certains groupes comprenaient le signal. Faire exploser ce pont de chemin de fer ou abattre cet officier al‑ lemand. Pendant son émission dominicale de gospel, Albert avait facilement pu envoyer des messages codés aux couples qui patientaient pour connaître l’heure de leur rendez-vous. Et comme les Blancs écoutaient son programme de gospel autant que les Noirs, son système était tout simplement par‑ fait. Dans chaque couple illicite, chacun avait sa chanson particulière et connaissait la chanson de son ou de sa parte‑ naire. Comme Albert programmait la musique de sa propre émission, il pouvait dire quelque chose comme “Dimanche prochain à 7 heures, je passerai un doublé avec Steal Away to Jesus des Mighty Clouds of Joy, suivi de He Cares for Me par les Dixie Hummingbirds. Seigneur, on ne peut pas faire mieux”. Et le couple comprendrait. Simple. Le rythme des ressorts du canapé s’accéléra, puis cessa soudain quand Willie cria “Mon Dieu !” avec la ferveur d’un pécheur. Un moment plus tard, les lattes du plancher cra‑ quèrent sous les cent cinq kilos de l’amant. Albert se deman‑ dait comment l’institutrice maigrichonne pouvait supporter ce que Willie lui administrait, mais c’était encore une chose qu’il avait apprise au fil des années : la taille d’une femme ne veut rien dire ; c’est l’ampleur de sa faim intérieure qui fait d’elle ce qu’elle est entre les draps. Certaines femmes blanches qu’il avait vues passer dans son magasin renfer‑ maient une faim désespérée que rien n’assouvirait jamais. Des traînements de pieds puis la porte s’ouvrit. Sur le seuil, Willie Hooks essuya son front en sueur avec la manche de sa chemise. L’institutrice avait l’air d’avoir 23
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couru un kilomètre et demi pour attraper un bus qui lui était plutôt passé dessus. Hébétée, elle reboutonna lente‑ ment sa robe sans se soucier de la présence d’Albert ou de ce qu’il pourrait voir. “C’est la dernière fois, prévint Albert. Pour un bout de temps, en tout cas. Et tâchez de faire gaffe en repartant. Big John patrouille dans le coin et la moitié du Klan cherche Pooky Wilson. — La justice selon Big John, dit Hooks, du venin dans la voix. Qu’est-ce qu’il a fait, Pooky ? — T’occupe pas de ça. — C’est pour ça que tu as envoyé ce gamin m’avertir de ne pas venir ? demanda Willie, sa voix plus basse d’une oc‑ tave que celle d’Albert. Pourquoi tu as allumé cette lampe ? À cause de Big John ? — Je vais te dire pourquoi je t’ai envoyé ce garçon. Deux Blancs sont venus semer la pagaille ici aujourd’hui, et l’un d’eux gueulait au crime et au sang. Il braillait que sa fille sortait avec un Nègre. — Quels Blancs ? s’enquit Willie, intéressé. — Brody Royal, déjà.” Willie cligna des yeux, incrédule. “Son beau brin de fille se tape Pooky Wilson ?” L’institutrice donna du coude dans les côtes de Willie. Hooks ne broncha pas. “Ce petit bassiste maigrelet et bossu ?” Pooky Wilson souffrait de scoliose sévère, mais ça n’avait pas l’air de déranger Katy Royal. “Tu oublies que je t’ai dit ça. Et vous aussi, ajouta A lbert en lançant un regard noir à la femme blanche qui, dans n’importe quelles circonstances, pouvait le faire jeter en pri‑ son pour insolence. — Je n’ai pas peur de Brody Royal, déclara Willie. Ce salopard plein aux as.” Albert jaugea Willie du regard. “Non ? Eh bien, le type qui accompagnait Brody, c’était Frank Knox.” Willie se figea puis détourna les yeux. 24
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“Tu la ramènes moins maintenant, hein ? demanda Albert. — Merde. Tu laisses la petite fille chérie de M. Frank venir ici pour retrouver quelqu’un ?” Albert tapa du pied de dégoût. “Tu me prends pour un attardé, mon gars ? Frank Knox n’a pas de petite fille chérie. Il était juste là pour que le mes‑ sage soit clair. Maintenant, vous dégagez de chez moi. Il va falloir que tu trouves un autre endroit pour jouer du pilon.” L’institutrice émit un gémissement qui tenait plus du chat sauvage que de l’être humain. Willie lui jeta un regard de désir explicite. “Bon, si c’est la dernière fois pour un bout de temps…” La bouche ouverte, elle commença à déboutonner sa robe, mais Albert poussa Willie vers la porte latérale. “Tire-toi ! Et ne reviens pas. Si on t’arrête, tu diras que tu es venu déplacer des pianos pour moi. Je vais m’occuper de faire sortir la demoiselle.” Hooks éclata de rire et se dirigea d’un pas lourd vers la sortie. “Et pourquoi pas un coup de gniole pour la route, mon‑ sieur Albert ? — J’ai pas de scotch pour les gens comme vous !” Il se tourna vers la femme pendant que Willie disparaissait en jurant par la porte. L’institutrice avait reboutonné sa robe. Elle leva sur lui un regard sage. “Tu en sais pas mal sur beaucoup de gens, n’est-ce pas ? — Je suppose que je devrais, répondit Albert. Sauf que j’ai une mauvaise mémoire. Vraiment mauvaise. J’oublie un visage à peine je l’ai vu. — C’est bien, dit Mary Shivers. On vivra tous plus long‑ temps de cette façon.” Elle allait prendre le même chemin que Willie par la porte latérale, mais Albert lui bloqua le passage et lui indiqua de passer par-devant. “Prenez une partition sur le présentoir en sortant. Que Dieu nous vienne en aide si vous ne savez pas mentir, mais je suppose que vous êtes experte en la matière.” 25
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Après un moment d’hésitation, Mary Shivers obéit. Dans la salle de cours, Albert mit en route un ventilateur pour chasser l’odeur de la femme. La nuit tomberait dans un quart d’heure environ. Pour passer le temps, il se rendit dans son bureau, s’agenouilla près de sa table de travail et souleva une latte du plancher en pin. Il révéla la porte d’une boîte de sécurité à l’épreuve du feu. Il en sortit un des registres qu’il entreposait dans ce coffre, puis s’installa à son bureau à rabat coulissant et ouvrit le volume relié en cuir, exposant de parfaites colonnes de noms et de chiffres, tracés de son écriture précise à l’encre bleue. Albert répertoriait tout dans des grands livres. Il en avait un pour les ventes d’instruments de musique, un autre pour les locations. Il tenait un registre pour les instruments qu’il vendait, inscrivant les paiements et les frais de retard. Il te‑ nait un registre noir pour les ventes d’alcool et un rouge pour les prêts concédés à des personnes en qui il avait confiance. Ces dernières années, il avait prêté beaucoup d’argent, essentiellement à des garçons qu’il formait dans sa boutique, des gamins qu’il envoyait ensuite à Chicago et à Los Angeles avec une seule compétence commercialisable en plus de savoir creuser des fossés ou récolter du coton – ils sa‑ vaient accorder les pianos. Ils lui avaient tous sans exception remboursé l’investissement, même quand cela leur avait pris des années. Pour Albert, ces garçons incarnaient la foi en l’humanité. Cela le réconforta de savoir que lorsque Pooky Wilson atteindrait Chicago – s’il réussissait –, il serait pro‑ bablement capable de trouver du travail comme accordeur de piano avant de dépenser entièrement la mise de cent dol‑ lars qu’Albert lui avait donnée. À la fin de son livre de crédits, Albert inscrivait en rouge les sommes qu’il avait prêtées à des gens qui avaient des en‑ nuis, le genre d’ennuis qui l’amenaient à penser qu’il ne re‑ verrait jamais son argent. On y était parfois obligé, même quand on était un homme d’affaires. C’était sa mère qui parlait en lui. Mais le grand livre sur lequel Albert était en train de travailler était spécial. Dans ce volume, il gardait une trace de tous les rendez-vous qu’il avait arrangés – les 26
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noms des personnes impliquées, les heures et les dates aux‑ quelles elles se retrouvaient, combien elles le payaient, les codes des chansons dans les émissions musicales d’Albert. En dix-huit ans, il avait rempli pas mal de pages. Il s’y trou‑ vait désormais pas loin de quatre-vingts noms. Albert ne savait pas vraiment pourquoi il le gardait. Il n’avait aucune intention de faire chanter qui que ce soit, même si ce re‑ gistre aurait certainement une grande valeur entre les mains d’un homme sans scrupules. Mais un bon homme d’affaires gardait des traces. C’était aussi simple que ça. On ne savait jamais quand on pouvait être amené à se référer au passé. Après avoir inscrit les informations concernant Willie et l’institutrice, Albert replaça le grand livre dans le coffre et le recouvrit avec la latte du plancher. Puis il prit un litre d’al‑ cool de maïs dans une valise posée par terre, sortit du bureau pour rejoindre la boutique et s’assit à son piano préféré. Il but en silence jusqu’à ce que, derrière la vitrine, la rue soit plongée dans l’obscurité. Puis il se leva, alluma les lampes et revint s’installer au piano. Posant ses doigts sur le clavier, il commença à jouer Blues in the Night, sa main droite roulant avec le toucher léger d’une plume. Puis il déforma en douceur la mélodie qui de‑ vint Blue Skies, même si cela faisait longtemps qu’il n’avait pas senti un sourire se poser sur lui. C’était dans ce genre de moments qu’Albert aurait aimé que sa femme soit encore en vie. Lilly s’asseyait toujours près de lui quand il jouait, ou par terre derrière lui, s’appuyant contre le bas du dos de son homme, et elle chantait les notes qu’il jouait en enjô‑ lant n’importe quel piano qu’ils avaient en boutique. Parfois elle chantait à la façon de Billie Holiday à la radio, d’autres fois elle fredonnait dans un langage qui n’appartenait qu’à elle, improvisant sur ce qu’Albert pouvait c omposer sur les touches. Il donnerait tout l’argent qu’il avait en banque pour avoir enregistré les chansons que sa femme avait inventées ces soirs-là. Mais il ne l’avait jamais fait. Ensuite elle était morte. Lilly était décédée à vingt-huit ans, lui en avait trente. Al‑ bert ne s’était jamais remarié. Il avait passé les vingt dernières 27
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années avec diverses filles, qui se ressemblaient toutes, et il s’était tenu aussi loin que possible des Blanches, malgré la pression considérable de certaines femmes au foyer qu’il ren‑ contrait chez elles quand il venait y accorder un piano. Il es‑ sayait toujours de passer quand les maris étaient présents, et il se donnait de la peine pour faire bonne impression. C’était comme ça qu’on survivait dans les régions du coton. D’un bout à l’autre de la paroisse, tous les hommes blancs de bien savaient qu’Albert Norris était un “bon Nègre”. Albert s’arrêta de jouer au milieu d’une mesure, comme un marcheur s’immobilisant au milieu d’un pas, et il écouta l’accord suspendu s’estomper jusqu’au silence. Cela prit une demi-minute, et il savait qu’un enfant pouvait probable‑ ment percevoir les ondes du son décliner encore pendant trente autres secondes, comme il pouvait le sentir quand il s’asseyait par terre à côté du vieux Baldwin de sa mère. Les années vous ôtaient néanmoins certaines choses – lentement mais sûrement. Dans le silence obsédant, il entendit un bruit sourd prove‑ nant de l’atelier. Quelques secondes plus tard, le bruit se ré‑ péta. La trappe s’était refermée. Pooky Wilson se faufilait dans la nuit hostile, comme un millier de garçons noirs avant lui. “Bonne route, fiston”, dit doucement Albert. Ce soir, il avait bu plus de whiskeys que d’habitude, espé‑ rant atténuer le souvenir des hommes qui étaient passés le voir dans l’après-midi, sans compter le spectre de Big John DeLillo patrouillant dans sa voiture sur l’asphalte chaud. Parfois la réalité vous submergeait tellement que même la musique ne pouvait la bloquer. Il pouvait presque entendre les battements du cœur de Pooky tandis que le garçon es‑ sayait de couvrir les deux pâtés de maisons qui le séparaient de chez la Veuve Nichols. Plein d’amertume, Albert se leva du banc, chancela, puis se dirigea vers la vitrine où il ma‑ nipula des tambours flamboyants afin d’attirer le regard de quiconque se trouverait au dehors. Après deux minutes de cette activité, il tituba jusqu’à sa chambre à l’arrière du ma‑ gasin. Il sentait encore l’odeur du sexe de la femme blanche dans l’air, et cela le mit en colère. 28
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“Cette salope devrait rester avec ses semblables, grommelat‑il. Ça ne me vaudra que des ennuis.” Il marmonna ces dernières paroles dans son oreiller tassé. Ce fut le bruit du verre brisé qui tira Albert d’un som‑ meil sans rêve. Instinctivement, il tendit la main vers le calibre .32 qu’il gardait sur sa table de nuit, mais il avait été trop ivre pour penser à le rapporter de son bureau en se couchant. Quelqu’un tomba sur une batterie et une cymbale s’écrasa au sol. Puis le faisceau d’une lampe torche coupa à travers l’obscurité du court couloir menant à l’espace de vente. “Qui est là ? appela Albert. Pooky ? C’est toi ?” Les bruits cessèrent puis reprirent et, cette fois, des voix étouffées lui parvinrent. Albert se leva en luttant contre un vertige, puis se précipita vers le bureau. Son pistolet se trouvait exactement là où il l’avait laissé. Il prit le Charter Arms .32 et remonta le couloir à pas feutrés. Il perçut alors un gargouillement profond, comme si quelqu’un était en train de vider un bidon de deux cents litres d’herbicide. Puis il sentit l’odeur de l’essence. Une vague de panique et de pressentiment le paralysa. Il eut envie de fuir mais la boutique était tout ce qu’il possé‑ dait. Le bâtiment lui appartenait – une prouesse rare pour un Noir à Ferriday, en Louisiane – mais il n’avait aucune assu‑ rance. Tout l’argent qu’il gagnait, Albert l’avait utilisé dans de nouveaux achats pour son stock, ces guitares électriques que tous les gamins blancs voulaient depuis que les Beatles étaient passés à la télévision. Albert se précipita au bout du couloir, puis s’immobilisa quand il vit deux silhouettes dans l’obscurité. Des ombres d’hommes déversaient de l’essence sur le piano de la vitrine et en éclaboussaient les guitares suspendues au mur. “Qu’est-ce que vous faites ? cria-t‑il. Arrêtez tout de suite ! Qui êtes-vous ?” Les hommes continuèrent de vider les bidons. “Je vais appeler la police ! Je vous jure que je vais le faire !” 29
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Les types éclatèrent de rire. Albert plissa les yeux et, dans la faible lumière qui s’immisçait par la vitrine, il distingua leur peau pâle. Dans le noir, sur sa droite, Al‑ bert sentit plus qu’il ne vit une troisième silhouette, mais elle paraissait plus grande qu’un homme, un peu comme un astronaute du programme Gemini, avec ses bouteilles d’oxygène sur le dos. “J’ai une arme !” cria Albert, honteux de sa voix qui tra‑ hissait la peur. S’il tirait maintenant, l’éclair du coup de feu ou les rico‑ chets de la balle embraseraient les émanations aussi sûre‑ ment que le frottement d’une allumette. “Je vous en prie ! supplia-t‑il. Pourquoi voulez-vous dé‑ truire mon magasin ? Qu’est-ce que je vous ai fait ?” Un pick-up passa dans la rue et, dans le reflet des phares, Albert reconnut les visages des deux hommes dans la vitrine. L’un était Snake Knox, le frère de Frank, le membre du Klan qui était passé à la boutique dans l’après-midi. L’autre était Brody Royal. Le troisième homme restait dans l’ombre. Seigneur Dieu… Ces gars ne plaisantaient pas. À côté d’eux, les hommes du Ku Klux Klan passaient pour des clowns. Pendant toute sa vie, Albert avait réussi à ne pas contra‑ rier les types comme eux. Il avait fait des courbettes, quand cela avait été nécessaire. Il avait ignoré les avances de leurs femmes, avait graissé les pattes qu’il fallait et avait fait ca‑ deau de services et de marchandises. Mais maintenant… Ce soir, ils voulaient la vie d’un gamin qui n’était coupable de rien de plus que d’être jeune et stupide. “Monsieur Brody, vous me connaissez, dit Albert avec une sagesse absurde. Je vous en prie… J’ai dit cet après-midi que je ne sais rien de ce qu’elle fabrique, votre fille.” Son mensonge sonnait creux, même à ses oreilles, mais dire la vérité serait pire : Monsieur Royal, votre fille est plutôt têtue et ça ne la dérangerait pas de se frotter devant vous contre ce jeune Noir, s’il la laissait faire. “Je vous en prie, écoutez-moi, monsieur Royal, implora-t‑il. Allez, j’ai l’orgue de votre église ici même, je suis en train de le réparer. 30
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— Ta gueule ! balança l’homme dans l’ombre. Dis-nous où se trouve ce jeune mâle en ce moment ou tu vas mourir. À toi de voir. — Je sais pas ! cria Albert. Je le jure ! Mais je sais que ce gamin ne voulait pas faire de mal.” Brody Royal laissa tomber le bidon sur le sol et s’avança jusqu’à Albert. “Les corniauds ne veulent pas non plus faire de mal, mais ils couvrent ta chienne de concours s’ils peuvent l’approcher. — Il nous dira rien, dit Snake Knox. On va finir le boulot. — Je croyais que tu étais un homme d’affaires, ajouta Royal, ses yeux paraissant rougeoyer dans son visage pâle et anguleux. Mais je suppose qu’en fin de compte, même le meilleur des Négros reste un Nègre un jour par semaine. On y va, les gars.” Snake souleva le banc du piano et le balança dans la vitrine d’Albert. Les éclats de verre tintèrent dans la rue comme un rêve qui se fracasse. Snake bondit par la vitrine à la suite du banc, et Albert vit un homme qui faisait presque deux fois sa taille le rejoindre dehors. Brody Royal se rua sur la terrasse couverte puis sauta sur le trottoir. Son instinct intima à Al‑ bert de les suivre mais, avant même qu’il puisse bouger, la silhouette géante sortit de l’ombre et le considéra avec une expression de haine pure. La forme gigantesque n’était pas un astronaute ; c’était Frank Knox, vêtu d’une combinaison en amiante, une sorte de paquet sur le dos. “Tu aurais mieux fait de parler, dit-il. Maintenant tu as droit au barbecue de Guadalcanal.” Albert recula, terrorisé, mais le jet de flammes avança vers lui comme le doigt de Satan tandis que les yeux de Knox, fascinés, lançaient des éclairs. Le magasin prit feu en une explosion. Face contre terre, dans le brouillard d’une douleur ru‑ gissante, Albert se releva lentement du sol, puis s’enfuit aveuglément de l’enfer qui faisait rage à l’avant de la bou‑ tique. Quand il franchit la porte de derrière en courant et en agitant les bras dans tous les sens, il vit que ses vêtements avaient déjà brûlé. Comme un cerf fuyant un incendie de 31
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forêt, il bondit vers une clairière lumineuse au bout de la ruelle. Il y avait une station-service, là-bas – elle appartenait à un Blanc mais il connaissait celui qui la tenait. Quelqu’un pourrait peut-être le conduire à l’hôpital. Mais alors qu’Albert se ruait dans l’allée en moulinant des bras, une grosse voiture s’immobilisa, bloquant l’issue ou‑ verte. Le gyrophare sur son toit se mit en marche, répandant son éblouissante lumière rouge sur les murs des bâtiments. Une énorme silhouette se dressa à côté du véhicule. Big John DeLillo. “Aidez-moi, monsieur John ! hurla Albert en se précipitant vers le Shérif adjoint. Seigneur, ils ont voulu me faire griller !” Albert, courant toujours, vit qu’il avait les mains en feu.
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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Ancien procureur devenu maire de Natchez, Mississippi, sa ville natale, Penn Cage a appris tout ce qu’il sait de l’honneur et du devoir de son père, le Dr Tom Cage. Mais aujourd’hui, le médecin de famille respecté de tous et pilier de sa communauté est accusé du meurtre de Viola Turner, l’infirmière noire avec laquelle il travaillait dans les années 1960. Penn est déterminé à sauver son père, mais Tom invoque obstinément le secret professionnel et refuse de se défendre. Son fils n’a alors d’autre choix que d’aller fouiller dans le passé du médecin. Lorsqu’il comprend que celui-ci a eu maille à partir avec les Aigles Bicéphales, un groupuscule raciste et ultra-violent issu du Ku Klux Klan, Penn est confronté au plus grand dilemme de sa vie : choisir entre la loyauté envers son père et la poursuite de la vérité. Imprégnées de l’atmosphère poisseuse du Sud, tendues par une écriture au cordeau et un sens absolu du suspense, les mille pages de ce Brasier noir éclairent avec maestria la question raciale qui continue de hanter les États-Unis. Dans ce volume inaugural d’une saga qui s’annonce comme l’un des projets les plus ambitieux du polar US, Greg Iles met à nu rien de moins que l’âme torturée de l’Amérique.
www.actes-sud.fr DÉP. LÉG. : MAI 2018 / 28 e TTC France ISBN 978-2-330-10332-3
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GREG ILES
Brasier noir
Brasier noir roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet
Photographie de couverture : © Hayden Verry / Arcangel images
Greg Iles est né en 1960 à Stuttgart, en Allemagne, où son père dirigeait la clinique de l’ambassade des États-Unis au plus fort de la guerre froide. Il connaît le succès dès son premier roman, un thriller consacré au criminel de guerre Rudolf Hess. Il enchaîne alors les livres jusqu’à l’accident de voiture en 2011 qui manque de lui coûter la vie. Il s’attelle alors à la trilogie magistrale dont Brasier noir est le premier volume.
GREG ILES
actes noirs ACTES SUD
ACTES SUD
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